Part 10
Cette explication de l’inexplicable, comme toutes les explications de ce genre, n’explique en somme rien du tout et cache l’incompréhensible sous un flot d’ingénieuses métaphores. Obéissant, comme l’avaient fait les religions antérieures, à la nécessité de jeter un pont entre l’infini et le fini, entre l’inconcevable et la pensée, au lieu de se contenter comme l’Inde, du réveil ou du dédoublement de la Cause suprême, ou du Logos égyptien, Perse et néo-platonicien, elle multiplie les passerelles en multipliant les intermédiaires; mais pour être nombreuses, ces passerelles n’en aboutissent pas moins au même aveu d’ignorance. En tout cas cette explication, en dissimulant ce nouvel aveu sous un monceau d’images, a l’avantage de reléguer dans une sorte d’«_In pace_» inaccessible, le premier aveu, le plus embarrassant, l’aveu principal qui place hors de notre portée la cause première et l’existence de Dieu. A partir de la création des Séfiroth et de l’univers, l’En-Sof est généralement oublié; comme le «Cela» de l’Inde, comme le «Noun» de l’Égypte, on le passe volontiers sous silence, on s’interroge rarement à son sujet. Même pour une doctrine secrète et mystérieuse comme la Kabbale, il est trop secret, trop mystérieux, trop incompréhensible, et toute l’attention se porte uniquement sur des émanations que l’imagination lui prête et que l’on croit connaître parce qu’on leur a donné des noms, des vertus, des fonctions, des attributs, en un mot parce qu’on les a créées soi-même.
IV
Quand l’En-Sof a-t-il commencé ses émanations? A cette question que l’Inde résolvait par la théorie des sommeils et des réveils de Brahma, sans commencement ni fin, la Kabbale ne répond pas très clairement. «Avant, dit-elle, que Dieu eût créé ce monde, il avait créé beaucoup de mondes et il les avait fait disparaître jusqu’à ce qu’il lui vînt à la pensée de créer celui-ci[51].» Que sont devenus ces mondes disparus? «C’est le privilège, répond-elle, de la force du roi suprême que ces mondes qui ne purent prendre forme ne périssent pas, que rien ne périt, même le souffle de sa bouche; tout a sa place et sa destination et Dieu sait ce qu’il en fait. Même la parole de l’homme et le son de sa voix ne tombent pas dans le néant, toute chose a sa place et sa demeure[52].»
[51] III, 61-b.
[52] II, 100-b.
Et notre monde que devient-il? Où va-t-il? Quelle est sa destinée? Le Zohar étant une œuvre hétéroclite, une compilation très tardive, sa doctrine, à cet égard, est beaucoup moins nette que celle du brahmanisme; mais dégagée des éléments illogiques et étrangers qui souvent traversent et détournent son cours, elle arrive également au panthéisme, et par le panthéisme à l’optimisme inévitable. L’En-Sof, l’infini, est tout, par conséquent tout est lui. Pour se manifester, le pur abstrait se développe par des intermédiaires et, se dégradant volontairement par bonté, aboutit à la pensée et à la matière qui n’est que la dernière dégradation de la pensée; et quand viendra l’ère messianique, «toute chose rentrera dans sa racine, comme elle en était sortie[53].»
[53] III, 296.
L’homme qui dans le Zohar est le centre du monde et le microcosme, peut déjà, dès sa mort, jouir de ce retour dans le parfait, et son âme purifiée recevoir le baiser de paix qui «l’unit à nouveau et à jamais à sa racine, à son principe[54]».
[54] I, 68-a.
Et le mal? Le mal dans le Zohar, comme dans le Brahmanisme, est la matière. «L’homme par sa victoire sur le mal triomphe de la matière ou plutôt subordonne en lui la matière à une vocation plus haute; il ennoblit la matière et la fait remonter du point extrême où elle était reléguée vers le lieu de ses origines. En lui, qui est le grand conscient, la matière prend conscience de la distance qui la sépare du bien suprême, et elle tend vers ce bien. Par l’homme les ténèbres aspirent vers la lumière, le multiple vers l’un, la nature entière vers Dieu.
«Par l’homme Dieu se refait lui-même après avoir traversé toute la magnifique diversité des êtres. Puisque l’homme est une expression résumée de tout, quand il a vaincu le mal en lui, il l’a vaincu dans le tout, il entraîne dans son ascension tous les éléments inférieurs, et par sa montée s’opère la montée du cosmos tout entier[55].»
[55] S. KARPPE, _op. cit._, p. 478.
Mais pourquoi le mal était-il nécessaire? «Pourquoi, se demande le Zohar, si l’âme est d’essence céleste descend-elle sur la terre?» La réponse à cette grande question qu’aucune religion n’a donnée, le Zohar, selon son habitude quand il se trouve embarrassé, l’esquive par une allégorie: «Un roi envoya son fils à la campagne afin qu’il y devînt robuste et acquît les connaissances nécessaires. Après quelque temps on lui annonça que son fils avait grandi, qu’il s’était fortifié et que son éducation était achevée. Alors il envoya, par amour pour lui, la reine elle-même le prendre et le ramener au palais. Ainsi la nature enfante au roi de l’univers un fils, l’âme céleste et il l’envoie aux champs, c’est-à-dire dans l’univers terrestre afin qu’il se fortifie et s’ennoblisse[56].»
[56] I, 245.
Les disciples de R. Simon ben Zemach Durân, l’un des grands docteurs du Zohar, lui demandent: «Ne vaudrait-il pas mieux que l’homme ne fût pas né, plutôt que de naître avec la faculté de pécher et d’irriter Dieu?» Et le maître répond: «Certes non, car l’univers, sous la forme qu’il a, est ce qu’il y a de meilleur. Or, la loi est indispensable au maintien de cet univers, autrement l’univers serait un désert; et l’homme à son tour est indispensable à la loi...» Les disciples comprirent et dirent: «Certes Dieu n’a pas créé le monde sans cause; la loi est en effet le vêtement de Dieu, ce par quoi il est accessible. Sans la vertu humaine Dieu n’aurait qu’un vêtement misérable. Celui qui fait le mal souille en son âme le vêtement de Dieu, et celui qui-accomplit le bien se revêt de la magnificence divine[57].» Nous aurions mauvaise grâce de nous montrer plus exigeants que ces disciples accommodants et respectueux.
[57] I, 23-a-b.
Une autre question capitale, l’éternité des peines, est également esquivée. Logiquement, une religion panthéiste ne saurait admettre que Dieu châtie et torture éternellement une partie de lui-même. Le Zohar dit bien quelque part: «Combien y a-t-il d’âmes et d’esprits qui sont roulés éternellement et ne revoient plus jamais les parvis célestes!»
Mais d’un autre côté, il enseigne expressément la doctrine de la transmigration, c’est-à-dire de la purification graduelle des âmes par les existences successives; et il appuie cette doctrine évidemment empruntée aux grandes religions antérieures, sur des textes de la Bible, entre autres sur l’Ecclésiaste (IV, 2), où il est dit: «Et je loue les morts qui sont déjà morts plus que les vivants qui vivent encore.» Que signifie, se demande le Zohar, les morts qui sont déjà morts? Ce sont ceux qui sont déjà morts une fois auparavant, c’est-à-dire qui n’en sont plus à leur première pérégrination. Or, il est évident que la doctrine de la transmigration purificatrice exclut nécessairement les peines éternelles.
V
Le Zohar est donc, je l’ai déjà dit, une vaste compilation anonyme qui, sous prétexte de révéler à des initiés le sens secret de la Bible et spécialement du Pentateuque, habille de vêtements juifs les grands aveux d’ignorance des grandes religions antérieures, en surchargeant ces vêtements de tous les ornements nouveaux et compliqués que lui fournissent les Esséniens, les néo-platoniciens, les gnostiques et même les premiers siècles du christianisme. Il est, qu’il l’avoue ou non, sur les points capitaux, nettement agnostique, comme le Brahmanisme. Il est panthéiste comme lui. Pour lui aussi la création est plutôt une émanation et le mal est également la matière et la séparation ou la multiplicité, et le bien le retour à l’esprit et à l’unité. Il admet enfin la transmigration des âmes et leur purification et par conséquent le Karma, de même que l’absorption finale en la divinité, c’est-à-dire le Nirvana.
Il est curieux de le constater, nous avons ici, pour la première fois,--car les autres ne sont pas arrivées jusqu’à nous,--une doctrine ésotérique et se proclamant telle, et cette doctrine n’a pas autre chose à nous apprendre que ce que nous apprenaient sans réticences et sans mystères, du moins à leur début, les religions primitives. Comme celles-ci, avec ses grands aveux et ses expédients, différents de forme, mais au fond identiques, pour passer du néant à l’être, de l’infini au fini, de l’inconnaissable au connu, elle appartient à la même tradition rationaliste qui tente d’expliquer l’inexplicable par de plausibles hypothèses et des inductions auxquelles nous pourrions donner d’autres tournures et d’autres noms, mais qu’en somme nous serions incapables, même aujourd’hui, d’améliorer sensiblement. Tout au plus serions-nous tentés de renoncer à toute explication et d’étendre l’aveu d’ignorance à l’ensemble des origines, des manifestations et des fins de la vie, ce qui serait peut-être le plus sage.
Elle nous montre ainsi que toute doctrine secrète ne fut probablement jamais et sans doute ne saurait être autre chose; et que les révélations les plus hautes qu’on nous ait apportées furent toujours tirées de l’homme par l’homme même.
On imagine facilement l’importance que prit durant le Moyen âge cette doctrine occulte. Connue seulement de quelques initiés, enveloppée de formules et d’images incompréhensibles, chuchotée de bouche à oreille au milieu de dangers terribles, elle avait un rayonnement souterrain, une sorte d’attrait sombre et irrésistible. Elle regardait le monde de beaucoup plus haut que la Bible qu’elle considérait comme un tissu d’allégories derrière lesquelles se cachait une vérité qu’elle connaissait seule; elle apportait aux hommes, à travers les broussailles de ses végétations bizarres et parasites, les derniers échos des grands enseignements de la raison humaine à son aurore.
LES HERMÉTISTES
I
Tout l’occultisme ou l’hermétisme du Moyen âge sort donc de la Kabbale et des écrits alexandrins en y ajoutant peut-être certaines traditions de pratiques magiques très répandues dans l’ancienne Égypte et la Chaldée.
La partie théosophique et philosophique de cet occultisme n’a donc rien à nous apprendre. Elle n’est qu’un reflet déformé, une redite extrêmement corrompue et souvent méconnaissable de ce que nous avons déjà vu et entendu. L’appareil mystérieux dont elle s’entoure, et qui d’abord intrigue et fait illusion, n’est qu’une précaution indispensable pour cacher aux yeux de l’Église les affirmations défendues, hérétiques et dangereuses qu’elle renfermait. L’iconographie occultiste, les signes, les étoiles, les triangles, les pentagrammes, les pentacles étaient au fond des aide-mémoire, des mots de passe, ou des sortes de rébus qui permettaient aux affidés de se reconnaître et de se communiquer des vérités que menaçaient sans cesse le bûcher et, après les explications qu’on nous a données, ne recèlent et ne pouvaient rien recéler qui ne nous semble aujourd’hui parfaitement admissible et inoffensif.
L’alchimie même, qui demeure la région la plus intéressante de l’occultisme médiéval, n’est en somme qu’un trompe-l’œil, une sorte d’écran derrière lequel les véritables initiés cherchaient le secret de la vie. «Le Grand œuvre, dit Éliphas Lévi, n’était pas à proprement parler le secret de la transmutation des métaux, résultat accessoire, mais l’arcane universel de la vie, la recherche du point central de transformation où la lumière se fait matière et se condense en une terre qui contient en elle le principe du mouvement et de la vie... C’est la fixation de la lumière astrale par une magie souveraine de la volonté.» Ce qui nous mène aux phénomènes odiques, dont nous parlerons plus loin, qui nous mettent sur la voie de cette fixation.
Bien plus, aux yeux des grands initiés, la recherche de l’or n’était qu’un symbole qui voilait la recherche du divin et des facultés divines dans l’homme; et seuls les alchimistes inférieurs qui prenaient au pied de la lettre les indications cabalistiques des grimoires, s’épuisaient à résoudre des problèmes et se ruinaient à poursuivre des expériences qui du reste firent faire à la chimie des progrès et des découvertes que, sur certains points, elle n’a pas encore dépassés.
II
D’autre part, on s’imagine trop volontiers que l’occultisme du Moyen âge est avant tout diabolique. La vérité est que les initiés ne croyaient pas au démon et ne pouvaient y croire, puisqu’ils n’admettaient pas la révélation chrétienne telle que l’Église la leur présentait. «Pas de démons en dehors de l’humanité» est un des axiomes fondamentaux du haut occultisme. «C’est, disait Van Helmont, le fruit d’une paresse sans bornes que d’attribuer au diable ce que nous ne connaissons pas.» «Il ne faut pas en laisser l’honneur au diable», protestait de son côté Paracelse.
Les démons et les diables, les anges déchus ou les damnés entourés de flammes éternelles ne grouillent que dans les bas-fonds de la magie noire ou de la sorcellerie. La fantasmagorie des sabbats nous masque trop souvent le véritable occultisme qui était avant tout, au sein d’un péril de mort incessant et parmi des ténèbres hostiles, la recherche tâtonnante et passionnée d’une vérité, ou du moins d’une apparence de vérité, car il n’y a pas autre chose en ce monde, qui avait rayonné, qui rayonnait peut-être encore quelque part, mais qui semblait perdue et dont on ne retrouvait que des débris précieux mais informes, mêlés à l’épaisse poussière de mensonges irritants et décevants; et le meilleur des forces s’épuisait à un triage ingrat.
III
Écartant les esprits infernaux, ils croyaient cependant à l’existence et à l’intervention d’autres êtres invisibles. Ils étaient convaincus que le monde qui échappe à nos sens est beaucoup plus peuplé que celui que nous percevons, et que nous vivons au milieu d’une foule de présences diaphanes mais attentives et actives qui, le plus souvent, agissent sur nous à notre insu, mais sur lesquels, par une éducation spéciale de notre volonté, nous pouvons agir à notre tour. Ces invisibles ne sortaient pas de l’enfer, puisque pour les initiés du Moyen âge, presque aussi sûrement que pour les fidèles des grandes religions, aux temps où l’initiation n’était pas encore nécessaire, l’enfer n’était pas un lieu de torture et de malédiction, mais un état d’âme après la mort. C’étaient ou des esprits errant hors de la chair, valant à peu près ce qu’ils avaient valu durant leur vie terrestre, ou les esprits d’êtres qui n’avaient pas encore été incarnés, appelés élémentaux, esprits neutres, indifférents, moralement amorphes et abouliques et faisant le bien ou le mal selon la volonté de celui qui avait appris à les dominer.
Il est incontestable que certaines expériences de nos spirites, notamment celles de la «Correspondance croisée», certaines apparitions posthumes presque scientifiquement constatées, certains phénomènes de matérialisation, d’idéoplastie et de lévitation remettent sérieusement en question la plausibilité de ces théories.
Quant aux scènes d’évocation qui flottent souvent entre la haute magie et la goétie ou magie noire, et qui, aux yeux du vulgaire, occupent, avec l’alchimie et l’astrologie, les trois points culminants de l’occultisme, leur appareil solennel, leurs formules cabalistiques et leur rituel impressionnant mis à part, elles correspondent exactement aux évocations plus familières qui se font chaque jour autour de nos tables tournantes, de l’humble «Ouid-Ja» ou des miroirs magiques. Elles correspondent aussi aux manifestations que produisait par exemple la célèbre Eusapia Paladino et que réalise en ce moment, sous les contrôles les plus sévères, le médium de Mme Bisson, avec cette différence qu’au lieu du fantôme humain qu’attendent aujourd’hui les assistants, les croyants du Moyen âge voulaient voir le diable en personne, et le diable qui hantait leur pensée leur apparaissait tel qu’ils se l’imaginaient.
Y a-t-il en ces manifestations auto-suggestion, suggestion collective, exsudation, transfert et cristallisation de matière spiritualisée empruntée aux spectateurs, ou s’y mêle-t-il un élément extra-terrestre et inconnu? S’il est impossible de le démêler quand il s’agit de faits qui se passent sous nos yeux, à plus forte raison serait-il téméraire de trancher la question quand elle s’adresse à des phénomènes vieux de plusieurs siècles, qui ne nous sont connus que par des relations plus ou moins tendancielles.
IV
Enfin l’alchimie et l’astrologie, les deux autres sommets auxquels je viens de faire allusion, sont, dans l’occultisme du Moyen âge, des sciences de seconde main qui ne nous apportent, au point de vue du grand secret, aucun élément nouveau et dont les origines grecques, juives et arabes ne se rattachent à l’Égypte et à la Chaldée que par des écrits apocryphes et relativement récents. Cette étude, en ce qui concerne l’alchimie, a été magistralement faite par Pierre Berthelot dans son livre sur «_les Origines de l’Alchimie_». Il a épuisé le sujet, tout au moins en sa partie chimique; mais on pourrait peut-être compléter son œuvre au point de vue hyperchimique, ou métachimique ou psychochimique qui ne semble pas moins important. Il serait également souhaitable qu’un grand astronome philosophe nous donnât sur l’astrologie le pendant de cet admirable travail; mais jusqu’ici les sources sont si pauvres qu’il ne paraît guère possible de l’entreprendre. Il en faudrait faire autant pour la médecine hermétique qui du reste est liée à l’alchimie et à l’astrologie.
Mais l’alchimie et l’astrologie qui ne sont en somme que de la chimie et de l’astronomie transcendentales, prétendant dépasser la matière et les astres pour atteindre les principes spirituels et éternels qui constituent l’une et dirigent les autres, ne nous réserveraient peut-être des surprises et des révélations que si l’on pouvait remonter directement à leurs sources hindoues, égyptiennes et chaldéennes, ce qu’on n’a pu faire jusqu’ici, car nous n’avons, qui s’en rapproche, que le fameux Papyrus de Leyde, et cet unique document n’est que le carnet d’un orfèvre égyptien renfermant des formules pour composer des alliages, dorer les métaux, teindre les étoffes en pourpre et imiter et falsifier l’or et l’argent.
V
Parmi les occultistes médiévaux, presque tous alchimistes, bornons-nous à rappeler les noms de Raymond Lulle (XIIIe siècle), _Doctor Illuminatus_, auteur de l’_Ars Magna_, à peu près illisible aujourd’hui, Nicolas Flamel (XVe siècle), qui selon Berthelot n’est qu’un pur charlatan, Reuchlin, Weigel, le maître de Boëhme, Bernard le Trévisan, Basile Valentin qui étudia surtout l’antimoine, les deux Isaac, père et fils, Jean Trithème, qu’Éliphas Lévi appelle «le plus grand magicien dogmatique du Moyen âge», bien que sa célèbre cryptographie, _Polygraphia_ ou _Steganographia_, soient des jeux de lettres assez puérils, et son élève, Cornélius Agrippa auteur de _De Occulta Philosophia_, qui réédite simplement des théories de l’école d’Alexandrie, et n’est, au dire d’Éliphas Lévi, «qu’un audacieux profanateur, heureusement très superficiel dans ses écrits». Nous avons encore, au XVIe siècle, Guillaume Postel qui sut le grec, l’hébreu et l’arabe, voyagea beaucoup et rapporta en Europe d’importants manuscrits orientaux, entre autres les œuvres d’Aboul-Féda, l’historien arabe du XIIIe siècle. «Le cher et bon Guillaume Postel, écrit Éliphas Lévi dans une lettre au baron Spédaliéri, notre père en la Sainte Science, puisque nous lui devons la connaissance du Sefer Jesirah et du Zohar, eût été le plus grand initié de son siècle si le mysticisme ascétique et le célibat forcé n’avaient fait monter à son cerveau les fumées enivrantes de l’enthousiasme qui ont fait parfois délirer sa haute raison», remarque, soit dit en passant, qui, pourrait s’appliquer à des hermétistes d’autres temps et d’autres pays.
Après Henri Khunrath, Oswald Crollius, etc., nous passons au XVIIe siècle, à ses débuts, la grande époque de l’alchimie qui se rapprocha davantage de la science proprement dite. Van Helmont découvre le suc gastrique, Glauber le sulfate de soude, les huiles lourdes du goudron et entrevoit le chlore, tandis que Kunckel trouve le phosphore.
Si je faisais ici une histoire générale de l’occultisme, au lieu de rechercher simplement ce qu’ont à nous apprendre d’inédit les derniers adeptes, conscients ou inconscients d’une sagesse occulte dont nous avons suivi les traces à travers les âges, j’aurais dû m’arrêter un instant à ces mystérieux Templiers qui adoptèrent en partie les traditions juives et les récits du Talmud; et auxquels succédèrent les Rose-Croix. Je devrais aussi mettre à part et étudier un peu plus longuement deux figures bizarres et énigmatiques qui dominent et résument tout l’occultisme du Moyen âge, à savoir Paracelse et Jakob Boëhme. Mais à les étudier de près on constate qu’eux non plus, quelles que soient leurs prétentions, ne tirèrent pas d’une source inconnue les révélations qu’ils apportèrent et qui bouleversèrent leurs contemporains.
Philippus-Auréolus-Théophrastus-Bombast von Hohenheim, dit Paracelsus (traduction approximative de Hohenheim), né en Suisse en 1493 et mort à Salzbourg en 1541, porte le poids d’une injuste légende qui le représente comme un ivrogne, un débauché, un charlatan et un fou. Il eut sans doute bien des défauts et ne paraît pas toujours parfaitement équilibré, mais n’en demeure pas moins un des êtres les plus extraordinaires que mentionne l’histoire. Il était néo-platonicien et par conséquent n’ignorait pas les écrits alexandrins accessibles aux hermétistes de son temps; mais il est probable qu’en outre, au cours de ses voyages en Turquie et en Égypte, il eut plus directement connaissance de certaines traditions asiatiques au sujet du corps éthérique ou astral, théories sur lesquelles il fonda toute sa médecine. Il enseigne en effet, comme l’enseignaient d’anciens traités hindous qu’ont depuis remis en lumière les théosophes, que nos maladies viennent non pas de notre corps physique mais de notre corps éthérique qui correspond à peu près à ce que nous appelons aujourd’hui le subconscient, et qu’en conséquence il faut agir avant tout sur ce subconscient. Il est certain que bien des faits, dans bien des cas, tendent à confirmer cette hypothèse, et c’est peut-être de ce côté que s’orientera la thérapeutique de demain. Selon lui, les plantes mêmes ont un corps éthérique, et les médicaments n’agissent pas en vertu de leurs propriétés chimiques mais en vertu de leurs propriétés astrales, ce qui est encore un point que la découverte assez récente de l’«Od», que nous retrouverons plus loin, semble corroborer.
Ses idées touchant l’existence d’un fluide vital universel, l’Akahsa des Hindous, qu’il appelait l’Alkahest, et de la Lumière astrale des Kabbalistes, sont aussi de celles que nos théories modernes sur le rôle prépondérant de l’éther rappellent à notre attention. Il est évident, d’autre part, qu’il a souvent dépassé la mesure; en systématisant à outrance et puérilement des concordances purement apparentes ou verbales entre certaines parties du corps humain et celles des plantes médicinales; de même que ses affirmations au sujet des _Archées_, sortes de génies particuliers préposés au fonctions des divers organes et ses fantaisies charlatanesques de l’_Homunculus_, ne sont plus défendables. Mais ces erreurs étaient inhérentes à la science de son temps et ne sont peut-être pas beaucoup plus ridicules que les nôtres. Tout compte fait, il reste de lui le souvenir d’un précurseur bien étonnant et d’un visionnaire prodigieux.