Part 14
Non seulement le fluide odique ainsi capté renferme et reproduit la volonté du magnétiseur, il renferme encore et représente une partie de la personnalité du magnétisé, et notamment toute sa sensibilité. Le colonel de Rochas a fait sur ce point, qu’il appelle: «_L’extériorisation de la sensibilité_», une foule d’expériences déconcertantes et cependant inattaquables et décisives, qui nous ramènent directement aux pratiques de l’envoûtement des magiciens de l’antiquité et des sorcières du Moyen âge, ce qui nous montre une fois de plus que sous les plus étranges croyances ou superstitions, dès qu’elles sont suffisamment générales il y a presque toujours une vérité cachée ou oubliée.
Je crois inutile de rappeler ici les expériences qui sont connues de tous ceux qui ont entr’ouvert un livre de métapsychique. Je dois me borner; ce que j’ai dit suffit à établir qu’il y a en nous un principe vital qui n’est pas indissolublement lié à notre corps, qui peut le quitter, qui peut s’extérioriser, du moins en partie et momentanément durant notre vie, qui peut être rendu visible, qui possède une force indépendante de nos muscles, qui peut condenser de la matière, la modeler, l’organiser, la faire vivre, non seulement en apparence, comme les fantômes de notre imagination, mais comme des corps tangibles et réels, dont la substance s’évanouit et rentre en nous de façon inexplicable. Nous avons également vu que ce principe vital peut être capté dans un objet, et maintient indestructiblement dans cet objet, malgré toutes les manipulations physiques ou chimiques, la volonté du magnétiseur et la sensibilité du magnétisé. N’est-ce pas le moment de se demander si, étant à ce point séparable et indépendant de notre corps, si étant à ce point indestructible, par exemple dans les cendres d’un papier brûlé qui n’en renfermait qu’une minime partie, ce fluide vital ne survit pas à la destruction de notre corps? En réponse à cette question, nous avons, outre la logique, les très troublantes constatations des sociétés savantes qui se sont vouées à la recherche des cas de survivance rigoureusement constatées, notamment, les cinq ou six cents apparitions de morts contrôlées par la «Society for Psychical Research». Il faut convenir que ces apparitions, qui sont probablement des manifestations odiques d’outre-tombe, paraissent beaucoup plus vraisemblables, depuis que nous connaissons certaines propriétés de l’étrange fluide que nous venons d’étudier.
XVII
Depuis la mort des chefs de l’école odique, Reichenbach, du Prel et de Rochas, cette étude des fluides a été quelque peu négligée, à tort selon nous, car elle est loin d’être épuisée; mais il y a des modes en métapsychie comme en toutes choses. La «Society for Psychical Research», notamment, durant ces dernières années, s’est occupée presque exclusivement de la question des «Correspondances croisées», et son enquête, si elle n’a pas donné des résultats absolument péremptoires, permet du moins de soupçonner de plus en plus sérieusement la présence, autour de nous, d’entités spirituelles, invisibles et intelligentes, désincarnées ou autres, qui s’amusent, c’est le mot, à nous prouver qu’elles se jouent de l’espace et du temps et poursuivent un dessein qu’on ne démêle pas encore. Je sais bien que l’on peut, à la rigueur, attribuer ces communications insolites aux facultés inconnues du subconscient; mais l’hypothèse devient de jour en jour plus précaire, et le moment n’est peut-être pas très éloigné où nous serons enfin forcés d’admettre l’existence de ces désincarnés, de ces doubles, de ces esprits errants, de ces élémentaires, de ces «Dhyan-Choans», de ces «Dévas», de ces esprits cosmiques, dont les occultistes d’autrefois n’avaient jamais douté.
Dans cet ordre d’idées, pour ne pas parler du _Raymond_ de Sir Oliver Lodge, des très intéressantes expériences spirites de P.-E. Cornillier ni d’une foule d’autres, ce qui nous entraînerait trop loin, les récents travaux du Dr W. Crawford, qui ont fait sensation dans le monde métapsychique, sont venus apporter à la théorie des «Invisibles», un sérieux appui. Il est vrai, comme nous le verrons, que cet appui lui vient moins des faits mêmes que de l’interprétation qu’on leur donne.
XVIII
W.-J. Crawford, docteur ès sciences, professeur au collège de Belfast, a fait sur la «télékinésie», ou mouvements sans contact, des expériences conduites avec une telle rigueur scientifique qu’elles excluent entièrement toute idée de fraude et confirment complètement celles de Crookes avec Home, de l’Institut psychologique avec Eusapia, et d’Ochorovicz avec Mlle Tomscyk.
Il s’agit, dans ces expériences, de ce phénomène extrêmement bizarre qui est une sorte d’extériorisation physique, de dédoublement d’abord amorphe et ensuite plus ou moins plastique du médium. Du corps de celui-ci sort une substance indéfinissable, tantôt visible, comme chez Éva, le médium de Mme Bisson, tantôt invisible, comme chez le médium de Crawford, mais qui, même invisible, peut être touchée et délimitée et agit comme si elle avait une réalité objective.
Cette substance, moite, froide, parfois visqueuse, qu’on appelle l’«Ectoplasme», peut être pesée et son poids correspond exactement à celui dont s’allège le corps du médium; elle peut atteindre jusqu’à 50 pour cent du poids total de celui-ci. A la fin de la séance, elle se résorbe, sans laisser de trace, dans le corps du sujet qui reprend instantanément son poids normal.
Dans ces expériences, cette substance invisible se comporte comme si elle sortait du corps du médium sous la forme d’une tige plus ou moins rigide qui va soulever une table placée à une certaine distance du siège sur lequel le médium est assis. Si la table est trop lourde pour être soulevée directement, à bout de bras, pour ainsi dire, la tige ou le levier psychique se courbe, prend un point d’appui sur le sol et se redresse pour soulever le meuble. Quand ce levier invisible ne prend son point d’appui que sur le médium, le poids de ce dernier s’augmente de celui de l’objet soulevé; mais quand il prend son point d’appui sur le sol, le poids du médium est diminué du poids reporté sur ce point d’appui.
Ces phénomènes de lévitation étaient parfaitement connus avant les recherches de Crawford, mais par la découverte du levier invisible, parfois perceptible au toucher et pouvant même être photographié, il en a le premier révélé le mécanisme tout ensemble matériel et psychique. En outre, au cours de ses innombrables expériences, il a constaté que tout se passait comme si des entités invisibles y assistaient, y collaboraient et souvent les dirigeaient. Il communiquait avec elles par la typtologie et, ayant remarqué que ces opérateurs mystérieux ne paraissaient pas bien comprendre l’intérêt scientifique des phénomènes, il les interrogea et conclut de leurs réponses qu’ils n’étaient que des sortes de manœuvres, manipulant des forces qu’ils ne connaissaient pas et accomplissant une besogne commandée par des êtres d’un ordre plus élevé qui ne pouvaient ou ne daignaient opérer eux-mêmes.
On peut évidemment soutenir que ces collaborateurs invisibles émanent du subconscient du médium ou des assistants et la question est encore insoluble. Mais la conviction où fut amené peu à peu et pour ainsi dire par la force des choses, un savant d’abord aussi sceptique que l’était Crawford, ne mérite pas moins d’être sérieusement envisagée. En tout cas, ses expériences, comme celles du fluide odique, démontrent une fois de plus que notre être est beaucoup plus immatériel, plus psychique, plus mystérieux, plus puissant et sans doute plus durable que nous ne le croyons; ce que nous avaient enseigné les religions primitives et les occultistes qui s’en inspirèrent.
XIX
En ne perdant pas de vue les autres manifestations spirites, les apparitions posthumes, les phénomènes de psychométrie et de matérialisation, les prévisions de l’avenir, le mystère des animaux parlants, les miracles de Lourdes et d’autres lieux, que nous ne mentionnons ici que pour mémoire, voilà, en regard des immenses et orgueilleuses affirmations d’autrefois, les demi-certitudes et les petits faits lentement reconquis par nos occultistes d’aujourd’hui. A première vue, c’est peu de chose et même si la grande question centrale de notre métapsychique, la question de la survivance était enfin résolue, cette solution tant attendue ne nous mènerait pas encore bien loin, beaucoup moins loin, sans doute, que n’étaient allés les prêtres de l’Inde et de l’Égypte. Mais pour modestes qu’elles sont, les découvertes de nos occultistes ont du moins l’avantage de reposer sur des faits que nous pouvons contrôler et doivent nous être plus précieuses que les plus grandioses hypothèses qui jusqu’ici ont échappé à toute vérification.
XX
Maintenant, il est fort possible que pour pénétrer plus avant dans les régions où ils s’aventurent, les méthodes purement expérimentales, qui sont les plus sûres dans les autres sciences, soient insuffisantes. Il entre en jeu d’autres éléments que ceux que la science a coutume de rencontrer. Il s’agit de forces peut-être plus spirituelles que celles de notre esprit et pour les saisir et les dominer, il se peut qu’il soit nécessaire de s’occuper d’abord de notre propre spiritualisation. Il est bon d’avoir des laboratoires parfaitement organisés, mais c’est probablement en nous-mêmes que se trouve le véritable laboratoire d’où sortiront les dernières découvertes. Il semble que mieux que nous les prêtres et les mages des grandes religions l’avaient compris. Quand ils voulaient s’engager dans les domaines ultra-spirituels de la nature, ils s’y préparaient longuement. Ils sentaient qu’il ne leur suffisait pas d’être des savants, mais qu’avant tout ils devaient devenir des saints. Ils commençaient par faire l’éducation de leur volonté, par sacrifier tout leur être, par mourir à tout désir. Ils enveloppaient leurs forces intellectuelles d’une force morale qui les menait beaucoup plus directement sur le plan où se passaient les phénomènes étranges qu’ils interrogeaient. Il est assez vraisemblable qu’il y a dans l’invisible ou l’infini des choses que l’intelligence n’atteint pas, sur lesquelles elle n’a aucune prise, mais qu’une autre puissance peut rejoindre; et cette puissance est peut-être ce qu’on appelle l’âme ou ce subconscient supérieur que les antiques religions avaient appris à cultiver par des exercices et surtout par un renoncement et une concentration spirituelle dont nous avons perdu la pratique et même la notion.
CONCLUSIONS
I
Nous avons déjà, au cours de cette étude, rencontré la plupart des conclusions qu’on en peut tirer; il suffira de rappeler, en les résumant, les principales.
A l’origine des religions, notamment à l’origine de celle qui paraît être la plus ancienne et la source des autres, il n’y a pas de doctrine secrète, il n’y a pas de révélation, il n’y a que la tradition préhistorique d’une métaphysique que nous appellerions aujourd’hui purement rationaliste. L’aveu d’ignorance totale au sujet de la nature, des attributs, du caractère, des volontés, de l’existence même de la Cause première ou du Dieu des dieux, est formel et public. C’est une immense négation, on ne sait rien, on ne peut pas savoir, on ne saura jamais, car Dieu lui-même ne sait peut-être pas.
Cette Cause première inconnue est nécessairement infinie, car l’infini seul est inconnaissable et le Dieu des dieux ne serait plus le Dieu des dieux et ne se concevrait point s’il n’était pas tout. De son infinité naît donc inévitablement le panthéisme, attendu que cette cause étant tout, tout est elle et qu’il n’est pas possible d’imaginer quelque chose qui la limite et ne soit pas elle, en elle ou par elle. De ce panthéisme dérive à son tour la croyance à l’immortalité et l’optimisme final, vu que la cause étant infinie dans l’espace et le temps, rien de ce qui est elle ou en elle ne peut être anéanti sans qu’elle anéantisse une partie d’elle-même, ce qui est impossible puisqu’elle serait encore le néant qui tenterait de la limiter; de même que rien non plus ne peut être éternellement malheureux sans qu’elle condamne une partie d’elle-même à un malheur éternel.
Agnosticisme total, avec ses conséquences: infinité divine, panthéisme, immortalité de tout et optimisme final, voilà donc le point de départ des grands instructeurs primitifs, pures intelligences et logiciens implacables, tels que l’étaient, s’il faut en croire les traditions occultistes, les mystérieux Atlantes; et ne serait-ce pas le même point de départ que devraient choisir aujourd’hui ceux qui voudraient fonder une religion nouvelle qui ne répugnât pas à la raison humaine de plus en plus exigeante?
II
Mais si tout est Dieu et doit être nécessairement immortel, il n’en est pas moins certain que les hommes, les choses, les mondes disparaissent. A partir de ce moment, nous quittons les conséquences logiques du grand aveu d’ignorance pour entrer dans le dédale de théories qui ne sont plus inattaquables, et qui du reste, à l’origine, ne nous sont pas proposées comme des révélations, mais comme de simples hypothèses métaphysiques, des spéculations très anciennes, nées de la nécessité d’accorder les faits avec les déductions trop abstraites et trop rigides de la raison humaine.
En réalité, selon ces hypothèses, l’homme, les mondes, l’univers ne périssent jamais; ils disparaissent et reparaissent tour à tour, dans l’éternité, en vertu de Maya, l’illusion de l’ignorance. Quand ils ne sont plus pour nous, quand ils n’existent plus pour personne, ils existent toujours virtuellement, où personne ne les voit; et ceux qui ont cessé de les voir ne cessent pas d’exister comme s’ils les voyaient. De même, quand Dieu se limite pour se manifester et prendre conscience d’une partie de soi, il ne cesse pas d’être infini et inconnaissable à lui-même. Il semble se mettre un moment au point de vue ou à portée de ceux qu’il a réveillés dans son sein.
Cette dernière hypothèse ne pouvait être à l’origine, comme elle l’est encore maintenant et comme elle le sera toujours, qu’un pis-aller, mais devint plus tard une sorte de dogme qui, avidement accueilli par l’imagination, se substitua bientôt complètement à la grande négation primitive. A partir de ce moment, désespérant de connaître l’inconnaissable, on le dédouble, on le subdivise, on le multiplie, on relègue dans l’inaccessible infini l’inconcevable cause première et on ne s’occupe plus que des causes secondes par lesquelles elle se manifeste et agit. On ne se demande pas, ou plutôt on n’ose pas se demander comment la cause étant essentiellement inconnaissable, ses manifestations peuvent être considérées comme connues sans qu’elle cesse d’être inconnaissable, et on entre dans l’immense cercle vicieux où il faut bien se résigner à vivre sous peine de se condamner à une négation, à une immobilité, à une ignorance et à un silence éternels.
Ne pouvant connaître Dieu en soi, on se contente de le chercher et de l’interroger dans ses créatures et surtout dans l’homme. On croit l’y trouver, et les religions naissent avec leurs dieux, leurs cultes, leurs sacrifices, leurs croyances, leurs morales, leurs enfers et leurs cieux. La filiation qui les rattache toutes à la Cause inconnue est de plus en plus oubliée et ne reparaît qu’à certains moments, par exemple, longtemps après, dans le Bouddhisme, dans les métaphysiques, dans les mystères et dans les traditions occultes. Mais malgré cet oubli, grâce à l’idée de cette cause première, nécessairement une, invisible, intangible, inconcevable, et qu’on est par conséquent obligé de considérer comme purement spirituelle; dans la religion primitive, deux grands principes, infiltrés par la suite dans celles qui en dérivèrent, sont demeurés vivaces, qui répètent sourdement, sous toutes les apparences, que l’essence est une et que l’esprit est la source de tout, l’unique certitude, la seule réalité éternelle.
III
De ces deux principes qui au fond n’en sont qu’un, découle toute la morale primitive qui devint la grande morale de l’humanité. L’unité étant l’idéal et le souverain bien, le mal est la séparation, la division, la multiplicité; et la matière n’est en somme qu’un résultat de la séparation ou de la multiplicité. Il faut donc pour rentrer dans l’unité, se dépouiller, sortir de la matière qui n’est qu’une forme inférieure, une dégradation de l’esprit.
C’est ainsi qu’on trouva ou qu’on crut trouver la volonté de l’inconnaissable et la clef de toute morale, sans du reste oser se demander pourquoi cette rupture de l’unité et cette dégradation de l’esprit avaient été nécessaires; comme si l’on avait supposé que la Cause première qui aurait pu retenir toutes choses à l’état d’unité souverainement heureuse dans son sein unique, immobile et souverainement heureux, eût été condamnée par une loi supérieure et irrésistible au mouvement et aux recommencements éternels.
Ces idées, trop purement métaphysiques pour alimenter une religion, furent bientôt, dans l’Inde même, recouvertes d’une prodigieuse végétation de mythes et devinrent peu à peu le secret des brahmanes qui les cultivèrent, les développèrent, les approfondirent et les compliquèrent jusqu’à la démence. De là elles se répandirent sur la terre ou regagnèrent les lieux d’où elles étaient parties, car s’il nous est permis de repérer plus ou moins chronologiquement un foyer central, il nous est impossible de déterminer d’où elles surgirent dans la préhistoire, à moins de nous en rapporter aux légendes théosophiques des sept races, que nous pourrons peut-être admettre quand on nous offrira des documents moins critiquables que ceux qu’on nous a fournis jusqu’ici.
IV
En tout cas, nous suivons assez facilement, dans le monde historique, la marche de ces idées, qu’elles soient simultanées ou postérieures, dans l’Inde, dans l’Égypte et la Perse, ou qu’elles pénètrent en Chaldée et dans la Grèce anté-socratique par des mythes, par des contacts ou des émigrations que nous ignorons, ou, spécialement pour l’Hellade, par les poèmes orphiques, recueillis à l’époque alexandrine, mais remontant à des temps légendaires et nous offrant des vers qui, comme le constate Émile Burnouf dans sa _Science des religions_, sont traduits mot à mot des hymnes du Véda[64].
[64] ÉMILE BURNOUF, _La science des religions_, p. 105.
Par suite du séjour en Égypte, de la captivité de Babylone et de la conquête de Cyrus, elles atteignirent la Bible, s’y dénaturèrent pour s’accorder au monothéisme juif, mais se conservèrent secrètement, à peu près pures, par transmission orale, dans la Kabbale, où l’En-Sof, comme nous l’avons vu, est la réplique exacte de l’Inconnaissable hindou et conduit à un agnotiscisme, à un panthéisme, à un optimisme et à une morale presque similaires.
Ces idées, étouffées sous la Bible dans le monde juif, et dans le monde gréco-romain sous le poids des religions et des philosophies officielles, survécurent dans des sectes secrètes et notamment parmi les Esséniens, ainsi que dans les mystères, et reparurent à la lumière du jour aux environs de l’ère chrétienne, dans les écoles gnostiques et néo-platoniciennes et plus tard dans la Kabbale enfin fixée par écrit, d’où elles passèrent, plus ou moins défigurées, dans l’occultisme du Moyen âge dont elles forment l’unique fond.
V
Nous voyons ainsi que l’occultisme, ou plutôt la doctrine secrète, variable dans ses formes, souvent très obscurcie, surtout durant le Moyen âge, mais presque partout identique dans son fond, fut toujours une protestation de la raison humaine, fidèle à ses traditions anté-historiques, contre les affirmations arbitraires et les prétendues révélations des religions publiques et officielles. Elle opposait à leurs dogmes sans fondements, à leurs manifestations divines anthropomorphes, illogiques, trop petites et inacceptables, l’aveu d’une ignorance totale et invincible sur tous les points essentiels. De cet aveu, qui au premier abord paraît tout détruire mais qui conduit presque forcément à une conception spiritualiste de l’univers, elle sut tirer une métaphysique, une mystique et une morale beaucoup plus pures, plus élevées, plus désintéressées et surtout plus rationnelles que celles qui naquirent des religions qui l’étouffèrent. On pourrait même démontrer que tout ce que ces religions ont encore de commun sur des hauteurs où toutes se rejoignent, tout ce qui n’a pu être rabaissé au niveau des exigences matérielles d’une trop longue vie, tout ce qu’on trouve en elles de grandiose, d’infini, d’impérissable et d’universel, elles le doivent à cette métaphysique immémoriale où plongèrent leurs premières racines.
Il semble même qu’à mesure que le temps les en éloigne, l’esprit les y ramène; c’est ainsi que dans les deux dernières, sans parler de tout ce qu’elles lui empruntèrent plus directement, le Dieu-le-Père du Christianisme et l’Allah de l’Islamisme, sont bien plus près de l’En-Sof de la Kabbale que du Jéhovah de la Bible; et que le Verbe de Saint Jean, dont il n’est pas question dans l’Ancien Testament, ni dans les Synoptiques, n’est que le Logos des gnostiques et des néo-platoniciens qui le tenaient eux-mêmes de l’Inde et de l’Égypte.
VI
Est-ce donc là le grand secret de l’humanité qu’on cachait avec tant de soin sous des formules mystérieuses et sacrées, sous des rites parfois effrayants, sous des réticences et des silences redoutables: une négation sans bornes, un vide immense, une ignorance sans espoir? Oui, ce n’est que cela; et il est heureux que ce ne soit pas autre chose, car un Dieu et un univers assez petits pour que le petit cerveau de l’homme pût en faire le tour, en comprendre la nature et l’économie, en connaître l’origine, le but et les limites, deviendraient si étroits et si misérables que personne ne se résignerait à y demeurer éternellement prisonnier. Il faut à l’humanité l’infini et son corollaire l’ignorance invincible pour ne pas se sentir dupe ou victime d’une inexcusable expérience ou d’une erreur sans issue. On pouvait ne pas l’appeler à la vie, mais puisqu’on l’a tirée du néant, il lui faut l’illimité de l’espace et du temps dont on lui a donné l’idée; elle est en droit de participer de tout ce qu’est celui qui la fit naître avant qu’elle lui pardonne d’être née. Et elle n’y peut participer qu’à condition de ne pas comprendre. Toute certitude, du moins tant que notre cerveau ne sera pas délivré des liens qui l’entravent, deviendrait une borne contre laquelle irait se briser tout désir d’exister. Réjouissons-nous donc de n’en pas avoir d’autre que celle d’une ignorance aussi infinie que le monde ou le Dieu qui en est l’objet.
VII