Le grand secret

Part 12

Chapter 123,670 wordsPublic domain

Quand on lit ce traité de l’extase, du reste remarquable à plus d’un point de vue, on est tenté de se demander si l’auteur a réussi à éviter le danger contre lequel il prémunit ses disciples et s’il ne se trouve pas lui-même «dans un univers créé de toutes pièces par sa propre imagination»; j’ignore du reste si l’expérience confirme ses allégations. On peut essayer. Les procédés sont assez simples et, au rebours de ceux du Yoga, parfaitement inoffensifs. Mais il faut que l’entraînement spirituel se fasse sous la direction d’un maître qu’il n’est pas toujours facile de se procurer. En tout cas, il est permis de concevoir une sorte d’«état second» supérieur à celui des hypnotisés, des somnambules ou des médiums, qui procurerait des visions ou des intuitions très différentes de celles que nous fournissent nos sens ou notre intelligence dans leur état normal. Quant à savoir si ces visions ou ces intuitions répondent à des réalités d’un autre plan ou d’autres mondes, c’est une question que pourraient seuls trancher ceux qui les ont éprouvées. La plupart des grands mystiques ont eu spontanément des visions et des intuitions de ce genre, mais elles ne seraient vraiment intéressantes que s’il était prouvé qu’elles proviennent de mystiques réellement et totalement illettrés. Tels étaient, soutient-on, Jakob Boëhme, le théosophe-cordonnier de Goerlitz et Ruysbroeck l’Admirable, le vieux moine brabançon qui vécut aux XIIIe et XIVe siècles. Si vraiment il n’y avait pas dans leurs révélations réminiscence inconsciente de lectures, on y rencontre de telles analogies avec les enseignements, devenus plus tard ésotériques, des grandes religions primitives, qu’il faudrait croire que tout au haut ou tout au fond de l’humanité, cet enseignement existe, identique, immuable et latent, et correspond à quelque vérité objective et universelle. On trouve notamment dans l’_Ornement des Noces spirituelles_, dans le _Livre de la suprême Vérité_, dans le _Livre du Royaume des Amants_ de Ruysbroeck, des pages entières qui, abstraction faite de la phraséologie chrétienne, pourraient avoir été écrites par un anachrorète du temps des Brahmanes, ou par un néo-platonicien d’Alexandrie. D’autre part, l’idée fondamentale de l’œuvre de Boëhme est l’idée néo-platonicienne d’une divinité inconsciente ou d’un «néant» divin, qui prend graduellement conscience en s’objectivant et en réalisant ses virtualités latentes. Mais Boëhme, nous l’avons vu, n’était nullement illettré. Quant à Ruysbroeck, bien que son œuvre soit écrite dans le patois flamand que parlent encore les paysans du Brabant et des Flandres, n’oublions pas qu’avant de devenir l’ermite de la forêt de Soignes, il avait été vicaire à Bruxelles et avait vécu dans l’atmosphère mystique qu’avaient créée, aux XIIIe et XIVe siècles, Albert Le Grand et surtout ses contemporains Johann Eckhart dont le panthéisme mystique est analogue à celui des Alexandrins et Jean Tauler qui, au dire de Surius, le traducteur et le biographe de Ruysbroeck, visita celui-ci dans sa solitude de Groenendael. Or, Jean Tauler préconisait également l’union avec la divinité et la création de Dieu dans l’âme. On voit donc qu’il est assez hasardeux d’affirmer que ses visions furent absolument spontanées.

VII

Pour Steiner, la question ne se pose même pas. Avant d’avoir retrouvé ou cru retrouver en lui-même les vérités ésotériques qu’il révèle, il connaissait à fond toutes les littératures mystiques, de sorte qu’il est à peu près certain que ses visions ne lui furent apportées que par le reflux de sa mémoire consciente ou subconsciente. Au demeurant, il ne diffère guère des théosophes orthodoxes, que sur un point qui peut paraître plus ou moins essentiel: au lieu de faire, non pas du Bouddha, mais des Bouddhas, c’est-à-dire des révélateurs ou des intermédiaires successifs, les centres de l’évolution spirituelle, il attribue au Christ le rôle capital dans cette évolution, synthétisant en lui tout le divin épars dans tous les hommes et en faisant ainsi le symbole par excellence de l’humanité à la recherche du Dieu qui dort en elle. C’est une opinion soutenable, quand on l’envisage, comme il semble le faire, au point de vue allégorique, mais qu’il serait plus difficile de défendre au point de vue historique.

Steiner a mis en pratique ses méthodes intuitives, qui sont une sorte de psychométrie transcendentale, pour reconstituer l’histoire des Atlantes et nous révéler ce qui se passe dans le soleil, la lune et d’autres mondes. Il nous décrit les transformations successives des entités qui deviendront des hommes, et il le fait avec tant d’assurance qu’on se demande, après l’avoir suivi avec intérêt à travers des préliminaires qui dénotent un esprit très pondéré, très logique et très vaste, s’il devient subitement fou ou si l’on a affaire à un mystificateur ou à un véritable voyant. Dans le doute, on se dit que le subconscient, qui nous a déjà causé tant de surprises, nous en réserve peut-être d’autres qui seront aussi fantastiques que celles du théosophe autrichien, et, instruit par l’expérience, on s’abstient de le condamner sans appel.

Tout compte fait, nous constatons une fois de plus, au sortir de ses œuvres, comme au sortir de la plupart des autres, que ce qu’il appelle «le grand drame de la connaissance que les anciens représentaient et vivaient dans leurs temples», et dont la vie, la mort et la résurrection du Christ, comme celles d’Osiris et de Krischna, n’est qu’une interprétation symbolique, devrait plutôt s’appeler le grand drame de l’ignorance essentielle et invincible.

LES MÉTAPSYCHISTES

I

Nous arrivons ainsi aux occultistes d’aujourd’hui, qui ne sont plus des hiérophantes, des adeptes, des initiés ou des voyants, mais de simples chercheurs appliquant à l’étude des phénomènes anormaux les méthodes de la science expérimentale. Ces phénomènes, pour peu que l’attention soit mise en éveil, on les constate de toutes parts dans la vie. Sont-ils exclusivement dus aux forces inconnues du subconscient ou à des entités invisibles qui ne sont pas, ne sont pas encore ou ne sont plus des hommes? Le grand intérêt, on pourrait dire tout l’intérêt de la question est là, mais la réponse est encore en suspens, bien que s’accentue la tendance à la chercher dans un autre monde que le nôtre; et la conversion au spiritisme de purs savants tels que sir Oliver Lodge, et plus récemment celle du professeur W.-J. Crawford, sont à cet égard assez significatives.

Je ne reviendrai pas ici sur les communications spirites, les phantasmes des vivants et des morts, les phénomènes prémonitoires, les manifestations psychométriques et médiumniques dont j’ai esquissé l’étude dans _La Mort_ et dans _L’Hôte Inconnu_. Ce que j’en ai dit dans ces livres peut donner une idée sommaire, provisoire,--car tout est provisoire dans ces régions,--mais suffisante, de l’état présent de la science métapsychique sur ces points.

Mais il en est d’autres qui n’entraient pas alors dans le cadre de mon travail, qu’il faut que j’aborde aujourd’hui, d’abord parce qu’ayant passé en revue, rapidement, mais aussi complètement que possible, dans une monographie forcément écourtée, tout l’occultisme passé, il est équitable de traiter de la même façon l’occultisme présent, mais aussi et surtout parce que ces points que j’avais réservés jettent une lumière assez inattendue sur plusieurs autres et autorisent sinon des conclusions, du moins certaines inductions qui termineront cette étude.

II

Il ne s’agit plus, pour nos modernes occultistes comme pour leurs devanciers plus présomptueux, d’interroger directement l’inconnaissable, de remonter aux origines de la Cause sans Cause, d’expliquer l’inexplicable transition de l’infini au fini, de l’inconnaissable au connu, de l’esprit à la matière, du bien au mal, de l’absolu au relatif, de l’éternel à l’éphémère, de l’invisible au visible, de l’immobilité au mouvement, du virtuel au réel, et de trouver dans tout cet incompréhensible une théogonie, une cosmogonie, une religion et une morale qui ne soient pas aussi désespérantes que les ténèbres d’où on s’est efforcé de les tirer.

Assagis par d’innombrables désillusions, ils se résignent à un rôle plus modeste. Au milieu d’une science que la nature même de ses investigations a rendu presque nécessairement matérialiste, ils conquièrent patiemment un îlot où ils donnent asile à des phénomènes que les lois ou plutôt les habitudes de la matière, telles que croyons les connaître, ne suffisent pas à expliquer. Ils arrivent ainsi, peu à peu, sinon à nous prouver, du moins à nous acheminer vers la preuve, qu’il y a dans l’homme, que l’on peut considérer comme une sorte de résumé de l’univers, une force spirituelle autre que celle qui émane de ses organes ou de son cerveau matériel et conscient et qui ne dépend pas uniquement de l’existence de son corps. Reconnaissons que cet îlot de nos occultistes, qui prennent maintenant le nom de métapsychistes, est encore assez désordonné. On y remarque tout le désarroi d’une installation récente et provisoire. Chacun y apporte chaque jour ses petites ou ses grandes trouvailles, les déballe et les entasse pêle-mêle sur la grève. Le très incertain y voisine avec l’incontestable, l’excellent avec le pire et le commencement avec la fin. Il serait temps de tirer de cette profusion et de cette confusion de matériaux, quelques lois générales qui y missent un peu d’ordre; mais il est douteux qu’on le puisse d’ores et déjà tenter, car l’inventaire n’est pas terminé et l’on pressent qu’une découverte inattendue peut tout remettre en question et renverser de fond en comble les théories le plus prudemment édifiées.

En attendant, on pourrait essayer de commencer par le commencement. Puisque les phénomènes qui s’accumulent tendent à établir que la force spirituelle qui émane de l’homme ne dépend pas entièrement de son cerveau et de la vie de son corps, il serait logique de démontrer d’abord que la pensée peut exister sans cerveau et en fait existait avant qu’un cerveau ne fût né. Si l’on y réussissait, l’existence posthume et tous les phénomènes attribués au subconscient deviendraient presque naturels et, en tout cas, beaucoup plus explicables.

III

La grande objection que les matérialistes ont toujours faite aux spiritualistes et qu’ils font encore, mais moins hardiment aujourd’hui, se résume en ceci: Pas de pensée sans cerveau. L’âme ou l’esprit est une sécrétion de la substance cérébrale; le cerveau mort, la pensée s’arrête et il ne reste rien.

A cette objection formidable, à ces constatations en apparence irréfutables, parce que l’expérience quotidienne de la mort vient sans cesse les confirmer, on n’avait jusqu’ici à opposer aucun argument réellement sérieux. On était au fond beaucoup plus désarmé qu’on n’osait en convenir. Mais depuis un certain nombre d’années, les travaux de nos métapsychistes, dont on n’a pas encore tiré toutes les conséquences, fournissent enfin, sinon des arguments péremptoires qu’on ne trouvera peut-être jamais, du moins des commencements d’arguments qui permettent de faire tête aux matérialistes, non plus dans les nuages religieux ou métaphysiques, mais sur leur propre terrain où règne seule la déesse, d’ailleurs fort respectable, de la méthode expérimentale. On rejoint ainsi, par-dessus les siècles, les affirmations et les constatations que des ancêtres préhistoriques nous avaient léguées comme un trésor secret ou trop longtemps enseveli dans l’oubli.

On fuierait avec plaisir ces discussions assez oiseuses entre spiritualistes et matérialistes, si ces derniers n’obligeaient d’y revenir, en soutenant aveuglément que la matière est tout, le principe de tout, que tout commence et finit en elle et par elle et qu’il n’y a pas autre chose. Il serait plus raisonnable de reconnaître, une fois pour toutes, que la matière et l’esprit ne sont au fond que deux états différents d’une même substance ou plutôt d’une même énergie éternelle. C’est ce qu’a toujours affirmé, plus nettement qu’aucune autre, la religion primitive de l’Inde, en ajoutant que l’esprit était l’état primordial de cette substance ou de cette énergie et que la matière n’est que le résultat d’une manifestation, d’une condensation ou d’une dégradation de l’esprit. Toute sa cosmogonie, toute sa théosophie et toute sa morale découle de ce principe fondamental, dont les conséquences, alors qu’en apparence il ne s’agit que d’une querelle de mots, sont, en pratique, énormes.

Il s’agit donc tout d’abord de savoir si l’esprit est antérieur à la matière ou si l’inverse est vrai, si la matière est la condition de l’esprit ou si c’est au contraire l’esprit qui est la condition de la matière. Dans l’état présent de la science, et sans tenir compte des enseignements des grandes religions, est-il possible de répondre à cette question?

Nos matérialistes affirment que la vie est la condition indispensable pour que la pensée naisse et se forme dans le cerveau. Ils ont raison; mais qu’est-ce que la vie, à leurs yeux, sinon une manifestation de la matière qui déjà n’est plus la matière telle qu’ils l’entendent et que nous avons bien le droit d’appeler esprit, âme et même dieu si nous le désirons? S’ils soutiennent que la matière ne peut produire la vie sans qu’un germe venu du dehors ne l’y fasse naître, ils passent _ipso facto_ dans notre camp, puisqu’ils reconnaissent qu’il faut autre chose que la matière pour produire la vie. Si d’autre part, ils prétendent que la vie émane de la matière, ils confessent qu’elle s’y trouvait préalablement renfermée, et reviennent se ranger parmi nous. Ils ont du reste récemment,--voyez entre autres les expériences du Dr Gustave Le Bon,--été forcés de reconnaître que la matière inerte n’existe point, et qu’un caillou, un bloc de lave, stérilisé par les feux les plus infernaux, est doué d’une activité intra-moléculaire absolument fantastique, et dépense en tourbillons intérieurs une énergie qui serait capable d’ébranler des trains entiers et de leur faire faire le tour de notre globe. Or, qu’est-ce que cette activité et cette énergie, sinon une forme irrécusable de la vie universelle? Et nous voilà encore une fois d’accord. Mais où nous ne le sommes plus, c’est quand ils prétendent sans aucune raison, ou plutôt contre toute raison, que la matière existait avant cette énergie. Nous pouvons admettre qu’elle existait en même temps, depuis l’origine du monde; mais la simple logique et l’observation des faits nous obligent de reconnaître que lorsque la matière s’est mise en mouvement, s’est mise à évoluer, non plus intérieurement, comme dans un caillou, mais extérieurement, comme dans un cristal, une plante ou un animal, c’est la même énergie, la même force motrice qui était en elle qui a déterminé ce mouvement ou cette évolution. Cette même logique et cette même observation des faits nous forcent encore de reconnaître que lorsqu’il s’est agi de transformer et d’organiser la matière, ce n’est pas celle-ci, mais la vie qu’elle recélait, qui a commencé. Or dans ce cas, comme dans les querelles qui se terminent devant les tribunaux, il est extrêmement important de savoir qui a commencé. Si c’est la matière,--mais soit dit en passant, comment commencerait-elle quelque chose, comment prendrait-elle une initiative, sans cesser d’être la matière, telle que la définissent les matérialistes, c’est-à-dire une chose par elle-même nécessairement inerte et immobile?--Mais enfin, si pour admettre l’impossible, c’est la matière qui a commencé, il est assez probable que notre esprit périra ou plutôt s’éteindra avec elle et retournera en elle à cette élémentaire activité intra-moléculaire qui marquait son commencement et marquera sa fin. Si c’est au contraire l’esprit qui a commencé, il est non moins probable, qu’ayant su transformer la matière et l’organiser, il est plus puissant et d’une autre nature que cette matière, et qu’ayant su s’en servir, en tirer parti pour évoluer, s’accroître et s’élever,--et c’est bien l’évolution spirituelle que nous constatons, sur notre terre qui part du minéral, pour aboutir à l’homme,--il est, dis-je, non moins probable qu’ayant su se servir de la matière et en être le maître, il ne lui permettra pas, quand elle semblera se dissoudre, de l’entraîner dans sa dissolution, de l’éteindre quand elle s’éteint ou de le faire rétrograder vers cette obscure activité intra-moléculaire d’où il l’avait tirée...

IV

En tout cas, pour ce qui nous intéresse particulièrement, c’est-à-dire l’antériorité de la pensée ou du cerveau, ou la possibilité de la pensée sans cerveau, la question est tranchée par les faits. Avant l’apparition de l’homme et des animaux les plus intelligents, la nature était déjà beaucoup plus intelligente que nous et avait déjà réalisé dans le monde des plantes, des poissons, des sauriens, des oiseaux reptiliens, et surtout dans le monde des insectes, la plupart des inventions merveilleuses devant lesquelles nous nous extasions encore aujourd’hui. Où était à ce moment, le cerveau de la nature? Probablement dans la matière et surtout hors de la matière, partout et nulle part, comme il est encore aujourd’hui. Vous aurez beau nous objecter que tout cela s’est fait peu à peu, avec une lenteur infinie, à travers des tâtonnements incessants; c’est entendu, mais le temps ne fait rien à l’affaire. Il est donc évident, à moins que vous n’admettiez que l’effet précède la cause, qu’il y avait quelque part, on ne sait où, une intelligence qui déjà fonctionnait sans organes visibles ou localisables, nous démontrant ainsi que les organes que nous croyons indispensables pour qu’une pensée se produise, ne sont que le produit d’une pensée préexistante, les effets d’une cause antérieure et spirituelle.

V

Il est au demeurant fort possible que depuis la formation de notre cerveau, la nature pense mieux qu’elle ne le faisait. Il est fort possible, comme le prétendent certains biologistes, que les acquisitions de notre intelligence profitent à la nature et se reversent dans le fonds commun de l’intelligence universelle. Je n’y vois, pour ma part, aucun inconvénient. Cela ne prouve nullement que la nature ait besoin du cerveau de l’homme pour avoir des idées. Elle les avait toutes bien avant lui. Quand l’homme invente par exemple l’imprimerie ou la machine à écrire pour faciliter la diffusion de sa pensée, cela ne prouve nullement qu’il ait besoin de l’imprimerie ou de la machine à écrire pour penser.

Il semble en effet que la nature, tout au moins sur notre petite terre, se soit assagie, et ne commette plus les énormes bévues qu’elle faisait à l’origine, quand elle créait des milliers de monstres hétéroclites et inviables. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne nous a pas attendus pour se mettre à penser et à imaginer beaucoup plus de choses que nous n’en imaginerons jamais. Nous n’avons pas cessé et nous ne cesserons pas de sitôt, de puiser à pleines mains à l’immense fonds d’intelligence accumulé par elle avant notre venue. Ernest Kapp, dans sa _Philosophie de la Technique_, a lumineusement démontré que toutes nos inventions, toutes nos machines, ne sont que des projections organiques, c’est-à-dire des imitations inconscientes de modèles fournis par la nature. Nos pompes sont la pompe de notre cœur, nos bielles sont la reproduction de nos articulations, notre appareil photographique est la chambre noire de notre œil, nos appareils télégraphiques représentent notre système nerveux; dans les rayons X, nous reconnaissons la propriété organique de la lucidité somnambulique qui voit à travers les objets, qui lit par exemple le contenu d’une lettre cachetée et enfermée dans une triple boîte de métal. Dans la télégraphie sans fil, nous suivons les indications que nous avait données la télépathie, c’est-à-dire la communication directe d’une pensée, par ondes spirituelles analogues aux ondes hertziennes, et dans les phénomènes de la lévitation et des déplacements d’objets sans contact, se trouve une autre indication dont nous n’avons pas encore su tirer parti. Elle nous met sur la voie du procédé qui nous permettra peut-être un jour de vaincre les terribles lois de la gravitation qui nous enchaînent à cette terre, car il semble bien que ces lois, au lieu d’être, comme on le croyait, à jamais incompréhensibles et impénétrables, sont surtout magnétiques, c’est-à-dire maniables et utilisables.

VI

Et je ne parle ici que du monde restreint de l’homme. Que serait-ce si nous faisions le recensement des inventions de la nature dans le royaume des insectes, où elle semble avoir prodigué, bien avant notre arrivée sur la terre, un génie plus varié et plus abondant que celui qu’elle a dépensé pour nous. Outre l’idée d’organisations politiques et sociales que nous imiterons peut-être un jour, nous y trouverions des miracles mécaniques qui nous sont inaccessibles et le secret des forces dont nous n’avons encore aucune notion. D’où vient, notamment, pour ne citer que le plus humble et le plus désagréable des exemples, d’où vient l’énergie fabuleuse qui permet à la puce de faire un bond qui correspond pour l’homme à un saut en hauteur ou en longueur de quatre ou cinq cents mètres? Et le scorpion languedocien, où puise-t-il l’aliment mystérieux qui, malgré une activité incessante, lui permet de vivre pendant neuf mois sans aucune nourriture? Où le puisent aussi les petits de la Lycose et de l’araignée Clotho, qui ont une faculté analogue? En vertu de quelle alchimie voyons-nous, dans l’isolement absolu, sans que rien du dehors s’y puisse introduire, décupler sur place le volume de l’œuf d’un autre insecte, le Minotaure? Le grand entomologiste, J.-H. Fabre, sans se douter qu’il rééditait une théorie fondamentale de Paracelse,--car malgré elle, la science se rapproche chaque jour de la Magie,--soupçonne très curieusement «qu’ils empruntent une partie de leur activité aux énergies ambiantes, chaleur, électricité, lumière ou autres modes variés d’un même agent,» qui est exactement l’agent universel, l’astral, le fluide cosmique, éthérique ou vital, l’Akahsa des occultistes ou l’Od de nos savants modernes.

VII

Pour le dire en passant, la nature sans cerveau, clairement, une fois de plus, indique ici à nos cerveaux la voie qu’ils auront à suivre s’ils veulent nous débarrasser des lourds et répugnants assujettissements de la nourriture, qui nous accordent à peine quelques heures de loisir, entre les trois ou quatre repas que nous devons faire chaque jour. L’heure est peut-être moins éloignée qu’on ne croit, où nous cesserons d’être des estomacs avides et des ventres insatiables, où nous découvrirons à notre tour le magnifique secret de ces insectes et parviendrons à tirer, à leur exemple, notre vie du fluide universel et invisible qui nous enveloppe et nous pénètre aussi bien qu’eux.

Il y a là, pour notre science, des champs inexplorés et illimités. Il y aura là, surtout au point de vue de notre vie spirituelle, une transformation qui facilitera singulièrement l’intelligence de notre existence future; car lorsque nous n’aurons plus à faire les trois ou quatre repas qui maintenant encombrent ou illuminent, selon les tempéraments, toutes nos heures, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, nous commencerons peut-être à comprendre que la pensée ou l’âme n’est pas nécessairement malheureuse, désœuvrée, désemparée et la proie d’un éternel ennui, quand elle n’a plus dans la journée les points de repère ou les buts que sont le déjeuner, le thé, le dîner et le souper. Ce sera une excellente initiation au régime d’outre-tombe et de l’éternité.