Le grand-ouest des États-Unis

Part 6

Chapter 63,820 wordsPublic domain

Après une aussi douce journée et d'aussi agréables impressions, quel réveil nous avons eu! Pascal disait: «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà!» nous aurions pu dire en touchant au terme de notre route: «Beau temps en deçà du Colorado, tempête au delà!» Ce matin, en arrivant à Chayennes, sur ce plateau dont l'altitude dépasse 2,000 mètres, nous avons essuyé un véritable cyclone comme en plein Océan. Le vent, venant des montagnes, avait passé sur leurs cimes glacées. Il était froid comme en hiver, soufflait avec une épouvantable violence, et soulevait en épais tourbillons le sable siliceux de la prairie. Dès novembre, la saison change ici brusquement, et, de trois en trois jours, des coups de vent, mêlés de neige, s'élèvent soudainement. Puis le soleil reprend le dessus, et le ciel offre, comme en été, une transparence d'azur.

Nous sommes allés frapper à la maison, si vous préférez, à l'hôtel du Doge, _Dodge house_, où l'on nous a offert, si nous étions fatigués, de nous reposer dans la chambre commune. Il n'y avait pas moins de trente lits, la plupart occupés par deux dormeurs à la fois. Les usages démocratiques du _Far-West_ autorisent cette fraternité nocturne, et l'Américain s'y prête de fort bonne grâce.

Nous avons jugé convenable de ne partager le lit de personne; mais dans le salon commun, où chacun faisait sa toilette, il a bien fallu user des mêmes brosses, des mêmes peignes et, disons-le, de la même serviette. J'ai fait rouler le lin maculé, tacheté de marques noirâtres, jusqu'à trouver une place intacte, et je m'en suis bravement frotté la face. Qu'y faire? comme disait cet Espagnol: _Es la costumbre del pais_. C'est la coutume du pays; il faut s'y plier comme tout le monde, on serait mal venu de faire ici le délicat.

Le buvetier de la maison du Doge, qui distribue à ses nombreux chalands l'_ale_ et le _whisky_, nous demande de lui laisser nos armes. Carabines et revolvers n'ont plus droit, sous peine d'une sévère amende, de se montrer en ville, et cette décision a été prise par le conseil municipal de Chayennes, à la suite de quelques rixes qui ont eu lieu tout récemment. De plus, on a chassé les délinquants qui troublaient la paix publique et donnaient le scandale dans cette ville née d'hier. Bravo! et voilà qui promet. On sort sans armes et l'on ne se promène qu'au milieu d'honnêtes gens. Et dire qu'il a fallu pour cela venir au fond des prairies, au pied des Montagnes-Rocheuses, à 520 milles à l'ouest du Missouri!

J'entends partout le bruit de la scie et du marteau; partout s'élèvent des maisons de bois, partout s'alignent les rues, qui se coupent d'équerre et non sous des angles obliques, à l'européenne. Ces rues, on n'a pas le temps de leur chercher des noms. Ce sont les rues nos 1, 2, 3, 4..., ou A, B, C, D..., etc.

Que Fénelon serait content, si son ombre passait par ici! il a rêvé une ville idéale, Salente: la voilà. Voilà Chayennes, la cité magique, la merveille du désert, comme l'appellent déjà les pionniers, et non la ville venteuse, comme disait ce matin un des voyageurs qui nous ont quittés, et qui est reparti pour les États de l'Est.

Voilà Chayennes: elle n'existait pas au mois de juillet dernier, et les Indiens dont elle a pris le nom campaient dans le voisinage. Ils y scalpaient encore les blancs, témoin deux soldats du fort Russell, situé à 2 milles de là, qu'ils ont un jour trouvés seuls et sans défense, et qu'ils ont impitoyablement tués.

A la fin du mois de juillet, une compagnie se fonde pour l'édification de la ville. Tout aussitôt un maire, un conseil municipal est nommé. Quel nom donnera-t-on à la cité qui va naître? Eh, mon Dieu! le nom des Indiens de l'endroit, ne sera-ce pas dans quelque temps tout ce qui restera de ces Peaux-Rouges dans les prairies colonisées?

La voilà donc la moderne Salente! Déjà partout des magasins, surtout d'habits confectionnés, des restaurants, des buvettes, des hôtels. Se vêtir, manger, boire et dormir, dit l'Américain, telles sont les quatre nécessités à satisfaire dans toute colonisation naissante. Déjà deux imprimeries, deux journaux, des boutiques de librairie, des bureaux de banque, des diligences, puis la poste et le télégraphe, qui portent si loin et la vie et le mouvement. Et combien d'habitants a cette ville qui vient de sortir de terre? Plus de 3,000. Elle a gagné un millier d'habitants chaque mois, et le chemin de fer ne l'a pas encore rejointe. La dernière station du grand railroad du Pacifique est Hill's-Dale, à 20 milles à l'est de Chayennes; mais déjà les terrassiers, les pontonniers sont là. Chayennes n'a pas été oubliée; elle n'a fait qu'aller en avant, _go ahead!_ précédant le chemin de fer pour que celui-ci ne l'oubliât pas au passage.

Des maisons, il en arrive par centaines de Chicago, toutes faites, j'allais dire toutes meublées, du style, des dimensions et des dispositions que l'on désire. A Chicago, on confectionne des maisons comme, à Paris, à la _Belle Jardinière_, on confectionne des habits. Entrez! Voulez-vous un palais, une chaumière, maison de ville ou maison des champs; voulez-vous du dorique, du toscan ou du corinthien? voulez-vous un ou deux étages, un attique, des combles à la Mansart? voilà! vous êtes servis!

Il n'y manque que les habitants, n'est-ce pas? car ceux-là, on ne les vend point; mais les habitants sont venus. Des États du Missouri et du Mississipi, du Colorado lui-même, ce jeune territoire, le grand exode a recommencé. Allons, pionniers de l'Ouest, encore un pas en avant, encore un pas avec le soleil! Dans tout le Colorado, nous avons rencontré le long des routes les convois des hardis émigrants. Hommes, femmes, enfants, avec tous les meubles, tous les outils du colon, arrivaient dans des fourgons traînés par les bœufs pesants ou les mules aux longues oreilles. Le convoi marchait lentement, et souvent suivait par derrière une charrette chargée de planches, embryon de la future maison. Chayennes a eu son _excitement_, et un instant le Colorado a eu peur de se voir dépeuplé par cette ville aux allures envahissantes.

Qu'ils sont rudes et d'aspect grossier tous ces hommes de l'Extrême-Ouest, à la longue chevelure, au chapeau de feutre à larges bords, à la barbe mal peignée, aux habits de couleur douteuse, aux grosses bottes de cuir, dans lesquelles s'engouffre le pantalon! Mais aussi quels caractères virils, fiers, indomptables! quelle austérité, quelle patience! Ici personne ne se plaint. Si l'on n'y est pas mieux, c'est que cela ne se peut pas, et personne n'y trouve à redire.

Visitons cette ville âgée de trois mois, et déjà si vivante, si animée. Voici des maisons qui changent de place, et se promènent par les rues, portées sur de lourds véhicules; mécontentes du premier emplacement qu'elles ont choisi, elles vont s'installer ailleurs. Les habitants n'ont pas quitté leur demeure, et l'on voit fumer la cheminée de tôle pendant que la maison marche. Mais j'ai déjà été témoin de ce spectacle à New-York, à San-Francisco. Passons.

Voici le restaurant Ford, le Véfour de l'endroit. On y fait des affaires à souhait, pour 1,000 piastres ou 5,000 francs par jour. Calculez plutôt. Les repas sont d'une piastre, 5 francs. On y sert tous les jours trois repas, et chaque fois 2 à 300 personnes prennent place aux différentes tables. Je passe sous silence les profits de la buvette, les extra, etc.

Il y a à Chayennes bien d'autres restaurants, mais Ford les domine tous. Il y a aussi ce qu'on nomme pompeusement des parloirs, des salons, des cabinets, où l'on va boire, le plus souvent debout, l'_ale_ petillante ou l'alcoolique _whisky_. Je ne parle pas des salles de jeux, très-courues, et qui s'ouvrent surtout la nuit. En quelques endroits la musique attire les chalands; d'habitude c'est un orgue de Barbarie, de forte dimension, et jouant des airs d'opéra à grand orchestre. Cela s'expédie d'Allemagne à toutes les buvettes un peu importantes du Grand-Ouest. Les Allemands ici sont nombreux; ils entendent leur musique, ils entrent.

Quelques buvettes amusent leurs chalands par d'autres _attractions_. Voici un diorama gigantesque; voici un tableau de maître, où vous verrez le colonel Corcoran conduisant au feu le brave ou, si vous aimez mieux, le galant 69e.

Les journaux ont déjà annoncé notre arrivée. Ce n'est pas tous les jours qu'un Parisien passe par Chayennes. Plus tard cela pourra venir. Allons remercier ces éditeurs polis. A Chayennes (nous avions déjà vu la même chose à Georgetown dans le Colorado), le journaliste est à la fois son auteur, son compositeur, son correcteur, son imprimeur, son gérant responsable, et il résume toutes ces fonctions sous le nom générique d'éditeur. L'_Argus_, comme le _Leader_ (le Guide), nous fait une réception amicale. Ils nous offrent gracieusement et gratuitement un exemplaire du numéro du jour. Chez les vendeurs cela coûte 15 _cents_, 15 sous de notre monnaie. Les annonces remplissent surtout ces feuilles, de dimensions maintenant restreintes, mais qui demain seront si étendues. Les faits divers sont plaisants.

«Charles Bell a apporté une provision de pommes de chez les Mormons. Charley a fait cadeau de quelques-unes de ces pommes à l'éditeur du _Leader_. Que Charley Bell en soit béni. Les pommes étaient excellentes. C'est le premier fruit qu'on mange à Chayennes. Voilà un son de cloches (en anglais, cloche se dit _bell_) qu'il faudra souvent répéter.»

«Hier, dit à son tour un libraire, en même temps marchand de journaux, de cigares et de bimbeloterie, hier il est venu un quidam dans ma boutique. Il a tout déplié, tout lu, et le _Monthly Magazine_, et le _New-York Herald_ et le _Chicago Tribune_. Je ne parle pas du _Leader_ et de l'_Argus_ de Chayennes. Il a tout déplié et tout lu; puis il est parti sans dire un mot, sans même remercier. Honte soit à ce malotru!»

«Demain, ajoute un révérend, je célébrerai l'office divin dans le salon que M. A... veut bien mettre à ma disposition. Nous n'avons pas encore d'église, mais cela ne tardera pas. En attendant, ceux qui viendront demain et qui ont des livres de prières feront bien de les apporter.»

Ainsi va le monde. Cette petite ville, la plus jeune sinon la moins peuplée de toutes les villes du globe, celle qu'aucune géographie ne mentionne encore, fière de ses hôtels, de ses journaux, de son merveilleux développement, de sa situation topographique, rêve déjà le titre de capitale. Elle ne veut pas s'annexer au Colorado, elle veut que le Colorado, s'annexe à elle. Comme elle est la seule ville du Dakota et que ce territoire est encore absolument désert, elle ne veut pas non plus faire partie du Dakota. Elle rêve de détacher de ce territoire, de ceux du Colorado et de l'Utah, un lambeau qui s'appellera le Wyoming, dont elle sera le centre[3]. Ainsi naît le patriotisme local; ainsi commencent les questions de clocher, au milieu même du grand désert. Tous les jours, les premiers Chayennes du _Leader_ et de l'_Argus_ sont pleins de ces débats, et la discussion s'envenime avec les journaux de Denver et de Central City, qui répondent orgueilleusement à Chayennes en l'appelant la Ville venteuse ou la Ville de paille. Si Denver n'était pas si loin, qui sait si quelque coup de revolver ne serait pas tiré de part ou d'autre pour appuyer les arguments écrits?

[Note 3: Et Chayennes est arrivée à ses fins. Dès 1868, un acte du Congrès décrétait la formation de ce territoire de Wyoming.]

Cette ville me plaît, et je regrette de n'y pouvoir passer la nuit; mais il n'y a nulle part de lit disponible, même dans les dortoirs communs. A la hâte, je jette cette lettre à la poste, et je me rends au fort Russell avec mon brave compagnon, le colonel Heine (M. Whitney est retourné à Boston ce matin). Au fort, le colonel connaît d'anciens compagnons d'armes, et nous trouverons bien une tente pour nous y installer quelques jours.

Puis nous irons voir les Peaux-Rouges du Dakota, avec la commission de paix indienne qui va se rendre au fort Laramie pour traiter avec les tribus du Nord comme elle vient de le faire avec celles du Sud. Aller au fond des prairies sans voir les sauvages, ne serait-ce pas aller à Rome sans voir le pape?

X

LES SOLDATS DU DÉSERT.

Fort Russell (Dakota), sous la tente, 1er novembre.

L'hospitalité la plus cordiale nous attendait ici, et nous avons échangé avec plaisir le dortoir commun de la _maison du Doge_ contre une tente de soldat.

Le général Stevenson, qui commande le fort, le major, le quartier-maître, tous les officiers nous ont reçus en amis. Nous sommes allés nous asseoir à leur _mess_, nous avons fraternellement trinqué ensemble, et bu le verre de whisky sacramentel sans lequel il n'y a pas, aux États-Unis, de bonne connaissance faite.

On nous a accueillis avec tous les honneurs possibles. Une sentinelle veille sur notre tente; le soir nous répondons à son appel pour rentrer chez nous.

Le mauvais temps a continué. Avant-hier, un terrible ouragan de neige s'est levé subitement. En nous rendant de la tente du général à la nôtre, nous avons failli, comme Romulus, disparaître au milieu de la tempête. Le toit de notre tente s'est gelé, et la neige a couvert le bord de mon lit qui touchait à la toile.

Puis le beau temps est revenu, et, en attendant la commission de paix indienne, nous sommes allés chasser, le long d'un ruisseau voisin du fort et bordé de coudriers, les gallinacés sauvages du désert.

De bisons, d'antilopes, il n'y en a plus ici, depuis que les soldats sont arrivés, depuis que le chemin de fer du Pacifique a lancé vers ces parages ses poseurs de traverses et de rails. Il ne reste plus de la prairie que sa flore caractéristique, surtout les hautes graminées, maintenant desséchées, jaunies, et qui lui ont valu ce nom. Il lui reste aussi ce sol alluvial qui la distingue, sol composé tantôt de terres épaisses, où l'on ne trouve pas une pierre, mais parfois aussi de graviers siliceux et de cailloux roulés. Ceux-ci ont dû descendre des Montagnes-Rocheuses à l'époque où elles ont été soulevées, ou quand les glaciers que portaient les flancs de ces hautes montagnes, lors des anciens âges géologiques, se sont tout à coup fondus. Ces graviers et ces cailloux roulés, y compris ceux des cours d'eau actuels, sont des échantillons rassemblés à souhait par la nature sur le même point, comme pour indiquer d'avance au géologue qui se dirige vers la grande chaîne de l'Extrême-Ouest les roches qu'il y rencontrera.

Ici se montrent des galets de granits roses, de porphyres verts, d'ardoises lustrées, feuilletées, et des silex de toutes les couleurs, surtout le silex rouge, dont les lits de quelques ruisseaux sont pavés.

Les seules roches que l'on rencontre en place dans la prairie sont des grès tendres, d'âge très-moderne, et dont les stratifications, labourées, déchiquetées par les éléments, offrent quelquefois des aspects fort curieux, et ressemblent même à des villes en ruine quand l'étendue des assises est considérable. Ce sont ces roches, ou des amas de cailloux roulés, qui forment ordinairement les monticules que l'on nomme les _bluffs_, et qui donnent alors à la prairie cette apparence ondulée qui lui a valu, chez les Américains, le nom de _rolling prairie_.

Les silex rouges, descendus des flancs des Montagnes-Rocheuses, et divisés par les eaux courantes en menus morceaux, forment en plusieurs endroits le sous-sol de la prairie. Dans ce cas, les fourmis entassent quelquefois autour de leur trou d'énormes monticules de ces graviers, de plus de 2 pieds de hauteur et de 12 à 15 de pourtour. Que sont les Pyramides d'Égypte à côté de celles-ci?

Ces dépôts de gravier siliceux et ferrugineux, fouillés ou non par les fourmis, sont si répandus dans certaines régions, surtout celles qui s'étendent à l'est et au nord du territoire de Colorado, et sur une partie du chemin de fer du Pacifique, qu'on a donné à ces régions le nom de _grand désert américain_. En d'autres endroits des prairies, le sol présente un autre phénomène: les eaux y sont tellement saturées d'alcali ou carbonate de soude, que le sel se dépose en efflorescences blanchâtres à la surface du terrain. Une des stations du chemin de fer du Pacifique porte le nom significatif d'Alkali. Malheur aux hommes, malheur aux bêtes qui boivent de ces eaux! Inutile d'ajouter que le sol, sur tous ces points, est entièrement stérile, car les jeunes pousses y sont brûlées par le sel. Certaines régions du grand désert américain sont parsemées de terres alcalines, et semblent la continuation, dans le centre et le sud des prairies, de ce qu'on nomme, dans le nord, les _Mauvaises Terres_, qui sont si répandues dans le Dakota et le Nebraska.

Dans toutes ces localités, le relief du sol est d'ailleurs le même, car dans les Mauvaises Terres on rencontre aussi des étendues considérables de ces coteaux de grès tendre simulant des édifices ruinés.

La course à travers les prairies est loin d'être monotone, et chacun trouve à y glaner, chasseur ou naturaliste. Sans doute, le touriste qui prend maintenant le chemin de fer du Pacifique va trop vite pour jouir complétement du grand spectacle du _Far-West_; mais, arrivé à la dernière station, il voyage en caravane comme autrefois, à la garde de Dieu et de son revolver. Qui remplacerait, dans ces poétiques courses, les haltes dans les hautes herbes, quand on n'a souvent d'autre combustible, pour faire cuire son repas, que la fiente des bisons, le _bois de vache_, comme l'appellent les trappeurs? qui remplacerait les longues méditations du soir, quand on n'a pour abri que la tente sous le ciel couvert d'étoiles et sur la terre gazonnée, quand rien ne borne l'horizon, et que libre, indépendant, n'ayant d'autre maître que soi, on se retrouve seul en face de la grande nature?

Le niveau des prairies monte insensiblement des bords du Missouri aux Montagnes-Rocheuses. Omaha est à 300 mètres d'altitude au-dessus des eaux de l'Océan; Chayennes, située à 515 milles d'Omaha, est à la cote de près de 2,000 mètres. Le chemin de fer du Pacifique a très-heureusement profité de ces pentes naturelles.

Le climat de toutes ces régions est, pendant l'été, un des plus beaux de l'Amérique du Nord. L'élévation du sol au-dessus du niveau de la mer n'empêche pas cependant que les chaleurs ne soient à certains moments excessives, mais les brises qui viennent des Montagnes-Rocheuses rafraîchissent bientôt l'atmosphère. Jamais il ne pleut. Sur la fin de l'automne, le climat est parfois rigoureux, je l'ai appris à mes dépens; mais, après un ouragan de quelques jours, souvent le ciel redevient serein, sans un seul nuage qui le voile.

L'hiver, les mêmes alternatives de beau et de mauvais temps se représentent; la neige tombe avec abondance, mais ne persiste pas. Le froid seul se fait sentir vivement, et le thermomètre se maintient quelquefois aux degrés de la Sibérie, 25 et 30 divisions sous zéro du thermomètre centigrade. En été, il monte par moments aux degrés du Sénégal, et c'est ainsi que les deux extrêmes se touchent.

Toute l'année, l'atmosphère est d'une pureté, d'une sécheresse exceptionnelle, en même temps que d'une grande légèreté. La viande de boucherie se conserve très-bien à l'air. Le bétail reste en liberté au dehors, sans aucun abri.

Ce climat convient particulièrement, surtout pendant le printemps et l'été, aux personnes faibles, qui reprennent leurs forces à cet air vivifiant et sec, et qui, arrivées malades dans les prairies, s'en retournent guéries après une saison. Un bain d'air vaut, dans ces cas-là, beaucoup mieux qu'un bain d'eau minérale et produit des effets plus certains.

Tel est, dans ses traits principaux, le grand désert américain, d'où je vous écris en ce moment. En attendant la commission de paix, je vis au milieu de soldats qui ne ressemblent guère à ceux de notre pays.

Une partie des officiers ont fait leurs études à West-Point, le Saint-Cyr des États-Unis; d'autres sont des soldats de fortune auxquels la guerre de sécession a mis le mousquet dans les mains, et qui ont préféré le garder, plutôt que d'aller se faire avocats ou négociants, comme tant d'autres. Chez tous on rencontre une grande aménité et des habitudes polies, civiles, qui viennent fort heureusement tempérer la rigidité militaire.

Il y a une bibliothèque au fort, mais on lit peu. Plus souvent on chasse, on joue au billard, on boit. Le commandant mêle la pratique des affaires à celle du métier des armes. Il a acheté à Chayennes, ce qu'on appelle un _corner-lot_ (un lot de coin), un de ces emplacements donnant à la fois sur deux rues, comme ceux qu'occupent si volontiers à Paris les marchands de vin. Je vous laisse à penser si ces lots de terrain sont disputés à Chayennes et ailleurs. Dans toutes les villes naissantes, c'est à qui en aura un, et l'on joue, on spécule là-dessus.

Le général Stevenson, non content de ses lots, a de plus fait bâtir à Chayennes un vaste magasin, un véritable _dock_, en pierre, s'il vous plaît, et non en bois. Il espère y loger les marchandises de l'un et l'autre monde, quand le chemin de fer du Pacifique unira les deux océans, et sera devenu la grande voie commerciale du globe. Chaque jour, le général, sur son _bughy_ (nous écrivons en français boguet) traîné par deux fringants chevaux, va visiter ses domaines naissants, et suppute, comme Perrette, ce qu'ils pourront lui rapporter.

Comme Perrette, il a manqué voir l'autre jour tous ses rêves s'évanouir, non pas qu'il ait cassé comme elle son pot au lait; mais ses chevaux, revenant de Chayennes, se sont emportés, et le général, jeté à bas de son véhicule, a failli rester en chemin. A d'autres eussent passé et le dock et les lots de terrain.

Le verre de whisky a ici de nombreux adeptes; car que faire au désert à moins que l'on n'y boive? Chaque officier est propriétaire d'une petite caisse à compartiments, avec laquelle il voyage. On dirait une caisse de livres, une bibliothèque de touriste amateur. Dans cette caisse sont disposés avec art et des verres et des flacons. _Will you take a drink?_ Voulez-vous boire quelque chose? est la première parole qu'on vous adresse, dès que vous pénétrez dans une tente. Vous seriez mal venu de refuser. Vous dites oui, et le _old Borbon whisky_, le vieux whisky de Bourbon (Kentucky), est immédiatement débouché en votre honneur. Les verres circulent à la ronde. Quel bouquet, mon ami, et quelle liqueur traîtresse que cet _old Kentuck_! Notre vieux cognac n'est rien en comparaison. Comme on se laisse prendre à ce goût, et comme je conçois que le whisky compte parmi les officiers américains de si nombreux partisans! Pour ne pas se laisser tenter, le mieux est de n'y pas goûter, comme disait le singe de la fable, qui, d'une praline à l'autre, avait fini par vider tout le sac.

Quelques officiers mariés ont fait venir leur femme avec eux. Les courageuses Américaines ont dit adieu à New-York, à Boston, et sont venues, sans un mot de plainte, s'installer au fond du désert avec leur mari et leurs enfants. Après tout, elles ne sont qu'à 1,000 lieues de leur pays natal.

Les simples soldats méritent moins d'éloges que les officiers.

Vous savez que l'armée régulière américaine est réduite à rien en temps de paix. C'est à peine 65,000 hommes, en ce moment, pour garder un pays grand comme toute l'Europe centrale; et encore, sur ces 65,000 hommes, y en a-t-il un sur quatre qui déserte, ainsi que le dernier rapport du général Grant le constate.