Le grand-ouest des États-Unis

Part 5

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La découverte des mines d'argent de Georgetown est due à des circonstances analogues. Un beau jour, en 1864, le _gouverneur_ Steele,--que j'ai eu le plaisir de rencontrer à Georgetown, et qui a reçu, je crois, le titre qu'il porte, parce qu'il a eu quelques chances d'être nommé gouverneur du Colorado,--le gouverneur Steele part avec quelques amis.

«Montons sur la cime des montagnes, leur dit-il; il doit y avoir là-haut des mines d'argent.» Et les uns se dirigent d'un côté, les autres d'un autre. On se rejoindra sur le Snake-Range (la crête du Serpent), à 3,500 mètres de hauteur. On reste plusieurs jours dans les défilés, sur les cols. A la fin, un des chasseurs découvre un filon très-riche en minerai d'argent.

Quand on a trouvé un filon, on en trouve bientôt un autre. Bref, un nouveau district métallifère se fonde, celui d'Argentine, rival de celui de Gregory. La seule différence est qu'ici on exploite l'or, et là l'argent.

C'est avec de tels hommes et par de tels moyens que le Colorado s'est formé, développé, et que le travail des mines y a de plus en plus progressé. A Georgetown, à côté des gouverneurs Steele, Patterson, etc., j'ai rencontré des chercheurs encore plus nomades, de vrais aventuriers des montagnes, par exemple l'Américain Brown, qui a découvert sa bonne part de filons.

«Je gravis les plus hautes crêtes, me disait-il, tout seul, portant moi-même mon pic, mon marteau et des provisions pour plusieurs jours. Je cherche, je flaire, je gratte le gazon; et sous l'herbe, peu à peu, je finis par découvrir les têtes des veines métalliques. Je les reconnais à des lignes de quartz blanchâtre, décomposé, pourri, jauni par le fer, quelquefois taché de points brillants d'un gris d'acier. Enfin je découvre les veines et c'est là ce que je veux. Alors seulement je prends la boussole, je _claime_ le gîte, c'est-à-dire que je définis géométriquement ma propriété. Comme inventeur, j'ai droit, vous le savez, à 3,000 pieds de filon. Je les fais inscrire chez le _recorder_ ou greffier du district. Je paye la taxe, c'est peu de chose: 4 dollars, 20 francs de votre monnaie, et tout est dit. Mon filon est porté sur le registre du district avec le nom dont je l'ai baptisé; j'en suis le seul propriétaire. J'en ai ainsi quelques-uns à vendre, en voulez-vous?»

Et Brown me montrait, sur les hauts sommets de Georgetown, des lignes de filons qui couraient à perte de vue au pied même des glaciers, et sur lesquelles il fallait toute une journée pour grimper.

Le prospecteur était vêtu d'un habit de peau de daim à franges, orné de broderies en forme d'arabesques; il avait des culottes de cuir comme les Peaux-Rouges. Il portait les grosses bottes du pionnier, enfin le chapeau de feutre à larges bords du trappeur des prairies.

«--Tout cela m'a bien coûté 200 dollars (1,000 francs), me dit-il. J'ai depuis longtemps envie d'aller à Paris. Je veux me promener sur les boulevards avec mon costume de trappeur. Croyez-vous que je ferai figure?

--C'est cette année, Brown, qu'il eût fallu aller à Paris. A l'Exposition du champ de Mars, vous auriez attiré la curiosité publique avec les Japonaises et les petites Chinoises qu'on exhibe là-bas, à côté des produits de l'industrie.

--C'est trop tard à présent; mais vous me verrez un jour sur les boulevards avec mon costume, sachez-le bien.»

Que dites-vous de tous ces énergiques travailleurs, mon cher ami, vous qui lisez tranquillement cette lettre à Paris? Croyez-vous que tous ces hommes représentent dignement dans le Grand-Ouest l'avant-garde de la civilisation? Oui, n'est-ce pas? et ils la représentent sans distinction de nationalité. Si j'avais le temps, si je ne craignais de fatiguer votre attention, je ferais passer devant vos yeux d'autres types de mineurs, de pionniers: l'Espagnol Dominguez, marié avec une Française; des capitaines de mines venus du Cornouailles anglais; des prospecteurs, des exploitants de filons: Irlandais, Allemands, Italiens, Canadiens, Français; vous verriez en un mot la légion honnête et virile des travailleurs passer devant vous, chacun avec les caractères distinctifs de sa race, et tous avec un caractère commun, celui de la persistance, de l'énergie, du sang-froid, qui fait les bons pionniers et les véritables colons. Mais c'en est assez pour aujourd'hui; je vous parlerai bientôt des mines après vous avoir parlé des mineurs.

VIII

L'OR ET L'ARGENT.

Golden City, au pied des Montagnes-Rocheuses, 26 octobre.

Au moment de dire adieu au Colorado, où j'ai passé des jours si bien remplis, je viens vous reparler de ses mines, j'entends ses mines d'or et d'argent. Je pourrais vous entretenir aussi du charbon, que l'on trouve partout à une faible profondeur sous le sol des prairies; du fer, qui gît à côté du charbon; du sel, qu'on rencontre en abondance dans les _parcs_ (c'est ainsi qu'on nomme les hauts plateaux boisés et gazonnés où habitent les Yutes); des eaux sulfureuses, alcalines, gazeuses qui sourdent de terre en tant d'endroits. Mais l'or et l'argent priment ici toute autre exploitation, et c'est justice. N'ont-ils pas donné naissance au pays, ne lui ont-ils pas permis de se peupler, de se développer? Ici, comme dans la formation de toute société, le travail des mines métalliques est venu avant tous les autres, avant même l'agriculture; ici, comme partout, le pic a précédé la charrue.

Dès les premiers jours, je vous l'ai déjà écrit, chacun s'est porté sur les filons avec une ardeur sans exemple. Il y a eu pour l'extraction de ces richesses souterraines une véritable fièvre, et tous les banquiers des États de l'Est ont à l'envi prêté leurs capitaux, envoyé leurs agents à ce territoire, où l'on a cru un moment voir naître une seconde Californie.

La réaction est venue bien vite, non pas seulement à cause de la guerre de sécession et de la guerre avec les Indiens, qui ont toutes les deux éloigné de cette jeune colonie le flot des émigrants, mais aussi pour d'autres raisons, peut-être non moins graves, sur lesquelles je dois maintenant insister et appeler toute votre attention.

Dans les placers proprement dits, l'or se retrouve en paillettes, en pépites, et le métal est toujours à l'état natif ou de métal pur. A cause de son grand poids, aucune difficulté n'existe pour le séparer des sables au milieu desquels on le rencontre; un lavage plus où moins perfectionné suffit, exécuté par des appareils plus ou moins ingénieux. Les matières légères s'en vont avec l'eau, l'or reste. On peut faire usage aussi de l'amalgamation, c'est-à-dire de l'attaque de l'or par le mercure. Ce dernier métal jouit, comme vous le savez, de la propriété de dissoudre l'or, absolument comme l'eau dissout le sucre, et de le rendre ensuite par la distillation, si bien que l'on peut en ce cas dire familièrement que l'or est comme le sucre candi du mercure.

Mais voici bien une autre affaire avec les minerais de filons. Ici l'or n'existe plus à l'état natif, j'entends dans le Colorado, mais à l'état de _sulfuret_, comme on dit en Amérique, ou, si vous voulez, à l'état de combinaison intime avec des sulfures de fer, de plomb, de cuivre de zinc, d'où il est très-difficile de l'extraire entièrement.

L'argent accompagne très-souvent l'or. Seul ou allié à ce dernier métal, l'argent n'est jamais pur, mais toujours à l'état de sulfure, soit simple, soit multiple, ou à l'état de chlorure, iodure, bromure, etc., c'est-à-dire de combinaison avec le chlore, le brome, l'iode. Toutes ces combinaisons sont généralement très-complexes, et il est presque aussi difficile que pour l'or de retirer tout l'argent contenu dans ces minerais.

Je ne veux pas vous faire ici de dissertation métallurgique, pas plus que je ne vous ai fatigué de géologie, à propos du gisement de ces mines; je veux seulement vous dire que, par les procédés les plus délicats de pulvérisation, de calcination ou de grillage par le feu, en présence ou non de la vapeur d'eau, d'amalgamation ou de dissolution dans le mercure, de chloruration ou d'attaque par le sel marin, le chlore, l'acide chlorhydrique, qui décomposent les sulfures métalliques, je veux vous dire que, par tous ces procédés, on n'est jamais arrivé à retirer plus des trois quarts de l'or ou de l'argent combinés dans les minerais du Colorado.

Souvent même le tiers seulement ou la moitié, quelquefois le quart à peine des métaux précieux ont été _sauvés_, comme disent les mineurs.

Ce fait s'est déjà présenté en Californie, où l'on est encore à attendre la découverte d'un procédé définitif de traitement métallurgique; mais nulle part, comme dans le Colorado, toutes les mines à la fois n'ont eu à lutter contre la même difficulté, qui semble presque insurmontable.

Ici le problème à résoudre est plus que jamais sérieux; de sa solution dépend en effet en partie l'avenir de ce territoire. Bien que tout le monde, dès le premier jour, se soit mis à l'œuvre, chimistes, métallurgistes, ingénieurs, savants (je ne parle pas des chevaliers d'industrie ou des contrefacteurs), et que chacun, dans cette espèce de course au clocher, ait apporté son procédé qu'il croyait le meilleur, aucun procédé n'a encore réussi, et le prix est toujours à donner à l'heureux inventeur du traitement des sulfures naturels auro-argentifères. Celui qui trouvera le moyen de retirer _par des systèmes pratiques, et non par des méthodes de laboratoire_, des minerais du Colorado, et subsidiairement de ceux du Montana, de l'Idaho, de la Nevada, de la Californie, en proie aux mêmes difficultés, toute la quantité d'or et d'argent qu'ils renferment et que l'analyse dévoile, celui-là aura fait sa fortune; il sera, du jour au lendemain, riche à millions, et, du même coup, il aura donné à la colonisation des États et des territoires du Grand-Ouest américain l'impulsion la plus féconde. Ce sera là une fortune bien acquise. Voilà les vrais inventeurs et non ceux qui cherchent péniblement la contrefaçon de procédés déjà connus.

Mais, que dis-je? voilà les vrais inventeurs! Celui qui apportera au Colorado le mode de traitement métallurgique qu'on attend depuis plusieurs années, celui-là sera non-seulement le bienfaiteur de ce territoire et de tous ceux du _Far-West_; il faudra aussi, tant la nouvelle invention sera fertile en résultats, le proclamer solennellement un des bienfaiteurs du genre humain. Allons, métallurgistes, à l'œuvre! qui de vous va devenir le grand homme que l'on attend?

Et vous, qui recevez ces lettres à Paris, dites donc aux maîtres de la chimie française, et ils sont nombreux, d'allumer leurs fourneaux pour cette grande recherche, et de se montrer, cette fois encore, comme ils l'ont fait en tant d'autres circonstances, les dignes successeurs des Lavoisier, des Berthollet, des Thénard.

C'est une curieuse destinée que celle de l'Amérique du Nord, d'être, non-seulement le pays de l'avenir, celui vers lequel gravitent aujourd'hui tous les émigrants, tous les colons, celui qui, dans peu de temps, va changer peut-être les lois du monde politique et commercial, mais d'être aussi le pays qui produit, à cette heure, le plus d'or et d'argent sur tout le globe.

D'un océan à l'autre, soit qu'on suive la chaîne littorale atlantique, les monts Apalaches, Alleghanys, etc., soit qu'on parcoure la chaîne centrale du grand continent, les Montagnes-Rocheuses, d'où je vous écris en ce moment, ou la chaîne qui regarde le Pacifique, la Sierra Nevada, les placers, les filons d'or et d'argent sont partout répandus; partout, au pied, aux flancs, an sommet des montagnes, courent souterrainement des veines de ces métaux. Quand on croit les gîtes épuisés, de nouvelles mines apparaissent. Après les gîtes d'or de la Californie, les plus féconds, les plus étendus dont l'histoire fasse mention, on découvre les mines argentifères de la Nevada, plus riches à elles seules que toutes celles de l'Amérique espagnole.

Puis sont venues les mines d'or et d'argent du Colorado, de l'Idaho, du Montana, de l'Orégon, de l'Arizona, dont quelques-unes le disputent aux précédentes pour la richesse et l'étendue des veines, pour l'abondance de la production.

C'est là un fait nouveau dans l'histoire de l'Amérique du Nord, de fournir aujourd'hui plus de la moitié dans le milliard de francs en or et en argent que produit annuellement le globe[2]. Ce fait ne s'est révélé que depuis peu de temps, mais il n'a pas échappé aux hommes d'État qui gouvernent l'Union.

[Note 2: Voici, d'après des renseignements officiels, quelle a dû être la production d'or et d'argent des États-Unis en 1867, une année des moins favorisées:

Californie 125,000,000 fr. Nevada 100,000,000 Montana 60,000,000 Idaho 30,000,000 Colorado 25,000,000 Orégon 10,000,000 Autres États ou territoires 25,000,000 ----------- Total de la production d'or et d'argent aux États-Unis en 1867 375,000,000 fr. ]

Chaque année, dans son message, le président fait connaître les détails statistiques de la production de l'or et de l'argent, et d'année, en année, il a généralement lieu de féliciter le pays des résultats et des progrès obtenus.

Aux États-Unis, on ne se contente pas de savoir, on veut voir. Aussi ces mines du Grand-Ouest, dont le monde s'entretient, sont-elles l'objet de nombreuses visites, non-seulement de la part des savants, des ingénieurs, mais aussi des journalistes, des économistes, des hommes d'État de l'Union. Un des politiques les plus connus en Amérique et des plus modérés, M. Colfax, le même que la voix publique semble désigner aux élections prochaines pour la vice-présidence, si le général Grant est nommé président, a raconté dans un de ses nombreux _speeches_ ses visites aux mines d'or et d'argent du _Far-West_, en 1865. Il était alors et il est encore président (_speaker_) de la chambre des représentants à Washington, et il profita des vacances de la session pour aller voir, dit-il, dans l'extrême-ouest, de vrais mineurs, de vrais Indiens, de vrais Mormons. Il partit dans la diligence transcontinentale, accompagné de quelques amis, entre autres d'un journaliste de Springfield (Massachusetts), M. Bowles, qui a laissé de ce voyage une intéressante description.

La veille de son départ, le 14 avril, M. Colfax alla prendre congé du président.

«Je veux, lui dit Lincoln, que vous soyez mon interprète auprès des mineurs que vous allez visiter. J'ai la plus large idée de la richesse minérale de notre pays, je la crois inépuisable. Elle abonde dans tout l'Ouest, des Montagnes-Rocheuses au Pacifique, et l'exploitation en est à peine commencée. Pendant la guerre, alors que nous ajoutions chaque jour une couple de millions de dollars à notre dette nationale, je n'avais pas le loisir d'encourager chez nous la production des métaux précieux, nous avions d'abord la nation à sauver; mais à présent que nous connaissons le montant de notre dette, plus nos mines extrairont d'or et d'argent, et plus nous effectuerons facilement le payement de ce que nous devons.

«Je veux désormais, ajouta-t-il avec une grande animation, féconder nos exploitations souterraines par tous les moyens qui sont en mon pouvoir. Nous comptons par centaines de mille les soldats congédiés, et l'on craint que le retour dans leurs foyers d'un si grand nombre d'hommes ne paralyse l'industrie en lui fournissant tout à coup un plus grand nombre de bras que celui dont elle a besoin. Je veux essayer d'attirer ces hommes vers les richesses cachées de nos montagnes, où il y a assez de place pour tous. L'immigration, même pendant la guerre, ne s'est pas arrêtée, et nous recevons sur nos rivages un chiffre toujours plus imposant chaque année du trop-plein des habitants de l'Europe. J'ai l'intention de diriger ces immigrants sur les mines d'or et d'argent qui gisent pour eux dans l'Ouest.

«Dites aux mineurs, de ma part, que je prendrai leurs intérêts autant qu'il sera en moi de le faire, parce que de leur prospérité dépend celle du pays. Oui, s'écria-t-il en finissant, tandis que ses yeux brillaient d'enthousiasme, nous prouverons en très-peu d'années que nous sommes le trésor du globe!»

Ici, je vous entends me dire: «Où donc avez-vous pris ces paroles de Lincoln?» Je viens de les traduire textuellement d'un discours que M. Colfax prononça devant les mineurs du Colorado, à Central City, le 27 mai 1865. Vous voyez que nous n'avons pas été les seuls à faire des conférences devant les braves pionniers des Montagnes-Rocheuses, et que le président de l'assemblée législative à Washington nous avait précédé lui-même dans cette voie.

Le soir de ce même jour, 14 avril 1865, M. Colfax retourna de nouveau vers Lincoln et le trouva partant pour le théâtre. Lincoln l'invita à l'accompagner. Ayant pris d'autres engagements pour la soirée, et devant d'ailleurs quitter Washington le lendemain matin, M. Colfax ne put accepter cette invitation. Comme le président franchissait la porte de la Maison Blanche, et serrait la main au voyageur:

«N'oubliez pas, Colfax, lui dit-il, notre conversation d'aujourd'hui; rapportez à ces mineurs ce que je vous ai dit pour eux. Bon voyage! je vous enverrai un télégramme à San-Francisco. Adieu!»

Ce furent les derniers adieux de Lincoln, et les dernières paroles qu'il prononça sur les affaires du pays; c'est peut-être moins d'une heure après que l'ancien comédien John Booth le tuait à bout portant, d'un coup de pistolet, dans une loge d'avant-scène au théâtre Ford.

Et maintenant je ne vous dis pas adieu, comme le président martyr à M. Colfax; je vous dis au revoir! Je repars demain pour Denver, et de là pour Chayennes. Cette ville naissait à peine lors de mon arrivée dans les prairies, il y a un mois; aujourd'hui elle a 3,000 habitants. Il y a un mois, le chemin de fer du Pacifique s'arrêtait à Julesburg; aujourd'hui il a gagné Chayennes, qui est à 140 milles ou 225 kilomètres plus à l'ouest, au pied même des Montagnes-Rocheuses. Il faut bien aller saluer ces merveilles, voir comment poussent les villes et les chemins de fer aux États-Unis, et de là aller dire bonjour aux Peaux-Rouges du Dakota, les Sioux, les Corbeaux, les Gros-Ventres.

Les touristes de la Méditerranée disent: «Voir Naples et puis mourir!» Moi, humble excursionniste des prairies du _Far-West_, je dis: «Voir les Peaux-Rouges et se faire scalper, mais au moins voir les Peaux-Rouges!»

IX

LA NAISSANCE D'UNE VILLE.

Chayennes, territoire de Dakota, au fond des prairies, 1er novembre.

Nous sommes partis hier matin de Denver, dans la diligence continentale et par le plus beau temps du monde. Le coche était plein, dedans, dehors, non de bagages, mais de voyageurs. Nous étions neuf dans la boîte intérieure, trois sur chaque rang: je vous laisse à juger quel supplice!

J'avais à côté de moi un révérend de gros calibre qui laissait le Colorado où il n'avait pas fait ses affaires, pour aller à Chicago diriger un journal et une imprimerie appartenant à la secte qu'il défendait.

Devant moi était un ingénieur allemand, d'une corpulence non moins formidable, et qui s'en retournait dans le Wisconsin pour y reprendre la direction d'importantes mines de zinc, après être venu faire une promenade minéralogique de quelques mois dans les Montagnes-Rocheuses.

Faut-il parler de mes autres compagnons? Vous les connaissez en partie: le colonel Heine, M. Whitney. Un troisième est un journaliste de Central City, propriétaire de mines dans le Colorado, et inventeur d'un procédé nouveau pour le traitement des sulfures aurifères; qui n'a pas inventé ici son petit procédé? Il se rend dans les États de l'Est pour tirer parti de sa découverte, former une compagnie. En Amérique on fait ainsi 2,000 lieues sous le plus léger prétexte.

Nous avons cette fois laissé nos armes avec nos bagages. Pas d'Indiens dévastateurs sur la route. A la lune d'octobre, la paix a été solennellement signée dans le Kansas par les commissaires de l'Union avec les cinq grandes nations du Sud: les Apaches, les Kayoways, les Comanches, les Arrapahoes, les Chayennes. Nous pourrons voyager et dormir tranquilles sur la route du grand désert, à travers le pays des hautes herbes. Que le Manitou ou Grand Esprit en soit loué!

A la Porte (encore un nom franco-canadien respecté par la géographie américaine), nous avons laissé la diligence continentale poursuivre sa route vers le pays des Mormons, ces heureux polygames, et de là vers l'État sauvage de Nevada aux mines d'argent inépuisables, enfin vers la fertile Californie. Un coche supplémentaire est venu au-devant des voyageurs à destination de Chayennes et des États de l'Est. Nous étions presque tous de ce nombre, et nous avons remis à une autre fois notre visite aux _Saints du dernier jour_, car le pape des Mormons, Brigham Young, pendant que nous étions encore dans le Colorado, nous a écrit qu'il nous attendait.

Quel beau temps nous avons eu pendant ce voyage d'une centaine de milles à travers les grandes plaines! Le trajet a duré vingt-quatre heures. Le ciel était, comme pendant tout le mois précédent, sans aucun nuage, aucune vapeur ne voilait la transparence de l'atmosphère, et l'air, ainsi qu'il est naturel à ces hauteurs, était d'une légèreté exceptionnelle. La température était printanière, et un splendide tableau s'est déroulé à notre vue tout le long du chemin.

Le profil des Montagnes-Rocheuses offre un coup d'œil des plus féeriques. Au Sud, le pic de Pike porte jusqu'aux nues sa cime neigeuse, haute de plus de 4,200 mètres, et garde le nom du célèbre explorateur, le capitaine Pike, qui l'a le premier mesuré en 1806.

Au nord, le pic de Long, baptisé en 1820, par un autre hardi voyageur, le colonel Long, élève à la même hauteur sa cime non moins pittoresque.

Les deux pics sont séparés par un intervalle de 170 milles, et cependant l'œil les embrasse à la fois.

Vu sous un certain angle, le pic de Long présente deux pointes isolées: de là le nom de _pic des deux Oreilles_ que lui avaient donné les anciens coureurs des prairies, les trappeurs et les traitants canadiens. Dès le dix-septième siècle, ceux-ci fréquentaient ces parages et avaient certainement découvert, avant le capitaine Pike et le colonel Long, les pics qui devaient immortaliser ces derniers. De quelque côté du Missouri ou du Mississipi que l'on vienne, quand on s'est avancé de quelques centaines de milles dans les prairies, on ne tarde pas en effet de découvrir l'un ou l'autre de ces pics, et souvent tous les deux à la fois. On s'oriente même sur ces montagnes, comme le marin sur l'étoile polaire.

Entre les deux pics est le mont Lincoln, plus élevé encore que les précédents et plus haut que notre mont Blanc, puisqu'il dépasse, dit-on, 5,000 mètres.

Le mont Lincoln a été ainsi nommé en l'honneur du président martyr, qui n'avait pas besoin de ce baptême pour que son nom, pur entre tous, passât jusqu'à la plus lointaine prospérité.

Cette magnifique ligne de montagnes est la plus belle de l'Amérique du Nord. Dans le Colorado, qu'elle recoupe le long d'un méridien, elle apparaît, à travers l'atmosphère transparente et limpide, comme une masse ondoyante aux tons bleus et violets, qui rappellent ceux de l'Apennin. Toutefois les découpures de la montagne péninsulaire, bien qu'ayant été chantées par Horace et tant d'autres poëtes, n'ont pas les vives allures de cette partie des Montagnes-Rocheuses, toute composée de granits aigus ou de schistes aux lits contournés. Le ciel du Colorado rappelle aussi le ciel de l'Italie. Chacun fait ces rapprochements, et le voyageur venu de l'Europe croit être près de son pays, tandis que 3,000 lieues l'en séparent.