Le grand-ouest des États-Unis

Part 18

Chapter 183,702 wordsPublic domain

Le peuple élit aussi les députés et les sénateurs; les députés par comtés, et les sénateurs par districts.

Enfin la population entière de l'État est appelée à nommer les membres de la cour suprême, le chef du pouvoir exécutif, et avec lui tous les officiers qui l'assistent dans ses fonctions, tels que le vice-gouverneur, le secrétaire d'État, le _controller_, sorte de ministre de l'intérieur; le _treasurer_, ou directeur des finances; l'_attorney general_, ou procureur général; le _surveyor general_, ou inspecteur des travaux publics; le _superintendent of public instruction_, ou inspecteur de l'instruction publique; le _quartermaster general_, ou adjudant général. Tous ces officiers publics reçoivent de l'État un salaire qui ne dépasse pas en moyenne 3,000 dollars ou 15,000 francs par an, à part le gouverneur, qui est payé 30,000 francs. En tenant compte des différences relatives de la valeur de l'argent en Europe et en Californie, il faut encore diminuer ces salaires de moitié, si on veut les comparer à ce qu'ils seraient, par exemple, en France. Mais les États-Unis, on le sait, ne sont pas prodigues pour les émoluments attachés aux emplois publics, et c'est assez naturel dans une république si démocratique. Le président de l'Union, placé à la tête d'un pays aussi grand que l'Europe, ne reçoit que 125,000 francs par an pour tout traitement et indemnités. Dans aucun État les employés ne sont astreints à l'uniforme, à part les militaires, qui ne le portent que dans les parades, et jamais aucune décoration, aucun privilége ne distinguent les fonctionnaires des autres citoyens.

Quoi qu'on en ait pu dire, les diverses élections se font en Californie d'une manière fort régulière. On n'y constate aucun de ces scandales publics que la presse parisienne se plaît quelquefois à raconter, et dont elle rend responsable le système électoral des États-Unis. S'il y a parfois, sur toute l'étendue de l'Union, quelques incidents à regretter, ils n'en sont pas moins fort rares. Ces désordres n'ont éclaté que dans quelques villes, et de pareils faits ne se sont jamais, du moins à ma connaissance, passés en Californie. Chacun y fait valoir, dans les _meetings_ qui précèdent les élections, ses titres à l'emploi qu'il demande. Chaque parti choisit le candidat qu'il préfère; et si les voix semblent trop se diviser, plusieurs partis se réunissent pour reporter tous leurs suffrages sur un candidat commun. On pourrait peut-être citer quelques cas de corruption ou de violence; mais la nature humaine est-elle infaillible? n'avons-nous pas d'ailleurs nous-mêmes, dans des circonstances analogues, encouru les mêmes reproches? et ne serait-ce pas ici le lieu de renvoyer ceux qui attaquent toujours l'application du suffrage universel aux États-Unis à certain passage bien connu de l'Évangile?

Il ne suffit pas à un peuple de jouir de l'égalité des droits politiques, il faut encore que tous soient égaux dans les relations journalières de la vie, et c'est ce qui constitue l'égalité sociale, peut-être plus chère que la première au cœur des Américains. Sous ce rapport, la Californie est des mieux partagées, et là, plus qu'en aucun autre État de l'Union, toutes les classes sont nivelées. Il n'y a pas de différences de rangs, de castes, pas d'esprit de corps enraciné. Le niveau est si bien établi, que tous les mariages se font en dehors de toute considération de position sociale. Ce n'est pas que je veuille les louer tous, mais je me borne à constater un fait, et à l'opposer à cette plaie hideuse des mariages d'argent qui ronge notre société en France. On ne peut trouver parmi les citoyens américains aucun domestique, et la classe des serviteurs se recrute exclusivement parmi les nègres ou les étrangers. Quant à l'ouvrier américain, il se regarde toujours comme l'égal de son patron, et même, renversant les rôles, il ne consent à le servir que comme un client, et jamais comme un maître. Il apporte toujours la plus grande dignité dans son travail, et pousse le respect de sa personne jusqu'au soin de son costume, qui ne révèle en rien un ouvrier à l'œil surpris de l'Européen.

Il n'y a dans les hôtels, dans les diligences, les chemins de fer, qu'une seule espèce de place, et tous les voyageurs indistinctement payent le même prix. Si l'on fait quelque faveur, c'est pour les dames seulement. On leur réserve souvent, dans les hôtels et les bateaux à vapeur, des salons séparés, meublés avec le plus grand luxe. Il est beau de voir consacrés par l'usage ces égards délicats, ce respect profond pour la femme. On a dit que les Américains agissaient ainsi, non par galanterie, mais afin de se livrer plus facilement à tout leur sans-gêne. Il n'en est pas moins vrai que les femmes se trouvent très-bien de la réserve dont ils usent à leur égard, et qu'elles s'embarquent bravement toutes seules pour un long voyage, même en Californie, ce qu'assurément nos dames n'oseraient jamais faire en France.

Les institutions de la Californie, comme celles des autres États de l'Union, sont dominées par le principe de l'égalité, qui se retrouve partout, aussi bien dans les lois relatives à l'impôt que dans celles qui concernent l'instruction publique.

Tous les citoyens, de vingt et un à cinquante ans, doivent à l'État le _poll-tax_, sorte de capitation ou cote personnelle, qui est en Californie de 3 dollars ou 15 francs par tête. Il faut aussi payer au comté le _road-tax_, ou prestation en nature pour l'entretien des routes. Ce dernier impôt est de 3 à 4 dollars, ou se paye par deux journées de travail. L'impôt foncier pèse, en outre, sur ceux qui possèdent des valeurs mobilières ou immobilières taxables, et la patente ou _license_ sur ceux qui exercent un état soumis à cette contribution. L'impôt foncier est de 3 francs par 500 francs, soit 6 pour 1,000, de la valeur immobilière ou mobilière reconnue. L'impôt du timbre, _stamp-tax_, frappe seulement les papiers de commerce et les polices d'assurance. Aucun impôt, aucune redevance ne pèse sur l'exploitation des mines et des placers, excepté le _mining-tax_, que payent encore dans quelques comtés les mineurs étrangers. L'impôt des passe-ports est inconnu, ainsi que celui des permis de chasse.

Quant à l'instruction primaire, elle est répartie uniformément, et tous les citoyens apprennent à lire, à écrire et à calculer. On leur explique aussi dans les écoles, outre la grammaire et l'orthographe, un peu d'histoire et les rudiments des sciences. La religion est d'ordinaire soigneusement écartée de l'enseignement scolaire, et c'est aux parents qu'on laisse la charge de diriger l'éducation religieuse de leurs enfants. Mais la liberté d'enseigner est complète. Ainsi tous les professeurs, toutes les sectes peuvent fonder à leur gré des colléges ou même des séminaires, et imposer leur système particulier à l'élève qui entre dans un de ces établissements. Aucun monopole n'existe. Aucun grade, aucune corporation universitaire ne sont reconnus par l'État.

Le léger bagage intellectuel dont on charge les jeunes citoyens leur suffit pour remplir tous les emplois, même les plus élevés. On cite avec orgueil en Californie le gouverneur Weller qui fut, dit-on, autrefois charretier, et feu le sénateur Broderick, un ex-ouvrier maçon, envoyé au congrès de Washington par ses compatriotes. Lincoln n'a-t-il pas commencé aussi par être charpentier?

L'égalité civile et sociale la plus entière, avec les conséquences qui en découlent naturellement, ne sont pas les seuls droits qui soient garantis à tous en Californie. La liberté individuelle y est aussi entourée de respect. Pas de prison pour dettes, et, pour ainsi dire, pas de prison préventive, puisqu'on a la faculté de reprendre sa liberté sous caution, quelle que soit la faute commise, pourvu que ce ne soit pas un crime capital. Chacun a le droit d'être jugé par un jury spécial. Chacun peut porter sur soi des armes pour sa défense ou pour son agrément. La chasse est librement permise à tous; il en est de même de la pêche. La tracasserie si gênante des passe-ports est inconnue dans tous les États de l'Union. On peut en dire autant des visites d'octroi, qui n'existent pas davantage.

La liberté la plus large est accordée aux transactions, et aucune loi ne règle l'intérêt de l'argent, qui n'est pas, après tout, une marchandise si différente des autres. Il n'y a non plus presque aucun recours contre les faillites qui, dans ces pays de commerçants hardis, prennent le nom d'affaires malheureuses. Il n'y a aucun monopole, aucune corporation comme en France, pour les courtiers et les agents de change, par exemple. Aucun corps n'a de priviléges exclusifs, comme notre corps des ponts et chaussées et des mines. En matière d'industrie, il y a liberté complète, et aucune loi restrictive n'est apportée à l'exploitation des forêts, de la terre, des mines ou des placers. Cette doctrine du _laissez faire, laissez passer_, si critiquée chez nous, et si heureusement appliquée à l'industrie californienne, a produit là-bas les plus merveilleux effets.

La liberté religieuse et la liberté de la presse sont non moins pleinement exercées et garanties par la constitution, ainsi qu'on a pu le voir. L'État ne salarie aucun culte, en les reconnaissant tous, quels qu'ils soient; l'État n'a aucun journal officiel, et laisse toutes les feuilles publiques paraître et circuler librement sans timbre ni cautionnement. Dans chaque comté, l'administration des postes va même jusqu'à transporter gratuitement tous les journaux qui s'y publient.

Une conséquence immédiate de ces deux libertés de la chaire et de la presse, a été de produire en Californie l'établissement d'une foule d'Églises de toutes les sectes possibles, y compris celle de Confucius et peut-être aussi celle de Bouddha, et la fondation d'une infinité de journaux, politiques, commerciaux, industriels, agricoles, scientifiques et littéraires. Leur nombre, leur format, les langues diverses dans lesquelles ils sont rédigés, le soin même qu'on prend de les bien imprimer, et sur un papier convenable, suivant la coutume anglaise et américaine, étonneraient vivement la presse parisienne si elle pouvait porter ses regards jusqu'à cet eldorado des journalistes.

Voilà bien des libertés, dira-t-on, et l'on nous croit déjà près de la licence. La licence viendrait peut-être en d'autres pays, mais aux États-Unis et même en Californie, il faut le reconnaître, le tempérament froid et pratique de la race anglo-saxonne sait ordinairement prévenir les excès. Qu'il y ait eu parfois quelques troubles, qu'il y ait eu même quelques abus de pouvoir, c'est ce que l'on ne peut nier; mais que l'on cite le lieu du monde où des faits pareils et même pires ne se soient pas présentés. Quant à ceux qui m'accuseront d'exagération ou d'enthousiasme, je leur répondrai que je peins ce que j'ai vu, ce que j'ai mûrement examiné, et que je ne me laisse entraîner ni par mon caprice, ni par le mirage poétique d'institutions imaginaires.

La Californie, comme tous les États de l'Union, n'a aucune armée permanente en temps de paix. On ne lève de troupes, dans les États-Unis, que lorsque l'ennemi public menace la fédération. Au reste, chaque citoyen de race blanche, jouissant d'une bonne constitution, doit, de 18 à 45 ans, le service militaire à l'État dans lequel il réside, et il a le devoir de marcher dès qu'il en est requis, à moins d'être exempté par la loi. Tout se borne le plus souvent à figurer parmi les membres d'une compagnie de volontaires faisant partie de la milice, à avoir un uniforme et à parader de temps en temps. Ces soldats improvisés rappellent un peu, par leurs cheveux longs, leurs favoris et leurs faux cols, notre garde nationale parisienne, ou mieux encore les volontaires anglais.

Bien qu'éloignée de plus de 1,200 lieues, par terre, de la capitale des États-Unis, la Californie est gardée seulement par 15 à 1,800 soldats de l'armée fédérale, la plupart étrangers enrôlés. Ils sont casernés principalement dans les fortifications du port de San Francisco, et dans les différents forts du pays, qui servent à tenir en respect les Indiens. Si ces derniers deviennent trop remuants, on fait appel aux volontaires, et l'on a vu ainsi la milice californienne se porter quelquefois au secours des territoires et des États voisins ravagés par les Peaux-Rouges. Quant à la Californie, elle ne songe nullement à se séparer de la métropole. Grâce à cette heureuse combinaison politique qui fait de chaque État de l'Union un gouvernement distinct, absolument maître chez lui, cet État ne sent dès lors l'influence du gouvernement fédéral que dans les cas d'intérêts généraux ou de défense nationale, c'est-à-dire lorsque, livré à lui seul, il serait trop faible pour réussir ou pour résister. Cette situation semble résumer tous les avantages qu'on peut demander au système fédératif: elle donne l'assurance de sa vitalité et de sa durée dans l'Amérique du Nord.

Le peuple américain, par suite des institutions libérales qui le régissent, a acquis cette patience, ce sang-froid, ce respect religieux de la loi qui conviennent à un peuple libre. Le type de l'Anglo-Saxon n'a pas non plus disparu chez lui. La ténacité, la persistance dans les vues, la hardiesse dans les entreprises, une habitude invétérée de ne compter jamais que sur ses propres forces, enfin une résignation stoïque opposée à tout événement difficile ou malheureux, sont autant de traits distinctifs qui, parmi beaucoup d'autres, font aisément reconnaître le citoyen de l'Union. Quant à l'esprit de religion et de famille, à l'amour instinctif du foyer domestique ou du _home_, ces sentiments se sont un peu effacés, il est vrai, surtout en Californie; mais ils n'en existent pas moins à l'état latent dans le cœur de tout Américain.

Celui-ci mêle peut-être à ses qualités un grand fond d'égoïsme et un orgueil exagéré, qui, pour être généralement moins bruyant que l'orgueil traditionnel des fils de la Castille, n'en est que plus enraciné. Mais on ne doit pas lui contester une très-grande supériorité de caractère, et c'est cette supériorité qui frappe tout d'abord l'Européen arrivant pour la première fois aux États-Unis, fût-ce même en Californie. Il y a bien, en particulier dans ce dernier État, quelques coutumes fâcheuses qui font tache. L'Américain y est quelquefois d'une rudesse et d'un sans-façon qui, chez les peuples élégants et polis, seraient très-certainement hors de mise; San Francisco d'ailleurs ne brigue pas l'honneur d'être appelé l'Athènes du Pacifique, et se contente d'en être la reine, suivant le surnom que les Américains lui ont donné. Il faut donc négliger les détails, et ne pas oublier que ce ne sont encore que les institutions et les mœurs politiques qu'on peut louer presque sans restriction chez ces nations nouvelles. Le reste se fera plus tard: ne savons-nous pas qu'un progrès en amène un autre? Le peuple américain est plein de séve et de vie; jeune et vigoureux, il paraît se rajeunir encore à mesure qu'il colonise de nouveaux déserts. Il serait à désirer que l'Amérique espagnole eût prospéré comme sa puissante rivale. Mais elle se décompose tous les jours et se perd dans des révolutions inextricables, tandis que l'Anglo-Américain, calme et impassible, marche lentement, et par des voies presque toujours sûres, à une conquête qui lui paraît fatalement dévolue, celle de toute l'Amérique.

VI

L'OPPRESSION DES RACES DE COULEUR.

J'arrive au seul point délicat que soulève l'étude de la constitution californienne, je veux dire l'oppression exercée contre les races de couleur.

Bien que la Californie ne soit point un État à esclaves, bien que l'esclavage soit aujourd'hui partout aboli dans l'Union, les races de couleur sont proscrites en Californie, ou tout au moins poursuivies par le mépris public, comme dans tous les États-Unis. L'individu de sang blanc et sans nul mélange a seul droit au titre de citoyen. Le reste, nègres, Indiens ou Chinois, n'est pas considéré comme faisant partie de l'espèce humaine supérieure. La proscription s'étend plus loin, et une seule goutte du sang de ces races condamnées suffit pour faire d'un individu, dont les ancêtres étaient de race blanche, un véritable paria. Privé naguère du droit de voter, il ne pouvait témoigner en justice; il lui était même interdit de rien posséder. Il se trouvait mis, en quelque sorte, hors la loi. Les emplois les plus vils lui étaient seuls attribués.

Dans les États à esclaves, le nègre ne pouvait voyager avec le blanc, même en omnibus, et ne devait en aucune occasion se rencontrer auprès de lui, à table, au théâtre, à l'église. C'est tout au plus si on le souffrait dans la rue. Quelques États libres, l'État de New-York, par exemple, maintenaient ces distinctions honteuses pour l'humanité. En Californie, les nègres sont également voués à l'animadversion publique, mais ils y sont fort peu nombreux, et c'est aux Chinois que l'Américain s'attaque de préférence. Tous les individus de race blanche, sans distinction, ont le droit d'occuper un _claim_ ou portion de placer; le Chinois seul ne peut posséder cette portion qu'en la louant ou en l'achetant, et les conditions du marché sont le plus souvent exorbitantes. Au seul Chinois on fait encore payer le _mining-tax_, établi dans le principe sur tout mineur étranger. Cette espèce de patente donnait le droit de travailler sur les placers. Dans quelques comtés peu bienveillants, elle a été maintenue pour les Chinois au taux, aujourd'hui fort onéreux, des premiers temps de l'exploitation, soit à 4 dollars, ou un peu plus de 20 francs par mois.

Partout, en Californie, le Chinois est relégué dans des quartiers séparés; on l'isole même entièrement, quand on peut, car il est indigne de se mêler aux blancs. On l'accuse volontiers de tous les malheurs publics, et surtout d'incendies et de vols. On le poursuit sans relâche, on le dépossède, et bien souvent les lois sont impuissantes ou inactives lorsqu'il s'agit de défendre le faible contre les injustices du fort. Le Chinois donne cependant aux Californiens un bel exemple de patience, de soumission et de travail. Il concourt aussi, pour une très-large part, au bien-être industriel et commercial du pays. Lui seul entreprend sur les placers certains travaux dont nul autre ne se chargerait; lui seul vient fouiller le sable et glaner encore un peu d'or sur des points réputés stériles ou trop pauvres par les autres mineurs; mais on le violente avec acharnement, et, devant les incessantes persécutions de ses oppresseurs, il quitte au plus tôt une contrée si peu hospitalière. C'est ainsi que l'on voit s'arrêter chaque jour en Californie l'immigration chinoise, qui eût pu rendre à cet État les services les plus signalés.

Quelles que fussent les vertus utiles qui plaidaient en leur faveur, les Chinois ont été, dès leur arrivée, l'objet constant de la réprobation universelle. On a eu le courage d'invoquer contre eux une infériorité relative d'intelligence, et l'on a défendu par cette mauvaise raison les injustices plus que criantes dont on s'est rendu coupable à leur égard.

Dès 1852, la législature de Californie faisait une loi pour prévenir toute immigration ultérieure des races chinoises ou mongoliennes; toutefois le gouverneur Bigler y opposa son _veto_, et la loi ne passa pas. En 1858, la législature revint à la charge, et la loi fut alors non-seulement votée par les deux Chambres, mais encore approuvée par le gouverneur. Elle passa donc avec la sanction des deux pouvoirs, législatif et exécutif: cependant, un nouvel échec l'attendait. Elle ne tarda pas à être déclarée inconstitutionnelle par la cour suprême de Californie, et dut être rapportée[14].

[Note 14: Il y a là, pour nous Européens, un fait politique curieux; car il semble que lorsque le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ont sanctionné une loi, le pouvoir judiciaire n'a plus qu'à l'appliquer. Aux États-Unis il en est autrement. Si nous ouvrons, en effet, le livre de Tocqueville: _de La Démocratie en Amérique_, nous y lisons, tome I, chapitre VI, _du Pouvoir judiciaire_, etc..., les lignes suivantes, qui méritent d'être méditées: «Lorsqu'on invoque, devant les tribunaux des États-Unis, une loi que le juge estime contraire à la constitution, il peut refuser de l'appliquer. Ce pouvoir est le seul qui soit particulier au magistrat américain; mais une grande influence politique en découle.

«Il est, en effet, bien peu de lois qui soient de nature à échapper pendant longtemps à l'analyse judiciaire; car il en est bien peu qui ne blessent un intérêt individuel, et que des plaideurs ne puissent ou ne doivent invoquer devant les tribunaux. Or, du jour où le juge refuse d'appliquer une loi dans un procès, elle perd à l'instant une partie de sa force morale. Ceux qu'elle a lésés sont alors avertis qu'il existe un moyen de se soustraire à l'obligation de lui obéir; les procès se multiplient, et elle tombe dans l'impuissance. Il arrive alors l'une de ces deux choses: le peuple change sa constitution, ou la législature rapporte sa loi.

«Les Américains ont donc confié à leurs tribunaux un immense pouvoir politique; mais en les obligeant à n'attaquer les lois que par des moyens judiciaires, ils ont beaucoup diminué les dangers de ce pouvoir...

«Resserré dans ses limites, le pouvoir accordé aux tribunaux américains de prononcer sur l'inconstitutionnalité des lois, forme encore une des plus puissantes barrières qu'on ait jamais élevées contre la tyrannie des assemblées politiques.»]

Depuis, les malheureux Chinois ont été victimes de nouvelles levées de boucliers. On les a notamment accusés à plusieurs reprises de faire baisser le taux des salaires en travaillant partout à prix réduits.

Il semble prouvé, en effet, que la plupart des Chinois, surtout ceux qu'on nomme des _coolies_, sont de simples esclaves attachés à un maître qui les a amenés en Californie. Ce maître les loue à d'autres Chinois, ou les laisse libres de travailler à leur guise, moyennant une faible redevance journalière.

La lutte entre les travailleurs chinois et les autres ouvriers californiens sera d'ailleurs toujours à recommencer. Les Chinois se contentent du plus modeste salaire; ce sont des ouvriers très-tenaces, fort industrieux, et ils réussissent presque toujours là où d'autres échouent. Il n'en faut certes pas davantage pour éveiller contre eux la jalousie des autres travailleurs, surtout quand la concurrence vient encore surexciter l'animosité de ceux-ci. Comme les Chinois ont en outre le malheur d'être de race jaune, ils ont nécessairement été sacrifiés ou le seront tôt ou tard à la race blanche, la seule à laquelle reviennent tous les droits, d'après les principes américains.

Non contents de poursuivre les Chinois, les Américains ont aussi exercé en Californie leur esprit de proscription contre les Indiens, les premiers maîtres du pays. Les Peaux-Rouges ont dû céder tous les jours du terrain devant ces hardis conquérants, qui, les jugeant incapables d'entrer dans le grand courant de la civilisation, travaillent désormais à les anéantir. Le sol, par une sorte de loi inexorable, paraît ainsi destiné à devenir la propriété de celui-là seul qui peut en tirer profit. Il semble que le progrès ne peut s'opérer qu'à l'aide de certains sacrifices douloureux, malgré la sympathie, le plus souvent inutile, qu'on accorde aux malheureux qui en sont les victimes.

Quand on réfléchit à la dure oppression que les Américains font peser sur les races de couleur, n'y voit-on pas aussi une sorte de fatalité qui semble avoir inévitablement voué celles-ci à un asservissement sans retour?