Part 4
L’abbé Danizous, étendu, la face tournée vers la fenêtre, regardait par les nuits claires la lune briller sur la lande. Que cette lumière ruisselait douce sur le petit pays purifié par la paix nocturne! Les pins ne formaient plus qu’une bande noire, anonymes dont se mêlent sous le chœur étincelant des étoiles les bras étendus, l’infini murmure, au passage ailé de la brise qui jette leur parfum à la respiration voisine de la mer.
* * * * *
L’abbé Danizous avait ce jour-là une crise d’asthme.
Il avait été après sa messe voir une vieille femme, dans une petite maison de résinier, le long du canal. Comme il revenait, ses maigres épaules courbées sous sa pèlerine, le vent d’ouest l’avait suffoqué.
A présent il était couché, le dos soulevé par deux oreillers. Mariette avait mis ses lunettes pour compter péniblement des gouttes dans un verre d’eau.
--Monsieur le curé n’en veut que dix?
Elle avait, cette Mariette, des yeux naïfs et l’esprit borné. Une pauvre «mémé» avec sa figure quadrillée de rides, son caraco noir sur une jupe ronde et sa pèlerine nouée sur un cou desséché et creusé par l’âge. L’air d’une vieille qui a connu beaucoup de misère. Aujourd’hui les jeunes ne savent pas comment ont peiné autrefois les femmes qui avaient à leur charge six petits enfants. C’était le temps où une barrique de résine se vendait seulement dix-huit ou vingt francs. Les mêmes barriques pour lesquelles on donne aujourd’hui un plein tablier d’argent. Quand Mariette contait au curé ses peines, elle soupirait en croisant ses mains sur son tablier:
--Il a fallu que je fasse double journée, de jour et de nuit. En travaillant plus que je ne pouvais, je n’en avais pas trop. Je ne sais pas comment font les autres. Aujourd’hui les pauvres veulent être plus que les riches!
La tristesse emplissait la petite maison. La fenêtre de la chambre était entr’ouverte: on entendait le bruit du vent et le ronflement d’une scierie; quelques camartaux de planches se trouvaient groupés dans une prairie autour d’un hangar.
Ce n’était pas un de ces presbytères de village où tout est commode, bien aménagé, avec un air de bonhomie et le parfum des choses désuètes. Le curé avait dû louer une petite villa: quatre pièces séparées par un corridor. Il y avait sur le jardin une galerie à colonnettes où s’enroulaient des rosiers grimpants; aux beaux jours, l’abbé y installait sa chaise de sangle.
La chambre était petite, tapissée d’un papier gris à bouquets dont le rouleau n’avait dû coûter que quelques centimes. Bien qu’on le vît à certains endroits sale et déchiré, le curé ne l’avait pas fait remplacer. Il trouvait toujours les choses «assez bien». Quand ses meubles étaient arrivés, un lit de fer, une table de pitchpin, quelques chaises, les gens avaient jugé qu’il était bien pauvre. Cependant à son grand air distingué, chacun devinait qu’il devait être un fils de famille. Puis le bruit avait couru que c’était un original.
Vers deux heures, la crise s’apaisa. Il demanda un bol de lait et ferma les yeux. La sueur collait ses cheveux à ses tempes, son cœur battait fort, mais quelque chose en lui se soumettait, s’offrait, avec une humilité de serviteur qui a attendu pour se coucher l’ordre de son maître.
* * * * *
Deux ou trois heures de l’après-midi passèrent encore et quand la sonnette résonna, ce fut un petit coup discret, réservé, décelant une main de femme prudente. Mlle Saujon venait savoir des nouvelles.
C’était la directrice de l’école libre. Elle avait une voix étouffée, éternellement compatissante, qu’il fût question d’un ennui de ménage ou du cas le plus désespéré. Une femme sans âge, vêtue de noir, et dont on n’imaginait pas qu’elle eût jamais porté des couleurs plus gaies. Excellente, elle avait le défaut de ne rechercher que les choses tristes. La joie la mettait en méfiance. Elle s’en écartait avec une instinctive désapprobation. Il y avait sur toute sa personne comme un goût de cendre. Très douce et d’un entêtement invincible, elle confiait parfois à demi-mot, aux personnes dont elle était sûre, que le curé ne lui paraissait pas bien équilibré.
Il y eut un colloque où dominait le patois de Mariette.
--Ce ne sera rien, il faut du calme, du repos, décida la voix compatissante.
La porte se referma. Mlle Saujon, avec son petit chapeau noir qui avait la forme d’une galette, glissa sur la place. Devant l’épicerie, elle fut arrêtée par une dame coiffée d’une capote, qui portait sous son manteau une boîte de vermicelle.
L’abbé Danizous venait de trouver une position de la tête qui le soulageait. Il essayait de lire son bréviaire. Mais le ciel de février était bas et gris. Il y avait sur sa couchette un faux jour qui le fatiguait: le livre tomba, ses yeux se fermèrent.
Le grand air humide continuait d’entrer par bouffées, soulevant les rideaux de jaconas blanc. Dans son assoupissement, il sentit le froid et ramena sur ses épaules la couverture de laine grise qui avait glissé. La notion du temps se perd quand on est malade. Y a-t-il tout un jour qu’il somnole ou quelques minutes seulement? De l’autre côté du petit couloir carrelé, Mariette s’agite; il croit entendre la porte du jardin qu’elle ferme trop fort, les poules qu’elle appelle; la veille, elle a laissé tomber le seau dans le puits. C’est dans les maisons où règne une mère, une épouse, qu’un silence d’amour étouffe le bruit autour d’un malade. Mariette, tracassière comme toutes les vieilles, entrant et sortant, renversant les pincettes dans la cheminée et marmottant les choses qu’elle garde sur le cœur, n’a d’autres soucis que de tenir le carreau lavé et les chandeliers de cuivre éblouissants.
La nuit d’hiver est tombée rapide, effaçant le dénuement de la chambre. Dans ces ténèbres, une statuette du Sacré-Cœur semble creuser et épaissir l’ombre. Quelques étoiles brillent seules sur les tisons abandonnés qui meurent dans les cendres. Il y a une paix, pour les humbles choses, à s’ensevelir dans l’obscurité où la lampe sera tout à l’heure un cœur de feu.
Au dehors, la nouvelle qui court de porte en porte commence de rôder autour du seuil. La vie offre si peu de distractions dans les petits endroits que le plus mince événement est une pâture. La mère du bâtard était donc venue. L’épicière Berthe les avait vus passer tous les deux, allant vers la gare: le petit parlait fort, secouait la tête; sa mère essayait de lui fermer la bouche. Ils n’avaient pas l’air d’accord tous les deux.
La fille de la buraliste les avait aussi rencontrés. C’était à l’arrivée du train, sur le quai où elle venait attendre sa tante; elle les avait vus s’embrasser. Michel pleurait, il avait disparu dans l’obscurité.
Mariette, étant allée à la nuit tombée chez le pharmacien prendre des cachets, rapporta enfin la nouvelle qui s’engouffra au bruit de ses sabots dans la maison pleine de silence.
Quand la vieille entra avec la chandelle, l’abbé ne bougea pas. Il feignit même de ne pas entendre. Alors Mariette éleva la voix...
Il n’est point de gens qui ne s’arrangent pour connaître dans les moindres détails tout ce qui concerne leurs ennemis. La rancune aiguise les sens. Mariette, une innocente, bien incapable de faire du mal à une mouche, ne perdait pas de vue les Picquey. Ce n’était pas qu’elle s’occupât, autant que beaucoup d’autres, de ce qui se passait dans le village. Mais Sylvain, avec sa méchante langue, ayant fait courir autrefois sur elle de mauvais propos, elle le détestait comme peuvent haïr avec un entêtement de mouton battu les cœurs les plus simples:
--C’est un cherche-bruit!
Maintenant l’abbé est seul dans sa chambre. De nouveau monte à sa bouche exsangue cette sorte de râle que Mariette, dure d’oreille, et qui remue de la vaisselle dans la cuisine, n’a pas entendu. Elle est partie mécontente que M. le curé n’ait pas dit un mot.
C’est toujours le même petit bruit, comme ferait un soufflet crevé. L’abbé s’est avec peine assis sur son lit; ses maigres épaules, un peu voûtées, se mettant en travers sur les oreillers. Il tend vers la fenêtre sa figure moite, au long nez pincé, et qui cherche l’air. Un tremblement secoue la boîte qu’il vient de prendre au milieu des fioles. La table de chevet est encombrée, une petite cuiller dégringole.
--Pauvre enfant, pense-t-il, tandis que s’apaise peu à peu la suffocation. Sa mère ferait mieux de le laisser tranquille. A son âge, avec le cœur qu’il a, et tant d’orgueil, il n’a pas fini de souffrir.
Et puis:
--Mon Dieu, pourquoi n’est-il pas venu?
Il le revoit ombrageux, amer, avec cet air de révolte qui lui fait peur. A le trouver opiniâtre, parfois détestable et si peu ouvert à la piété, l’abbé a été tout près de se rebuter. Il n’a pas de pouvoir sur lui. La rancune qu’il sent s’amasser est d’autant plus terrible qu’elle prend peu à peu tout ce cœur d’enfant, et il sait combien l’enfance est violente!
La veille de sa première communion, il lui avait dit, plongeant son regard au fond de ses yeux:
--Tu veux être un homme. Alors il faut que tu sois maître de toi-même. Tu dois pardonner.
Michel avait détourné la tête. Depuis ce jour, plus de confiance entre eux; au confessionnal, une voix nette et froide, une âme fermée qui ne livrait rien. Maintenant même, il n’y venait plus. Un enfant pour lequel il avait tant fait! Une intelligence qui pouvait porter des fruits magnifiques! A quatorze ans, alors qu’il l’avait choisi entre tous, n’était-ce pas trop de dureté? La mesure semblait comble. Il était tenté de s’en détacher. Mais tout à coup, songeant à son âme ardente, peut-être au fond dévorée d’amour et à la misère de sa destinée, une compassion indicible fondait son cœur.
L’angélus a sonné sur le village obscur percé par le feu des lampes. Le vent qui a tourné plusieurs fois, est, nord-est, nord, s’est décidé, purificateur des nappes du ciel, à ne plus porter que la saveur piquante des pays de glace. Les housses de ouate sont tombées, derrière les pins. La nuit d’hiver est noire et argent; pétales de lune sur le bassin, maison du douanier fardée de céruse, des cascades de neige resplendissante sur les pins inclinés vers l’eau. Un grand rayon blanc, posé de biais, divise la chambre. La table de toilette avec la cuvette qui n’a pas été vidée est tout éclairée.
L’abbé rêvasse. Que fait cet enfant? Où s’est-il enfui pour cacher les larmes de sa honte? Cette souillure dans une chair jeune, c’est celle que la société ne pardonne pas. La maternité, honneur de la femme, combien le péché la peut flétrir pour qu’elle devienne cette malheureuse, en dehors des lois, vouée à l’insulte, pour qui nul refuge n’est assez sûr, et qui vient dans le plus grand mystère cacher, anonyme, son fruit de douleur dans la cabane éventée du pauvre! Qui s’en douterait? Que d’humiliations sous les dehors de la beauté et de la richesse!
L’abbé revoit la jeune femme qui est entrée une seule fois chez lui avec son enfant. Il n’y avait pas de feu dans le parloir. Elle s’était assise, à contre-jour, dans la pénombre, où il n’avait distingué son visage qu’après un moment; sa respiration était rapide, un peu oppressée. Un prêtre ne connaît que trop l’anxiété des âmes chargées d’une faute: «Ne me demandez rien», suppliait celle-là. Pudeur, lâcheté, ou peut-être prudence profonde d’une femme qui préfère se débattre seule. Comme il la laissait parler, elle le remerciait avec des phrases courtes et déconcertantes.
--C’est un grand bonheur pour Michel, monsieur le curé, que vous vouliez bien vous en occuper. Mais n’avez-vous pas trop de peine? Le latin, croyez-vous que ce soit utile?
L’enfant, debout derrière sa mère, paraissait gêné. Il y avait entre eux un malaise, comme chaque fois qu’il n’est point parlé des choses importantes, des grandes choses cachées qui jettent leur ombre et auxquelles on pense.
Si seulement il avait pu obtenir de la jeune femme que Michel lui fût confié! Les apôtres attisent le rêve qui les consume. Comment souffrir sans cet espoir de faire jaillir, au moins dans une vie, une obscure petite vie d’enfant, la flamme que le Christ a laissée au monde? Il est indifférent de mourir aujourd’hui ou un peu plus tard; mais, tant qu’on vit, il faut endurer, respirer, prier pour quelque tâche qui vous dépasse.
Il y a encore autre chose; un battement intime plus doux, plus profond. Si détachés que les saints mêmes s’efforcent d’être, l’homme résiste, avec son cœur qui a faim et soif; et au fond de ce cœur plein de ténèbres, le sentiment le plus fort qui soit, le plus invincible, qui est le besoin de paternité. Ce que je suis, il faut qu’un autre en reçoive le souffle et l’élan; qu’un être jeune, renaissant de ma cendre, me ressuscite!
L’abbé Danizous se sent maintenant un peu fiévreux. Les pensées se précipitent dans son esprit. Il n’est pas que des pères et des fils selon la chair. Il y a une paternité spirituelle qui a sa source magnifique en Dieu. C’est elle qui dilate dans l’isolement le cœur sevré d’un pauvre prêtre nourri de surnaturel. Comme il voit ce qui aurait pu être! Sa vie eût été une tout autre vie: le matin, la messe dite au point du jour; lui, à l’autel, et, sur les marches, l’enfant à genoux; dans l’église vide, en face de l’hostie levée vers le ciel, leurs deux solitudes; puis les entretiens de maître à disciple, les promenades dans la forêt qui laisse apparaître, clarté merveilleuse, l’eau entre les pins; ces grands pins à la jambe brune qui portent une blessure couleur de pain frais. Ils auraient respiré ensemble l’odeur du matin; ensemble lu, médité et ouvert à Dieu leurs pensées. Celui-là était le fils qu’il s’était choisi. Ses désirs d’apôtre, qui avaient autrefois parcouru le monde, ne ramenaient plus sur son cœur déçu que ce pauvre rêve, l’image d’un enfant.
V
Le lendemain matin, les barques sont parties dans un vent vif. C’est une chance qu’un peu de gelée blanche après ces jours où l’on disait que le temps était mou, qu’il était malade, et où le ciel fondait sur l’eau grise. Michel a regardé Sylvain s’embarquer. Le boiteux que tout le monde ici appelle «le tors» passait sur la plage, poussant une brouette chargée d’un sac. Il avait été ramasser des bigorneaux qui sont des sortes de colimaçons que l’on trouve dans l’herbe sur les bancs de sable.
Michel pense que l’abbé Danizous doit l’attendre pour sa leçon. Il a son cahier roulé dans sa poche. Mais il s’est assis au bas du talus où s’ouvrent les voileries. A quatre ou cinq pas de lui, Albin calfate le fond de sa pinasse couchée sur le flanc. C’est un grand Gaulois, calme, fort, les yeux bleus, qui a une voix grave mais ne parle guère. Il a allumé un petit feu, abrité du vent par quelques planches; il y fait chauffer une tige de fer, puis l’applique, toute rougie entre les joints, sur l’enduit fendillé qui crépite et fond d’un beau noir brillant.
La bise a un goût de goudron chaud.
Michel a ramassé sur le sable une motte formée de trois ou quatre huîtres, une coquille grise y semble incrustée comme un cabochon. Il sait, parce que le vieux Laurent le lui a raconté, qu’il y a eu dans ce petit rocher écailleux un drame de la mer. Sans doute le bigorneau était-il blotti un jour dans sa touffe d’herbe, son cornet baigné par la mer visqueuse. Comment se fût-il douté que le frai se déposait sur son enveloppe? De même l’eau épaisse venait battre cette branche séchée qui est aujourd’hui fleurie d’écailles. Quelque temps encore, le petit bigorneau avait dû monter et descendre sur le banc de sable comme font dans les haies les limaçons qui rentrent leurs cornes à la moindre alerte; puis peu à peu il s’est alourdi; tant qu’il l’a pu, il a traîné avec courage cette sorte de monstre qui grossissait sur son manteau renflé comme une grosse perle. Jour par jour, les coquilles d’huîtres, en poussant, ont rétréci l’orifice où il respirait, où se montrait sa tête sensible; inexorables, les énormes parasites l’ont fermé vivant, bouchant la petite porte ouverte sur la vie par laquelle s’allongeait son col. Une terrible histoire d’emmuré est inscrite sur cette coquille que l’air décolore. Michel essaie avec ses ongles de la détacher. Mais c’est impossible. Elle se briserait. Il pense à ce supplice avec une étrange force d’imagination comme font les enfants qui se mettent tout entiers dans ce qu’ils se racontent.
Un moment, il a marché sur la plage, longeant un rempart de piquets sur lequel sont bâties des villas neuves. Le ciel d’hiver est d’un blanc neigeux. Il fait bon respirer par ce clair temps aigre. Un homme et une femme qui reviennent de Saint-Brice, sur la grande étendue vaseuse, portant par les anses une corbeille, l’ont vu tourner dans un petit chemin bordé de bicoques.
Il ne lui aurait pas fallu dix minutes pour arriver au presbytère s’il n’était pas entré chez le vieux Laurent. A cette heure, les pêcheurs étant partis pour les parcs, le village semblait abandonné. Dans la ruelle, il n’avait vu, marchant devant lui, que le grand vieillard droit et sec, coiffé d’un béret, ses cheveux blancs bouclant sur son cou.
Généralement, quand il se sentait triste et désœuvré, ce hangar de triage était son refuge. Une cabane de planches, partagée en deux pièces dans le sens de la longueur par une cloison qui ne montait pas jusqu’à la charpente. Les pigeons, qui voletaient à l’intérieur, passaient aisément d’un côté à l’autre. La pièce qui ouvrait sur la ruelle était à moitié remplie de fagots bien rangés, avec des guirlandes de piments rouges, des filets accrochés aux poutres, un baril en perce et une table devant la cheminée où flambait un grand feu de bûches résineuses.
--Tu peux entrer, petit, avait crié le patron de sa voix claironnante. Il n’y a pas de feu comme cela dans les salons. Ici, on ne se prive pas de bois.
Il triait, assis en face de sa bru et de son garçon, séparant d’un coup sec les huîtres soudées et faisant tomber les débris du revers de la main sur le sol jonché de coquilles.
Cette cabane était la seule où Michel eût une impression de travail heureux. Le vieux dégageait une vaillance qui réconfortait. C’était un homme de soixante-seize ans, de haute taille, vrai type du marin solide et bien charpenté; plus grand que son fils, on le sentait maître parmi les siens, ayant une assurance aussi éclatante que son ton de commandement. Il semblait toujours parler dans un porte-voix. Sous son béret, tonsure noire dans ses boucles blanches, il relevait une face tannée, creusée de grands plis, égayée par des yeux retroussés de faune.
--Moi, disait-il, je ne manque de rien, j’ai toujours vécu dans l’abondance.
Il avait un cache-nez marron tricoté, un petit tablier noué sur sa vareuse, et des chaussons de berger dans ses gros sabots. Sa parole était nette, joyeuse et autoritaire. Ce n’était pas lui qui s’inquiétait d’amasser et d’avoir des fonds comme les bourgeois toujours tremblants qui ne parlent que du lendemain.
--Les plus belles têtes, proclamait-il, poisson ou gibier, elles sont pour nous. On vend s’il en reste.
Il y avait ce matin-là dans le garde-manger deux grosses sarcelles, l’une que la femme venait de plumer, l’autre, plus lourde, que le vieux tout à l’heure palpait des deux mains, soufflant dans le duvet pour montrer le dos riche en graisse.
--Moi, disait-il, je ne peux pas passer la nuit dans un lit. Le rhumatisme que j’avais dans le bras, je l’ai dominé!
Tout ce qu’il contait prenait dans sa bouche une sorte de grandeur épique. Une chasse au canard devenait une aventure où abondaient les faits surprenants. On le voyait au guet, à l’heure où les _têtes bleues_ et les _ailes grises_ pacagent dans les terres découvertes par la marée basse, tirant l’herbe avec leur bec plat pour se nourrir de la racine qui est blanche comme du poireau. «C’est cela, disait-il, qui leur donne un goût fin. Ceux qui vivent dans les marais, au bord des étangs où ils se nourrissent de sangsues, ont une viande molle comme la chair d’anguilles.» Les canards du bassin et ces canards-là, ils étaient aussi différents que poule et poulet!
--La nuit au jour, quoi!
Il avait cette finesse des sens qui est le privilège des connaisseurs et des illettrés. Les étrangers qui venaient l’été, ne sachant pas même distinguer entre le poisson de l’océan et celui du bassin, lui faisaient l’effet d’être des barbares.
Sa bru, Augustine, qui était grasse et avenante, donnait la réplique. Elle avait une figure colorée, de gros sourcils noirs, un air de bonté et de bonne humeur. Sa voix était agréable et chaude: «Les messieurs, renchérissait-elle, ne savaient pas que le poisson se cuit à la broche.» Le fils, Jules, silencieux, son béret relevé sur un toupet de cheveux frisés, le visage bien en couleur, la moustache rousse, avait un mouchoir à carreaux noué sur le col de sa vareuse. C’était lui qui allait au dehors chercher les panetières et les renversait sur la table.
--Chauffe-toi, disait le vieux, qui était venu s’accroupir devant le foyer, tendant à la flamme ses deux mains ouvertes.
Michel s’était assis sur une vieille caisse, ses sabots dans les débris d’huîtres. La vapeur soulevait le couvercle d’un pot à soupe couleur de suie. Il faisait sombre dans la cabane éclairée seulement par une petite fenêtre et par le grand feu. C’était bon de se sentir reçu avec amitié.
--La mer, disait le vieil homme dont sonnait la voix haute et franche, je la connais et elle me connaît!
Michel l’aurait écouté des journées entières: il avait eu tant d’aventures; à neuf ans, cassant la vitre de sa cabane pour sauter dehors avec un vieux fusil à piston et vivant dans les fourrés comme les renards; à onze ans, mousse sur un trois-mâts en bois, de Bayonne. Le canal de Suez n’était pas percé. C’était le temps où l’on faisait le grand tour. Les jours de tempête, quand la voilure mouillée était raide comme de la tôle, il fallait la crocher avec les dents pour prendre les ris.
--Vous n’avez jamais été à l’école?
--Moi, ripostait le vieux, haussant les épaules, avec un coup d’œil de mépris.
Il y avait dans la cabane des pigeons en liberté qui volaient au-dessus des têtes. Leurs ailes soulevaient un bruit mat et qui s’apaisait. On les voyait se poser sur la cloison ou descendre près de la porte dans une caisse remplie de maïs. Leurs pattes enfoncées dans les perles d’or, ils allongeaient des coups de bec brusques.
Comme Augustine avait placé sur une étagère un petit pot à soupe plein de blé, une grosse pigeonne d’un gris violacé venait s’y jucher, plongeant dans l’ouverture sa tête vert-paon. Son jabot gonflé à éclater, elle allait boire dans une vieille boîte de conserves, puis tout de suite gorger sa nichée, soufflant dans les becs le bon grain humide.
--Qu’est-ce que tu vas faire avec le curé, disait le vieux Biscosse à Michel. A ton âge je ne me serais pas laissé enfermer.
Michel était tout de même sorti sans accepter de boire le café qu’Augustine versait dans les verres. Dehors, comme il marchait très vite, se sentant en retard, il avait connu que quelque chose de fort et de vaillant était entré dans son cœur.
* * * * *
Il était près de onze heures quand l’abbé Danizous le vit arriver. Il se sentait mieux et venait de s’installer dans la cuisine, devant la cheminée, pendant que Mariette balayait sa chambre.
Quand il eut regardé l’enfant, il ne demanda rien, ne fit aucun reproche et montra seulement un livre ouvert:
--Essaie de traduire d’abord mot à mot.
Michel posa son béret sur la table, déroula le cahier qui s’était froissé dans sa poche, et, sans dire un mot, se jeta sur Virgile comme un affamé.