Le goéland

Part 3

Chapter 33,950 wordsPublic domain

L’ingratitude d’une femme perdue, leur obligée, qui ne savait pas reconnaître leurs inestimables services, était un sujet sur lequel le mari et la femme se trouvaient d’accord, le prétexte favori de leurs doléances. La cupidité de l’un et de l’autre était comme un sol avide où disparaît l’eau. Mais la mauvaise humeur d’Elvina l’emportait sur son sentiment véritable. Tout en ramant, sa «bénesse» baissée contre le vent, elle criait dans son patois qu’il ne s’agissait pas de ces histoires mais des affaires du petit qui ne valaient plus rien. Qui serait capable de les montrer? Qui penserait à faire le compte des culottes trop courtes, des chaussettes déchirées et des vieux sabots?

--Si elle est venue, elle va repartir par le train de cinq heures et demie. Nous n’aurons même pas débarqué. Cela ne lui coûterait pas beaucoup d’envoyer une lettre, mais il y a sans doute quelqu’un qui l’espionne.

Un vol de poules d’eau se levait à droite de l’embarcation. Sylvain les suivit de ses petits yeux vifs. Il avait un regard d’oiseau enchâssé dans des plissures malicieuses. Son grand nez humait de loin le vent et la chance. Dans ses sèches joues tannées, au poil fort, l’encoche de deux rides creusait la mâchoire.

Il cracha dans l’eau.

--Ce sont ses affaires!

Son avis était qu’il devait y avoir sous roche quelque grosse anguille. Il le fallait bien pour que la femme-sage ne se décidât pas à ouvrir son bec.

La voix d’Elvina eut un brusque éclat:

--Ces personnes sont payées pour se taire. C’est leur intérêt.

Et d’un ton plus bas:

--Je vois bien, moi, que ce petit souffre. Il y a des jours où il vous regarde comme un innocent. Ce n’est pourtant pas qu’il manque de rien. Mais où qu’il aille, il trouvera toujours des gens pour lui faire affront. Si cette femme avait un vrai cœur de mère, elle ne resterait pas des trois et quatre mois sans donner un signe de vie. Je m’étonne même qu’elle ne l’ait pas mis à l’Assistance. Elle aurait été bien tranquille. Il y a deux ans, quand le petit a été malade de la rougeole, elle n’est pas venue. Moi, si j’avais été à sa place, je n’aurais pas eu honte de mon enfant.

Une barque voilée passait près d’eux dans un bruit d’eau fendue par l’étrave.

--C’est Albin, dit Picquey, il a dû pêcher aux Jacquets.

Mais Elvina, courbée sur les rames, s’entêtait dans son idée fixe:

--Dis, Sylvain, qu’est-ce qu’elle va répondre le jour où le petit lui demandera qui est son père?

Il haussa les épaules.

--Qu’est-ce que tu veux que cela lui fasse!

* * * * *

Retour des parcs toujours pareil. La fourmilière noire des pinasses a laissé derrière elle la croix dressée en face du port, le pied dans l’eau grise. La marée recouvre lentement les vases. La nappe couleur de nuage s’est insinuée entre les plaques de joncs roussis. Tout à l’heure, une odeur de marais montait de la boue où criaillaient, balles de neige dans la bourre d’herbe, une nuée de mouettes. Maintenant la morne étendue, avec ses barques à sec, ses grappins épars, s’abîme peu à peu dans une vivante métamorphose.

Quelques pétroleuses ronflent et vont décrire avant de mouiller des courbes rapides. Le petit port, avec sa tour, son clocher d’église, et ses cabanes posées sur le sable, aspire de loin tous ceux qui reviennent. Le vent souffle dans les voiles basses. Au milieu des lagunes vaseuses où le couchant allume quelques œillets d’eau, le chenal est une couleuvre d’argent qu’encombre le défilé besogneux des barques. Entre les pinasses et la jetée où la marée jette quelques éponges d’une écume rousse, c’est un va-et-vient continuel de charrettes, de pêcheurs bottés qui marchent dans l’eau.

Sous la galerie du poste de douane, les vieux retraités n’ont pas de plus vif plaisir que de voir passer les femmes qui reviennent, profilées dans le crépuscule sur la longue bande pierreuse; procession où les plus lourdes, rappelant ces courges rondes et roulantes qui servent de bouées, alternent avec les fines et souples parqueuses. Celles-ci, quand elles surgissent, chargées de leurs paniers, des râteaux de parc, causent une sorte de saisissement, telles de petites déesses marines.

Les nouvelles volent plus vite qu’un oiseau de mer sur ces ports, où l’esplanade plantée de piquets et d’acacias rongés par le sel est une sorte de forum rustique. Elvina, traînant son bagage, n’avait pas fait dix pas sur cette terrasse qu’elle était arrêtée par un vieux bonhomme, son compère habituel, le père Milos, qui, sans cesser de téter sa pipe, et avec un plissement narquois des paupières, se donnait le plaisir savouré à l’avance de lui causer une contrariété: Elle avait eu «de la visite».

--C’est la faute de Sylvain, j’en étais bien sûre! commença-t-elle de se lamenter.

Comme Michel rentrait un peu plus tard, hors d’haleine, après une course à travers les prés, il aperçut la grosse femme assise sur son charreton, une guide en corde dans chaque main, descendant vers la plage au trot de son âne. Il fallait encore, avant le souper, ramener sous le hangar le chargement d’huîtres. Quels que fussent les événements et les querelles qu’on aurait ensuite à vider, ceci ne pouvait pas être retardé.

Michel passa en courant devant la cuisine éclairée et entrevit à travers le rideau Estelle penchée, suspendant la bouilloire à la crémaillère. Une lampe de cuivre éclairait la table jonchée de pelures d’ail légères comme des pétales de parchemin. L’enfant se détourna, le souffle court, sans s’arrêter devant la porte.

Sa chambre se trouvait dans la petite aile de la maison, avec une fenêtre qui ouvrait au bout de la galerie. Mais il y avait sur un côté de la cour, adossé au hangar dans lequel on triait les huîtres, un appentis où Sylvain rangeait le bois et la brande. Il s’y jeta comme se cache pour souffrir une bête traquée.

Ce coin obscur sentait la sciure, la forêt, le bois frais coupé. Personne ne songerait à le chercher là. Il s’abattit sur le chevalet qui servait à Sylvain pour scier les souches. Son cœur sautait. Il était malade d’humiliation. Il cachait dans ses mains sa figure brûlante des baisers qu’il avait reçus. Non, il ne pardonnait pas à sa mère; il lui en voulait pour ses mots vagues, ses fausses promesses, en même temps que le révoltait une injustice contre laquelle il ne pouvait rien. Qu’était-ce que ces dangers dont elle lui parlait? Quels étaient ces malheurs dont il serait cause? Il avait la sensation horrible pour un enfant d’être environné d’ennemis et de gens méchants. Lui aussi détestait tous ces inconnus. Il aurait voulu ne plus voir personne. Puis ses pensées se brouillèrent et il pleura sans plus savoir si c’était de rage ou de désespoir, à flots, un déluge, parce qu’il faut bien que la tension du chagrin se brise et que l’orage fonde en pluie bienfaisante.

L’angélus venait de sonner quand passa dans l’entre-bâillement de la porte une lumière dansante: Estelle, abritant des doigts la flamme éventée d’une petite lampe, entrait dans le bûcher.

Dans le même instant, il fut sur pied. Mais elle l’avait entrevu, à demi couché sur le chevalet, la tête enfouie dans ses bras croisés. Et de le trouver là, tout seul, dans ce noir, elle reçut un coup au cœur. Petite fille ignorante, mais non point dure comme le sont tant d’autres enfants et que Sylvain rabrouait souvent à cause des larmes qu’elle versait sur un chien estropié par une auto, sur un chat malade, elle sentit dans l’atmosphère cet âcre arome du chagrin qui ne trompe pas. Ainsi l’odeur de la terre chaude que l’averse ravina sans la rafraîchir reste saturée de l’orage qui vient de s’éloigner.

Il y a dans les sens des adolescentes des divinations mystérieuses. Estelle flairait que Michel était à une de ces heures où il ne fallait pas le pousser à bout. Mais il était là. Elle était venue d’instinct, dans la nuit, jusqu’au gîte où il se terrait. Si Elvina ou Sylvain rentrait--et elle les attendait à toute minute--une scène pénible serait conjurée.

--Il faut venir, dit-elle, sans paraître étonnée, nous allons souper.

La flamme fumeuse d’une lampe à essence éclairait ses cheveux séparés au milieu du front, son cou long et brun, la chaîne d’argent qui glissait sur sa maigre épaule. Elle baissa la mèche sans le regarder. Michel, les paupières lourdes, se sentait ensommeillé et comme hors du temps.

Mais tandis qu’elle levait les yeux sur le visage de son compagnon, elle eut soudain la vision intérieure d’une destinée qui l’écartait d’elle. Cette mère un jour le leur reprendrait. Il s’en irait, il disparaîtrait sans que l’on sût même où trouver sa trace. Elle avait conscience d’une supériorité de race qui faisait de Michel au milieu d’eux un être isolé. Et désarmée devant ces événements au cours implacable, n’ayant que son faible cœur à leur opposer, elle eut du moins l’instinct de se débattre: ainsi ces oiseaux aux ailes trop courtes qui s’essaient précipitamment à frapper le sol.

--Michel, dit-elle en le retenant par le bras, qu’est-ce qu’il y a?

--Tu ne t’en iras pas, continua-t-elle, le forçant à s’asseoir près d’elle sur le chevalet. Je t’en prie, je t’en supplie, promets-moi que tu resteras toujours avec nous.

Il la regarda étonné, avec des yeux où se levaient les horizons qu’elle faisait surgir.

A quoi pensait-elle? Était-ce vrai qu’il dût s’en aller un jour? Il imagina confusément des pays, des mers, d’autres étendues de pins au bord d’océans traversés par des paquebots. Une nostalgie puissante gonfla son cœur que venait de mordre la grande faim de la solitude.

Un vent noir recommençait de souffler dehors. La petite lampe qu’elle tenait toujours dans ses mains éclairait leurs deux visages rapprochés dans l’ombre. Que vit-elle sur cette face où les yeux encaissés, couleur de mer grise, rayonnaient de vie? Les pensées courageuses s’y succédaient visibles comme dans une eau nue.

--Promets-le-moi, répéta-t-elle; puis elle gémit:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Alors il passa son bras autour de ses épaules et trouva à la consoler une jouissance inattendue. Ce n’était pas seulement parce qu’il sentait haleter son souffle. Il n’était plus l’enfant abandonné mais le jeune maître qu’un naïf amour investit de pouvoirs illimités de peine et de joie. Si petit devant la mère qui s’était enfuie, si humilié devant les hommes, il régnait ici. C’était une obscure revanche dont son cœur était attendri. Cependant il ne s’engageait pas.

--Promets-moi, répétait Estelle qui s’apaisait en l’écoutant, attentive au son de sa voix, essayant de rassembler pour s’en souvenir les mots éphémères, comme font les enfants qui dressent en hâte, devant la mer lointaine et grondante, des cordons de sable.

IV

Il y eut à la fin de ce mois une série de matins enfumés par d’épais brouillards. Un froid humide pénétrait les gens jusque dans les os. L’herbe était toute velue de givre. Mais les pêcheurs n’en allaient pas moins sur leurs parcs, à chaque marée.

Dans cette atmosphère nordique, au-dessus des pins estompés, on entrevoyait le soleil blanc comme la lune; et le long de la plage, des fantômes de barques, de charrettes autour desquelles surgissaient, silhouettes indécises, des hommes et des femmes emmitouflés comme des Esquimaux.

Mais les barques qu’avait de bonne heure englouties la brume revenaient l’après-midi dans une fête d’argent et d’azur. Après ces matinées de morne asphyxie, le bassin avait je ne sais quelle fleur étincelante de lumière sur sa coupe couleur de beau temps.

* * * * *

Dans ces petits villages espacés à la lisière des pignadas, il y a une solitude aussi profonde que celle d’un enfant abandonné: c’est la solitude du prêtre.

L’église, poussée sur des échasses au milieu du troupeau des toits, est en pierre blanche presque neuve, incisée de vitraux jaunes, rouges et verts, comme une image d’Épinal.

C’est dans un espace découvert, découpé par des pacages et des champs de cendre. De quelque côté qu’on se tourne, on ne voit que la lisière vert sombre des pins. La ligne droite règne dans le pignada percé de routes. La plaine d’eau, par contre, est le royaume des courbes. Les bois s’arrondissent autour de son disque, collier nuancé selon les heures d’indigo, de nacre et de rose clair.

Il n’y avait auparavant qu’une pauvre chapelle. Le curé d’une paroisse voisine venait à cheval pour dire la messe. C’était par un de ces chemins de sable où les bêtes halettent presque tout de suite, la foulée pénible et les flancs mouillés. Les morts, portés sur un brancard, s’en allaient par la même piste. Il fallait faire quatre kilomètres, petit point mouvant, entre les rangées immobiles des grands arbres droits. Tout cela est triste, comme l’infini. L’homme se sent chétif et perdu. Dans le vieux cimetière où s’ouvraient les fosses, les os de ces intrus se mêlaient à ceux des marins d’une autre commune. Ce sont des choses qui ne plaisent guère, non plus que de donner son argent à une église qui n’est pas la vôtre. Celle-là, vieux sanctuaire passé à la chaux qui cachait ses rides, se tassait dans une position admirable, sur une terrasse naturelle baignée de grand air au-dessus du bassin comme pour servir de colombier aux oiseaux de mer.

Les gens d’Arès n’aimaient pas ces paroissiens avec lesquels leurs vieux se mettaient peu à peu en cendre pour l’éternité. Depuis plusieurs générations, ils entretenaient avec eux de vives querelles; la plus âpre au sujet d’une cloche qu’ils avaient autrefois payée de leurs deniers et qu’ils auraient bien voulu décrocher du petit fronton, maintenant qu’ils avaient une église neuve. Cette histoire de cloche volée est devenue proverbe:

--La cloche, la cloche, crient encore de jour et de nuit, en guise d’insulte, d’une pinasse à l’autre, les pêcheurs qui se reconnaissent.

C’est d’hier que date la prospérité de cette côte. Un grand-oncle de Sylvain se rappelait le temps où Arcachon, aujourd’hui reine du bassin, rassemblait à peine cinq ou six maisons. _Heri solitudo, hodie civitas_, dit la devise inscrite dans ses armes. En 1859, Napoléon III vint visiter la ville naissante. Il n’y avait encore que quelques chalets qui sortaient de terre au milieu d’un bois. Une bonne femme, la mère Fleurette, promena sur son âne le prince impérial. Quelques Landais étaient venus sur leurs échasses: l’un d’eux, qui était de Mios, avait apporté une poule en présent; il attendit deux heures sous la pluie pour offrir enfin au souverain sa poule trempée.

Tout ce que l’on raconte de ce passé si proche semble sortir des vieilles histoires. Les dames du pays faisaient trente kilomètres à cheval, en robe de bal, d’une commune à l’autre, pour assister à une fête tout comme au pays de _Gösta Berling_: une vie de chasse et de chevauchées dans l’aboi des chiens. Les trompes sonnaient au fond des forêts. Ceux-là seuls qui montaient à cheval pouvaient connaître leurs propriétés. Ce sont d’immenses domaines que ceux où il faut entretenir cinquante, soixante ou cent kilomètres de fossés pour écouler l’eau, le grand fléau de ce pays pourri par les marécages. Si les fossés sont comblés, et que l’eau envahisse les semis, les petits pins meurent; s’ils sont plus âgés, et que le sol soit noyé, le vent les déracine.

Il y avait parfois quelque vieille dame pour parcourir ces solitudes en charrette à bœufs; ce carrosse des temps mérovingiens passait, cahoté sur les racines à fleur de sol, dans les garde-feu débroussaillés; avenues taillées comme pour un roi où défilaient pendant des heures les rangées de pins interminables. La roue s’enfonçait parfois si profondément dans un trou rempli d’eau qu’on croyait verser. Il arrivait que l’on rencontrât une oasis, une maison basse, dans un rond-point, où une femme perdue dans ce pays sauvage jetait du grain à quelques poules, à côté d’un observatoire pour repérer les incendies.

Puis la charrette s’enfonçait de nouveau dans les solitudes, longeant parfois un bois brûlé, désert jonché de souches noires au milieu duquel, deux ou trois hommes s’agitant comme des fourmis autour d’une butte, s’élevait la fumée d’une charbonnière.

* * * * *

Chez les marins aussi, il y a quelque chose de l’écureuil et du chat sauvage. Le curé, l’abbé Danizous, les connaissait bien. Qui donc, parmi les pêcheurs, allait à la messe? L’atmosphère qu’il respirait chez ces gens entêtés et durs, tranquillement dénués de toute religion, l’asphyxiait un peu. Gascons, ils avaient la vivacité de l’esprit et cette séduction qui n’est que dans les manières et dans la parole. Il y avait en eux, avec des ruses de pirate, ce fonds de nature irréductible qui porte la marque de la vie libre. Cela du moins restait sans bassesse. C’est un privilège que le contact des grandes choses violentes et fraîches que sont l’air et l’eau. Mais quel profond sentiment païen! Si Homère passait sur la plage, ne ressusciterait-il pas des rêves oubliés? Les vieux mythes ne sont peut-être qu’engourdis au cœur du pêcheur. Combien souveraine apparaît la lune, déesse rayonnante, compagne des nuits pures où la pinasse noire suit le filet errant!

«Je les convertirai à la longue... le Christ est toujours au milieu des pauvres,» s’était dit l’abbé. Cinq ans avaient passé. Rien ne le décourageait comme la pensée qu’il n’avait pas touché un seul cœur. Ce n’était pas qu’il doutât de Dieu: «Que suis-je, Seigneur, pour que vous daigniez vous servir de moi?»

Dans l’église vide, il s’humiliait chaque matin au pied de l’autel. Vers le Père, ses mains ferventes élevaient l’hostie, renouvelant dans le désert des âmes sans foi le geste éternel de réparation et d’apaisement.

Sur le port, à l’heure où les pêcheurs suspendent à des piquets leurs filets mouillés, que de fois il avait rêvé à Jésus entouré par le petit peuple de Galilée. Ces hommes de la mer n’étaient-ils pas la postérité de Jacques et de Pierre? Ils en avaient les nuques épaisses, gravées de rides noires, les mains crevassées; quelques-uns, la figure cuivrée, recevaient en face le soleil couchant; d’autres nettoyaient le fond de leur barque. Mais quelle parole les eût rassemblés? L’abbé s’éloignait sur la plage. Là-bas où commence le pignada, il s’enfoncerait dans le grand sous-bois murmurant.

L’hiver, les rencontres sont rares sur les routes bordées de fougères rousses et orange comme une plume de bécasse. C’est l’été que l’on voit venir de très loin un point qui grossit. Les mules, accouplées par le cou, vêtues de légers filets aux longs glands flottants, tirent les charrettes chargées de barriques; non point vin brillant qui rougit la bonde mais résine dont coulent les filets jaunes comme de la cire. Les pots accrochés aux pins étant vidés chaque mois, il faut porter l’«amasse» du bois à l’usine. Les hommes roulent dans la bruyère les fûts que cachettent des plaques de fer-blanc. Dans les chemins de sable noir que creusent les roues des charrettes, la chanson claire des grelots, au collier des mules, fait taire l’été l’immense crépitement d’or qu’est au loin le chant des cigales.

Mais l’hiver, silence et sommeil, pas d’autre bruit que celui du vent dans l’orgue immense de la forêt. L’air est si doux dans le sous-bois que l’abbé Danizous s’asseyait sur une souche. Comme il souffrait de crises d’asthme, le médecin lui avait recommandé de vivre dehors. Ce climat semblait ce qu’il lui fallait. Mon Dieu, était-ce parce que le dur noviciat des Jésuites, qu’il n’avait pas pu supporter, l’avait épuisé? Il lui en restait un regret, le sentiment de choses manquées qui laissaient un vide dans son âme.

Les gens du pays le regardaient aller et venir, toujours seul, comme un homme qui n’a pas de but. Pendant un temps, il avait emmené Michel; on les voyait marcher tous les deux, ou assis en haut d’un talus de sable, les jambes pendantes, à un endroit où il y a de beaux pins espacés au bord du bassin.

Cela avait duré quelques mois à peine; maintenant jamais plus le petit ne l’accompagnait et les gens disaient que les Picquey, par jalousie, le lui défendaient.

L’abbé, assis dans le sous-bois, sa canne creusant le tapis d’aiguilles, se remémorait ce qui s’était passé. Comme cet enfant venu dans le désert de sa destinée lui tenait au cœur! Ce sont des choses qui ne peuvent pas se dire, ni même se comprendre, quand on n’a pas cette âme assoiffée que dévore en dedans une vie qui fait bien souffrir.

L’abbé y pensait sans cesse sur les routes de ce pays. A quoi servait-il? Il entrait dans chaque maison avec le sentiment de n’être pas compris. La vie était bien dure pour un curé au milieu des hommes. A ces gens âpres et sans scrupules, qui prenaient le large en pleine nuit pour lever les bourgnes d’un voisin, ou pour visiter en fraude les filets gréés au-dessus de l’eau dans lesquels s’empêtrent les canards, ce prêtre voulait enseigner une langue nouvelle, celle de la justice et de la charité. Au lendemain de son arrivée, le jour de Pâques, quand il avait fait son premier sermon, tout illuminé de flamme intérieure, les bonnes femmes avaient tourné vers lui des yeux stupides. La considération ne va pas non plus à la pauvreté. Son prédécesseur, un bon vivant, qui mangeait bien, riait fort, allait à la chasse, et avait toujours à la bouche quelque plaisanterie de presbytère, plaisait beaucoup plus.

Quand il rentrait, il croisait presque tous les jours au coin de la place Mlle Rescasse, une petite femme remuante, aux yeux vifs, les manières douces, qui avait longtemps régné en despote sur l’église et les catéchismes, et affectait de ne pas le voir. L’abbé ne manquait jamais de la saluer. Depuis le jour où un coup d’État lui avait fermé la sacristie, elle était sa seule ennemie, ne travaillant d’ailleurs que dans l’ombre. C’est un grand malheur que toutes les femmes ne puissent connaître sous leur propre toit une passion qui les détournerait de s’établir dans le destin d’autrui, satisfaisant par des démarches plus ou moins conscientes un besoin d’émotions et de péripéties que l’amour n’a pas absorbé. A cette vieille fille inoccupée, la disgrâce que lui infligeait l’abbé Danizous révélait un ordre nouveau de jouissances: celui de la haine.

Mais, rentré chez lui, s’il fermait les yeux, toutes ces pauvres choses s’effaçaient, et seule montait une lumière, aussi pure que le feu du ciel, qui était son amour pour un enfant. Dans l’abîme de son délaissement, c’était comme une revanche de la Providence!

Cette petite villa avait enseveli des heures qui laissent dans une âme un signe indicible de mélancolie. Il y avait connu des nuits où malade, isolé, il avait cru souffrir un peu de la passion du Christ. Le prélude d’abandon et de trahison, si intimement lié à toute vie humaine, ce pauvre prêtre en avait vécu les sueurs cachées. Non point toute la douleur divine mais une parcelle, une miette de l’hostie amère. Dans sa maison à galerie, en apparence semblable aux autres, combien de fois s’était engagé, entre Dieu et lui, ce colloque désolé dont l’_Imitation_ a recueilli le tragique écho? Les versets du moine anonyme sont la voix secrète de toutes les âmes. Dure montée vers la perfection! Angoisse infinie du cœur que la vie a dépouillé, que les efforts intérieurs dénudent; jusqu’au moment où l’amour changeant tout, les larmes mêlées aux larmes divines ne sont plus qu’une pluie ineffable; et c’était dans l’humble chambre aux volets ouverts l’abandon total, la respiration apaisée de l’homme marqué pour les grandes choses et qui accepte l’épreuve suprême, celle de ne rien être ici-bas qu’une prière et qu’une douleur.

Infini serait le dénombrement de ces miracles quotidiens qui tirent ainsi de tout cœur fervent, du fond même de la pire peine, un élément de joie, d’actions de grâce et de perfection. La beauté de ces vies cachées est de transposer tous les événements sur un autre plan, le plan surnaturel. Les âmes religieuses sont des artistes qui travaillent sur le sacrifice. Mais quelle douleur, pour celui qui voudrait se donner à tous, de sentir battre un cœur refusé! Les héritiers du Christ ont recueilli dans cette royale et lourde succession le délaissement.