Part 6
Elle penchait un peu la tête sur l’épaule et, avec une moue drôlette d’enfant qu’on dérange dans ses jeux, répondait:
--En as-tu donc si envie, Goulven?... Moi, plus rien ne me plaît tant que mon chez-moi. On est si bien ici!...
Je n’étais pas loin de trouver qu’on y était trop bien. Et cela m’était un nouveau sujet de mécontentement contre moi-même. Quoi! cette paisible vie d’intérieur après laquelle j’avais toujours soupiré de tous mes vœux, elle m’était donnée, elle m’était rendue, aussi complète que je la pouvais souhaiter, et, au lieu d’en savourer la tiédeur apaisante, comme tout m’y conviait, je me prenais à lui préférer les hantises troubles et malsaines d’un passé dont j’avais tant souffert!... Car je n’avais pas à me le dissimuler: une nostalgie invincible me travaillait,--la nostalgie de nos querelles anciennes, celle surtout des réconciliations qui en étaient la suite habituelle et comme le rachat. Je ressentais, au moral, un énervement analogue à celui que m’avait souvent causé, en escadre, le long des côtes levantines, la persistante limpidité des ciels d’Orient. J’appelais instinctivement l’orage. Il devait venir, mais non point tel que je l’attendais!...
* * * * *
Un proverbe léonard s’exprime ainsi: «Le malheur tousse généralement trois fois, avant de se mettre en route.» Je ne reçus, quant à moi, qu’un avertissement, mais il fut significatif.
C’était à la date du 2 mars dernier. Louarn avait repris le service au phare dans l’après-midi. Il faisait un temps moite et lourd, comme chauffé par les grandes fournaises atlantiques; les nuages semblaient s’affaisser dans le ciel sous le poids de leur électricité. J’avais allumé le feu et aidé Louarn à essuyer les vitres de la lanterne qu’une buée épaisse avait envahies. Tout en frottant, je m’enquérais auprès de lui des choses et des gens de la Pointe, c’est-à-dire d’Adèle, et d’Adèle seule, comme bien vous pensez.
--A propos, fit-il tout à coup, toi qui prétends que tu ne me caches rien, il paraît que tu ne m’as pas encore jugé digne de contempler le «coffre à Jim»!
--Elle t’a donc raconté cette sotte histoire?... Et vous vous êtes un peu moqués de moi, je parie!
--Non. Mais j’en ai conclu que tu es un fameux cachottier. Quand me la montreras-tu, cette boîte miraculeuse?
--Oh! s’il ne faut que cela pour te faire plaisir!...
Je dégringolais déjà quatre à quatre les marches de l’escalier. L’obscurité, dans ma cellule, était si profonde qu’il me fallut cueillir à tâtons le petit meuble sur l’étagère d’angle où, depuis tantôt deux ans, il avait sa place. Ma gaucherie sans doute fut cause qu’un des menus tiroirs, mal fermé, s’entrouvrit, car j’entendis le tintement d’une pièce de monnaie sur le parquet de briques.
--Mon sou de dix-huit deniers! murmurai-je.
Vite, je m’agenouille, et me voilà de promener mes mains à plat sur le sol pour le retrouver. Ne sentant rien, je me penche davantage, et comme j’étends le bras sous le lit, un frisson subit me parcourt les moelles. Le sou est là, qui brille dans les ténèbres, qui brille d’une pâle clarté verdâtre et darde sur moi, dirait-on, l’unique et fascinante prunelle de quelque bête invisible de l’ombre.
--Qu’est-ce que tu as? s’écria Louarn, lorsque je fus de retour dans la lanterne. Tu es aussi blême que si tu avais vu la mort!...
Je m’étais affalé sur le banc de quart, et ce ne fut qu’après un assez long intervalle, qu’ayant enfin surmonté mon trouble, je pus mettre mon compagnon au courant de l’aventure.
--Bah! fit-il, des blagues!... Tu crois encore à ces sornettes de bonnes femmes?... Un talisman, n’est-ce pas?... comme dans les contes de fées!
Il riait d’un rire saccadé, un peu voulu, qui ne laissait pas de trahir un certain malaise. Je lui rétorquai:
--Et la lueur, alors?... Tu ne diras cependant pas que je l’ai rêvée?...
Il eut un haussement d’épaules:
--Ces choses-là s’expliquent à l’école primaire... Le vert-de-gris,--l’humidité,--la phosphorescence,--que sais-je, moi! D’ailleurs,--ajouta-t-il, en venant se planter en face de moi, faisons un pari: nous sommes au 2 mars; si d’ici le 2 avril il ne t’est rien arrivé de malencontreux, tu nous paies une petite noce de famille. Dans le cas contraire, eh bien, c’est moi qui m’exécuterai... Cela te va-t-il?
Je lui topai machinalement dans les deux mains. Pour détourner le cours de mes pensées vers des images plus riantes, il entreprit de dresser incontinent le menu d’un repas pantagruélique. Je m’efforçai moi-même de me prêter à ce jeu. Mais nous n’étions plus en train ni l’un ni l’autre. Au bout de quelques minutes, il se rappela brusquement qu’il ne lui restait guère qu’une couple d’heures à dormir, avant de me relayer au quart de minuit, et il me souhaita le bonsoir, sans même avoir abaissé son regard sur le «coffre à Jim».
Moi, demeuré seul, je n’eus rien de plus pressé que d’ouvrir le léger meuble et d’en sortir,--pour la première fois peut-être depuis mon mariage,--non les lettres d’Adèle Lézurec, mais celles de ma mère... Ma mère! Il y avait cinq grandes années qu’elle était comme absente de ma vie. Pas une fois, en ces cinq années, je n’avais éprouvé le besoin de lui écrire. Elle, de son côté, ne m’y provoquait point. Adolescent, n’avais-je pas brisé son rêve le plus cher, en me faisant exclure, à mi-route, des voies qui mènent vers le sacerdoce? Jeune homme, ne lui avais-je pas porté un coup plus sensible encore, en me mésalliant avec une Trégorroise, fille d’une autre race, qu’elle tenait pour issue du sang maudit des Sirènes, et qu’à ce titre elle avait toujours refusé de connaître?... Ni elle, ni moi, cependant, nous n’avions poussé jusqu’à la rupture définitive. A défaut d’échanges épistolaires, nous restions en communication, de temps à autre, par l’intermédiaire des maraîchers roscovites qui parcourent, chaque saison toute la Bretagne. Parmi ceux qui fréquentaient régulièrement la région du Cap, je comptais plus d’un de mes anciens condisciples de Saint-Pol. Catherine Dénès les priait de s’enquérir si j’avais toujours sujet d’être content de mon sort; moi, en retour, je les chargeais de lui porter mes vœux de longue santé. Mais c’étaient à peu près toutes nos relations. La violence de ma passion pour Adèle avait absorbé, anéanti toutes mes autres facultés d’amour.
Aux heures de crise seulement, lorsque je sentais ma femme m’échapper et me devenir cruellement étrangère, presque hostile, dans la détresse infinie dont j’étais plein, la pâle et mélancolique figure de ma mère reprenait vie et couleur sur un lointain d’autant plus lumineux que le présent m’apparaissait plus sombre. J’élevais vers elle mon âme endolorie. J’invoquais, de ses yeux compatissants, la pitié qui m’eût été douce; je lui disais, avec l’accent d’une prière enfantine:
--Si tu savais, maman, comme j’ai mal!...
De l’associer ainsi à ma peine, j’avais l’illusion d’un soulagement. La force mauvaise qui refoulait en moi le torrent des larmes cédait enfin: je pouvais pleurer!... Ces réminiscences de tendresse filiale duraient, d’ailleurs, ce que duraient les froideurs d’Adèle. Pas même. L’instant d’après, je les reniais lâchement et m’en faisais de sanglants reproches, comme d’une apostasie envers mon idole.
Le soir dont je vous parle, mon ingénieur, j’eus, pour la première fois, le sentiment très aigu de l’indignité d’une telle conduite. En soupesant le paquet si léger des pauvres chères lettres dont les irrégulières suscriptions trahissaient la touchante inhabileté de l’écriture maternelle, il me sembla que c’était tout le cœur de ma mère qui frémissait là, sous ces enveloppes jaunies, tout son humble cœur meurtri, à qui je devais tant et que j’avais si mal récompensé... Une idée affreuse me traversa l’esprit: s’il s’appliquait à elle, cependant, le présage qui m’avait troublé si fort? Si la lueur révélatrice était pour me signifier son prochain trépas?... Partie sur cette piste, mon imagination prompte à se créer des fantômes ne me représenta plus que spectacles funèbres. Je vis la maison de mon enfance, sa vaste cuisine, ses boiseries sévères, et, dans le jour voilé de la fenêtre, couchée sur un lit d’apparat, son chapelet des dimanches noué autour de ses mains jointes, la forme à jamais immobile et muette de la vieille paysanne léonarde qui avait si longtemps aimé, caressé en moi le fils élu de ses rêves, son enfant prédestiné!...
--J’ai trop péché envers elle, me disais-je. Ce sera, j’en suis sûr, mon châtiment d’apprendre sa mort avant que j’aie pu lui témoigner mon repentir.
Lorsqu’à minuit Louarn remonta, je m’empressai de lui céder la place, par crainte qu’il ne me fît honte de mes angoisses et ne me plaisantât sur mes remords. Je ne réussis à m’endormir que vers le matin, et d’un sommeil peuplé de cauchemars. Les mêmes visions d’agonie et de deuil qui avaient hanté ma veillée m’assaillirent dans mes songes, avec cette différence toutefois qu’à l’austère manoir familial s’était substitué notre logis de la Pointe et que le cadavre étendu sur le lit d’apparat avait, non plus les traits amaigris et un peu ascétiques de Catherine Dénès, mais le jeune, délicat et transparent visage d’Adèle Lézurec. Je me réveillai dans un sursaut d’épouvante. Et, sitôt que j’eus repris conscience de la réalité, ce fut pour laisser échapper cette prière--ou cette imprécation--comme il vous plaira:
--Tout ce que vous voudrez, Seigneur Dieu! mais pas elle, au nom de vos cinq plaies! pas elle!
Au prix de la perte d’Adèle, la mort de ma mère, de ma sainte mère, m’apparaissait comme un événement fâcheux, sans doute, mais supportable... Aussi bien, tout ça n’était peut-être que des histoires, comme disait Louarn. Je sautai à bas de ma couchette, presque rasséréné; puis sans prendre le temps de m’habiller tout à fait, pieds nus et en corps de chemise, je grimpai d’une haleine jusqu’à la lanterne. Les brumes étaient tombées; la clarté toute neuve du soleil de mars argentait les grands espaces lavés de frais. Accoudé à la balustrade de la galerie extérieure, je braquai ma longue-vue sur les falaises du Cap que commençait à couronner un gazon reverdi. Le paysage, en dépit de ses durs hérissements de pierre, était d’une majesté paisible.
De notre caserne, je ne pouvais, à cette distance apercevoir que le toit; mais au-dessus d’une cheminée de pignon, que j’aurais reconnue à des lieues, une spirale de fumée grêle se balançait doucement... Je n’en cherchai point davantage. Comme les brumes, mes dernières idées sombres s’étaient dissipées. Louarn qui pêchait à la ligne, assis sur le seuil du phare, me héla:
--Tu ne descends pas casser une croûte?
Gaiement, je répliquai:
--On y va, jeune homme!
Et jamais, je crois bien, je ne trouvai saveur pareille au biscuit de Gorlébella.
VIII
29 avril.
Je touche à la fin de mon calvaire, mon ingénieur. Mais ce sont les marches les plus pénibles qui me restent à gravir.
Je ne pense pas que le Raz--du moins en cette saison de l’année--ait vu beaucoup de journées aussi radieuses que celle du jeudi 17 mars. L’air était tiède comme en juin. Une lumière généreuse avivait d’une splendeur presque estivale les lointains élargis. La courbe des eaux, à l’horizon, avait des teintes d’un bleu intense que rehaussait un mince linéament d’or. Autour du phare, les courants semblaient se jouer avec abandon, déroulant les mille reflets de leurs soies et de leurs satins, telles que des écharpes de fées, tissées de toutes les irisations de l’arc-en-ciel. Il n’était pas jusqu’à l’île de Sein, dans l’ouest, dont la longue échine plate et triste ne se fût comme soulevée sur la mer, pour saluer la résurrection du soleil; ce n’était plus la terre-épave, à demi sombrée; on eût dit que les façades blanches de ses maisons se déployaient, prêtes à prendre le vent, ainsi que des voiles. Quant au continent, il nous faisait l’effet de s’avancer vers Gorlébella comme la proue éclatante d’un navire surnaturel.
Et voici qu’une vraie barque s’en détacha, contourna son énorme carène et cingla droit sur nous, d’un vol si souple qu’il égratignait à peine la crête onduleuse des vagues.
--Ohé! ceux de là-haut!
--Ohé! ceux de là-bas!
Dix minutes plus tard, le _Ravitailleur_ accostait.
--Allons, le permissionnaire! cria de sa voix joyeusement bourrue le vieux patron Lozac’h, lorsque les paniers de provisions, les sacs à linge et le tonnelet d’eau fraîche eurent été hissés au sommet de la roche.
Le permissionnaire, mon ingénieur, c’était moi. Je sautai dans l’embarcation et m’installai, sur l’arrière, à la place que Chevanton venait de quitter.
--A-t-il de la chance, ce chef! fit Louarn. Beau temps, mer belle et du soleil assuré pour ses quinze jours!... sans compter le reste, ajouta-t-il, avec une grimace expressive, en faisant claquer sa langue contre son palais.
Chevanton esquissa un mauvais sourire. Le _Ravitailleur_ dérapait. Je tendis une dernière fois la main à Louarn, en lui redemandant, par manière d’habitude:
--Ainsi, pas de commissions pour la «grande terre»?
--Aucune. Tu prieras seulement qu’on n’oublie pas de soigner Cocotte.
--Sois tranquille, répondis-je; j’irai moi-même, dès mon arrivée, lui donner de tes nouvelles et m’informer des siennes.
Nous filions déjà grand largue, quand, derrière nous, sa voix résonna encore:
--C’est Chevanton qui brûle d’envie de te charger d’embrasser pour lui sa femme!
Nous entendîmes Chevanton qui protestait en une sorte de grognement indistinct: après quoi, il n’y eut plus autour de nous que le froissement argentin des eaux à l’avant de la barque et le chant atténué, la grande harmonie en sourdine de la mer dans les lointains occidentaux.
--Ce Louarn aurait dû s’appeler _Moualc’h_[2] prononça au bout d’un quart d’heure le patron Lozac’h dont ce n’est pas le défaut d’être bavard et qui ne laisse tomber une phrase que lorsqu’elle se détache d’elle-même comme un fruit mûr. Puis, après avoir fait changer de côté à sa chique:
[2] Il y a ici un jeu de mots: Louarn, en français, veut dire _renard_, et Moualc’h, _merle_.
--Car c’est un vrai merle, n’est-ce pas? monsieur Dénès, le merle des merles... Toujours le mot drôle!... De la gaieté à revendre, que c’en est une bénédiction!... Il en faudrait quelques-uns comme cela, dans la vallée de Josaphat, au jour du dernier jugement. Ça dériderait le bon Dieu.
Le mousse et le matelot firent chorus:
--Pour sûr qu’il est gai!... Et si bon enfant!... s’arrêtant à causer avec un chacun, prêt à donner un coup de main aussi lestement qu’un coup de langue.
--Oui, repartis-je--sans même songer à ce que ces éloges contenaient, en somme, de critique à mon adresse,--ils sont ainsi, ces Trégorrois. Chez nous, en Léon, un adage prétend qu’ils ont les cloches de Ker-Is dans la tête. C’est un carillon ravissant: il ensorcelle qui l’écoute.
--C’est pourquoi vous êtes allé prendre femme dans leur pays,--conclut, avec un clignement d’yeux, le brave père Lozac’h.
L’image d’Adèle, brusquement évoquée, m’emplit d’un vertige délicieux. Je m’allongeai à demi, la nuque appuyée au bordage, et ne parlai plus. D’ordinaire, quand je rentrais d’exil, j’avais au début de la traversée, un besoin puéril de donner de la voix, de gesticuler, d’entonner même de vagues airs qui ne me revenaient qu’alors, de me prouver enfin que je m’appartenais et de faire retentir les échos du chant de ma liberté reconquise. Cette fois, ce fut tout l’opposé.
Bercé au mouvement à peine perceptible du bateau, dont la haute voilure, rougie au tan, promenait sur la mer une ombre couleur de pourpre, je me laissai aller à une espèce de somnolence, de torpeur magique où je n’avais plus conscience de rien, sinon que la nature était en fête, que le char merveilleux de quelque fée, souveraine des vents, m’emportait vers Adèle et que j’étais heureux.
J’écoutais le clapotis siffloter je ne sais quel refrain de marche et je regardais, au-dessus de moi, palpiter magnifiquement les profondeurs azurées du ciel. Il en descendait une lumière pure et calme, comme solennisée par les approches du soir. Les eaux, l’espace, le profil singulièrement adouci de la terre déjà voisine, tout nageait dans un immense bain d’or. Jamais, je crois, la beauté des choses ne m’avait pénétré à ce point. Je me figurais voguer vers les rives d’un paradis terrestre, et que j’allais goûter près d’Adèle des ivresses inconnues dont l’idée, par avance, me faisait défaillir, des ivresses comparables à celles du premier homme, quand ses yeux éblouis s’arrêtèrent sur la première femme...
Un coup de coude du patron Lozac’h me tira de mon extase.
--Voyez donc si ce n’est pas elle qui vous guette de là-haut,--dit-il, sans se douter qu’il répondait à ma pensée secrète, et comme s’il eût continué la conversation entamée au départ.
Je me frottai les paupières, du geste de quelqu’un qu’on réveille, et me soulevai pour regarder dans la direction que son doigt m’indiquait.
Nous avions, depuis un bon moment, doublé les roches de l’extrême Pointe et, sur notre gauche, commençait à se développer la monstrueuse muraille de schiste des falaises, labourée d’entailles, de balafres à vif où le suintement des eaux ferrugineuses ruisselait en larmes de sang. Çà et là, des combes s’ouvraient, pareilles à des créneaux tapissés de mousses, et leurs pentes gazonnées, en dévalant quasi jusqu’à la mer, faisaient à distance, l’effet de guirlandes vertes suspendues par places aux remparts de quelque fantastique cité de l’abîme. La tour désaffectée du phare, le mât de l’ancien sémaphore achevaient de compléter l’illusion: ils hérissaient, comme d’un profil de mystérieux monuments, la ligne sévère et nue de ce paysage presque géométrique. De silhouette humaine, en revanche, ni sur le faîte du promontoire, ni plus bas, dans les pâtis d’herbe rase, tout baignés des ardentes lueurs du couchant, je n’apercevais rien qui y ressemblât.
--Comment!... Cette forme assise, là, dans le creux de Beztré?... insistait, non sans impatience, le patron Lozac’h.
Je finis par discerner une chose brunâtre, de contours indécis, qui pouvait passer aussi bien pour un tas de goémon séché.
--Oh! c’est assurément une femme, opina le matelot. Même qu’elle a le buste penché en avant et les mains aux genoux.
--Je vous dis que c’est madame Adèle! affirma Lozac’h.
Je ne demandais pas mieux que d’être persuadé. De tout l’hiver, Adèle n’était pas venue à ma rencontre, et je n’avais, du reste, pas eu à lui en vouloir, la saison ayant été d’une rigueur exceptionnelle. Mais aujourd’hui, par ce clair et vivifiant soleil... Évidemment oui, pensai-je, le charme du renouveau, sinon la hâte de me revoir, l’aura incitée à la promenade et, sortie de bonne heure, quoiqu’elle n’aime guère à se risquer toute seule dans les sentiers de gabelous, elle se sera aventurée au-devant de moi jusqu’à Beztré... Chère petite femme! Mon cœur volait vers elle; sur mes lèvres flottait un hymne d’allégresse, un _Lætare_, une muette et religieuse action de grâces. Déjà, je me représentais cheminant à ses côtés, m’attardant avec elle dans la douceur alanguie de cet admirable soir, quand le mousse, qui n’avait pas encore exprimé son avis, insinua timidement:
--Sauf votre respect, patron, la coiffe de madame Adèle est blanche, et celle-ci porte, je crois bien, la jobeline[3] noire des filles de l’Enès.
[3] C’est le nom de l’espèce de cape que portent, en guise de coiffure, les femmes de Sein.
Je fus, Dieu me pardonne, sur le point de le souffleter. Il ne disait, d’ailleurs, que trop vrai. La forme assise s’étant redressée, nous vîmes distinctement sa cape d’Ilienne, dont les pans retombaient le long de son visage comme les ailes d’un corbeau blessé. Le père Lozac’h jura, en bougonnant, qu’il s’arracherait les yeux, la prochaine fois qu’ils lui joueraient pareil tour. Moi, je me rencognai contre le bordage. Les autres, eux, continuèrent d’épiloguer, à la façon des gens de mer qui, dans leur existence un peu vide, prennent prétexte du fait le plus insignifiant pour se livrer à des commentaires sans fin.
--Si la _Penn-Dû_[4] attend qu’on la vienne querir de l’île, déclara le matelot, elle en a sûrement pour jusqu’à la nuit close. Il n’y a en vue, derrière nous, que les voiles des Audiernais qui rentrent.
[4] Tête-Noire, nom que les Capistes donnent aux Iliennes, précisément à cause de leur coiffure.
--Aussi bien, fit le mousse, elle n’a pas l’air pressé. Regardez: elle a tiré son rosaire.
A ce mot de rosaire, le patron Lozac’h se frappa le front et, redevenu jovial:
--Parbleu! s’écria-t-il, gageons que, ce coup-ci, c’est moi qui devine juste!... Le bateau qu’elle guette, cette Ilienne-là, c’est le nôtre... Et c’est après vous qu’elle en a, monsieur Dénès, poursuivit-il en me touchant l’épaule:--Elle n’aura pas voulu manquer la commission dont on vous a chargé pour elle. Apprêtez-vous à embrasser Thumette Chevanton.
Cette grosse plaisanterie les fit tous rire aux éclats, et je feignis moi-même d’en être fort amusé. Mais l’idée que ce pouvait être, effectivement, la sournoise sauvagesse qui se tenait embusquée là-haut, sur le bord du seul sentier praticable qui, de Beztré, permît de gagner la Pointe, m’avait fait passer entre chair et peau un désagréable frisson. Je n’avais jamais eu--tant s’en faut--la moindre sympathie pour cette femme. Dès le début, j’avais naturellement épousé à son endroit toutes les préventions d’Adèle; et, plus tard, forcé de lui témoigner quelques égards, depuis la nuit sinistre où elle avait surgi si à propos pour rompre l’attirance du gouffre, je m’étais mis à la détester encore davantage, à cause du service même qu’elle m’avait rendu et que j’étais honteux de lui devoir. Je rusais pour l’éviter. Toute rencontre avec elle me produisait une impression de malaise, presque de dégoût. Si elle m’adressait la parole, j’étais incapable de lui répondre sans rougir; j’avais la langue épaisse, je balbutiais. Elle ne faisait pas mine de remarquer mon trouble, mais j’avais la certitude instinctive qu’il ne lui échappait pas et, peut-être, qu’elle s’en réjouissait. Ce dont j’enrageais le plus, c’est qu’à mon aversion très imparfaitement déguisée elle opposait--et en ces derniers temps surtout--une onctueuse douceur hypocrite, mêlée de je ne sais quelle insolente pitié. Dans les propos les plus simples, les plus banals, un bonjour, un bonsoir, une réflexion sur le temps, elle affectait d’enfermer une infinité de sous-entendus. Ces façons m’irritaient quelquefois à un tel point que--par un retour assez singulier--c’était ma femme à présent qui me calmait et qui plaidait pour l’Ilienne.
--Non, je t’assure, elle est moins mauvaise que tu le dis. Je suis beaucoup revenue sur son compte. Cet hiver, elle s’est quasiment apprivoisée... Quand il n’y a que Louarn et moi, elle entre volontiers, s’assied avec nous, prend part à la conversation. Même, les jours où je suis seule, elle ne me fuit plus comme par le passé. Souvent, après souper, elle apporte son tricot et, tandis que je brode, elle me raconte les histoires comme je les aime, des histoires de choses invraisemblables arrivées à des personnes de son île. On ne s’ennuie jamais avec elle... Bien mieux: chaque matin, c’est elle qui va me puiser mon eau à la citerne... Elle a des qualités, crois-moi... Ce n’est que quand tu es là qu’elle se renfonce dans sa sauvagerie, par discrétion, je pense, et aussi--elle me l’a confessé--parce qu’elle te craint, parce qu’elle ne peut s’empêcher de voir en toi le chef de son mari et que ta gravité silencieuse lui en impose.