Part 5
Je l’aidai à transporter sa malle dans la tour de l’ancien phare, dont un des étages est affecté au logement du troisième gardien. Je m’attendais à trouver la chambre en désarroi, ne connaissant que trop les habitudes de désordre du précédent locataire, de ce pauvre agité de Hamon. J’eus même la précaution, durant le trajet, d’en avertir son successeur. Mais, contrairement à ce que je craignais, cet intérieur de garçon--et de garçon peu soigneux--nous offrit, quand nous y pénétrâmes, un spectacle aussi engageant qu’imprévu: pas un grain de poussière sur les meubles; pas une trace de jus de chique sur le parquet; dans le lit de sangle, un matelas quasi moelleux, auquel il ne manquait que des draps; bref, le mieux entretenu des ménages, et, quoique inhabité depuis une quinzaine, fleurant une odeur salubre, l’odeur de la brise d’avril, comme si quelque esprit familier eût pris plaisir à l’aérer chaque jour. Je n’en revenais pas. Comment supposer de pareils goûts de propreté chez ce Hamon, l’homme le plus négligent en matière de service, et qui, à Gorlébella, salissait toutes choses dès qu’il se mêlait d’y toucher? C’était décidément un original! Je ne pus que faire amende honorable à sa mémoire et m’excuser, devant Louarn qui en riait avec moi, de l’avoir calomnié.
--Eh bien? me demanda ma femme, tandis que je me déshabillais pour m’étendre à ses côtés, quelle impression t’a faite mon «pays»?
--Excellente! C’est, comme tu me l’annonçais, un gai compagnon, et ce sera, j’en suis sûr, un gardien débrouillard.
--Tout est donc pour le mieux, déclara-t-elle de sa plus jolie voix, en se pelotonnant, comme une chatte heureuse, sous les couvertures, avec une flamme de contentement sur ses pommettes roses et les yeux noyés à demi de cette mystérieuse vapeur de rêve qui leur donnait, à de certaines heures, l’attirance obscure et vertigineuse d’un gouffre, depuis son voyage en Trégor.
* * * * *
Le lendemain, je ne me réveillai, contre mon ordinaire, qu’assez tard. Il faisait plein jour, et les premiers rayons du soleil frappaient au loin la mer.
Grande fut ma surprise d’entendre qu’on causait avec animation dans la cour de la caserne où régnait, la plupart du temps, un silence de cimetière, notre voisine n’étant presque jamais là, et ses enfants eux-mêmes s’envolant dès l’aube, comme une couvée d’oisillons, les uns pour se rendre à l’école, les autres pour grappiller dans les campagnes d’alentour. Je soulevai les rideaux de la fenêtre, et ce que je vis me sembla tellement insolite que je refusai d’abord d’en croire mes yeux. La femme Chevanton, oui, la sombre, la sournoise Ilienne en personne, conversait le plus aimablement du monde avec Louarn, assise près de lui, les jambes pendantes, sur le muret qui borde le jardin; et elle avait tout l’air de faire pour lui des grâces, ma parole, les joues empourprées sous le hâle, les paupières baissées et frémissantes, comme d’une femme en trouble d’amour.
Mais le plus prodigieux, c’est que ce diable d’homme avait séduit jusqu’à la bande des marmots farouches, et qu’ils se tenaient accroupis pêle-mêle à ses pieds, en des attitudes contemplatives et béates de hiboux apprivoisés. Je hélai Adèle, pour qu’elle fût témoin de ce miracle. Elle sauta du lit, tout ensommeillée, et accourut en chemise.
--Quoi?... Qu’est-ce que c’est?...
--Regarde, lui dis-je... Ce Louarn est un sorcier. Ce que tu n’as pu en six mois, il l’accomplit en quelques instants. Il n’a qu’à paraître, tout lui cède.
Elle écarta de la main les mèches de ses cheveux éparses sur son visage et, après avoir examiné le groupe:
--A ta place, fit-elle, au lieu de trouver cela plaisant, j’en aurais de l’inquiétude.
Je m’attendais si peu à une réflexion de ce genre, que je répétai machinalement, après elle, comme un écho:
--De l’inquiétude!...
Elle poursuivit avec feu:
--Faut-il tout de même que tu sois naïf, mon pauvre Goulven!... Non! tu te figures sérieusement que cette sauvagesse a été ensorcelée comme cela, du premier coup par les attraits irrésistibles du nouveau gardien?... Mais, malheureux, tu ne vois donc pas que c’est elle, au contraire, qui, avec ses petites mines confites et ses manières cauteleuses, cherche à s’insinuer dans sa confiance, pour, ensuite, le détacher de nous et l’accaparer?... Hamon fut pareillement en butte à ses entreprises, dans le début. Je le tiens de sa bouche. Quand il est venu me dire adieu, son dernier mot a été: «Gardez-vous de cette femme comme de la mort!» Il n’était pas d’horreurs qu’elle ne lui débitât sur notre compte. Elle déteste en toi le chef de son mari, et moi, elle me hait d’une haine aveugle, d’une haine inexpiable. C’est elle qui est cause si les gens de la Pointe me regardent en dessous d’un air stupide, moitié hostile, moitié craintif, et si les ménagères de Plogoff, lorsque j’assiste à la messe, font autour de ma chaise ce vide insultant. Si tu savais les ignominies qu’elle raconte sur moi!... A l’entendre, je suis une pécheresse diabolique, un démon de luxure, une «seconde Ahès»! Demande plutôt à notre lavandière à qui l’on rapporte tous ces propos et qui, dans le principe, éprouvait elle-même une sorte de honte mêlée d’effroi à toucher mon linge. Est-ce assez odieux et assez bête!... J’avais évité de t’en parler jusqu’à ce jour. A quoi bon t’ennuyer de ces histoires? Et cela m’est si indifférent, après tout, le mal que des Capistes peuvent penser de moi... Ce que je ne veux pas, en revanche, ce que je ne veux à aucun prix, entends-tu, c’est qu’elle nous desserve auprès de Louarn comme elle nous a desservis auprès des autres. Et elle s’y attachera, tu sais, avec d’autant plus de férocité qu’il est mon compatriote et, comme tu dis, mon protégé. C’est un serpent que cette femme. Elle a toutes les astuces et, sous son air cafard, toutes les audaces. Si tu la laisses faire, en quelques semaines, elle t’aura retourné ton gardien... Je le connais, c’est un Trégorrois, le meilleur, mais le plus faible des hommes. Il n’est pas de taille à jouter contre l’Ilienne. Et le vois-tu d’ici colportant chez moi, dans mon pays, dans ma parenté, toutes les sottises, toutes les vilenies, toutes les abominations qu’on lui aura fait accroire? Ce sera du propre!
Elle était à bout de voix; sous la toile fine de sa chemise, sa gorge haletait. Je saisis ses bras nus, qu’elle avait noués sur ses yeux gonflés par les larmes, et je murmurai du ton le plus soumis, le plus humble:
--Adèle, mon enfant, tu sais bien que je suis prêt à faire tout ce que tu jugeras bon... Donne-moi seulement un conseil, une idée... Tu as l’esprit vif, toi. Conçois-tu quelque moyen d’empêcher ce que tu redoutes?
--Il n’y en a qu’un, répondit-elle, et qui te coûtera probablement, mais pas plus qu’à moi-même.
--Lequel?
--D’offrir à Louarn de prendre pension chez nous, les jours qu’il sera de permission à terre... Et, tu sais, ne tarde pas trop. Sans quoi l’Ilienne l’aura bientôt chambré.
Malgré moi, j’avais froncé les sourcils. Admettre ainsi un tiers dans notre intimité, dresser à notre chère petite table d’amoureux le couvert d’un «pensionnaire», d’un intrus, il y avait là quelque chose qui blessait en moi mes sentiments profonds. Notre logis m’était toujours apparu comme une sorte de sanctuaire domestique que la présence d’Adèle ennoblissait d’un prestige sacré. Chaque fois que j’y pénétrais, au retour de mes exils en mer, j’étais tenté de faire des génuflexions sur le seuil, comme jadis, lorsque, enfant de chœur, j’accompagnais le prêtre à l’autel. Et voici qu’Adèle elle-même me demandait d’en ouvrir les portes toutes grandes à un profane! Oui, vraiment, cela me répugnait... Je laissai retomber ses mains.
--Quoi! fit-elle, tu refuses?
Elle s’était reculée jusqu’au lit, si pâle que je la crus près de défaillir. Le regard d’étonnement douloureux qu’elle fixait sur moi acheva de me bouleverser. Je me précipitai vers elle, juste à temps pour empêcher qu’elle ne s’affaissât sur le parquet. Ses prunelles roulaient, éperdues. Je la couchai sur mes bras et couvris son épaule de baisers. Elle murmurait, d’une voix accablée, d’une voix éteinte:
--Tu ne m’aimes pas!... Tu ne sais pas m’aimer!...
* * * * *
Un quart d’heure plus tard, mon ingénieur, j’invitais Hervé Louarn à déjeuner avec nous et, le soir du même jour, il fut entendu d’un commun accord qu’Adèle le nourrirait, durant ses périodes de congé, moyennant une somme fixe de trente-cinq francs tous les trois mois. Comme, en attendant qu’il pût rejoindre son poste, il avait obtenu d’être remplacé par un intérimaire, nous passâmes ensemble la fin de cette quinzaine, et je dois à la vérité de convenir que ce sont peut-être les seuls instants de ma vie où, sans aucun retour triste sur les autres ni sur moi-même, je me sois pleinement oublié à être gai. Je ne me reconnaissais plus. C’était comme si, au contact de mon nouveau compagnon, quelque chose de sa légèreté charmante et de sa libre insouciance se fût communiqué à mes esprits. Louarn était de ces natures heureuses dont l’influence agit sur vous à la façon d’un philtre. On est pris, avant même qu’on ait songé à se défendre. Et l’on cesse, dès lors, de s’appartenir. On ne voit plus que par leurs yeux, on ne pense plus qu’avec leur cerveau.
J’essayai d’abord, néanmoins, de lutter contre cette espèce d’envoûtement, et, par exemple, au cours des premiers repas, je fis exprès de ne parler avec notre commensal que des questions du service, en ayant soin d’y mettre une petite nuance condescendante de chef hiérarchique à subordonné. Sa déférence, l’intérêt très réel qu’il portait au métier, la promptitude avec laquelle il saisissait les explications les plus délicates, et la haute idée qu’il me donnait ainsi de mes talents d’instructeur me désarmèrent. Je ne résistai plus à la sympathie irraisonnée qui m’entraînait vers cet homme. Je me livrai à lui comme je m’étais livré à Adèle. Ce fut, dans un autre domaine de sentiments, le même abandon complet, la même abdication de tout moi.
Je vous ai dit, mon ingénieur, en quelle solitude d’âme je m’étais renfermé jusqu’alors: une timidité invincible m’écartait du commerce des autres hommes. Ni au collège, ni sur les bâtiments de l’État, je n’avais eu de liaison étroite avec personne. Je ne savais pas faire d’avances, et la réserve dont je ne pouvais prendre sur moi de me départir empêchait, sans doute, que l’on m’en fît. Quant à mes collègues des phares, j’avais toujours été incapable de les considérer autrement que comme des collègues. Puis, s’il faut l’avouer, les commencements d’éducation que j’avais reçus et que je m’étais plu à développer par la suite n’étaient pas sans me rendre un tantinet suspect à leurs yeux, ni sans me donner moi-même, si peu vaniteux que je fusse, une médiocre envie de les fréquenter.
Jamais, à coup sûr, il ne me fût venu à la pensée, même en mes heures les plus sombres--comme pendant ces nuits de Gorlébella, où il m’arrivait de crier silencieusement ma détresse vers les étoiles,--non, jamais il ne me fût venu à la pensée de chercher le moindre réconfort à mes maux auprès d’un Chevanton goguenard et vulgaire ou d’un maniaque, tel que Prosper Hamon. Je les tenais, certes, pour d’honnêtes gens, mais de me commettre avec eux, pas une fois je n’y songeai... Qu’est-ce que Louarn avait de plus que ceux-là? Je ne me le demandai même point. J’allai à lui d’un mouvement aveugle, comme va le fer à l’aimant. Au bout de deux jours qu’il était des nôtres, sa présence, loin de m’être une gêne me parut aussi naturelle que, par ce temps d’avril, la claire flambée du soleil dans nos vitres. Je me sers à dessein de cette comparaison. Ce petit Trégorrois brun, à la frimousse expressive, aux yeux rieurs, dégageait partout où il était de la lumière, de la chaleur, de la vie.
Non pas sans doute qu’il n’eût ses imperfections. Qui n’a les siennes?... Je lui aurais voulu, par exemple, un penchant moins prononcé pour les propos un peu libres. Il ne se surveillait pas assez, à mon gré, devant Adèle. Mais, comme celle-ci n’en paraissait nullement offusquée, bien au contraire, je crus de mon devoir d’imiter sa complaisance envers notre hôte. Je fus quitte pour refouler les protestations d’une absurde austérité léonarde, sucée avec le lait maternel.
J’ajouterai que Louarn avait un art si à lui de tourner les choses les plus risquées qu’il eût fallu être un butor pour en prendre ombrage.
Bientôt, dépouillant mes goûts casaniers, je saisis toutes les occasions de sortir avec lui, à l’issue des repas. Adèle m’y poussait.
--Cela te fait du bien, me disait-elle. Tu rentres de ces promenades tout rajeuni.
Et c’était vrai. Je sentais éclore et s’épanouir en moi toute une flore trop longtemps comprimée. C’était comme si le monde se fût élargi. J’étais devenu capable d’épanchement; je savourais, avec une volupté d’autant plus profonde qu’elle avait été plus tardive, les douceurs, toutes nouvelles pour moi, d’une naissante amitié.
Je fis à Louarn les honneurs du pays. J’aurais été vexé, je crois, qu’il se fût adressé à d’autres pour le piloter dans nos alentours.
Nous parcourûmes ensemble la Pointe et les villages situés dans cette partie du Cap, sur les confins de notre désert. Il avait des curiosités, des familiarités qui m’étaient inconnues. Sous prétexte d’allumer une cigarette, il pénétrait dans les maisons, entamait un bout de causette avec les gens, s’appropriait leur dialecte et jusqu’à leur accent, leur donnait l’illusion qu’il était de leur parentage, et les laissait si ravis de ses manières et de sa personne qu’il n’y eut soudain, dans toute la contrée, qu’une voix pour célébrer ses louanges.
--A la bonne heure! s’écriait-on. Celui-ci, du moins, n’est pas fier! Il est comme l’un d’entre nous!
Je me grisais moi-même de sa popularité. J’en vins à exhiber «mon gardien» ou, comme je disais encore, «le cousin de ma femme», avec une espèce d’orgueil naïf. J’étais secrètement flatté que, chez les paysans de Troguèr aussi bien que chez les pêcheurs de Lezcoff, il ne fût bruit que du «gentil Trégorrois». Il n’y eut pas jusqu’au presbytère où l’on ne me comblât de félicitations pour avoir enrichi la paroisse de cette ouaille modèle... Ah! quand ils vont savoir ce que j’en ai fait, de leur ouaille, de leur gentil Trégorrois, j’entends d’ici leur clameur d’exécration sauvage, et les «_ma Doué_»[1] des femmes, et la voix larmoyante du recteur psalmodiant du haut de la chaire, avant le prône dominical:
[1] Mon Dieu!
--Prions, mes frères et mes sœurs, pour la pauvre âme défunte d’Hervé Louarn, mort victime d’une si épouvantable fatalité!
Tas d’imbéciles!...
VII
28 avril.
Veuillez me pardonner les mots qui me sont échappés avant-hier, mon ingénieur. Je vais, je pense, après cette interruption de deux jours, pouvoir continuer avec calme. La nuit dernière, je n’aurais pas pu. En m’asseyant à mon banc de quart et sur le point de reprendre la plume, mal réveillé encore de mon lourd somme de l’après-midi, j’avais eu je ne sais quelle défaillance de mémoire. Pourquoi cette table? Pourquoi ce papier? Je cherchais et je ne trouvais plus. Il y avait dans ma tête comme un grand trou au fond duquel bruissait une plainte longue et triste, pareille à la rumeur de la mer au dehors. Les éclats réguliers de la lanterne dansaient devant mes yeux. Je me plongeai le front dans les mains pour tâcher de me ressaisir. Brusquement, il me sembla qu’on me touchait l’épaule, et une voix, dont le timbre fit courir une vibration douloureuse dans tout mon être, dit:
--Allons! Te voilà encore parti à rêver d’Elle, Goulven Dénès!
Du coup, le souvenir me revint. Je poussai un rugissement de bête et, les paumes crispées, m’apprêtai à sauter à la gorge de celui qui avait parlé. Mais il n’était plus là. Je courus à la porte: elle était restée fermée au verrou. Je prêtai l’oreille: nulle fuite de pas dans l’escalier; tout le phare était silencieux comme une tombe. J’avais été le jouet d’une hallucination. «Te voilà encore parti à rêver d’Elle!...» Que de fois ne l’avais-je pas entendue, cette phrase, et toujours avec quel tressaillement de joie profonde! C’est ainsi qu’il avait coutume de m’apostropher, lorsqu’en montant pour me relever de ma garde, il me trouvait absorbé dans mes éternelles méditations d’amour. Il avait un plaisir espiègle à me surprendre, faisait exprès de gravir les marches une à une, sans bruit, et de se précipiter dans la chambre à l’improviste.
--Ne rougis pas, continuait-il (car je me laissais tutoyer par lui, comme par un frère cadet), ne rougis pas et va te coucher!
Il m’arrivait de lui obéir, les nuits où j’étais trop las. Mais, le plus souvent, je restais à tourner dans la lanterne, sous prétexte de régler l’appareil, de mesurer la hauteur de l’huile ou d’inspecter quelque rouage; en réalité, j’attendais qu’il me dît, de sa voix un peu gouailleuse:
--Tu préfères causer? Soit. Causons.
Il me contait des épisodes de sa vie sénégalienne, des histoires de femmes, pour la plupart,--étranges et perverses, respirant je ne sais quelle odeur irritante de barbarie et de volupté. Je les écoutais sans répulsion, maintenant. Il y avait quelque chose de sali en moi... Invariablement, Louarn concluait:
--Vois-tu, Goulven, qui n’a pas aimé là-bas, sur les berges du Haut-Fleuve, celui-là ne connaît point les délices de l’amour! Je hochais la tête et, souriant au dedans de moi aux images encore toutes tièdes de mes nuits à terre, je lui demandais, les yeux perdus:
--En es-tu bien sûr, Hervé Louarn?
Comme par une pente fatale, nous en venions à parler d’Adèle. Je m’ouvrais à mon compagnon de mille choses intimes, enfouies au plus profond de mon être et qu’il ne me semblait pas que j’eusse jamais osé révéler. Il ne s’écoulait guère de soir que je ne lui montrasse à nu quelque pan de mon âme, brûlé, calciné par l’unique passion qui l’embrasait toute. J’éprouvais un soulagement indicible à étaler devant lui ma plaie secrète, l’ulcère à la fois glorieux et misérable, le cher tourment dont j’étais rongé. Non content de m’écouter, il m’incitait à poursuivre. Ces confidences--je m’en rends compte aujourd’hui--avaient pour lui un piment tout spécial, et je ne m’étonne plus de l’intérêt qu’il paraissait y prendre. Mais vous concevez, mon ingénieur, si, alors, avec ma tranquille niaiserie léonarde, je lui savais gré d’une attention dont j’étais à cinq cents lieues de soupçonner les véritables causes. Il affectait, d’ailleurs, une indulgence compatissante à laquelle de plus habiles que moi se fussent trompés. Et puis, somme toute, ce que je lui dévoilais ainsi de ma nature ne devait pas être sans lui faire faire, à de certains moments, des réflexions peu rassurantes.
--Tu es un singulier caractère, me dit-il un jour. Et si ta femme, comme tu prétends, n’a pas constamment avec toi l’entier abandon que tu souhaiterais, si même il est des périodes où elle s’écarte et se refuse, tu n’as peut-être pas autant que tu t’imagines le droit d’en être vexé. Plus que ses caprices de sirène trégorroise, il faut en accuser ta propre humeur, cette violence concentrée qui est dans ta race et qui, nous autres, nous déconcerte ou nous effraie. Il y a des façons d’aimer qui paralysent l’amour... Toi-même, tu l’avoues: tu n’as de mesure en rien, la vieille âme farouche de tes ancêtres gronde sans cesse en toi; pour une peccadille, tu irais jusqu’au meurtre!... En Trégor, les femmes sont habituées à des manières plus douces et plus égales. A la place d’Adèle, ma foi! j’aurais aussi mes révoltes. Sous des apparences de docilité moutonnière, tu es souvent le plus tyrannique des hommes. J’ai eu, dans ma compagnie, un sergent qui te ressemblait sur ce point. C’était un Basque, camarade obligeant, sérieux, un peu triste; jamais il ne buvait ni ne courait, comme nous, la prétentaine. Voici que nous sommes envoyés en détachement dans l’intérieur. Là, le sergent, jusqu’alors si réservé, s’énamoura, Dieu sait comment, d’une petite moricaude: cela lui prit comme une rage. Il devint fou d’elle au point de la séquestrer dans sa paillotte. La belle, à la longue, trouva qu’elle manquait d’air et s’ensauva. Que penses-tu que fit José le Basque, le bon José? Eh bien! il paya des nègres pour la châtier à la mode du pays, c’est-à-dire qu’elle fut enterrée dans le sable jusqu’aux épaules et qu’elle eut la tête mangée toute vive par les mouches. Quant à lui, il se tira une balle.
--Grand merci! ripostai-je, tu me découvres de jolies ressemblances!
Je ne me fâchais point de ces duretés. Plutôt même étais-je ravi de le voir ainsi, en toute occurrence, embrasser contre moi le parti d’Adèle. J’étais si heureux d’avoir en lui quelqu’un qui la sût apprécier et qui me la vantât, fût-ce à mon détriment!... Lorsqu’il rentrait de ses quinze jours de permission, j’étais le premier à lui tendre la main pour l’aider à se hisser jusqu’au seuil du phare, et, le canot reparti, emportant Chevanton, de quelle étreinte je pressais le nouvel arrivant, mon vrai compagnon de garde, mon frère! Je saluais en lui la colombe de l’arche, le plus attendu des messagers. Ne m’apportait-il pas des nouvelles toutes fraîches de ma femme! Ne l’avait-il pas vue deux fois le jour! N’avait-il pas vécu des heures à ses côtés! Un peu d’elle, me semblait-il, par l’intermédiaire de cet homme, venait jusqu’à moi, et j’avais parfois l’illusion--qui, du reste, n’en était pas une,--que d’avoir respiré son atmosphère, il avait retenu, dans ses vêtements, quelque chose de son parfum!... Cette nuit-là, et les nuits d’après, je ne descendais de la lanterne qu’à l’aube claire, quand Louarn, son quart terminé et le feu éteint, regagnait lui-même sa couchette.
La vie de mer, en sa compagnie, m’était devenue presque tolérable. Les heures de Gorlébella me semblaient voler d’une aile moins lourde. Quant à ma femme, je n’avais qu’à me louer d’elle. Elle ne se plaignait plus de rien, pas même de moi.
Elle ne m’écrasait plus de sa supériorité dédaigneuse, avait dans son air, dans sa personne, un je ne sais quoi de plus réfléchi, de plus sage. Mes contemplations silencieuses ne l’agaçaient plus. En revanche, elle demeurait elle-même des soirées entières sans éprouver le besoin de dire une parole. Son joli front mat, qu’enserrait sous la coiffe large ouverte le double bandeau de ses cheveux tressés, travaillait toujours, sans doute, mais en dedans; elle ne rêvait plus tout haut, comme naguère, gardait pour elle seule ses imaginations et leurs mystérieux enchantements. Je l’en plaisantai une fois, non sans un secret dépit.
--Oui, répondit-elle, j’ai fait vœu d’être désormais une femme sérieuse. Le temps des enfantillages est passé... Il faut que cet hiver, j’aie fini ma courtepointe.
Cette broderie qu’elle avait laissée dormir des années, elle s’y était attelée maintenant avec une ardeur quasi fébrile et, dès qu’elle avait desservi le souper, jusqu’au moment où je la suppliais de se mettre au lit, elle n’en détachait plus ses yeux. De toutes façons, d’ailleurs, l’Adèle indolente s’était transformée en une ménagère active, si active qu’elle n’avait pour ainsi dire plus le loisir d’être un peu à moi. Mille soins qu’elle m’abandonnait volontiers autrefois nécessitaient aujourd’hui son intervention. Et, si je tentais de m’en mêler:
--Non, s’il te plaît... Ce n’est pas à toi de t’occuper de cela... Tu es ici pour te reposer.
Elle ne tarissait point en prévenances dont j’étais tenu de paraître flatté et qui, au fond, me rendaient fort malheureux. La Trégorroise diligente, calmée, assagie, me faisait regretter l’autre, avec ses fougues soudaines, ses écarts ombrageux et la grâce frémissante de ses retours si adorablement passionnés. Deux ou trois fois, j’essayai de l’entraîner à une de ces petites équipées qui, jadis, lui étaient si chères, vers la ville.
--Il y a longtemps que nous n’avons fait le tour des boutiques, lui disais-je... C’est foire à Douarnenez, demain. Si j’allais demander la voiture?...