Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 24

Chapter 242,438 wordsPublic domain

--C’est une chose singulière, dit-il à ces femmes qui se pressèrent autour de lui, jusqu’à le toucher,--c’est une chose singulière que ce mélange d’amour, d’indifférence et de cruauté qu’on voit en vous, le peuple! Vous criez: «Vive Gaspard!» et vous avez pour moi une véritable amitié, je le sens, je le sais; cependant vous êtes curieux de ma mort; et, au lieu de rester bien tranquilles et un peu tristes dans vos logis, vous profitez de mon exécution, comme d’une fête, pour vous promener gaîment dans les rues. Bien plus! Voici de bonnes femmes qui ne me croient pas un grand criminel, qui pensent même qu’on a bien tort de m’envoyer où je vais; elles reconnaissent que je ne suis pas un bandit de la mauvaise espèce, au contraire. Et cependant il suffit que je sois le condamné d’une justice qu’elles désapprouvent, pour qu’elles aient amené ici leurs enfants, afin d’infliger à ces innocents un rude soufflet, au moment précis où les cloches sonneront ma mort sur la roue. Et quand même je serais, bonnes femmes, un de ces bandits dont on doit parler aux enfants avec exécration, serait-ce encore une raison pour leur faire subir un affront et une souffrance, à ces tout petits, sous prétexte de leur apprendre à se souvenir que le crime mène à l’échafaud?... Voyons, les mères, je vous supplie, si vraiment vous m’aimez un peu, de renoncer, pour cette fois, à un usage barbare. Le promettez-vous?

Une de ces mères s’essuya les yeux, en disant: «Hein? comme il aime les petits!» Mais un chant de tendre indifférence, que tout ce peuple à présent savait par cœur, dominait les tumultes:

Pauvre Gaspard de Besse! Nous irons sur tes pas, En pleurant de tendresse... Contempler ton trépas! Ah! ah! ah!

A cette mère qui pleurait, il dit:

--Tes enfants sont bien gentils, femme. Apprends-leur la justice, la vraie... De la justice, la bonté est inséparable. La violence ne doit jamais être qu’une défense; et, même dans la défense, elle doit rester juste. Il faut toujours regretter d’avoir à se défendre.

Une patrouille arriva derrière lui, le sépara des groupes auxquels il parlait. Devant ces groupes, la rue où ils allaient s’engager fut barrée par des dragons à cheval. On maintenait l’ordre, à tous les carrefours.

* * * * *

--Monte sur cet arbre, gamin. De là-haut, par dessus toutes les têtes, tu dois apercevoir l’échafaud, hé?

--Je le vois.

--Que fait Gaspard?

--Il arrive sur la place... il n’est pas loin de l’échafaud... Un moine s’approche de lui, le crucifix à la main.

* * * * *

Ce moine, c’était Pablo, Pablo tout en larmes.

--Eh bien, notre aumônier? lui disait Gaspard souriant, un peu plus de courage, que diable!

A ce moment, on remarqua que, pour franchir un ruisseau qui traversait la place, le jeune aventurier fit un léger bond plein de grâce, comme pour un pas de danse, en agitant sa rose au-dessus de sa tête.

A un balcon, il reconnut Mlle de Malherbe et la marquise de la Gaillarde. La rose les salua. Mlle de Malherbe s’évanouit. La marquise lui fit respirer des sels.

--Tu n’as pas dû pleurer souvent dans ta vie, mon pauvre Pablo! disait Gaspard; en sorte qu’en une première fois, tu verses plus de larmes que n’en pourrait contenir un muid de ta taille!

--Maître Gaspard, dit Pablo désespéré, ce n’est plus l’heure de rire; et je crois bien que jamais plus je ne rirai; je vous aimais.

--Bah! dit Gaspard, si la première mère était morte de la mort du premier enfant, il n’y aurait pas eu de monde. Il faut accepter les lois de Dieu, et se consoler de tout, sur terre;... mais, où prendras-tu ton refuge?

--Ma foi, dit dom Pablo avec un triste sourire, je me ferai moine pour tout de bon, et je choisirai pour refuge le couvent de la Sainte-Baume, où nous serons reçus par les pères, mon âne et moi, avec grande faveur...

--Et ce sera, dit Gaspard, en souvenir de Mademoiselle Clairon, de la Comédie-Française!... La vie, mon pauvre Pablo, est une drôle de comédie. Il faut chercher à voir plus haut.

* * * * *

--Eh! toi, sur ton arbre, qu’aperçois-tu maintenant, petit mousse?

--Gaspard monte sur l’échafaud!

--Et puis?

--Le moine l’a suivi. Ils s’embrassent.

--Et puis?

--Gaspard baise le crucifix que lui tend le moine.

--Et puis?

--Je ne veux plus voir! Je ne veux plus voir! cria l’enfant, qui précipitamment abandonna son observatoire.

* * * * *

Un silence formidable, étendu, planait sur toute la ville.

Dans ce silence, tout à coup, un lointain clapotement ou crépitement se fit entendre, léger d’abord, et qui se rapprochait en grossissant. Ce bruit singulier était parti du pied de l’échafaud, pour se propager dans toute la ville. Il entrait dans toutes les rues et ruelles qui rayonnaient de la place, et les suivait, jusqu’à leur extrémité; et ce n’était que l’innombrable claquement des gifles rituelles tombant et crépitant comme grêle, et circulant de visage en visage enfantin. Toutes les mères et tous les pères de famille, dans la bonne ville d’Aix, accomplissaient consciencieusement un rite ancestral.

Et dans toutes les villes et bourgades de Provence, il pleuvait et grêlait, à la même heure, des gifles de même qualité.

En cet instant les cloches sonnèrent le glas. Le moine qui avait accompagné Gaspard sur l’échafaud en descendit précipitamment, pour reprendre son âne, attaché à l’anneau d’une maison voisine.

Les bourreaux se partageaient les vêtements du supplicié.

* * * * *

La foule était encore immobile, partout, et silencieuse.

Devant le moine juché sur son âne, elle s’écartait. Dom Pablo élevait son crucifix; et tous, jeunes et vieux, enfants et femmes, tous tombaient dévotement à genoux, au son des cloches; et lui, il s’en allait, le moine désespéré, au pas tranquille de son âne, le crucifix haut, et répétant sans se lasser:

--Priez pour lui, mes frères... Ce criminel était le meilleur d’entre vous.

LA POSTÉRITÉ

Plus de vingt ans après, sur les grand’routes de Provence, dans les chemins charretiers et les «drayes» qui serpentent au flanc des collines chargées de pins, de chênes-lièges et de bruyères, on voyait encore, allant et venant sans cesse, du nord au sud, du levant au ponant, dos courbé, balle bombante sur le dos, un vieux colporteur qui, aux «bastidans» isolés, et aux gens des villages, vendait l’_Almanach_ de l’année, _la Légende du Juif errant_, celle des _Quatre fils Aymon_, _l’Homme aux quarante écus_ et _l’Histoire de Mandrin, roi des contrebandiers_.

Singulière figure, ce colporteur avait à la fois une expression d’énergie un peu farouche et d’extrême bonté; il avait de même tout à la fois, le sourire triste et le regard jovial.

Quand on le complimentait sur sa bonne mine et la fermeté de ses vieilles jambes: «Heu! heu! répliquait-il, le ponton chasse sur ses ancres; il veut rompre ses amarres!»

C’était sa manie d’employer fréquemment des termes de marine; et l’on se plaisait à le «galéger», à seule fin de lui faire cracher, par tribord ou bâbord, les plus sonores jurons de son vocabulaire maritime.

Il était très vieux, mais il avait la coquetterie de ne pas avouer son âge; de quoi s’étant aperçus, les gens ne manquaient pas de lui dire souvent, à brûle-pourpoint:--«Ah! çà, maï! quan avès dé tèms?»--«Aco régardo dégùn». Alors, on le taquinait:--«Eh, eh! vous répondez comme une jolie femme!» et les mots piquants de se suivre, jusqu’à ce que, de réplique en réplique, on eût amené une réponse dernière, celle-ci:--«Voilà plus de septante et dix ans que je suis dans cette chienne de vie, et de tant coïons comme vous, je n’en avais pas vu encore!» On riait, et la fausse dispute invariablement finissait, comme tout en France, par des complaintes ou des chansons.

Bien accueilli partout, véritable gazette ambulante, le vieux colporteur allait, toute l’année, de bastide en bastide, de bourgade en bourgade, de seuil en seuil... «En voulez-vous des almanachs? en voici; des anecdotes? des bons mots? en voilà; et des histoires du temps passé, temps béni où les brigands étaient polis et généreux, galants avec les belles dames? vous n’avez qu’à demander. Préférez-vous des nouvelles du jour? j’en ai un magasin!... Je vends aussi du fil et des aiguilles, des mouchoirs et des rubans.»

L’homme, en bonne langue provençale, grenue et sonore, contait à sa façon, avec enthousiasme, les guerres et les victoires du général Bonaparte, puis celles de l’empereur Napoléon qu’il appelait volontiers, dans l’intention de lui faire honneur: le bandit corsois.

Il disait: «Je l’ai vu, presque connu, au siège de Toulon, quand il était petit lieutenant; nous avions la même blanchisseuse... Et même, il ne la paya que beaucoup plus tard, mais royalement, quand il fut nommé empereur. Il n’oubliait rien, ce diable d’homme!»

Et il clignait de l’œil malicieusement, le colporteur.

Le vieil homme au sourire triste, à l’œil jovial, galégeait les filles sans les effaroucher, et distribuait des images aux petits enfants. Parmi ces images, se trouvait toujours un portrait du célèbre Gaspard de Besse qui, s’il eût vécu, disait le colporteur, eût été, pendant la Révolution, grand comme Mirabeau,--et, sous Napoléon, aussi grand que le bandit corsois.

Et, souvent, quand tous les petits enfants et les jouvents étaient réunis autour de lui, bouche bée, sur la place d’un village,--il leur récitait un poème en langue provençale, intitulé: _Gaspard dé Besso_.

Ce poème en trois chants était peut-être son œuvre. C’était, en tout cas, celle d’un homme qui avait assisté à l’exécution du «pauvre Gaspard». Cet ouvrage, conservé aujourd’hui à la _Méjane_, bibliothèque d’Aix-en-Provence, ne contient aucun trait politique ni satirique, qui en eût fait interdire la vente. Il se contente de dire combien, quoique bandit, Gaspard était aimable, et comment il fut aimé et pleuré par tout un peuple. Il le dit avec simplicité, sur un ton de complainte. Seulement, le poète, sans doute pour esquiver les sévérités de la police, convient que Gaspard n’était pas sans tort:

Dommage qu’il eût ce défaut Qu’il expia sur l’échafaud!

Et toujours, lorsqu’il en arrivait à ces deux vers, le vieux colporteur était forcé de s’arrêter un instant, parce que sa voix s’étranglait dans sa gorge. Alors, il regardait son auditoire; et la malice de son regard se noyait dans une larme qu’il essuyait d’un revers de main; puis, sa voix reprenait, tremblante:

Veici la scèno dé doulour[24]!... Qué chascùn respendé dé plour... Quittas lou maï, quittas leis boulos; Grands et pitchots, vénès en foulo... Bessaï arrivarès tròou tard Per veiré lou paouré Gaspard.

[24] Voici la scène de douleur!...--Que chacun verse des larmes...--Quittez le mail, le jeu de Boules;--Grands et petits, venez en foule...--Peut-être arriverez-vous trop tard--Pour voir notre pauvre Gaspard.

Alors, les auditeurs du dernier rang se retournaient, pour faire un signal d’appel vers des gens qui erraient sur la place ou qui traversaient la rue: ou vers ceux qui, paresseusement, se tenaient sur le seuil des portes; et qui, pour la plupart, connaissaient la complainte...

Et, à l’appel bien connu, tous accouraient.

Ainsi recommençait, vivante, la scène de Gaspard marchant au supplice dans les rues d’Aix.

Et quand tout le village, ou presque, était assemblé autour de lui, le colporteur reprenait la mélopée attendrissante:

Chascùn hàousso leis peds per veiré[25]; Bessaï òourès péno de creiré Qué, per veiré mouri Gaspard, Venguet dé gens dé touto part.

Regardas coumo a bouano mino! Seis chivu flottoun su l’esquino; Seis yueis, lévas sù d’ùn chascùn, Tout lou distinguo dòou coumùn.

Coumo ùn Roumain dòou tèmps passa, Jusquo qué siégué trépassa, A lou couar ferm’, é l’âmo duro. Touteis disien qué sa figuro Méritavo pas soun malhur, Et rèn òou mound’ es maï ségur. Chascùn, quand ligien la sentenci Qué li proumettié la poutenci, Si sentié lou couar attendri... Touti si sentien èn féblesso... Es ségur qué jamaï bandi Avié inspira tant dé tendresso.

[25] Chacun, pour voir, se hausse sur la pointe des pieds;--Peut-être aurez-vous peine à croire--Que, pour voir mourir Gaspard,--Il vint des gens de tous pays.--Regardez comme il est de bonne mine!--Ses cheveux flottent sur son dos;--Ses yeux se lèvent sur chacun des assistants.--Tout le distingue du commun.--Comme un Romain des temps passés--Jusqu’à ce qu’il soit mort--Il montra un cœur ferme, une âme résistante.--Tous s’accordent à dire que sa figure--Ne mérite pas son malheur,--Et rien au monde n’est plus vrai.--Chacun, pendant qu’on lisait la sentence--Qui lui promettait le dernier supplice--Se sentait un cœur attendri.--C’est certain que jamais bandit--N’avait inspiré tant de tendresse!

Gaspard nous diguet quàouqueis mots[26]

Eici coumençoun leis sanglots Dé l’espétatour un peu tendré... Cépendant, vous lou fan estendré, Sènso qué changé, su la croux. Espéro lou moumen hurous Qué dúou lou léva d’aquéou moundé, Se ves roumpré senso qué boundé, Ni senso murmura ùn moumen...

Et leis Messiés, leis belleis Damos, Chascùn si sente ùn mouvamen Dé tendresso per sa bello âmo!

[26] Gaspard nous dit quelques paroles...--Ici commencent les sanglots--Du spectateur un peu tendre.--Cependant on le fait s’étendre,--Sans qu’il change de visage, sur la croix.--Il espère l’heureux moment--Qui doit lui faire quitter ce monde.--Il se voit «rompre» sans faire un sursaut--Et sans murmurer un seul instant.--Et les Messieurs et les belles Dames,--Chacun se sent un mouvement--De tendresse pour sa belle âme!

«Chacun se sent un mouvement de tendresse pour sa belle âme!» Sur ce dernier mot, le récitant étouffait un sanglot. Et les femmes, les enfants, les vieux, les jeunes gens, tous essuyaient des larmes.

Puis toutes les mains se tendaient vers le marchand. On achetait la complainte un sou. Il la vendait en silence. Elle avait été imprimée au lendemain même du jour où fut exécuté le bandit célèbre, qu’on peut appeler historique, puisque l’exemplaire conservé à la Méjane, est rangé dans _le Recueil des pièces historiques_, et matriculé: _F. 884_.--Là est le tombeau de Gaspard, mais plus durable encore est-il dans le cœur des bonnes gens.

La distribution faite, le pauvre gain réalisé, le colporteur se mettait en posture de refaire sa balle qui, ouverte à terre devant lui, montrait pêle-mêle toute la pacotille, «rubans, fil, aiguilles... _Almanachs et Légendes_...» La balle refaite, carrée, bien enveloppée et serrée solidement dans un prélart épais, il la soulevait par les courroies, la balançait un peu, puis, d’un bras resté puissant, il la lançait sur son dos courbé qui se redressait pour en recevoir le choc...

Enfance et jeunesse accompagnaient l’homme, gentiment, affectueusement, jusqu’aux dernières maisons du village. Là, on lui criait: «A si réveiré!» et tous le suivaient longtemps du regard...

* * * * *

Longtemps, longtemps, là-bas, on voyait s’éloigner, à travers pinèdes et bruyères, le dos voûté et bombé, sur lequel le vieux, souvent,--d’un mouvement machinal de la main, et d’un coup d’épaule,--remontait la balle trop lourde,--_La légende du Juif errant_,--_Les Quatre fils Aymon_,--_La Sagesse des Nations_,--_Gaspard de Besse_,... et tant d’années, tant de souvenirs, tant de misère... tant de siècles!

_Solliès-le-Vieux_, Mai 1919.

82625.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE

9, rue de Fleurus, à Paris.