Le fameux chevalier Gaspard de Besse
Part 23
Les parlementaires comprirent qu’ils auraient la vie sauve. Ils avaient cru un moment avoir devant eux la vengeance assoiffée de sang, la colère aveugle d’un peuple ignorant; ils ne rencontraient qu’un blâme intelligent et avertisseur. Gaspard inventait ce que notre législation actuelle appelle le «sursis». Le Parlement connut néanmoins que, tombé sous le coup de ces puissantes galégeades populaires, son prestige ne se relèverait pas.
CHAPITRE XXVII
Le dernier acte du bandit gentilhomme.
Des coups de feu se firent entendre, tout proches. Et aussitôt cinq ou six bandits surgirent du bois voisin, tout essoufflés. Parmi eux se trouvait Bernard, pâle et le front ensanglanté.
Il expliqua que, ayant appris le danger que devait courir la troupe, il avait voulu y prendre part. Il était arrivé trop tard,--bien après l’escarmouche.
Au bas de la colline, des dragons apostés avaient essayé de le capturer. Il leur avait échappé, mais un coup de feu l’avait légèrement blessé au front.
--Plusieurs de ces soldats me suivent, dit-il. Je crains que nous soyons cernés, car j’en ai vu un grimper par notre sentier secret.
--Et nos sentinelles?
--Prisonnières! cria un brigadier de dragons qui parut à son tour au bord du plateau, derrière une roche.
Alors le marquis des Saquettes, s’avançant vers Gaspard:
--Tout cela est l’effet de l’ordre que j’ai eu le temps de donner au brigadier que voilà, au moment de notre arrestation. Et nous voici en trop grand nombre pour que vous tentiez une résistance quelconque.
Un bandit blessé se présenta à son tour:
--Les dragons gardent tous nos passages. Nous sommes cernés. On n’a plus qu’à se rendre: c’est notre fin!
--Pas encore! gronda Gaspard qui renonçait brusquement à se montrer généreux jusqu’au suprême sacrifice.
Et montrant les bandits qui l’entouraient et qui, obéissant à un signe de lui, braquèrent leurs mousquets sur les parlementaires:
--Je n’ai qu’un second signe à faire, et c’est la fin d’un Parlement.
Des éclairs de colère jaillissaient de ses yeux.
--Je peux encore vous faire massacrer tous.
Marin, silencieux jusque-là, dit simplement:
--Non, monsieur: vous ne le pouvez pas.
--Qui m’en empêchera? dit Gaspard, hautain et furieux.
--L’honneur de votre nom, monsieur. Votre honneur, qui dépend de cette minute. Vous voudrez rester le partisan. Ne redevenez pas le simple bandit. L’Histoire vous guette. Bandit, vous l’avez été d’abord. J’estime que vous ne l’êtes plus. Votre cause, telle que vous la plaidez en paroles, est trop belle pour que vous la compromettiez par un acte indigne d’elle. Composons, monsieur... Je sais--il n’importe comment--quelles influences vous ont porté si haut. Pensez à elles.
Marin ne songeait qu’à M. de Mirabeau, mais Gaspard crut entendre la voix même de Mme de Lizerolles. Il tressaillit. La flamme de la colère s’éteignit dans ses yeux. Son cœur obéit.
--Monsieur le président, dit-il avec calme, je suis sûr de votre bonne foi, à vous. Pouvez-vous m’assurer que, si je me livre, mes hommes, tous, sans exception, obtiendront leur grâce complète?
--Je m’y emploierai du moins, et je crois pouvoir l’obtenir, avec l’aide d’un homme que vous avez rencontré par hasard, chez une personne de ses amies, monsieur Gaspard. En tous cas, les hommes qui vous entourent présentement vont pouvoir s’éloigner sans être inquiétés; je m’en porte garant.
--Bas les armes! A VOS REFUGES, TOUS! cria Gaspard.
Ce cri était un mot d’ordre, la nécessité de licencier brusquement la bande étant une éventualité depuis longtemps prévue. Chaque homme devait, lorsque ce cri serait poussé par le chef, chercher asile et travail chez les nombreux affiliés de Gaspard, en des fermes et des régions très éloignées les unes des autres. Un important banquier gardait le trésor de la bande, comme faisait le marquis de Chaumont pour Mandrin; et chaque bandit, en cas de licenciement, devait recevoir, par les soins de Sanplan, sa part de la masse commune.
Gaspard ajouta:
--Sanplan, Bernard, Pablo, Lecor, écoutez-moi bien: moi parti, quand le dernier des dragons aura quitté la place où nous sommes, vous transmettrez mes ordres à chacun de nos hommes; ils iront tous, et vous de même, a vos refuges! jusque-là, restez armés. Je ne me rends qu’en échange de la promesse qu’on obtiendra votre grâce à tous. Si cette promesse n’était point réalisée, vous saurez vous cacher, fût-ce en passant la frontière, par les voies et moyens que je vous ai enseignés; mais la promesse sera réalisée, parce qu’il apparaîtra de bonne politique qu’elle le soit.
--Gaspard, essaya de dire Sanplan qui pleurait, il en est temps encore. Vendons chèrement nos vies. Crois-moi, l’échafaud t’attend.
--En ce cas, de l’avoir accepté, ce sera pour moi l’honneur reconquis, dit Gaspard. Mon sacrifice est fait, mes amis... Assez de paroles.
Dans un morne silence, les bandits, immobiles, l’arme au pied, attendaient la capture définitive de Gaspard, la fin suprême de leur aventure.
--Monsieur Marin, dit encore Gaspard, je vous recommande d’une façon toute particulière, mon fils d’adoption, Bernard, que j’embrasse en ce moment. Vous avez d’ailleurs pu voir que ce jeune homme n’était pas avec nous, quand nous vous avons attaqués. Il prit part seulement à une plaisanterie que, l’autre soir, vous aviez organisée vous-même.
--Non, non! tout n’est pas fini! grondait sourdement Sanplan.
--Bien fini. Obéissez.
Il tendit ses bras ouverts. Sanplan et Lecor l’embrassèrent. Pablo attendit, pour les imiter, un signe de Gaspard. Gaspard l’appela; puis, se tournant vers les parlementaires, émus malgré tout:
--Je suis à vos ordres, messieurs.
Les dragons l’entourèrent. Il suivit, à pied, jusqu’à Aix, les carrosses du Parlement.
Déjà, il ne pensait plus qu’à Mme de Lizerolles.
--Je meurs un peu pour elle, se disait-il dans son cachot. D’ailleurs ni près d’elle, ni sans elle, je n’aurais pu vivre... L’échafaud m’attend; soit... J’y monterai, tête haute. Je meurs; mais, malgré tout, la juridiction criminelle est frappée.
Elle était frappée en effet. Une justice, un droit nouveaux étaient promis à la France et au monde.
* * * * *
Cette justice, ce droit nouveaux, annoncés par Beccaria et par Volney, ce sont ceux de la civilisation latine, ceux que la France et le monde ont à défendre contre tous les retardataires, contre les barbares de toute race. Il y a un progrès social; il n’est que dans l’équité et la bonté humaines. Tout moyen de cruauté et de violence, sous quelque drapeau qu’il se range, ne peut s’appeler que RÉACTION, puisqu’il tend à ramener l’homme aux horreurs de la sauvagerie primitive.
Il n’y a proprement d’idées «avancées» que les idées de justice et de mutuelle sympathie.
Certes, ce n’est pas pour ses violences qu’on aime la Révolution française, mais parce que, à travers tout, sa pensée directrice aboutit à la libération de la dignité individuelle.
CHAPITRE XXV
La fin de la grande galégeade et les prodromes de la Révolution française.
Les promesses de M. Marin avaient été tenues. On pensa que la recherche des bandits serait un acte de maladroite politique; on les laissa se disperser. Pourtant, sur la révélation d’un bandit, qui avait à se plaindre des deux grands associés secrets de Gaspard, les nommés Jacques Bouilly, de Vidauban, et Joseph Augias, de la Valette, ces deux hommes furent pris, détenus avec Gaspard dans les _prisons royaux_ et condamnés comme lui au supplice de la roue[22].
[22] Le supplice de la roue fut aboli, selon le vœu de Gaspard, par un décret du roi Louis XVI, en date du 1er décembre 1789. Trop tard! Le dernier roué le fut illégalement, son exécution ayant eu lieu sept mois après l’abolition du supplice de la roue.
* * * * *
Le jour arriva où, au chagrin du peuple, la sentence devait être exécutée.
* * * * *
Véritables fourmilières, les rues et les places de la bonne ville d’Aix, apparaissaient toutes grouillantes de peuple.
Gaspard devait être exécuté ce jour-là. L’échafaud de la place des Prêcheurs avait été transféré à la Porte de la Plate-Forme.
La foule, devant la placette sur laquelle s’ouvrait la porte des prisons, était particulièrement houleuse, plus calme ailleurs, partout attristée.
Depuis le procès de la Cadière, c’est-à-dire depuis un demi-siècle, ces rues et ces places n’avaient pas revu pareille affluence de peuple, paysans et bourgeois, bourgeoises et «répétières».
Des marchands, qui avaient cru pouvoir ouvrir leurs boutiques, en étaient blâmés, et les refermaient en hâte, comme aux jours de grand deuil public.
A toutes les fenêtres se penchaient des groupes de femmes troublées, curieuses et jacassantes. Les balcons du Cours étaient surchargés de belles dames et de beaux seigneurs. Dans toutes les rues, les paysans étaient nombreux, mêlés aux «messiés», tous en quête d’un mot concernant le seul Gaspard; chacun contant une aventure de sa vie coupable... mais généreuse; on se répétait l’histoire de sa capture, chacun l’embellissant à sa manière, tous unis seulement dans la tristesse de cette fin sur l’échafaud. «... Il était si bon, si brave! Il n’aimait pas les mauvais juges, voilà tout!»
--S’il veut qu’on le fasse échapper, lorsqu’il sortira de la prison, il n’a qu’un mot à dire. Nous l’aiderons tous!
--Croyez-vous?
--Tout le monde est pour lui. Vous voyez bien que c’est un deuil public.
--J’ai reconnu, sous un costume d’archer, son lieutenant Sanplan.
--Pas possible!
--Il n’est pas là pour rien.
Les étudiants n’étaient pas les moins curieux, les moins attristés, les moins remuants;... les moins prêts à un coup de main.
--On ne l’a pas pris; il s’est rendu; mais pas sans conditions.
--Il a fait demander au roi la grâce de toute la bande.
--On le dit.
--Elle sera accordée... Gaspard n’a jamais tué personne.
* * * * *
Un marchand vendait une grossière image de Gaspard de Besse, gravée sur bois, et accompagnée d’une complainte qu’il allait chantant, de carrefour en carrefour. Il criait:
--Le portrait de Gaspard! pour trois dardennes, bonnes gens! Mesdemoiselles, le portrait de Gaspard, le bandit célèbre, chéri des belles filles. Voyez: il tient d’une main l’épée comme un soldat; il porte au chapeau une fleur, souvenir de quelque amourette. Trois dardennes, le portrait du beau calignaire, avec la complainte!
Et il chantait, essuyant de vraies larmes, qu’il s’efforçait de cacher:
Pauvre Gaspard de Besse, Nous irons sur tes pas, En pleurant de tendresse, Empêcher ton trépas... Ah! ah! ah!
Un archer aborda le chanteur, et lui acheta une complainte. Cet archer ressemblait singulièrement à Sanplan. Il dit au marchand:
--Tiens-toi prêt. Tout va bien.
--Je suis prêt, répondit le chansonnier.
C’était Lecor, qui se remit en marche, toujours chantant:
Le peuple ne veut pas Perdre Gaspard de Besse! Ah! ah! ah!
Un souffle de révolte passait, traversait tous les cœurs de ce peuple: «Le peuple _ne veut pas_!» Cela se chantait en plein air, à la barbe des archers; mais les archers n’avaient point de consigne à ce sujet; et, depuis longtemps, ils considéraient Gaspard de Besse comme intangible. En réalité, personne ne croyait que la sentence serait exécutée. Au dernier moment, le miracle aurait lieu. En Provence, on croit difficilement à la mort, même d’un défunt!... La vie domine tout... la vie, une joie de lumière, de bleu céleste, d’or rayonnant... hélas!
* * * * *
Pauvre Gaspard de Besse! On remarquait un nombre extraordinaire d’enfants, endimanchés comme en un jour de Fête-Dieu, et que leurs pères tenaient par la main.
--Quoi! voisin! vous menez votre enfant dans une pareille foule?
--Vous savez bien, c’est pour la cérémonie de la gifle sacrée, qui doit toujours suivre une exécution.
--Plus bas! L’enfant ne doit pas savoir ce qui l’attend.
--Quelle cérémonie? demanda un passant.
--Êtes-vous donc étranger? Oui? Et vous n’avez pas d’enfants? Apprenez donc que, le jour où le bourreau exécute un malheureux, chacun, père ou mère, doit gifler son petit, à seule fin de lui faire entrer dans la tête un souvenir qui le préservera de mal faire. Mes parents ont toujours observé ce respectable usage. Comme nous avons trouvé les choses, il faut les transmettre.
--Ah? bon!
--Moi, voyez-vous, je ne pense qu’à cela, depuis l’arrêt, parce que ce petit, mon fils, c’est toute mon espérance. Il est si gentil, si sage, et travailleur! Et puis, j’aime les vieux usages. Celui de la gifle est, je crois, des plus salutaires. L’éducation, tout est là. On obtient tout par l’éducation...
* * * * *
Deux étudiants semblaient en grande dispute:
--Je te dis qu’on le graciera.
--Jamais de la vie! A moins que tu appelles _grâce_ la faveur qu’on lui a promise de le faire étrangler par le bourreau avant de lui rompre les bras et les jambes sur la roue. C’est le _retentum_ du Parlement,--une pauvre petite grâce, mais qui a son prix.
--Je trouve ces supplices bien inutiles.
--Ils sont pourtant quelquefois nécessaires.
--Et c’est justement pour avoir voulu les faire abolir qu’il les subira! Pauvre homme!
* * * * *
De tous côtés, des voix chantonnaient la complainte:
Pauvre Gaspard de Besse, Nous irons sur tes pas, En pleurant de tendresse, Empêcher ton trépas... Ah! ah! ah!
Mais, comme il faisait beau, ces paroles, répétées cent fois déjà, n’avaient plus de sens pour les chanteurs, qui les égayaient en rythmant un pas de danse sur l’air de la complainte.
* * * * *
--As-tu remarqué que nos messieurs du Parlement se rendent en robe, mais isolément, sur la place du Marché?... Ah! voici le président...
--Eh non, c’est M. de La Trébourine suivi de M. Leteur, son inséparable. Le fils Cocarel les rejoint.
--A bas Leteur!
--A bas la Trébourine!
--A bas les Cocarel!
--Celui-là, c’est Séraphin, l’assassin de Teisseire.
--A la lanterne, le Séraphin!
On s’attroupait à l’angle de la placette.
--Hou! hou! Zou! en èou!
--Qui est celui-là qu’on hue et qu’on siffle?
--Le fils Cocarel, parbleu! L’assassin du paysan Teisseire, vous savez bien? C’est pour venger Teisseire que Gaspard mourra!
--Et ce Cocarel ose venir assister à l’exécution?
--Il mérite la corde.
--Il l’aura!
--Oui, oui, c’est pour venger la victime de Cocarel que Gaspard de Besse avait levé sa troupe!
--Allons donc?
--Mais oui, c’est pour avoir pris la défense des innocents qu’il va mourir! Dernièrement, sa bande avait condamné à mort ce Cocarel, cause de tant de mal!
--A bas Cocarel! Mort à Séraphin!
Leteur et La Trébourine s’étaient esquivés; ils se faufilaient, tête basse, à travers la foule; mais, quand le fils Cocarel avait voulu les suivre, des passants s’étaient mis en travers de sa route.
--Vas-tu voir mourir ta victime?
--Mort à Cocarel!... Il ne passera pas!
De tous côtés des groupes hostiles se formaient.
Cocarel apostropha un archer qui semblait s’amuser à ce spectacle:
--Eh! vous, là-bas, l’archer! Bousculez-moi toute cette «pétraille»! Qu’on la disperse! Ce sont des insurgents!
Cette injure, cet ordre, irritèrent la foule.
--A la lanterne, le Séraphin! Hou! Hou! Cocarel! Zou! en èou!
Le «zou» terrible, répété par des milliers de voix, ronfla comme un coup de mistral qui soulève des vagues sur la mer.
Un homme, approchant sournoisement Cocarel par derrière, lui donna un coup de poing entre les épaules. Cocarel se retourna, prêt à la riposte. Vingt solides mains le saisirent.
--A la lanterne!
On descendit la lanterne, à l’angle de la rue la plus proche.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Cocarel fut pendu...
* * * * *
--Vive Marin!
--Laissez-moi rentrer au logis, mes amis. J’entends ne pas assister au spectacle que vous prépare le bourreau. Cette mort est inutile, impolitique, barbare. Elle est impopulaire.
--Vive le président!
--Je ne le suis plus! Le Roi me dépose. Leteur et La Trébourine triomphent.
--A bas le Roi!
Ce cri fut sans écho. On ne sut jamais qui l’avait poussé.
--Regardez par là, Monsieur Marin!
--Tiens, tiens! dit Marin, un Cocarel à la lanterne?... Puisse-t-elle éclairer les aveugles, cette lanterne-là!
Et Marin s’éloigna.
--A quelle heure l’exécution?
--Je ne sais pas,... mais l’heure approche.
--Gaspard de Besse devrait être sorti de la prison.
* * * * *
Tandis qu’ainsi grouillait, bavardait, chantait, grondait et se faisait justice à sa façon, le peuple, dans la rue, Gaspard, dans la geôle de la caserne Sainte-Anne, souhaitait que tout, pour lui, fût terminé au plus tôt ici-bas.
Soudain, les gens, pressés devant la porte des prisons, sur laquelle veillaient des archers, s’écartèrent.
Vers la prison un prêtre s’avançait, qu’on reconnaissait, à la couleur de ses bas et à la ganse de son chapeau, pour un évêque.
La porte s’ouvrit devant lui et se ferma vite, jalousement.
* * * * *
--Vous, Monseigneur? s’écria Gaspard.
--Moi-même. J’avais lu dans votre cœur; j’ai prié tous les jours pour vous. Vous connaissez le proverbe de notre Provence: «Crosse d’or, évêque de bois». Et vous savez ce qu’il signifie: «Riche évêque n’est pas évangélique». Je viens vous dire que la parole du bandit Gaspard a éveillé en moi de telles réflexions, le jour de notre entrevue dans les ruines de Vaulabelle, que j’ai changé ma crosse qui était d’or, pour la crosse de bois; et j’espère que, de mon cœur, trop occupé du monde, la clémence divine daignera faire un cœur d’or. Il paraîtrait peu vraisemblable au monde qu’il en soit ainsi, et que j’aie trouvé auprès de vous une lumière. C’est ainsi pourtant, et je vous apporte ma reconnaissance et ma paix--le baiser de paix, la bénédiction du Dieu de l’Évangile.
Gaspard prit la main du prélat--et baisa l’anneau;--mais l’évêque, ému profondément, attira vers lui le lutteur révolté, et le serra sur sa poitrine.
Ils causèrent quelques instants; et, quand l’apôtre se retira, il croisa, sur le seuil du cachot, une femme voilée.
--Oh! vous, Monseigneur!
Le prélat reconnut Mme de Lizerolles.
--C’est beau à vous, Monseigneur! dit-elle.
Il répondit:
--J’obéis à un Christ que ce bon réprouvé sut entrevoir, Madame, et dont il a su me faire comprendre l’infinie tendresse, à l’heure où j’étais encore un évêque du siècle, c’est-à-dire de l’église corporelle. Et voici que vous et moi, Madame, nous nous rencontrons dans une même pensée charitable.
Il hésita une seconde; et, baissant les yeux, il ajouta, avec simplicité:
--Au seuil de la mort, tout amour qui partage l’angoisse de l’agonisant est digne de respect et de bénédiction.
Elle s’inclina; et il s’éloigna.
* * * * *
Ce que se dirent Mme de Lizerolles et Gaspard ne fut pas proféré par leurs lèvres. Leurs regards seuls se parlèrent.
Elle écarta son voile et il baisa ses lèvres, puis ses yeux; et ces baisers suprêmes lui furent rendus; enfin, elle lui tendit une rose qu’elle portait sur son sein, cachée sous ses voiles.
--Cette fleur, Madame, dit-il, jusqu’à mon dernier instant me parfumera l’âme.
--J’ai obtenu pour vous, ami, qu’on vous épargne l’odieux costume des condamnés. Vous ne sortirez qu’avec un habit que vous avez porté en des jours plus heureux. Vous l’aurez dans un instant.
--Madame, répondit Gaspard, toutes vos pensées ont de la grâce, et je ne vous puis céler que je meurs un peu pour devenir digne de vous.
Elle tomba sur ses genoux, secouée de sanglots, profonds mais silencieux.
Ce fut lui qui la consola.
--Je ne puis que regretter un bonheur pour lequel je n’étais pas fait, Madame; et je dois remercier le Ciel, de ce que, n’étant pas né pour un tel bonheur, je l’aie eu, pourtant. Je me suis dit parfois que la durée des joies mortelles n’importe guère. C’est leur qualité qui importe. La brièveté ne les diminue pas. Quand elles sont parfaites, l’éternité est en elles. Je vous emporte toute, après ces quelques semaines terrestres, et ne pourrais vous emporter davantage, après mille années de vie!
--Je ne ferai pas faiblir un si beau courage, vaillant ami. Adieu.
Ils s’enveloppèrent, se pénétrèrent, se mêlèrent par regards, mains liées, âmes confondues, et elle sortit.
* * * * *
Un peu plus tard, à peine était-il dans la rue, vêtu d’un gracieux habit de soie[23], que Sanplan, déguisé en archer, s’approcha de lui, avec la complicité des gardes.
[23] Une lettre, adressée par Mlle de Malherbe à Mme d’Aubenas, sa cousine, le lendemain même de l’exécution, donne une idée de l’impression produite sur la meilleure société provençale, par la mort du jeune et bel aventurier: «Quelle horrible journée, ma chère; on a exécuté hier, par l’affreux supplice de la roue, ce pauvre Gaspard de Besse. On ne voulait pas croire à cette sévérité du Parlement envers un homme si jeune et qui n’avait jamais commis d’assassinat. J’ai vu passer ce malheureux jeune homme de chez notre cousin Portalis, qui nous avait offert une fenêtre près du nouvel échafaud; il marchait à la mort comme à une fête, répondant par des saluts gracieux aux baisers que lui envoyait la foule. Il avait demandé qu’on lui laissât ses habits de ville pour ne pas revêtir la livrée de l’infamie; je n’ai pas voulu et pas pu en voir davantage; mais on m’a dit qu’il était mort avec un courage héroïque.»
--Toute ta troupe est ici, dans Aix; écoute bien. Bernard attend, avec des chevaux, sur la route de Marseille; nos plus fidèles sont avec lui. Pablo rôde par la ville, prêt à haranguer la foule du haut de son âne, et à l’exciter contre les dragons, s’il en était besoin. Bref, tout est prêt; je vais te faire enlever.
--Je te le défends bien!
--Pourquoi cela?
--Pourquoi? d’abord cela n’irait pas sans lutte. Vois tout ce peuple, tous ces soldats... qui, malgré eux peut-être, sabreraient notre peuple!... On s’égorgerait en mon nom! Et pour quel profit? Comment ne comprends-tu pas que tout serait remis en question, tout: votre grâce qui m’est promise; le bonheur de Bernard, celui de Thérèse... Non, Sanplan... Et enfin...
--Enfin?
--Pourquoi me faire mourir deux fois? Mon sacrifice étant fait, je me sens déjà dans la mort; je suis mort à ce monde. Je ne retrouverais pas une seconde fois les viatiques que j’emporte.
Il respira la rose qu’il avait à la main.
--Décidément, non! dit-il avec netteté.
Sanplan comprit que la résolution du mourant était irrévocable.
--Et Thérèse? dit Gaspard.
--En sûreté.
--Alors, tout est bien.
* * * * *
La rue criait:
--Vive Gaspard de Besse!
Ce cri, d’abord poussé par quelques-uns, çà et là, fut répété de rue en rue par les foules. Les parlementaires craignirent une émeute. On donna l’ordre à des patrouilles de parcourir la ville.
Le cortège avançait difficilement. Gaspard portait, avec son élégance native, un délicieux habit de soie, couleur dite gorge-de-pigeon; et, de sa main qui tenait sa rose, il saluait le peuple, les fenêtres, les balcons...
--Vive Gaspard de Besse!
Dans cette foule, Gaspard remarqua surtout des visages de femmes. Il reconnut la fille du geôlier de Draguignan et lui envoya un baiser. Elle parvint à s’approcher de lui; et gentiment il lui dit:
--Je te souhaite un bon mari, fillette, adieu.
Et il chantonna:
Maridatz-mi per aquest’ an!
Tout à coup, il reconnut misé Brun. Il eut peur de sa sévérité et de sa douleur; il voulut fuir son regard, mais il vit qu’elle lui souriait en pleurant; et ce lui fut une grande douceur de sentir sur lui le pardon de cette femme simple.
* * * * *
De temps en temps, un cri s’élevait, jailli de mille poitrines à la fois:
--Vive Gaspard de Besse!
* * * * *
Il aperçut plusieurs femmes qui tenaient leurs enfants par la main.
Et profitant d’une halte: