Le fameux chevalier Gaspard de Besse

Part 21

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--Restez debout! Messieurs! dit Gaspard qui s’arrêta un instant et promena son regard perçant sur les juges-accusés.

Cette fois, des Saquettes lui-même se leva.

De bon cœur l’incorrigible Marin riait toujours et poussait tout bas ses pointes.

--C’est une parodie infâme! grogna Leteur.

--Et, ajouta La Trébourine, vous, notre président, vous avez le courage d’en rire?

--Arrêtés et jugés en robe de gala! répliqua Marin, c’est trop drôle! et vrai, mon cher, pour n’en pas rire, il faut n’avoir jamais eu le sens du ridicule!

--Silence! grogna l’huissier Lagriffe d’un air solennel.

Pablo pontifiait, dans sa robe de moine; Jean Lecor s’était procuré une robe d’avocat.

A ce moment, La Trébourine jeta un cri de détresse qui fit frémir ses collègues! Le malheureux venait d’apercevoir, à travers les branches des genêts épineux, un brigand qui, le fusil en joue, le visait, à n’en pas douter.

--Là!... là!!! Voyez! gémissait ce malheureux juge, le bras tendu, l’index tremblotant.

Sanplan, trouvant cette épouvante justifiée, commanda au bandit menaçant:

--Bas les armes, coquin!

Mais le commandement ne fut pas obéi; alors, l’inexorable Sanplan saisit le pistolet accroché à sa ceinture. Son coup de feu retentit dans les échos.

Un frémissement courut sur le banc des accusés. L’homme, le soldat désobéissant, était tombé sans un cri, et sans même lâcher son fusil, tant la mort avait été foudroyante! il gisait à présent dans la broussaille.

--J’en suis fâché, déclara Sanplan froidement, c’était un de nos meilleurs soldats.

--_Requiescat in pace_, marmonna Pablo.

Deux hommes, sur un signe de Sanplan, accoururent; et, à travers l’enchevêtrement des buissons, on les vit prendre le mort, l’un par les pieds, l’autre par les épaules, et l’emporter rapidement.

Sanplan, venait de tuer... sans pitié... un des mannequins dont Jean Lecor était le grand chef. Satisfait de l’impression produite, il éleva la voix:

--Vous comprenez, messieurs, que, si je traite ainsi mes hommes pour vous protéger, je saurai, au besoin, vous traiter de même, pour vous contraindre à la soumission. L’acte d’énergie que je viens d’accomplir, non sans regret,--prouve, remarquez-le bien--notre impartialité, et que nous n’avons en vue que la justice.

A ces mots, Gaspard se remit en marche, et la Cour, ayant atteint les blocs de roche qui devaient lui servir de sièges, se trouva placée dans l’ordre suivant: Gaspard présidait, ayant à sa droite Sanplan; à sa gauche, dom Pablo; plus à droite, l’avocat Lecor. Les bandits-juges siégeaient en arrière du président.

--Monsieur Marin, je vous salue, dit Gaspard.

--Monsieur... de Paulac, je vous salue, dit Marin gaîment.

Gaspard lui fit un sourire. En reconnaissant dans Gaspard le faux Paulac, tous ceux des juges qui l’avaient vu chez le faux aubergiste, c’est-à-dire chez leur président, chuchotaient entre eux, chacun gémissant ou riant, selon les complexions personnelles.

--Messieurs, reprit Gaspard, nos formes de justice vous étonneront sans doute un peu; mais si vous réfléchissez que nous faisons de notre mieux, vous excuserez la pauvreté de nos moyens. Messieurs, je dis que certains détails, dans nos procédés, vous paraîtront plaisants; c’est que nous ne voulons pas être, comme vous, un tribunal d’ennui ni de terreur. Nous ne prétendons qu’à être un tribunal frondeur et sévère, narquois et juste.

--Assez, monsieur! cria M. des Saquettes d’une voix impérieuse. Nous ne souffrirons pas la moindre insolence!

--Il le faudra bien pourtant, monsieur des Saquettes, dit Gaspard; et j’ai le regret de vous annoncer que tout interrupteur sera appréhendé par nos gardes, et mis dans nos prisons. J’estime que vous aurez quelque avantage, les uns et les autres, à discuter l’accusation avec nous, pour obtenir une justice calme et raisonnée. Sinon, vous nous contraindrez à adopter une justice sommaire. Nous sommes armés; vous ne l’êtes pas; et les branches sont nombreuses autour de nous, où plusieurs d’entre vous, les plus méritants, pourraient être suspendus par le col, comme fut le malheureux Teisseire, et comme mérite de l’être M. de Cocarel, dont, à des degrés différents, vous êtes tous les complices.

Un silence de mort se fit sur ce plateau de forêt. On n’entendait plus que le bruissement éolien des pinèdes.

--Je voulais donc vous dire qu’en dépit de l’insuffisance de nos moyens de justice, en dépit de ce que peuvent présenter de plaisant, à vos regards, certains détails de notre mise en scène--ou, à vos oreilles, certaines paroles de vos juges,--ce qui va se passer ici n’est pas un jeu. Paroles gouailleuses et ironiques, détails ridicules, dont on vous permet de sourire, auront contre vous une portée grave, et auront, je pense, un grave résultat, celui de vous atteindre dans votre prestige, de vous faire déchoir; de vous livrer à la risée publique, car tout se saura, et j’ai ici un historiographe habile.

Lecor s’inclina.

--D’autre part, nous saurons infliger au principal coupable une punition à la mesure du crime, celle que vous lui auriez infligée vous-même, si vous n’étiez pas, en grande majorité, des prévaricateurs... Assis, messieurs.

Tous obéirent, comme des automates de Vaucanson.

--Ce diable d’homme a bien du talent, murmura M. Marin à ses voisins; on ne saurait être plus clair!

Gaspard reprit:

--M. le juge Cocarel est là?... Je le reconnais.

--Je suis là, fit une voix.

--J’espérais que votre fils vous aurait accompagné, monsieur. C’est lui le principal accusé; lui, le meurtrier de Teisseire; lui qui fut l’organisateur d’un tribunal pour rire, qui a fini par être un tribunal de deuil, ce qui nous autorise à être, ce soir, à notre tour, un tribunal de rire et de mort. Messieurs, voulant respecter autant que possible les formes qui vous sont chères, nous avons désigné un avocat qui, d’office, en l’absence de l’accusé, le défendra, comme il se doit.

A ce moment, un coup de feu retentit assez proche, et aussitôt un homme accourut:

--Des deux officiers de dragons que nous avions faits prisonniers, le plus jeune vient de se brûler la cervelle.

--Debout, messieurs! commanda rudement Gaspard.

Tous se levèrent, dominés.

--Découvrez-vous, messieurs! dit Gaspard, se découvrant lui-même; c’est pour vous que meurt cet homme; et c’est là encore une conséquence du crime des Cocarel.

Gaspard remarqua que dom Pablo se signait furtivement et que ses lèvres remuaient comme pour une prière.

Sanplan, en présence de tout ce cérémonial, se sentit ému:

--Sacré Gaspard! murmura-t-il.

--Nous honorons la loyauté partout, dit Gaspard. Reprenez vos sièges, messieurs...

Les parlementaires obéirent.

--L’avocat Jean Lecor, qui présentera tout à l’heure votre défense, a été chargé par nous de plaider d’abord pour l’accusé Séraphin Cocarel; ensuite, le Parlement aura à s’expliquer lui-même; mais, avant tout, reconnaissez-vous,--oui ou non, messieurs,--que, tel jour, à telle heure, Séraphin Cocarel, ayant organisé une parodie de jugement, fit pendre réellement le paysan Teisseire?

--Que servirait de nier un fait qui est aujourd’hui de notoriété publique? dit Marin nettement.

--Avocat, prononça Gaspard, vous avez la parole sur l’affaire Cocarel.

Lecor se leva, fit quelques effets de manche, et parla comme il suit:

--Par une belle nuit d’été, aux environs d’Aix, des jeunes gens, fils et neveux de parlementaires, reviennent d’une partie de campagne. Des valets, porteurs de flambeaux, précèdent leur marche chancelante, car ils sont ivres à moitié. Des femmes, jeunes, des femmes de qualité, mais un peu troublées par les fumées d’un repas arrosé de vins généreux, font partie de la troupe joyeuse...

«Aux abords de la ville, on s’assied en cercle. Comment se résigner à rentrer chez soi, à se retrouver chacun seul devant sa chandelle et son lit, avant de s’amuser, quelques instants encore, en si aimable compagnie?... Or, voilà qu’un paysan passe par là, sur son âne, quittant la ville où il a terminé tard ses affaires; il rentre paisiblement chez lui... Une idée traverse le cerveau nuageux de M. Séraphin Cocarel, fils du juge ici présent.

«--Brave homme, dit-il au paysan, si tu consens à t’égayer avec nous, nous te donnerons un bel écu tout neuf.

«--A quel jeu jouez-vous? dit l’homme.

«--Nous allons jouer au Parlement, et imiter une des séances de ce haut tribunal.

«L’homme accepte. Alors, s’improvisant avocat général, Séraphin Cocarel l’accuse plaisamment d’un crime imaginaire. Et, plaisamment aussi, le tribunal le condamne à mort. On feint de le pendre au moyen du licol de son âne, avec l’aide des valets qui font office de bourreaux; et--comme l’excitation du jeu... et l’ivresse... troublent le cerveau des bourreaux et aussi celui des juges,--on poussera la plaisanterie à ses extrêmes et inattendues limites. L’homme s’est prêté à badinage pour gagner comiquement son écu... mais le voilà tout à coup bien tragiquement pendu; il est mort. Tel est, messieurs, le fait abominable. Ce que j’en pense personnellement--il n’importe guère; j’entends me mettre, pour les défendre, dans la disposition d’esprit des meurtriers à demi-involontaires. Ils sont gais, je le répète; passablement ivres, excités par les rires et applaudissements des femmes. Ils sont gentilshommes, fiers de leurs noms,--les vôtres, messieurs, puisqu’ils sont vos fils et neveux; ils sont d’une race au-dessus du commun, et à peu près sûrs de l’impunité que vous leur réservez. Voilà les causes de leur acte; voilà leur excuse, et pourquoi vous êtes responsables du crime de vos fils et de vos neveux. Le pendu, qu’est-il? un rustre, un manant, un vilain qui gratte la terre avec ses ongles, et que, vous, Parlement, vous méprisez et, à l’occasion, rançonnez. Un rustre qui rompt la terre dure, un roturier, qu’est cela? Est-ce que cela compte? Ce rustre, qui le défendra jamais? Qui le plaindra? Qui le pleurera? S’il a un fils, ce sera un rustre comme lui, race négligeable et méprisable. Ses ancêtres (car les rustres en ont aussi, mais d’infimes) ses ancêtres, parlant des puissants tels que vous, chantaient:

Nous sommes hommes comme ils sont, Comme eux nous souffrons et mourons;

mais, chansons que tout cela! et,--je suis de votre avis, messieurs,--la mort de ce ciron ne vaut pas tant de tapage. Ce crime est une peccadille, puisqu’il a un moment distrait de belles dames dont l’une pourtant, à l’heure même où je parle, prosterne son repentir sur les dalles de l’église des Dominicains, à Aix; chaque soir, qui veut peut l’entendre crier sa douleur. Et cependant ce crime ne saurait être appelé crime, vu l’importance sociale des assassins et l’insignifiance du pendu! Je conclus donc à l’acquittement de Séraphin Cocarel.

Un silence pénible accueillit la fin de ce discours.

--Voilà, dit des Saquettes, la plus perfide des plaidoiries.

--Quelqu’un de vous a-t-il quelque chose à ajouter? demanda Gaspard.

Le juge Cocarel déclara:

--Ces jeunes gens, parmi lesquels se trouvait mon fils, ne savaient plus ce qu’ils faisaient. C’est à juste raison qu’on leur accorde l’excuse définitive. L’ivresse, à elle seule, est une excuse.

--En ce cas, dit Sanplan, c’est-à-dire si ce genre d’excuse est admis par le tribunal, qu’on nous apporte promptement du vin et du meilleur! Une fois ivres, nous vous pendrons, assurés d’être, par vous-mêmes, excusés d’avance... Je demande la mort du coupable!

La stupeur et aussi le sentiment de leur impuissance, rendirent muets les parlementaires; ils se taisaient devant la force en armes.

Et puis leur confrère, l’avocat général des Saquettes, dont ils connaissaient le sérieux et l’énergie, venait de passer un mot d’ordre:

«Patientez; attendez la fin que je leur prépare;... Nous allons être secourus.»

--On pourrait du moins se ranger, dit timidement La Trébourine, au parti de l’indulgence?

--Opinons, messieurs, à mains levées; la main levée demande la mort.

--Les mains de tous les bandits se levèrent.

--En conséquence, prononça Gaspard, Séraphin Cocarel est condamné, par contumace, à être pendu. Nous y pourvoirons.

Il se fit une vive agitation parmi les robes rouges.

Sanplan se mit debout:

--Voici ce que j’ai à dire, en ma qualité temporaire d’avocat général: Séraphin Cocarel, dont le compte est réglé, a voulu acheter la conscience du fils de Teisseire et son silence. Il lui a fait offrir une somme considérable. Le fils de Teisseire a refusé le prix du sang. Donc Cocarel s’est avoué coupable. Et maintenant, à votre tour, messieurs. J’accuse le Parlement d’avoir manqué à ses devoirs en corrompant les témoins du crime. Ces témoins, nous les connaissons et vous les connaissez. On les surprit, assistant d’assez près, dans l’ombre, au supplice de Teisseire. Le crime eut ainsi pour témoins deux hommes et une femme. Et ce qui prouve que Séraphin--j’aime ce nom!--que Séraphin Cocarel n’était point aussi inconscient de son acte qu’on voudrait nous le faire croire, c’est qu’il eut la présence d’esprit de suivre les dangereux témoins chez eux; puis, instruit du lieu de leur habitation, il revint, cette nuit-là même, amenant M. son père dans leur maison, et leur apportant, en beaux écus, la récompense de leur silence escompté. Ne niez pas, M. Cocarel; nous avons fait notre enquête... Ne niez pas... ou nous vous appliquerons l’estiro! Ces agissements, le Parlement les a approuvés. Vous êtes donc accusés, tous, de prévarication. Vous avez acheté le silence de trois témoins; ce qui signifie, messieurs, que, selon vous, un riche homme a le droit de pendre un pauvre diable. Vous le pensez, vous n’oseriez pourtant pas le soutenir. C’est que, vous aussi, vous êtes conscients du forfait commis par Cocarel et de celui que vous avez commis vous-mêmes en innocentant le coupable.

Lecor se leva:

--On ne peut, dit-il, contraindre un juge à condamner un accusé qui est un membre de la famille; et nous l’avons bien vu quand monsieur le président Marin, poursuivi, à sa demande, pour avoir tué un âne, vous récusa tous, comme parents de la victime!

Lecor se rassit.

Mais personne ne souriait plus et personne ne soufflait mot.

La comédie, décidément, tournait au drame.

CHAPITRE XXVI

Gaspard, en prononçant son réquisitoire contre le Parlement, n’échappe pas à ce défaut, chéri des orateurs, qui consiste à être prolixe, tandis que Sanplan, au contraire, motive l’arrêt com-pen-di-eu-se-ment.

Quelque chose de plus haut que la raillerie annoncée par Gaspard, commençait d’apparaître derrière la galégeade.

--Moi, maintenant, dit Gaspard, j’élèverai le débat, messieurs... C’est votre juridiction, vos lois, vos procédures et vos procédés, qui sont mauvais et qu’on peut dire scélérats. Le peuple en a assez. Il demande d’abord l’abolition de la torture préalable et des tortures pénales... Qu’en pensez-vous, vous, monsieur Marin?

--Je pense, répliqua paisiblement M. Marin, de la façon que pensait notre grand aïeul Montaigne, à savoir que nulle justice humaine ne saurait être parfaite. D’un pied ou de l’autre, dame justice boitera toujours.

--J’entends, reprit Gaspard. Il y a parmi vous des hommes dont l’équité ne saurait être mise en doute, et cependant les meilleurs d’entre eux ne croient pas que la justice vraie soit réalisable... Faites-la donc, et vous y croirez! mais, messieurs, je vous ai assemblés pour vous faire entendre que nous ne nous sommes pas dressés seulement, en braves gens irrités, contre le crime particulier qui vous est reproché, celui d’avoir accordé l’impunité aux assassins de Teisseire, c’est-à-dire à vos fils et neveux.

«Nous ne sommes pas seulement des parties mécontentes d’un arrêt. Nous sommes des insurgents qui ont assez de votre institution, parce qu’elle s’est prostituée à la politique et parce que vos privilèges sont votre seul souci. Nous faisons le procès aux Parlements de France. A toutes les époques, vous fûtes les lâches exécuteurs de quelque grande injustice sciemment commise. Vous avez spolié et brûlé les Templiers. Vous avez été les alliés des inquisiteurs féroces. Vous deviez être la protection du peuple; vous êtes devenus son péril, son fléau! La _question_, l’_ordinaire_ et l’_extraordinaire_, sont entre vos mains une force plus diabolique que la prétendue puissance des sorciers et des sorcières. Il se passe dans vos chambres de torture des horreurs telles que le démon en personne n’aurait pu en imaginer de pires![16]

[16] Voici comment, à Aix, se donnait quelquefois la question.

On infligeait à l’accusé le supplice de l’_estiro_.

Le patient était élevé et suspendu aux solives du plafond, au moyen de cordelettes qui entouraient ses poignets et qui étaient destinées à se rompre bientôt sous son poids. Elles se rompaient en effet, vu leur fragilité calculée; et le misérable retombait lourdement sur les dalles; et on le hissait de nouveau pour le laisser de même retomber à plusieurs reprises. On finissait par lui attacher aux pieds de lourds pavés. Les cordelettes qui pendaient du plafond étaient alors remplacées par des cordes solides; et de nouveau, au moyen de poulies, on élevait au plafond le patient, dont les poids terribles, attachés à ses pieds, _étiraient_ le corps jusqu’à le disloquer. De là le nom provençal de ce supplice: l’_estiro_. Il fut appliqué à Gaufridy qui résista longtemps... Souvent l’innocent finissait par s’avouer criminel; et quelquefois c’était afin d’y gagner seulement quelques instants de repos!...

Et il existe des gens pour nier que, malgré tout, les temps actuels soient meilleurs! il est vrai qu’il y a encore des guerres... La guerre, cette horrible folie, passera comme d’autres.

A des murmures, Gaspard répondit: «Mes mains à moi sont pures de sang»; et continua:

--N’est-ce pas vous, Parlement d’Aix, qui, malgré le cri de quelques hommes de raison, avez fait un martyr de ce pauvre niais de Gaufridy[17], accusé de sorcellerie par une fille malade, folle de son corps? Et, plus tard, fut-il, oui ou non, membre d’un Parlement, cet horrible Laubardemont qui, s’étant chargé de martyriser Urbain Grandier[18], lui fit présenter à baiser un crucifix de fer rougi au feu, afin de prouver que cet innocent, étant repoussé par Dieu lui-même, méritait le bûcher? N’est-ce pas ce même Laubardemont qui fit condamner à mort les plus purs représentants de la raison et de la justice, c’est-à-dire Cinq-Mars, coupable surtout d’avoir percé à jour la scélératesse des juges, et de Thou, coupable d’être son ami? Eh oui, messieurs, ce Laubardemont est un de vos illustres ancêtres! c’est un de vos procureurs généraux! et il est digne de ce titre, puisque, sachant innocent son accusé, il employa tous les moyens propres à lui donner l’apparence d’un monstre vendu au démon, tandis que le monstre vendu au démon, c’était au contraire lui, le juge! Ce renversement voulu des situations est véritablement infernal. Croire aux sorciers serait, à la rigueur, excusable de votre part; ce ne serait que sottise; mais inventer, fabriquer de faux sorciers, afin de les brûler cérémonieusement, triomphalement,--dites vous-même, en votre âme et conscience, si ce n’est point là le plus abominable, le plus inexpiable des forfaits? Et pourquoi cela fut-il accompli? Pour cette raison, n’est-ce pas, qu’il faut terroriser pour régner.

[17] _Un grand procès de sorcellerie au XVIIe siècle. L’abbé Gaufridy et Madeleine de Demandolx_ (d’après des documents inédits), par Jean LORÉDAN, Perrin édit. Gaufridy fut brûlé en 1611.

[18] Urbain Grandier fut brûlé vif à Loudun, en 1634.

M. des Saquettes s’écria:

--Nous serions responsables d’un si lointain passé! Est-ce là votre justice?

--Je dis, messieurs, qu’éclairés par le procès d’un Urbain Grandier, vos Parlements auraient dû comprendre, depuis plus d’un siècle, que les démons, les Belzébut, Astaroth et leurs confrères, habitent les juges et non les sorciers! Je dis encore qu’un autre Parlement, celui de Rouen, a commis un acte démoniaque, dans l’affaire de Louviers, quand il a ordonné que l’abbé Boullé fût brûlé,--étant lié au cadavre d’un autre prêtre! Je dis que vous êtes à la fois des tortionnaires dignes de la hart! et des sots, dignes de la risée publique!

La parole de Gaspard tombait maintenant dans un silence d’anxiété. L’étrangeté de leur situation n’occupait plus l’esprit des parlementaires. Le décor dans lequel se passait cette scène était oublié. Il n’y avait plus de paradoxale comédie, mais seulement une poignante réalité morale. De plus, habitués, par profession, à entendre d’habiles discours, les juges se prenaient à trouver habile leur accusateur... Gaspard se rendit compte de ce qui se passait dans leur esprit; et, s’étant interrompu durant quelques minutes, il reprit:

--Messieurs du Parlement, vous vous étonnez de m’entendre parler raisonnablement? Vous pensiez être les prisonniers d’un voleur; et vous vous trouvez en présence d’un magistrat, de cœur et de bon sens populaires, et qui prétend vous juger sans haine! Vous vous supposiez en présence d’un ignorant, et vous comparaissez devant un homme qui a beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qui a une excellente, une terrible mémoire... Je me souviens par exemple de cette parole de d’Aguesseau: «Le magistrat qui n’est pas un héros n’est pas même homme de bien».

Un murmure se fit, d’inquiétude à la fois et d’étonnement.

--Je dis, messieurs du Parlement, que, à la rigueur, peut-être auriez-vous été excusables de croire aux maléfices des sorciers. Cette sottise, vu l’étroitesse de votre esprit, vous était permise; mais ce qui, du moins, ne vous était et n’est point permis à vous juristes, à vous savants, à vous philosophes, c’est de croire à l’efficacité du hideux et stupide moyen d’instruction juridique appelé la torture.

Lecor se leva:

--Je me permettrai de faire remarquer aux accusés que mon illustre confrère, M. de Molière, a montré et démontré qu’on fait aisément, avec des coups de bâton, d’un Sganarelle ignorant un médecin remarquable. C’est ainsi que, par la torture, on amène un innocent à se proclamer coupable.

Lecor se rassit; et Gaspard reprit: