Le fameux chevalier Gaspard de Besse
Part 20
Ces paroles éveillèrent une inquiétude dans l’esprit de Cocarel; il prit dans sa poche le reçu cacheté; et, soupçonnant, tout à coup, que l’inconnu, si c’était un faux Paulac, avait pu, sous prétexte de le signer, y ajouter quelque impertinence, il rompit la cire, et lut: «Je soussigné, déclare avoir reçu de M. Séraphin de Cocarel, assassin, la somme de vingt mille livres qu’il m’a remise en bel or; et je m’engage, mais seulement en qualité de marquis de Paulac, représentant de M. le lieutenant général de police,--à ne pas faire poursuivre ledit Séraphin pour le meurtre du nommé Teisseire.
«En foi de quoi... j’ai signé de ma main...»
Et, au milieu d’un paraphe, compliqué à plaisir comme un encadrement ironique, ce nom:
GASPARD DE BESSE
Cocarel, vivement, remit le papier dans sa poche:
--Messieurs, dit-il d’une voix haute mais frémissante, et en pâlissant,--je ne puis vous montrer la preuve que j’en ai là, dans mon portefeuille--mais je puis vous assurer que ce Paulac n’est pas Paulac. C’est Gaspard de Besse!
Un silence de stupéfaction suivit ce coup de cloche.
--Je m’en doutais un peu, dit froidement le marquis de Mirabeau; mon fils m’avait fait de cet étonnant Gaspard un portrait fort ressemblant, ma foi.
--Vive Dieu! s’écria Marin, prompt à se remettre;--jamais fête ne fut mieux réussie! aux jeux de l’amour et du hasard de M. de Marivaux, nous avons répliqué ce soir par les jeux du Parlement et de la Police. Ce Gaspard est vraiment délicieux! Ne nous a-t-il pas envoyé, à plusieurs reprises, et l’autre jour encore, des voleurs à pendre, et qu’en effet nous pendîmes, mais que,--sans lui, Gaspard,--nous n’aurions jamais capturés, ni par conséquent pendus! Gaspard a sa police et sa juridiction, et l’amour passionné de la justice... Nous ne sommes pas de taille, messieurs! pas de taille, belles dames! Je tiens que ce soldat de fortune est homme de génie; et s’il m’avait emprunté, ce soir, quelque vingt mille livres, ou à tel autre d’entre nous, je n’en serais pas autrement surpris!
Sur ces mots, le président lança un coup d’œil à Cocarel.
--C’est là en effet, je l’avoue, la somme importante qu’il m’a empruntée, dit Cocarel piteusement; j’en ai là l’inutile reçu, dont je viens seulement de lire la signature.
--Ah! le bon billet qu’a la Châtre! s’écrièrent tout d’une voix les convives, pris, un peu tard, d’un fou rire.
--Montrez-nous sa griffe, Séraphin?
--Non, ma foi! protesta Cocarel, je consens qu’on rie de moi sur mon aveu spontané, mais non de par sa parole. J’en ai trop de honte en vérité!
--Eh bien, mon avis à moi, dit la marquise de la Gaillarde, qui avait ri plus haut que les autres, c’est que nous avons bien vu le vrai M. de Paulac; qu’il avait eu vent de nos projets de galégeade, et qu’il nous a rendu la monnaie de notre pièce d’or en signant _Gaspard de Besse_ le gentil billet de Cocarel.
Et Mlle de Malherbe de s’écrier à son tour:
--Jamais un Paulac quelconque n’aurait eu assez d’esprit ni d’audace pour se compromettre par une plaisanterie de cet ordre:--ce n’est pas là, pour un chef de police, une manière d’emprunter; mais, pour un chef de bandits, c’est bien la plus spirituelle et même la plus aimable façon du monde. C’est bien à Gaspard de Besse, croyez-moi, que nous avons eu affaire ce soir, et vous conviendrez qu’il est charmant. On n’est pas plus adorablement frondeur et, pour moi, j’en raffole!
--Je me range à votre avis, mademoiselle, déclara Lisette.
Toutes les femmes applaudirent.
--J’en raffole aussi, de votre Gaspard, mesdames, dit le président; mais j’ai tort: je ne suis pas dans mon rôle. Allons! A la santé du vrai Paulac, messieurs! mais où diable peut-il être, à cette heure-ci?
--Eh! dit gravement Riquetti, il est sans doute en prison, puisque le monde est renversé.
--C’est bien Gaspard qui nous a donné, ce soir, la comédie, déclara fermement Marin.
La marquise de la Gaillarde intervint:
--Et pourquoi croyez-vous si délibérément, mon cher président, que votre Paulac n’était pas Paulac?
--C’est que j’en vois tout à coup la preuve, dit Marin, dans ce fait auquel je n’avais pris garde: aucun courrier n’a apporté chez moi la lettre urgente qui lui a permis de nous quitter un peu trop vivement!
Tous les convives s’entre-regardèrent...
* * * * *
Le lendemain, Gaspard de Besse, ayant conté, à M. de Paulac, la soirée mémorable, le remit en liberté.
M. de Paulac, le vrai, alla voir aussitôt le président Marin. Ils échangèrent leurs impressions.
--Je vois ce que c’est, dit Marin. Le Parlement, contre mes conseils et malgré mes efforts, a étouffé l’affaire du meurtre de Teisseire, dont Séraphin Cocarel est (nous le savons tous) l’auteur principal. Ledit Séraphin,--prenant Gaspard pour vous, Paulac,--aura tenté de vous séduire et corrompre. Il y est parvenu sans peine. Gaspard, qui veut sa tête, lui prend d’abord sa bourse; et, dit-on, ce n’est pas la première fois! Quel argument nouveau, payé par Cocarel, s’est acquis, contre Cocarel, cet invincible Gaspard! Tout cela est, il faut l’avouer, d’une habileté politique vraiment consommée, admirable.
--Étourdissante! dit Paulac en riant; mais vos vingt mille livres?
--Pardieu! Cocarel a trop besoin de ma discrétion pour ne pas me les rendre... mais je vous conseille amicalement, monsieur, de ne pas faire de cette aventure le sujet d’un rapport trop exact à Sa Majesté le roi, ni à Son Excellence le lieutenant général de police. L’histoire est trop compliquée... Vous n’en sortiriez jamais... ni moi non plus!
--Vous avez raison... mais, sur cette «affaire Cocarel» dont le seigneur Gaspard, ce matin encore, m’a fait un récit détaillé, en me priant d’en parler à Sa Majesté, quelle est votre opinion, monsieur le président?...
--Eh! répliqua Marin, mon opinion, à ce sujet, ne peut être que celle de la justice...
--Ah?
--Celle de la justice; je veux dire celle de Gaspard.
--Diable! s’écria Paulac stupéfait; n’ai-je donc plus qu’à recommander le bandit bienveillant à la bienveillance du Roi!
--Mon avis bien net, dit Marin, est que, ce faisant, vous ne serez que juste.
CHAPITRE XXIV
Le poète Jean Lecor fait recevoir une pièce en un acte et en vers par la troupe de Gaspard de Besse.
Lorsque, avec le secours de Sanplan et de Bernard, qui illustraient son récit de gestes merveilleux,--Gaspard conta à Lecor et à Pablo la brimade qu’il avait infligée au Parlement et à la Noblesse, dans la propre demeure du président Marin, la gaîté de ses auditeurs fut inimaginable, et si grand le succès, que le poète Jean Lecor déclara n’en avoir jamais obtenu de pareil en toute sa carrière d’auteur et d’acteur comique; «carrière, dit-il, injustement décriée, puisque l’auteur et l’acteur comiques peuvent apporter de telles consolations aux pauvres humains!»
--Il faut, conseilla Sanplan, réunir sur-le-champ toute la bande, et lui narrer en détail cette histoire avec tous ses incidents, _quorum pars magna_...
--Halte-là! se récria Lecor, j’estime que la gloire de Gaspard est à son apogée, après la réussite d’une comédie si parfaitement audacieuse et significative. Elle suffirait à faire l’illustration d’un homme; et nous pourrions, fièrement satisfaits, ayant tiré l’échelle après cela, rentrer tous dans nos foyers, du moins ceux de nous qui en ont, et aucun de nous ne se peut vanter d’en avoir un; mais c’est façon de parler. J’admets cependant que le Parlement mérite encore une leçon plus dure; et notre chef saura la lui donner; mais, en attendant, puisque la bande s’impatiente parfois de n’en point voir venir l’occasion,--le tableau de la brimade que vient de subir le Parlement tout entier sera un encouragement singulier pour tous nos bandits. Seulement, pour leur en faire comprendre toute la joyeuse importance, il faut non pas la leur narrer, mais la représenter sous forme de comédie; et, avec l’agrément du capitaine, j’en ferai une pièce en un acte et en vers, que nous jouerons dans un décor naturel, sur un plateau de Cuges. Pablo y jouera le rôle de Sanplan; Sanplan, le rôle de Marin; je me réserve celui de Gaspard. Je trouverai mes autres protagonistes dans la troupe: et rien ne sera plus réjouissant à voir qu’un bandit, proprement rasé, faisant Lisette ou la marquise; et quant à notre glorieux chef, il sera chef de claque et applaudira sa propre apothéose; car, à la fin, de même qu’on a couronné, du vivant de Voltaire et sous les yeux de Voltaire, à la Comédie française, une image de Voltaire,--de même nous couronnerons de laurier, à la fin de notre représentation, un mannequin représentant, à peu près du moins, notre grand Gaspard; et j’affirme que, grâce au sujet de la pièce autant qu’à ma verve comique, le souvenir du spectacle que nous donnerons au soleil couchant ou à la lune levante, sera connu de la postérité la plus reculée.
--Mort de ma vie! s’écria Sanplan, j’ai, en t’écoutant, cherché dans ton discours, ami Lecor, un point et virgule ou un signe de repos quelconque, marquant un besoin de respirer, et je n’en ai point aperçu ni trouvé la place. Le vétérinaire qui t’a coupé le filet a bien gagné ses cinq ou dix dardennes! et si, comme il en est question, on doit convoquer bientôt les États-Généraux de France, nous t’y enverrons, comme député des bandits, pour défendre, avec la langue et sans cracher, nos droits de vagabonds en révolte! J’accepte le rôle que tu me veux confier, et, foi de Sanplan, ayant bien observé ce Marin dont le nom m’enchante, je te promets de lui une fameuse et réjouissante caricature.
La représentation ainsi projetée eut lieu un mois plus tard; et les acteurs y prirent autant de plaisir que les spectateurs, car jamais, dans aucune comédie, il ne plut tant de gifles sur les faces, et de coups de pieds aux derrières, que dans l’impromptu de Lecor.
Lisette et la marquise étaient de rudes gaillards soigneusement rasés, porteurs d’abondantes perruques, copieusement enjuponnés, jouant sans relâche de l’éventail avec leurs lourdes mains habituées au poids de l’escopette... Ces dames étaient délicieuses; elles marchaient en remuant la croupe à la façon des canards et des coquettes; et, pour le port de la tête, afin qu’il fût vraisemblablement féminin, Lecor, homme de théâtre et des plus observateurs, leur avait donné ce conseil aux répétitions: «Vous n’avez qu’à vous imaginer qu’on vous a posé, sur le sommet du crâne, un verre empli d’eau, et qu’il faut aller et venir sans en renverser une goutte et sans y porter la main!»
Le résultat nécessaire était un balancement des cous, des têtes, des bustes et des croupions, à rendre Célimène jalouse.
Dès la première scène, lorsque le ventru Sanplan, de blanc vêtu, et singeant le président déguisé en cuisinier, déclara:
Nous allons, tout un soir, duper ce bon marquis, Et nous verrons plus tard (je m’en fais un délice) Comment il sauvera l’honneur de la police,
le succès fut acquis. Les bandits déliraient de satisfaction. Gaspard lui-même goûtait à ce spectacle un plaisir extrême.
Lorsque Pablo-Sanplan, avec un ventre copié sur celui du président-cuisinier, appliqua sur l’abdomen du président-Sanplan-Marin une tape magistrale, en s’écriant:
Je suis heureux de voir en vous un si gros homme, Patron!
ce fut gai, mais ce n’était là qu’une préparation à la scène suivante, celle où Lecor, représentant Gaspard, et répétant la même plaisanterie, dit au président Sanplan-Marin:
Monsieur! que voilà donc un ventre merveilleux! Par les saints! ce magot me réjouit les yeux! Lorsqu’il est ainsi fait, le maître d’une auberge, Rien qu’en s’y laissant voir, prouve qu’on s’y goberge, Et tu devrais, mon cher, en peinture ou vivant, Comme enseigne d’hôtel, te pendre à ton auvent...
alors, on déclara que la farce rimée par le poète valait presque la farce qui avait été jouée en réalité à Marin par Gaspard et consorts.
Et la pluie, la grêle de coups de pied au derrière, commencèrent. Les acteurs exagéraient. Ils ajoutaient des gestes à ceux qu’indiquait le texte. On entendit bien des vers faux, tout comme à la Comédie-Française. Mais qu’importait «puisque l’effet était obtenu ou doublé et centuplé»? Lecor, professant que le public n’entend rien à la métrique, avait eu l’imprudence de le dire aux acteurs. Ils en profitèrent pour mêler à la poésie de l’auteur une prose toute personnelle.
Au moment où Lecor avait prononcé cet alexandrin:
Le peuple aime et soutient notre Gaspard de Besse,
l’enthousiasme des spectateurs s’était élevé jusqu’aux nues; en revanche, Cocarel fut froidement accueilli. Le rôle ne porta point, Lecor n’ayant pas essayé de le rendre sympathique ni plus franchement odieux. Par bonheur, le poète, en devenant acteur, avait changé d’âme. Pour maintenir le succès de sa pièce, qu’il sentait fléchissant, il n’hésita pas à ajouter au derrière de Cocarel un coup de pied hors texte, et si violemment sincère que l’acteur s’écria: «Tu frappes trop fort, animal!» Ce ne fut pas, de toute la pièce, le mot qui eut le moins de succès, car il est très vrai qu’un chat ou un chien égaré, et traversant par hasard la scène, au meilleur moment d’une tragédie de Corneille, égayerait le public plus sûrement que le plus amusant des traits d’esprit.
Entraîné par le succès de plusieurs coups de pied improvisés, Lecor en cribla, en écrasa, en affola, en abrutit Leteur et La Trébourine, qui ne savaient comment se garer. M. de Mirabeau ne fut pas compris; mais la salle eût croulé--si ce n’eût pas été une salle en plein air, avec le ciel pour plafond et le soleil pour lustre,--lorsque, en se mettant à table, Sanplan-Marin déclara:
Tous égaux! un laquais, à table, vaut un juge!
Un peu auparavant, tandis qu’on assistait à l’enlèvement des vingt mille livres, avait eu lieu un incident qui mit le comble à la gaîté du public.
Pour corser le dénouement, Jean Lecor avait imaginé que Pablo serait chargé d’emporter ce trésor sur son âne. Pablo, ayant donc prestement revêtu, par-dessus son costume de Sanplan, sa robe de moine, parut alors monté sur sa bête. Ce n’était plus la réalité historique, mais l’auteur dramatique, le comique surtout, a le droit indiscutable d’arranger l’histoire. En conséquence de ce principe, des valets apportèrent d’invraisemblables sacs d’écus, que Pablo plaçait à mesure dans les ensarris de son âne, en égayant de ses gestes un facétieux monologue de sa façon. Et les sacs de s’empiler sur l’âne, si nombreux et si lourds, que, lorsque Pablo l’enfourcha, la bonne bête refusa d’avancer. Ni prières ni coups ne vinrent à bout de sa résistance. Alors Pablo de l’injurier avec abondance; et, comme on n’avait aucun moyen de baisser un rideau hâtif sur cette interminable révolte asinesque, la comédie eût retenu le public jusqu’au jour suivant, si Sanplan ne fût entré en scène avec une botte de foin sous chaque bras, ce que voyant, l’âne, au milieu des huées joyeuses du public, le suivit incontinent.
Gaspard, modeste, déclara que tout ainsi finissait pour le mieux; qu’il renonçait à voir couronner son image et qu’il la tenait pour honorée et glorifiée.
* * * * *
Peu de jours après la farce réelle, la comédie qui avait pris le sujet à la réalité fut contée en détail par Gaspard à la comtesse de Lizerolles.
--Je vous ai vu à l’œuvre l’autre soir, chez le président, lui dit-elle, et j’ai compris combien vous valez mieux que tout cela.
Elle continua sur ce ton, essayant d’amener Gaspard à abandonner la lutte contre le Parlement, maintenant qu’il l’avait si audacieusement bravé, si cruellement raillé.
--Mon ami l’évêque, dit-elle, M. de Mirabeau et moi-même, et sans doute le président Marin, nous nous emploierons à obtenir votre grâce. Renoncez à vos jeux dangereux. Tenez-vous pour satisfait d’avoir brimé le Parlement et rançonné deux fois Cocarel.
--Non, madame. Ce n’est point assez. Pardonnez-moi ma résistance à vos désirs, mais ma grande révolte ne peut finir sur une trop simple plaisanterie. Parmi les bavardages que j’ai surpris l’autre soir, j’ai feint de ne point entendre un certain renseignement qui va, je pense, me fournir le dénoûment de la lutte; et ce dénoûment-là ne sera point sans quelque grandeur... Permettez-moi de n’en pas dire davantage aujourd’hui; seulement je vous promets qu’après le dernier effort que je vais tenter, je prendrai mes quartiers de repos, si je ne perds pas la vie dans cette suprême expédition. En attendant, puisque vous voulez bien vous y employer, faites parler au Roi, madame. Si ma grâce ne peut être obtenue, peu importe, mais c’est au seul prix de la grâce entière accordée à mes gens, que je consentirai à me retirer de la lutte. L’exil même ne m’effraie pas. J’aurai la douleur de vous perdre, et Dieu sait que j’en serai inconsolable! mais, à aucun moment, je ne fus assez sot pour n’avoir pas compris que, descendue de vous à moi, votre tendre charité ne doit avoir qu’un temps. La plus grande marque d’amour que je vous puisse donner, madame, c’est de savoir m’éloigner de vous avant que, de mon bonheur de quelques semaines, vous retiriez le blâme du monde et le malheur de votre utile et noble existence!
* * * * *
Elle eut beau le prier; il demeura inflexible dans sa résolution; et elle pensa, avec une admiration accrue pour le caractère de son amant, qu’il avait raison.
CHAPITRE XXV
Jean Lecor, prince des poètes, prince des conteurs, prince des acteurs,--conquiert le droit d’être proclamé prince des avocats.
Quel était ce renseignement que Gaspard n’avait pas voulu confier à madame de Lizerolles?
Au cours de la soirée chez Marin, il avait appris que le Parlement, en corps, était invité, par Sa Grandeur l’archevêque d’Aix, à un festin de cérémonie, dans sa résidence des champs, non loin de la ville, au pied de la montagne Sainte-Victoire. Le jour en était fixé, et Gaspard ne l’oubliait pas. Il allait réaliser son projet grandiose d’enlever le Parlement tout entier, et de le faire juger, en formes, par un tribunal de bandits... Teisseire n’avait-il pas été jugé par une bande qui parodiait le Parlement?
* * * * *
Au jour dit, tous les parlementaires, en tenue de gala, en robes rouges, avaient pris place dans plusieurs carrosses.
Ils n’avaient pas usé de minutieuses précautions. Toutefois, ils se firent escorter par un gros de dragons à cheval.
Quant à Gaspard, qui connaissait bien son terrain, il plaça une moitié de sa troupe au-dessous de Saint-Antonin, au pied de la montagne, sur un plateau de colline. Ce plateau dominait, par un à-pic de trente coudées, le chemin particulier par où devaient passer les nobles invités de Sa Grandeur. En face, de l’autre côté du chemin, l’autre moitié de la troupe se dissimula dans les bois de pins et les roches éboulées; le Parlement et son escorte allaient s’engager dans un véritable couloir et dans une embuscade.
Le colonel Lecor commandait une escouade de mannequins qu’on avait amenés sur le plateau à dos de mulet. Il les rangea au bord de l’à-pic, mal cachés à dessein dans les broussailles légères; et ces mannequins, le feutre baissé sur les yeux, un genou en terre, ou assis, tous armés de tromblons terribles, menaçaient d’un tir plongeant le chemin que devaient suivre, n’en ayant point d’autre, Messieurs du Parlement.
L’affaire fut rapidement conduite, grâce à la maladresse ou plus vraisemblablement à la duplicité des dragons. Il était fort exact d’ailleurs, comme on disait dans le peuple, que le Parlement n’était pas très décidé à arrêter Gaspard. Le bandit savait trop de choses! On craignait, de cette arrestation, plus d’inconvénients, par le scandale, que de sérieux avantages. Et sans qu’on eût donné des ordres précis pour que le bandit ne fût pas capturé, les archers et les dragons comprenaient parfaitement qu’en aucune occasion on ne leur avait tenu rigueur de l’avoir laissé échapper. Ils s’en tiraient avec quelques reproches de forme. S’ils le laissaient en repos, s’ils feignaient souvent d’ignorer ses retraites, c’est que, en vérité, ils croyaient obéir à une consigne tacite, en accord avec leurs sympathies. Cette consigne tacite, un ordre, rappelé avec rigueur, l’eût levée; un pareil ordre, donné une fois, après le complot de la procession aixoise, n’avait pas été renouvelé.
Or donc, l’affaire fut rapidement terminée.
Un dragon ayant eu son cheval tué sous lui, les soldats qui formaient l’avant-garde s’enfuirent droit devant eux, tandis que ceux de l’arrière-garde s’enfuyaient en rebroussant chemin.
Les magistrats, tête à la portière des carrosses, aperçurent là-haut les mannequins menaçants, escopette en joue, et se résignèrent. Il fallait se rendre. Entourés de bandits, ils furent acheminés vers le plateau où les attendait Gaspard.
Partageant le goût de ses hommes pour la comédie, et instruit par celle que Jean Lecor avait écrite et fait représenter par eux, Gaspard avait préparé au drame final des épisodes facétieux. De là ces mannequins, qui d’ailleurs furent utiles. D’autre part, il avait été convenu que Sanplan tiendrait, cette fois, le rôle de l’avocat-général accusateur; Jean Lecor, celui de l’avocat défenseur; et Pablo, naturellement, le rôle de l’évangéliste.
Quant à Bernard, marié depuis deux jours, Gaspard (qui avait cru pouvoir le faire paraître innocemment, plutôt comme assistant que comme acteur, à la soirée de Marin), s’arrangea pour l’éloigner. Depuis la promesse qu’il avait faite à l’évêque, de n’engager Bernard dans aucune entreprise qui pût offenser la conscience du prélat, il avait ainsi éloigné de lui le jeune homme en plus d’une occasion. Et Bernard, enchanté, s’en allait alors à Cotignac, où, pour échapper à Cabasse, et en attendant l’heure de se marier, Thérèse avait fini par se réfugier chez une petite parente, bonne et pieuse.
Quand les parlementaires prisonniers, superbes dans leur robe rouge, arrivèrent sur le plateau, ils furent, les uns, saisis de crainte; les autres, d’étonnement.
Des troncs d’arbre étaient là, disposés en manière de bancs circulaires; on y fit asseoir les vingt-quatre juges.
En face d’eux, sur des rochers qui semblaient arrangés à cet effet, devaient siéger ceux qui s’arrogeaient le droit de juger les juges.
Les parlementaires, en attendant, prirent leur place, les uns maugréant, les autres en silence.
Le baron de Saquettes, avocat général, se faisait remarquer par la hauteur dédaigneuse de son attitude. Pâle, les sourcils froncés, il gardait le silence. Au moment de l’arrestation, sans même que cela eût été remarqué au milieu du brouhaha,--il avait eu le temps et la présence d’esprit de donner un ordre énergique à un brigadier des dragons; et maintenant, soucieux, il en attendait l’effet. Viendrait-on à leur secours? Homme rigide, sans nuances ni souplesse, blâmant les torts de ses confrères, mais incapable pourtant d’admettre la légèreté et l’ironique sourire du président Marin, des Saquettes représentait bien la loi dans son inflexibilité, la loi selon la lettre.
Marin, lui,--goguenardait.
Cocarel, le père de Séraphin, tenait les yeux obstinément fixés dans le vague, droit devant lui; il sentait les responsabilités les plus lourdes peser sur son nom, sur sa famille.
Leteur, la Trébourine surtout, tremblotaient d’épouvante.
Tout à coup Lagriffe, jouant l’huissier, sortit d’un fourré, et annonça:
--Messieurs, la Cour!
Messieurs de la Cour parurent. C’étaient,--outre Gaspard, Sanplan et Pablo,--deux douzaines de bandits de choix, mine terrible, feutre en bataille, pistolets à la ceinture.
D’un mouvement machinal, toutes les robes rouges se mirent debout, non certes pour faire honneur à leurs juges occasionnels, mais parce qu’ils avaient l’habitude d’être solennellement en marche, lorsque retentissait dans le prétoire l’annonce de leur entrée: «la Cour!»
Seul, M. des Saquettes ne se leva point. S’apercevant de leur méprise, tous les juges firent mine de se rasseoir, mais des fusils furent braqués sur eux aussitôt.