Part 3
Voici que les manœuvres commencent. Un grand combat se livre entre les deux partis. Le colonel Choulgovitch ne comprend pas l’ordre de bataille, s’embrouille, s’agite et tracasse les gens: deux fois déjà le commandant de corps d’armée lui a fait envoyer un blâme par un officier d’ordonnance. «Tirez-moi de ce mauvais pas, capitaine, demande-t-il à Romachov. Par vieille amitié, hé! hé! hé! Vous rappelez-vous comme nous nous chamaillions? Allons, un bon mouvement.» Il a le visage confus et suppliant. Mais Romachov, se cambrant sur sa selle, répond dans un impeccable salut et avec un air tranquillement hautain: «Pardon, monsieur le colonel... C’est à vous qu’il appartient de diriger les mouvements du régiment. Mon devoir consiste uniquement à exécuter vos ordres...» Cependant le commandant de corps envoie déjà un troisième officier d’ordonnance porter une nouvelle réprimande au colonel...
Le brillant officier d’état-major Romachov ne cesse d’ajouter de nouveaux fleurons à ses états de service... Une grève éclate dans une grande aciérie. On y dirige en toute hâte la compagnie de Romachov. C’est la nuit, l’incendie rougeoie, la foule hurlante déferle, les pierres volent... Un beau et svelte capitaine s’avance en tête de sa compagnie. C’est Romachov. «Frères, déclare-t-il aux ouvriers, pour la troisième et dernière fois, je vous préviens que je vais faire tirer!...» Cris, sifflets, éclats de rire... Une pierre frappe Romachov à l’épaule, mais son visage franc et viril conserve son calme. Il se retourne vers ses soldats dont les yeux brillent de colère à la vue de l’outrage porté à leur chef adoré. «En plein sur la foule, feu de compagnie! Compagnie, feu!» Cent coups de feu se confondent en un seul... Un hurlement d’horreur, des dizaines de morts et de blessés s’effondrent... Les autres s’enfuient en désordre, quelques-uns se jettent à genoux, implorant grâce. L’émeute est vaincue. Romachov reçoit les félicitations de ses chefs et une décoration récompense son insigne vaillance...
Et puis, c’est la guerre... Non, avant la guerre, Romachov apprendra l’allemand à fond et ira faire de l’espionnage en Allemagne. Quelle audace! Seul, complètement seul, un passeport allemand dans la poche, un orgue de barbarie sur le dos--attribut indispensable--il va de ville en ville, tourne la manivelle de sa boîte à musique, ramasse des pfennigs, simule l’imbécile et cependant lève en cachette des plans de forteresses, d’entrepôts, de casernes, de camps. De perpétuels dangers l’environnent. Son gouvernement l’a désavoué, il est hors la loi. S’il réussit à obtenir de précieux renseignements--c’est la fortune, l’avancement, la notoriété. Mais non--on le surprend, on l’exécute sans jugement, sans aucune formalité, au petit jour dans quelque fossé de caponnière. Par pitié, on lui offre de lui bander les yeux d’un mouchoir, mais il le jette fièrement à terre: «Croyez-vous donc qu’un officier digne de ce nom ait peur de regarder la mort en face?» Un vieux colonel lui dit tout ému: «Écoutez, jeune homme, j’ai un fils de votre âge. Dites-nous seulement votre nom, votre nationalité et nous commuerons la peine de mort en celle de réclusion.» Mais Romachov l’interrompt avec une froide politesse: «C’est inutile, colonel, je vous remercie. Faites votre devoir.» Puis s’adressant au peloton d’exécution: «Soldats,--profère-t-il d’une voix ferme--en allemand bien entendu--je vous demande un service de camarade: droit au cœur!» Un sentimental lieutenant, ayant peine à retenir ses larmes, agite un mouchoir blanc. Une salve...
Ce tableau se dressa si vivant et si précis dans son imagination que Romachov, qui depuis longtemps déjà marchait à grands pas et respirait à pleins poumons, frissonna soudain et s’arrêta sur place tout effrayé, le cœur battant et les poings convulsivement serrés. Mais aussitôt il se sourit à lui-même dans l’ombre, d’un sourire faible et contrit, se ressaisit et continua son chemin.
Bientôt cependant il se replongea irrésistiblement dans ses rêves, rapides comme un torrent. Une guerre sanglante et acharnée avait commencé contre la Prusse et l’Autriche. Un immense champ de bataille, des cadavres, des shrapnels, du sang! C’est la bataille générale décisive. Les dernières réserves arrivent, on attend de minute en minute l’apparition dans le dos de l’ennemi d’une colonne russe enveloppante. Il faut résister à l’effroyable pression de l’ennemi, il faut tenir coûte que coûte. Et c’est sur le régiment de Kérensk que l’adversaire dirige son feu le plus terrible, ses attaques les plus acharnées. Les soldats se battent comme des lions, ils n’ont pas fléchi une seule fois, bien que leurs rangs fondent de seconde en seconde sous la grêle des projectiles ennemis. Instant historique! Il suffit de tenir encore une minute ou deux et c’est la victoire. Mais le colonel Choulgovitch perd la tête: sa bravoure est incontestable, mais ses nerfs ne résistent pas à cette horreur. Il ferme les yeux, frémit, pâlit... Déjà il a fait signe au clairon de sonner la retraite, déjà le soldat a embouché son instrument, mais à ce moment précis accourt sur un cheval arabe écumant le colonel Romachov, chef d’état-major de la division: «Colonel, défense de battre en retraite! C’est ici que se décide le sort de la Russie!...» Choulgovitch se rebiffe: «Colonel! Ici, c’est moi seul qui commande et qui suis seul responsable devant Dieu et devant l’empereur! Clairon, la retraite!» Mais déjà Romachov a arraché le clairon au soldat. «En avant, les enfants! Le tsar et la patrie vous regardent! Hourrah!» Dans un cri furieux, les soldats s’élancent en avant à la suite de Romachov. Tout se mêle, s’enveloppe de fumée, s’abîme dans on ne sait quel gouffre. Les rangs ennemis fléchissent et se sauvent en désordre. Et derrière eux, sur les collines lointaines brillent déjà les baïonnettes de la colonne enveloppante. «Hourra, frères, c’est la Victoire!...»
Romachov, qui ne marchait plus mais courait, en agitant les bras, s’arrêta subitement et se remit difficilement. Il lui semblait que, sous ses vêtements, une main froide courait sur son corps nu, tout le long du dos, des bras et des jambes; ses cheveux remuaient sur sa tête; des larmes d’enthousiasme lui brûlaient les yeux. Il ne s’était pas aperçu qu’il avait regagné son logis et, réveillé maintenant de ses rêves fougueux, contemplait avec surprise la porte familière s’ouvrant sur un pauvre verger au fond duquel s’élevait un minuscule pavillon blanc.
--Quelles stupidités vous entrent parfois dans la caboche!--murmura-t-il tout confus, en rentrant timidement la tête dans ses épaules.
III
Rentré chez lui, Romachov se jeta sur son lit sans enlever son manteau ni même son sabre, et resta longtemps couché, immobile et les yeux stupidement fixés au plafond. Il avait mal à la tête et au dos, et son âme était si vide qu’elle semblait n’avoir jamais donné naissance à aucune pensée, aucun souvenir, aucun sentiment: elle n’éprouvait même ni irritation, ni ennui, mais gisait, masse sombre et indifférente.
De l’autre côté de la fenêtre, triste et doux, se mourait le verdâtre crépuscule d’avril. Dans l’antichambre l’ordonnance remuait avec précaution un objet métallique.
«C’est étrange--dit à part soi Romachov--j’ai lu quelque part que l’homme ne peut rester une seconde sans penser. Et pourtant je suis là couché sans songer à rien. Est-ce juste? Non, puisque je viens de penser que je ne pensais à rien--c’est signe que quelque rouage de mon cerveau s’est mis à fonctionner. Et maintenant que je m’analyse, c’est encore penser...»
Et il s’acharna à débrouiller cet écheveau de pensées compliquées jusqu’à ce qu’il en ressentit le dégoût presque physique: comme si, sous son crâne, se fût tendue quelque sale et grise toile d’araignée, dont il ne pouvait se débarrasser. Il leva la tête de dessus l’oreiller et cria:
--Gaïnane!
Dans le vestibule, un ustensile, sans doute le tuyau du samovar, tomba et roula à terre. L’ordonnance se précipita dans la chambre en ouvrant et refermant la porte aussi vivement et aussi bruyamment que si quelqu’un l’eût poursuivi.
--Me voici, Votre Noblesse! cria-t-il tout effaré.
--Personne n’est venu de la part du lieutenant Nicolaiev?
--Absolument personne, Votre Noblesse, cria de plus belle Gaïnane.
Depuis longtemps déjà les rapports entre l’officier et l’ordonnance étaient empreints de simplicité, de confiance et même d’une certaine familiarité respectueuse. Mais quand il s’agissait de réponses clichées sur un modèle officiel, telles que: «parfaitement», «en aucune façon», «je vous souhaite le bonjour», «je ne peux pas savoir», Gaïnane les criait machinalement de cette voix d’automate, étranglée et stupide, que prennent toujours les soldats quand ils parlent dans les rangs à des officiers. C’était une habitude inconsciente que l’ordonnance avait prise dès les premiers jours de son arrivée au régiment et qu’il conserverait probablement toute sa vie.
Gaïnane était Tchérémisse de naissance et idolâtre de religion. Cela flattait beaucoup Romachov. Au régiment, les jeunes officiers avaient mis à la mode ce jeu de gamin risible et naïf d’apprendre aux ordonnances différentes choses bizarres et extraordinaires. Vietkine, par exemple, quand il recevait chez lui des camarades, demandait toujours à son ordonnance, un Moldave: «Dis donc, Buzeskul, avons-nous encore du champagne à la cave?» Buzeskul répondait avec le plus grand sérieux: «Pas du tout, Votre Noblesse, vous avez jugé bon de boire hier la dernière douzaine.» Un autre officier, le sous-lieutenant Épifanov, aimait à poser à son ordonnance des questions fantaisistes qu’il ne comprenait probablement pas lui-même: «Quel est ton avis, mon ami, lui demandait-il, sur la restauration du principe monarchique dans la France moderne?» Et l’ordonnance répondait sans sourciller: «Parfaitement, Votre Noblesse, ça marche très bien!» Le lieutenant Bobétinskiï avait enseigné le catéchisme à son ordonnance et celui-ci répondait sans hésitation aux questions les plus baroques prises au milieu d’un chapitre, telles que: «Quel est en troisième lieu l’importance de ce point?--En troisième lieu ce point n’a aucune importance», ou encore «Quelle est l’opinion de la Sainte Église sur ce sujet?--La Sainte Église reste muette sur ce sujet.» L’ordonnance de ce même officier déclamait avec une absurde mimique tragique le monologue du moine Pimène dans _Boris Godounov_[5].
[5] Drame de Pouchkine.--H. M.
Il était également de bon ton d’obliger les ordonnances à parler français: _Bonjour, Mousié; Bonne nuit, Mousié; Voulez-vous du thé, Mousié?_ et ainsi de suite. Toutes ces inventions et d’autres encore étaient un remède à l’ennui, à l’étroitesse d’une vie où les occupations de service avaient seules leur place.
Romachov s’entretenait fréquemment avec Gaïnane de ses dieux, dont le Tchérémisse n’avait d’ailleurs que d’assez obscures et vagues notions--et surtout de la façon--vraiment originale--dont l’ordonnance avait prêté serment de fidélité au trône et à la patrie. Tandis que la lecture de la formule du serment avait été faite aux orthodoxes par un prêtre, aux catholiques par un kcendz[6], aux israélites par un rabbin, aux protestants, en l’absence de pasteur, par le capitaine Ditz et aux musulmans par le lieutenant Bek-Agamalov, pour Gaïnane on avait dû employer un rite tout à fait spécial. L’adjudant-major du régiment avait présenté successivement à ce Tchérémisse et à deux autres de ses coreligionnaires un morceau de pain à la pointe d’un sabre, et tous les trois, sans toucher le pain de leurs mains, l’avaient pris avec leur bouche et mangé aussitôt. Le sens symbolique de cette cérémonie était le suivant: «Maintenant que j’ai mangé le pain au service d’un nouveau maître, que je sois puni par le fer si je suis infidèle!» Gaïnane paraissait quelque peu fier de ce cérémonial exceptionnel et aimait à l’évoquer. Mais comme il inventait chaque fois de nouveaux détails, il finissait par en faire un récit fantastique, profondément stupide, mais comique et qui intéressait fort Romachov et les sous-lieutenants qui venaient chez lui.
[6] _Kcendz_ en polonais: prêtre catholique.--H. M.
Cette fois encore, Gaïnane pensait que l’officier allait entamer son thème favori et attendait, souriant d’un air malin. Mais Romachov dit mollement:
--Allons, c’est bien... tu peux te retirer...
--Faut-il préparer ta tunique neuve, Votre Noblesse? demanda Gaïnane avec empressement[7].
[7] Gaïnane entremêle les formules de politesse officielle au tutoiement des peuplades primitives. Il en résulte un savoureux _sabir_ difficilement traduisible en français.--H. M.
Romachov se taisait, hésitant. Il voulait dire: oui, puis: non, et de nouveau: oui. Il poussa un profond soupir d’enfant, en plusieurs temps, et finalement répondit:
--Non, décidément, Gaïnane... ce n’est pas la peine. Donne-moi le samovar, puis cours au mess chercher mon souper.
«Aujourd’hui je ferai exprès de ne pas y aller--s’entêtait-il dans une impuissante songerie. Impossible d’importuner les gens tous les jours, et d’ailleurs... je crois que là-bas on ne tient guère à me voir.»
Sa décision lui paraissait ferme, mais dans les profondeurs cachées de son âme perçait déjà la certitude, à peine consciente, que ce jour-là, comme la veille, comme presque tous les soirs depuis tantôt trois mois, il se rendrait chez les Nicolaiev. Chaque soir, en sortant de chez eux, vers minuit, il se jurait, honteux et irrité de son manque de volonté, de laisser passer une semaine ou deux ou même de n’y plus revenir du tout. Et pendant qu’il rentrait chez lui, se couchait et s’endormait, il croyait pouvoir facilement se tenir parole. Mais la nuit passait, le jour se traînait lent et fastidieux, le soir arrivait, et il se sentait irrésistiblement attiré vers cette maison claire et proprette, ces chambres confortables, ces gens calmes et joyeux, et surtout vers le charme fascinateur de la beauté, de la douceur et de la coquetterie féminines.
Romachov s’assit sur son lit. La nuit tombait, mais il voyait encore distinctement toute sa chambre. Il lui répugnait fort d’avoir constamment sous les yeux les quelques pauvres objets qui meublaient son triste logis: un minuscule bureau surmonté d’une lampe à abat-jour rose en forme de tulipe, d’un réveil-matin rond à tic-tac précipité et d’un encrier en forme de carlin; sur la muraille, le long du lit, un tapis de feutre représentant un tigre et un cavalier nègre armé d’une lance; dans un angle de la pièce, une fragile étagère avec des livres et, dans un autre angle, la fantastique silhouette d’un écrin de violoncelle; au-dessus de l’unique fenêtre, un store en sparterie roulé; près de la porte, un drap masquant un portemanteau. Chez chaque officier célibataire, chez chaque sous-enseigne, on retrouvait invariablement ces mêmes objets, à l’exception toutefois du violoncelle. Cet instrument, Romachov l’avait pris à l’orchestre du régiment, où il était absolument inutile, mais, n’ayant pas réussi à apprendre même la gamme, il l’avait bientôt abandonné, ainsi que la musique.
Un peu plus d’un an auparavant, à sa sortie de l’école militaire, Romachov avait acheté ces vulgaires objets avec une grande satisfaction mêlée de fierté. Avoir un logement à soi, posséder des meubles en toute propriété, pouvoir acheter et choisir à sa guise, s’installer selon ses goûts, tout cela avait enthousiasmé ce gamin de vingt ans, qui, la veille encore, était assis sur les bancs d’une école et se rendait en rang avec ses camarades au réfectoire. Et que d’espoirs, que de rêves le berçaient à l’époque où il faisait l’emplette de ces pauvres «objets de luxe», et quel rigoureux programme d’existence il s’était alors tracé! Pendant les deux premières années, il devait étudier à fond la littérature classique, apprendre méthodiquement le français et l’allemand et faire de la musique. L’année suivante, il se préparerait à l’Académie d’État-Major. Il lui faudrait se tenir au courant de la vie publique, de la littérature et des sciences; en conséquence, il s’abonna à un journal et à une revue mensuelle. Il acheta même, pour compléter son instruction, la _Psychologie_ de Wundt, la _Physiologie_ de Luys, l’_Initiative personnelle_ de Smiles.
Hélas! ces livres sont relégués depuis neuf mois sur l’étagère et Gaïnane oublie de les épousseter. Les journaux, dont les bandes ne sont même pas brisées, gisent sous le bureau, l’abonnement semestriel à la revue n’a pas été renouvelé, et le sous-lieutenant Romachov boit beaucoup de vodka au mess, joue au pharaon, entretient une vilaine et fastidieuse liaison avec une femme d’officier, dont il trompe le mari phtisique et jaloux, et prend de plus en plus en dégoût le service, ses camarades et sa propre existence.
--Pardon, Votre Noblesse!--cria l’ordonnance faisant une nouvelle et bruyante irruption dans la chambre. Mais immédiatement il se mit à parler d’un tout autre ton, simple et familier:
--J’ai oublié de te dire qu’une lettre de Mme Peterson est arrivée pour toi. L’ordonnance l’a apportée en demandant d’y faire une réponse.
Romachov, fronçant les sourcils, déchira l’oblongue enveloppe rose, sur un angle de laquelle voltigeait une colombe tenant une lettre dans son bec.
--Allume la lampe, Gaïnane! ordonna-t-il.
Puis il lut ces lignes, d’une écriture irrégulière peu soignée, qu’il ne connaissait que trop.
«Mon chéri, mon mignon petit Georges aux fines moustaches, tu n’es pas venu chez nous depuis une semaine entière et je me languis tellement de toi que j’ai pleuré toute la nuit dernière. Rappelle-toi bien que si tu veux te moquer de moi, je ne supporterai pas cette trahison. Il me suffira d’avaler le contenu d’une petite fiole de morphine pour que je cesse à jamais de souffrir et que tu sois rongé par des remords de conscience. Viens sans faute ce soir à sept heures et demie. _Il_ ne sera pas à la maison, _il_ sera aux exercices pratiques, et je t’embrasserai bien fort, bien fort, bien fort, de toutes mes forces. Viens donc! Je t’envoie un milliard de baisers.
«Ta Raïssa toute tienne.
«_P.-S._
Sous ce grand saule,--il t’en souvient, chérie-- Sur la rivière inclinant son branchage, D’ardents baisers tu couvris mon visage, Dont avec toi je savourai l’orgie.
«_P.-P.-S._--Il faudra absolument, absolument venir à la soirée de samedi prochain. Je vous invite à l’avance pour le troisième quadrille, selon nos conventions!!!!!»
Enfin, tout à fait au bas de la quatrième page, était tracée cette figure:
_____________ | | | Ici | | J’ai déposé | | un baiser. | |_____________|
La lettre sentait le lilas de Perse, parfum familier dont quelques gouttes s’étaient évaporées sur le papier en brouillant sous des taches jaunes les caractères de l’écriture. Ce fade parfum, le style trivialement badin de la lettre et le souvenir d’un petit visage fourbe couronné de cheveux roux provoquèrent chez Romachov un insurmontable dégoût. Il éprouva un malin plaisir à déchirer la lettre d’abord en deux, puis en quatre, et encore et encore, jusqu’à ce que sa main se refusât à déchirer davantage; il en jeta alors les morceaux sous la table en serrant rageusement les dents. Il ne put toutefois se retenir de s’appliquer en son for intérieur cette phrase pittoresque, comme toujours à la troisième personne: «Et il éclata d’un rire amer et méprisant.»
En même temps, il eut immédiatement conscience qu’il ne résisterait pas à l’envie d’aller chez les Nicolaiev. «Ce sera la dernière fois, la toute dernière fois!» essaya-t-il de se duper lui-même. Aussitôt il se sentit joyeux et calme.
--Gaïnane, donne-moi de quoi m’habiller.
Il se lava rapidement, endossa une tunique neuve, parfuma son mouchoir à l’eau de Cologne aux fleurs[8]. Il était déjà prêt à sortir quand, inopinément, Gaïnane l’arrêta.
[8] Spécialité de parfumerie très aimée en Russie et dans laquelle le parfum frais et fruité de l’eau de Cologne est allié à celui des fleurs.--H. M.
--Votre Noblesse...--implora sur un ton de douceur inaccoutumé le Tchérémisse, qui soudain se mit à danser sur place.
Il se trémoussait toujours ainsi à ses moments d’émotion ou d’embarras: il avançait tantôt l’un, tantôt l’autre genou, remuait les épaules, allongeait le cou, laissait pendre les bras et jouait nerveusement des doigts.
--Qu’est-ce que tu veux encore?
--Votre Noblesse, j’ai une grande prière à te faire. Donne-moi le monsieur blanc.
--Quel monsieur blanc?
--Celui que tu as dit de jeter. Tiens, le voilà.
Du doigt il désignait un buste de Pouchkine, oublié sur le plancher dans l’encoignure du poêle et que Romachov avait jadis acheté à un colporteur.
En dépit de l’inscription, cet horrible buste, tout couvert de chiures de mouches, représentait, à la place du grand poète russe, quelque vieux courtier juif. Romachov en était tellement dégoûté qu’il avait effectivement donné ordre de le jeter.
--Qu’en veux-tu faire?--demanda en riant le sous-lieutenant. Eh bien! prends-le. Je suis heureux de te faire plaisir. Je n’en ai pas besoin, mais que diable en veux-tu faire?
Gaïnane se taisait, piétinant sur place:
--Allons, cela va bien,--fit Romachov. Mais au moins sais-tu qui c’est?
--Je ne sais pas... fit-il enfin et, de sa manche, il s’essuya les lèvres.
--Eh bien, je vais te le dire. C’est Pouchkine, Alexandre Serguieitch Pouchkine. As-tu compris? Voyons, répète: Alexandre Serguieitch...
--Bessiev,--répéta résolument Gaïnane.
--Bessiev? Allons, soit, Bessiev, acquiesça Romachov.
--Je m’en vais, Gaïnane! Si on vient de chez les Peterson, tu diras que le sous-lieutenant est sorti, mais que tu ignores où il est allé? Tu as compris? S’il y a quelque chose pour le service, tu viendras me chercher en courant chez le lieutenant Nicolaiev. Au revoir, mon vieux! Tu iras chercher mon souper au mess et tu pourras le manger.
Il frappa amicalement sur l’épaule du Tchérémisse qui, pour toute réponse, esquissa en silence un large, joyeux et cordial sourire.
IV
Dehors, la nuit était si noire, si impénétrable, qu’au début Romachov fut obligé de marcher à tâtons comme un aveugle. Ses pieds, toujours chaussés d’énormes caoutchoucs, entraient profondément dans la boue épaisse comme du rahat-loukoum, et en sortaient en clapotant.
Parfois un des caoutchoucs s’empêtrait si bien qu’il se détachait du pied et alors Romachov devait, en se balançant sur une jambe, chercher au petit bonheur, de l’autre pied, sa chaussure perdue.
La petite localité paraissait morte: on n’entendait même pas d’aboiements. Par-ci, par-là, de nébuleux rayons de lumière filtraient à travers les fenêtres des maisons blanches toutes basses et tombaient en longues raies droites sur le sol d’un brun jaunâtre. Pourtant les palissades humides et gluantes, le long desquelles marchait Romachov, l’écorce mouillée des peupliers et la boue du chemin exhalaient une indéfinissable odeur printanière, forte, joyeuse qui disposait inconsciemment l’âme au bonheur. Il n’est pas jusqu’au vent violent dont les rafales s’engouffraient impétueuses à travers les rues, qui ne chantât une chanson printanière, saccadée, frissonnante, polissonne.
Arrivé devant la maison des Nicolaiev, le sous-lieutenant s’arrêta, en proie à une faiblesse et une hésitation passagères. Les petites fenêtres étaient masquées par de solides rideaux bruns, mais on sentait derrière ceux-ci une lumière vive et égale. A un endroit la portière s’était repliée sur elle-même, laissant ainsi une longue et étroite fente. Romachov appuya sa tête contre les vitres, fort ému et s’efforçant de respirer le plus bas possible, comme si on pouvait l’entendre dans la pièce.
Il aperçut le visage et les épaules d’Alexandra Pétrovna assise, un peu courbée, au fond d’un divan de reps vert qu’il connaissait bien. Cette pose, les légers mouvements de son corps et sa tête profondément baissée indiquaient qu’elle s’occupait d’un ouvrage manuel.