Le duel

Part 2

Chapter 23,732 wordsPublic domain

La conversation commençait à rouler sur le thème favori des jeunes officiers, c’est-à-dire sur les vengeances tirées séance tenante, sans préméditation, meurtres qui restaient presque toujours impunis. Dans une toute petite ville, un cornette imberbe en état d’ivresse s’était jeté, le sabre à la main, au milieu d’un groupe d’Israélites qui célébraient la Pâque. A Kiev, un sous-lieutenant d’infanterie avait, dans une salle de danse, mortellement frappé de son sabre un étudiant qui l’avait heurté du coude au buffet. Dans certaine grande ville--autre que Moscou et Pétersbourg--un officier avait tué d’un coup de feu, «comme un chien», un civil qui, au restaurant, lui faisait remarquer que les gens bien élevés n’importunaient pas les dames qu’ils n’avaient pas l’honneur de connaître.

Romachov, qui, jusqu’alors, avait gardé le silence, rougit soudain de confusion, rajusta sans nécessité ses lunettes, toussota et se mêla à la conversation.

--Messieurs, voici ce que, de mon côté, je crois devoir ajouter: quand il s’agit d’un maître-d’hôtel... oui... parfaitement... Mais s’il s’agit d’un civil... comment dirai-je?... Oui... allons... s’il s’agit d’un homme bien élevé, d’un noble... Pourquoi donc tomberais-je avec mon sabre sur un individu désarmé? Pourquoi ne pourrais-je pas lui demander une réparation? Malgré tout, nous sommes des gens cultivés, si je puis m’exprimer ainsi...

--Hé! vous dites des absurdités, Romachov, interrompit Vietkine. Vous lui demanderez une réparation, mais il vous répondra: «Non, hé, hé, hé... Moi,... vous savez, en principe, hé, hé... je n’admets pas le duel! Je suis un adversaire des effusions de sang... Et, en outre, hé, hé... nous avons un juge de paix...» Voilà, et vous garderez toute votre vie votre gifle.

Bek-Agamalov sourit de son large sourire rayonnant.

--Ah bah! tu es de mon avis! Je te le dis, Vietkine: apprends à sabrer. Chez nous, au Caucase, tout le monde s’y exerce dès l’enfance, sur des baguettes, sur des cadavres de mouton, sur de l’eau.

--Et sur les hommes? ajouta Lbov.

--Et sur les hommes, répondit avec calme Bek-Agamalov. Et il faut voir comme on sabre bien! D’un seul coup on fend un homme de l’épaule à la hanche, en biais. C’est ce qui s’appelle un coup! Autrement cela ne vaut pas la peine de se salir les mains.

--Et toi, Bek, es-tu capable d’en faire autant?

Bek-Agamalov poussa un soupir de regret.

--Non, je n’en suis pas capable... je coupe un jeune agneau en deux... je me suis aussi essayé sur le cadavre d’un veau... mais un homme... ma foi, non... je ne pourrais pas. J’enverrais sa tête voler au diable, je le sais; mais comme cela, en biais... non. Mon père le faisait facilement.

--Eh bien, messieurs, allons essayer, supplia Lbov dont les yeux s’enflammèrent. Bek, mon ami, je vous en prie, allons...

Les officiers s’approchèrent du mannequin Vietkine frappa le premier. Donnant une expression de férocité à son visage bon et niais, il fit gauchement avec son sabre, un large moulinet et l’abattit de toutes ses forces sur le mannequin. En même temps sa gorge émit instinctivement le son caractéristique--khrias!--qui échappe aux bouchers lorsqu’ils hachent de la viande. La lame s’enfonça d’une quinzaine de centimètres dans la terre glaise, et Vietkine l’en retira avec difficulté.

--Mauvais! opina Bek-Agamalov en secouant la tête. A vous, Romachov.

Romachov tira son sabre du fourreau et, tout décontenancé, rajusta ses lunettes. Il était de taille moyenne, maigre et, bien qu’assez vigoureux, étant donné sa constitution physique, une excessive timidité le rendait maladroit. Il n’avait jamais été fort en escrime même pendant ses années d’école et, depuis un an et demi qu’il servait au régiment, il avait complètement oublié cet art. En levant le sabre au-dessus de sa tête, il porta en même temps, instinctivement, son bras gauche en avant.

--Le bras, lui cria Bek-Agamalov.

Mais il était trop tard. L’extrémité de son sabre ne fit qu’effleurer le mannequin. Comme Romachov s’attendait à une grande résistance, il perdit l’équilibre et vacilla. Le tranchant du sabre, frappant sa main gauche tendue en avant, lui déchira un lambeau de peau à la naissance de l’index. Le sang jaillit.

--Hé! vous voyez! s’écria d’un ton de dépit Bek-Agamalov, en descendant de cheval. C’est ainsi qu’on pourrait se trancher la main. Est-il possible aussi, de manier un sabre de cette façon? Enfin, ce n’est rien, un simple bobo; serrez fortement votre mouchoir autour de votre main, petite pensionnaire! Tiens mon cheval, _fendrik_. Maintenant, vous allez voir. Le point capital, pour donner un coup de sabre, c’est de faire agir, non pas l’épaule ou le coude mais l’articulation du poignet.--Il fit tourner rapidement plusieurs fois le poignet de sa main droite et la lame de son sabre décrivit au-dessus de sa tête un cercle étincelant.

--Et maintenant, regardez, ajouta-t-il. Je place mon bras gauche derrière mon dos. Quand on donne un coup, il ne faut chercher ni à battre, ni à trancher l’objet, il faut agir comme si on sciait quelque chose, en retirant le sabre en arrière... vous comprenez? Et surtout n’oubliez pas que le plat de la lame doit absolument être incliné par rapport à la surface à sabrer; c’est indispensable. En agissant ainsi, vous obtenez un angle plus aigu. Tenez, voyez.

Bek-Agamalov recula à deux pas du mannequin, le visa de son regard perçant, puis, soudain, il fit scintiller son sabre très haut en l’air et, le corps tout entier penché en avant, dans un mouvement si rapide que les yeux éblouis avaient peine à suivre, il asséna un coup fulgurant. Romachov n’entendit que le sifflement aigu de l’air coupé par la lame d’acier et, au même instant, la moitié supérieure du mannequin s’effondra lourdement sur le sol. La surface coupée était aussi lisse que si elle avait été polie.

--Ah, diable! voilà un coup! s’exclama Lbov enthousiasmé. Bek, mon cher, recommence, je te prie.

--Mais oui, Bek, recommence, demanda Vietkine.

Mais Bek-Agamalov, craignant de gâter l’effet qu’il venait de produire, remit, en souriant, son sabre au fourreau. Il respirait difficilement et, à ce moment, avec ses yeux méchants largement ouverts, avec son nez busqué et ses dents découvertes, il ressemblait à quelque oiseau de proie fier et rapace.

--Peut-on appeler ça un coup de sabre?--dit-il avec un dédain affecté. A l’âge de soixante ans, mon père, au Caucase, tranchait le cou d’un cheval! Il faut s’exercer constamment, mes enfants. Chez nous, voici comment on procède: on place une tige d’osier dans un étau et on la fend d’un coup de sabre, ou bien on laisse couler d’une certaine hauteur un mince filet d’eau et on le coupe. S’il ne se produit pas d’éclaboussures, c’est que le coup a été bien donné. Allons, Lbov, à toi, maintenant.

Le sous-officier Bobylev arriva en courant, tout effrayé, et dit à Vietkine:

--Votre Noblesse... le colonel arrive!

--Ga-arde à vous! cria d’une voix forte, traînante et sévère le capitaine Sliva, de l’autre extrémité du terrain.

Les officiers se séparèrent à la hâte et rejoignirent leurs pelotons respectifs.

Une grande calèche massive arriva de la route sur le terrain d’exercices et s’arrêta. Le colonel descendit péniblement d’un côté, faisant incliner de son poids tout le coffre de la voiture, tandis que, de l’autre côté, sautait prestement à terre l’adjudant-major du régiment, le lieutenant Fédorovski, un élégant officier de haute taille.

--Bonjour, 6e! dit le colonel d’une voix pleine et calme.

Les soldats, d’une façon bruyante et discordante, crièrent des différents angles de la place:

--Nous vous souhaitons une bonne santé, Votre Haute Noblesse!

Les officiers portèrent la main à la visière de la casquette.

--Je vous prie de continuer les exercices, dit le colonel, en s’approchant du peloton le plus voisin.

Le colonel Choulgovitch était de très mauvaise humeur. Il passait devant les pelotons, posait des questions aux soldats sur le service de place, et, de temps à autre, les invectivait, lançant d’effroyables jurons avec cette virtuosité qui, en de telles occasions, est le propre des vieux militaires blanchis sous le harnois. Le regard fixe et tenace de ses yeux durs, ternes et d’une pâleur sénile semblait hypnotiser les soldats qui le considéraient sans clignoter, respirant à peine, immobiles et remplis de terreur. Le colonel était un vieillard énorme, obèse et imposant. Son visage charnu, très large à la hauteur des pommettes, allait en se rétrécissant vers le front, et se terminait en bas par une épaisse barbe argentée en forme de pelle, ce qui lui donnait l’aspect d’un grand losange irrégulier. Ses sourcils gris se dressaient hirsutes et rébarbatifs. Il parlait, en n’élevant presque pas la voix, mais chaque son émis par cet organe peu ordinaire, fameux dans la division--et auquel, entre parenthèses, il était redevable de sa brillante carrière--était distinctement entendu aux endroits les plus éloignés du vaste terrain d’exercices et jusque sur la route.

--Qui es-tu? demanda brusquement le colonel arrêté devant le jeune soldat Charafoutdinov qui se trouvait près de la palissade du gymnase.

--Le soldat Charafoutdinov de la 6e compagnie, Votre Haute Noblesse! cria avec empressement et d’une voix enrouée le Tatare.

--Imbécile! Je te demande à quel poste tu as été placé?

Le soldat, décontenancé par l’apostrophe et par l’aspect courroucé du colonel, gardait le silence, se contentant de cligner des paupières.

--Eh bien? dit le colonel en haussant la voix.

--Une sentinelle est... inviolable... bégaya le Tatare au hasard... Je ne sais pas, Votre Haute Noblesse, finit-il par déclarer franchement, posément.

Le visage bouffi du colonel se colora d’un rouge brique et ses sourcils en broussailles se hérissèrent. Il jeta un regard circulaire autour de lui et demanda brusquement:

--Quel est l’officier chargé du peloton?

Romachov s’avança et porta la main à sa casquette.

--C’est moi, Monsieur le colonel.

--Ha! ha! sous-lieutenant Romachov, vous devez bien vous occuper de vos hommes! Les genoux réunis! hurla soudain Choulgovitch, en roulant des yeux. Quelle attitude avez-vous en présence de votre colonel? Capitaine Sliva, je vous fais remarquer que votre officier subalterne ne sait pas se tenir devant un supérieur dans l’exercice de ses fonctions... Et toi, âme de chien, dit Choulgovitch, en se retournant vers Charafoutdinov, quel est ton colonel?

--Je ne sais pas, répondit le Tatare avec tristesse, mais promptement et fermement.

--Heu! Je te demande quel est ton colonel? qui... mais c’est moi! Tu comprends, moi, moi, moi, moi, moi!...

Et Choulgovitch en même temps se frappait plusieurs fois la poitrine de toutes ses forces avec la paume de sa main.

--Je ne peux pas savoir...

Le colonel s’empêtra dans une phrase longue de vingt mots et farcie d’injures cyniques.

--Capitaine Sliva, veuillez mettre immédiatement ce fils de chien au piquet avec le chargement complet sur le dos; qu’il pourrisse sous les armes, le coquin! Quant à vous, sous-lieutenant, vous songez plus aux jupons qu’au service. Vous valsez, vous lisez Paul de Kock... Vous appelez ça un soldat, vous? dit-il en plantant son doigt sur les lèvres de Charafoutdinov.--C’est un être honteux, infâme, ignoble, mais ce n’est pas un soldat. Il ne connaît pas le nom de son colonel... Vous m’étonnez, sous-lieutenant!

Romachov regardait ce visage aux cheveux gris, rouge et irrité; il sentait son cœur battre et ses yeux s’obscurcir sous le coup de l’outrage et de l’émotion... Et soudain, d’une façon presque inattendue pour lui-même, il dit d’une voix sourde:

--C’est un Tatare, monsieur le colonel. Il ne comprend pas le russe, et, de plus...

Instantanément, Choulgovitch pâlit, ses joues flasques s’enflèrent et ses yeux devinrent hagards et effrayants.

--Comment?--rugit-il d’une voix si peu naturelle et si assourdissante que des gamins juifs qui étaient assis près de la route sur la clôture se dispersèrent comme une volée de moineaux.--Comment? vous répliquez? Taisez-vous! Un blanc-bec, un _fendrik_ se permet... Lieutenant Fédorovski, vous annoncerez à l’ordre d’aujourd’hui que j’inflige au sous-lieutenant Romachov quatre jours d’arrêts à la chambre pour ne pas comprendre la discipline. Je notifie au capitaine Sliva une sévère réprimande pour n’avoir pas su inculquer à ses officiers subalternes les vrais principes concernant les obligations du service.

L’adjudant-major salua d’un air respectueux et impassible. Sliva, qui s’était courbé, avait un visage de bois sans expression et conservait toujours sa main tremblante à la visière de la casquette.

--C’est honteux, capitaine Sliva, grommela Choulgovitch en se calmant peu à peu. Vous, un des meilleurs officiers du régiment, un vieux militaire, vous tolérez de pareilles négligences chez vos officiers! Serrez-leur la vis, dressez-les sans vous gêner. Inutile de se gêner avec eux. Ce ne sont pas des demoiselles, que diantre! Ils ne tomberont pas en pâmoison...

Il tourna le dos brusquement et se dirigea vers sa calèche, accompagné de l’adjudant-major. Tandis qu’il s’asseyait, que la voiture gagnait la route et disparaissait derrière le bâtiment de l’école régimentaire, un silence craintif, embarrassé, pesait sur la place.

--Eh bien, mon cher monsieur! dit sèchement Sliva au bout de quelques minutes, avec mépris et malveillance, quand les officiers se furent séparés pour rentrer chez eux, la langue vous a démangé! Vous auriez dû rester immobile et vous taire, même si le tonnerre était tombé sur vous! Et maintenant j’ai une réprimande à l’ordre, à cause de vous. Pourquoi diable vous a-t-on envoyé dans ma compagnie? Vous me rendez les mêmes services qu’une cinquième patte à un chien. Vous devriez encore sucer le sein de votre nourrice et non pas...

Il n’acheva pas sa phrase, agita le bras d’un geste las et, tournant le dos au jeune officier, s’en alla traînant la jambe, courbé et affaissé sur lui-même, pour regagner son logement crasseux de vieux célibataire. Romachov suivit du regard le dos étroit et long de son capitaine et, malgré l’amertume que lui causait l’affront récent qu’il avait reçu publiquement, il se sentit pris, au fond de son cœur, de pitié pour cet homme solitaire, grossier, privé de toute affection et n’aimant que deux choses au monde: avoir une compagnie bien tenue, et se saouler tous les soirs, «avant l’oreiller», comme disaient les vieilles badernes du régiment.

Et comme Romachov avait, comme beaucoup de très jeunes gens, la naïve et quelque peu ridicule habitude de songer à soi à la troisième personne et de s’appliquer des phrases de romans feuilletons, il prononça mentalement ces mots:

«Ses bons yeux expressifs se voilèrent d’un nuage de tristesse...»

II

Par pelotons, les soldats avaient regagné leurs chambrées et le terrain d’exercices était maintenant désert. Romachov resta un instant indécis sur la route. Ce n’était pas la première fois depuis dix-huit mois de service qu’il ressentait avec tristesse son isolement au milieu d’étrangers malveillants ou indifférents, et se demandait avec angoisse où et comment il passerait sa soirée. Il éprouvait une véritable répugnance à la seule pensée d’aller au mess ou de rentrer à son logis. A cette heure le mess était sûrement désert: deux sous-enseignes y jouaient sans doute sur un vieux petit billard, buvaient de la bière, fumaient, et à chaque carambolage faisaient assaut de jurons et d’obscénités; dans les salles flottait une odeur persistante de gargote. Cela puait l’ennui!

--Je vais aller à la gare, se dit Romachov. Peu m’importe!

Il n’y avait pas un seul restaurant dans ce misérable trou de Juifs. Les clubs, aussi bien celui des militaires que celui des civils, étaient dans un pitoyable état d’abandon. Aussi la gare était-elle l’unique endroit où les habitants allaient assez souvent faire bombance, s’amuser et même jouer aux cartes. Des dames s’y rendaient aussi à l’heure du passage des trains, petite distraction à la profonde monotonie de la vie provinciale.

Romachov aimait lui aussi à assister le soir à l’arrivée du rapide qui s’arrêtait là pour la dernière fois avant de franchir la frontière prussienne. Il éprouvait un charme étrange à voir apparaître à un détour et se précipiter à toute vapeur vers la gare ce train, composé en tout de cinq wagons flambant neufs, dont les yeux de feu grandissaient rapidement, jetant devant eux sur les rails des taches lumineuses, et qui, déjà prêt à brûler la station, s’arrêtait instantanément dans un violent fracas, «tel un géant s’accrochant dans sa fuite à un rocher», songeait Romachov. Hors des wagons, joyeusement illuminés comme pour une fête, se précipitaient de belles dames, distinguées, pimpantes, parées d’extraordinaires chapeaux et de costumes suprêmement élégants, des civils impeccablement habillés, insouciants, sûrs d’eux-mêmes, au verbe haut, aux gestes dégagés, au rire indolent, s’entretenant en français ou en allemand. Aucun d’eux n’accorda jamais la moindre attention à Romachov, mais celui-ci voyait en eux un fragment d’un monde inabordable, raffiné et magnifique, où la vie est une réjouissance perpétuelle.

Huit minutes passaient. La cloche du départ tintait, la locomotive sifflait, et le train flamboyant reprenait sa marche. On éteignait à la hâte les feux des quais et du buffet. La gare se replongeait dans les ténèbres quotidiennes. Et Romachov suivait toujours d’un regard mélancolique la lanterne rouge qui se balançait derrière le dernier wagon, se muait peu à peu en une étincelle à peine perceptible et disparaissait enfin dans la nuit noire.

«Je vais à la gare», se dit Romachov. Mais un regard jeté sur ses chaussures le fit rougir de honte. C’étaient de lourdes galoches en caoutchouc comme en portaient tous les officiers du régiment, profondes de trente centimètres et enduites d’une couche de boue noire et épaisse comme de la pâte. La vue de son manteau ne descendant que jusqu’aux genoux à cause de la boue, effiloché du bas et dont les boutonnières graisseuses béaient lamentablement, lui arracha un soupir. La semaine précédente, lorsqu’il faisait les cent pas devant le rapide, il avait remarqué, à la portière d’un wagon de 1re classe, une fort belle dame, élancée, bien faite, habillée de noir. Comme elle était sans chapeau, Romachov eut le temps d’apercevoir, rapidement mais distinctement, son nez fin et régulier, ses délicieuses lèvres petites et épaisses, ses splendides cheveux noirs ondulés, qui, peignés en raie au milieu de la tête, retombaient sur les joues, cachant les tempes, les oreilles et l’extrémité des sourcils. Derrière son épaule apparaissait un grand jeune homme en veston clair, au visage arrogant et aux moustaches relevées en croc, qui ressemblait vaguement à Guillaume II. La dame aperçut également Romachov et il sembla à celui-ci qu’elle le considérait attentivement, ce qui lui fit prononcer mentalement à son habitude: «Les yeux de la belle inconnue s’arrêtèrent avec plaisir sur la taille élancée du jeune officier.» Mais quand, au bout de dix pas, Romachov se fut retourné pour rencontrer encore une fois le regard de la belle dame, il s’aperçut qu’elle et son compagnon riaient de bon cœur en le regardant s’éloigner. Alors Romachov se représenta soudain avec une précision frappante et comme s’il se fût agi d’une autre personne, sa triste figure, ses caoutchoucs, son manteau, son visage pâle, sa myopie, sa gaucherie, sa maladresse;--et, au souvenir de la belle phrase qu’il venait d’imaginer, une insupportable rougeur de honte empourpra son visage et une souffrance aiguë le poignit. Et ce soir encore, tandis qu’il marchait solitaire dans la demi-obscurité du crépuscule printanier, il rougit de honte en songeant à la honte passée.

--Non, décidément, je n’irai pas à la gare,--murmura-t-il envahi par une amère désespérance. Je fais un petit tour et je rentre chez moi...

On était au commencement d’avril. L’ombre tombait insensiblement. Les peupliers qui bordaient la route, les masures à toits de tuiles sur les deux côtés du chemin, les rares passants, tout s’obscurcit, perdit couleur et perspective; tous les objets se changèrent en de plates silhouettes noires, dont les contours se dessinaient dans l’air obscur avec un délicieux relief. A l’occident, au delà de la ville, le crépuscule flamboyait. Dans le cratère d’un volcan incandescent et jetant de l’or en fusion, semblaient se précipiter de lourds nuages gorge de pigeon, rutilant de feux couleur de sang, d’ambre et de violette. Et au-dessus du volcan s’élevait, coupole verdoyante de turquoise et d’aigue-marine, le ciel vespéral printanier.

Avançant lentement sur la route, traînant avec peine ses pieds empêtrés dans ses énormes caoutchoucs, Romachov ne se lassait pas de contempler cet incendie magique. Depuis son enfance les beaux crépuscules le faisaient rêver à quelque existence radieusement mystérieuse. Tout là-bas, bien loin derrière les nuages et l’horizon, étincelait sous les rayons d’un soleil invisible d’ici, une ville merveilleuse, d’une éblouissante beauté, dérobée aux yeux par des nuages et éclairée d’un feu intérieur. Des pavés d’or y luisaient d’un insoutenable éclat, des coupoles et des tours aux toits de pourpre y dressaient leurs fantastiques architectures, des diamants miroitaient aux fenêtres, des drapeaux aux couleurs vives frissonnaient en l’air. Et cette cité lointaine et féerique abritait des êtres exultant de bonheur et de joie, dont toute la vie n’était qu’une suave musique, et pour qui la mélancolie et la tristesse même se teintaient d’une douceur et d’une beauté charmantes. Sur des places inondées de lumière, dans des jardins ombreux, parmi les fleurs et les fontaines, ils marchaient tels des dieux, lumineux et allègres, ne connaissant aucune borne à leur félicité, aucune limite à leurs désirs, ignorant la douleur, la honte et les soucis...

Inopinément Romachov revécut la scène récente du terrain d’exercices, les grossières invectives du colonel, l’affront subi et le sentiment de gêne--gêne poignante et enfantine à la fois--devant ses hommes. Ce dont il souffrait le plus, c’est d’avoir été réprimandé tout comme parfois il réprimandait ces silencieux témoins de sa honte d’aujourd’hui: il voyait là une atteinte à la différence des conditions, une humiliation portée à sa dignité d’officier et, pensait-il, d’homme.

Immédiatement, bouillonnèrent en sa tête, comme dans un cerveau de gamin--et en vérité il conservait bien des traits enfantins--de fantastiques, d’enivrantes pensées de vengeance. «Pourquoi m’arrêter à ces bêtises! N’ai-je pas toute la vie devant moi!»--se dit-il, et, entraîné par ses pensées, il marcha d’un pas plus assuré et respira plus profondément. «Pour leur faire la nique à tous, dès demain matin je me plonge dans les bouquins, et je prépare l’Académie d’État-Major[4]. Le travail mène à tout. Il n’y a qu’à vouloir. Je piocherai comme un enragé... Et à la stupéfaction générale je passerai un brillant examen. Alors tous diront sans doute: Qu’y a-t-il là d’étonnant? Nous étions sûrs qu’il réussirait, c’est un jeune homme si charmant, si capable, si bien doué!»

[4] École de Guerre.--H. M.

Et avec une étonnante lucidité, Romachov se vit déjà devenu savant officier d’état-major. Son nom est inscrit sur le tableau d’honneur de l’Académie. Les professeurs lui prédisent une brillante carrière, lui proposent de rester à l’École. Mais il préfère aller dans le rang. Il lui faut faire un stage de commandant de compagnie, et il désire à tout prix l’accomplir dans son ancien régiment. Il s’y présente, élégant, correct, condescendant et hautainement poli, comme les officiers d’état-major qu’il a vus sur des photographies ou aperçus aux grandes manœuvres, de l’an passé. Il évite la société des officiers de ligne. La vulgarité, la familiarité, les cartes, les saouleries, tout cela ne lui est plus permis: il ne doit pas oublier qu’il parcourt une simple étape de sa glorieuse carrière future.