Part 4
Que l’on mette en présence deux adversaires de moyens manifestement inégaux; il n’est pas inévitable, il n’est même pas certain que le plus vigoureux et le plus habile l’emporte. Une fois que nous avons conquis notre maîtrise personnelle, notre épée c’est nous-même avec nos qualités et nos défauts. Elle est notre fermeté, notre dévouement, notre volonté, notre audace, notre conviction, notre justice, notre hésitation, notre impatience, notre crainte. Nous l’avons cultivée avec soin. Nous nous sommes mis à la hauteur des possibilités qu’elle avait à nous offrir. Nous lui avons donné tout ce dont nous pouvions disposer; elle nous rend intégralement tout ce que nous lui avions confié. Nous n’avons aucun reproche à nous faire; nous sommes en règle avec l’instinct et le devoir de la conservation. Mais elle représente encore autre chose, et précisément cette part de nous-même que nous sommes mis en demeure de hasarder aux heures graves de l’existence. Elle personnifie une portion inconnue de notre être, et la personnifie dans la conjoncture la plus favorable et la plus solennelle que l’homme puisse imaginer pour interpeller son destin; c’est-à-dire dans une circonstance où l’entité mystérieuse qui vit en lui est directement secondée par toutes les facultés soumises à la conscience.
Elle met ainsi en présence non seulement deux forces, deux intelligences et deux libertés, mais encore deux hasards, deux chances, deux mystères, deux destinées qui par-dessus le reste, comme les dieux d’Homère, président au combat, courent, étincellent, s’allongent et se rencontrent sur sa lame. Quand elle semble frapper devant nous dans le vide, elle frappe réellement aux portes de notre sort; et tandis que la mort voltige autour d’elle, celui qui la manie sent qu’elle se dérobe à son esclavage antérieur, qu’elle obéit soudain à d’autres lois que celles qui la guidaient dans la salle d’armes. Elle accomplit une mission secrète: avant de prononcer sa sentence, elle nous juge; ou plutôt, par le seul fait que nous l’agitons éperdument devant la grande et formidable énigme, elle force notre destin à nous juger nous-même.
LA COLÈRE DES ABEILLES
On m’a demandé bien souvent, depuis _la Vie des Abeilles_, d’éclaircir l’un des mystères les plus redoutés de la ruche: à savoir la psychologie de ses irrésistibles, de ses inexplicables, soudaines et parfois mortelles colères. Il flotte en effet, autour de la demeure des blondes fées du miel, une foule de cruelles et d’injustes légendes. Arrivés près de l’enclos fleuri de réséda et de mélilot où bourdonnent les filles de lumière, les plus braves des hôtes qui visitent le jardin ralentissent le pas et se taisent malgré eux. Les mères affolées en écartent leurs enfants comme elles les écarteraient de quelque feu latent ou d’un nid de vipères; et l’éleveur novice, ganté de cuir, voilé de gaze, entouré de torrents de fumée, n’affronte l’énigmatique citadelle qu’avec le petit frisson inavoué qui précède les grandes batailles.
Qu’y a-t-il de raisonnable au fond de ces craintes traditionnelles? L’abeille est-elle vraiment dangereuse? Se laisse-t-elle apprivoiser? Y a-t-il péril à s’approcher des ruches? Faut-il fuir ou braver leur colère? L’apiculteur a-t-il quelque secret ou quelque talisman qui le préserve des piqûres? Voilà les questions que vous posent anxieusement tous ceux qui viennent d’installer un timide rucher et qui commencent leur apprentissage.
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L’abeille, en général, n’est ni malveillante, ni agressive; mais paraît assez capricieuse. Elle a contre certaines gens des antipathies invincibles; elle a aussi des jours d’énervement,--par exemple à l’approche d’un orage,--où elle se montre extrêmement irritable. Elle a l’odorat très subtil et très susceptible, elle ne tolère aucun parfum et abomine par-dessus tout l’odeur de la sueur humaine et de l’alcool. Elle ne s’apprivoise pas, au sens propre du mot, mais tandis que les ruches qu’on ne visite jamais deviennent hargneuses et méfiantes, celles qu’on entoure de soins quotidiens s’accoutument aisément à la présence discrète et prudente de l’homme. Enfin, il existe, pour manier presque impunément les abeilles, un certain nombre de petits expédients, variables selon les circonstances, que la pratique seule peut enseigner. Mais il est temps de révéler le grand secret de leurs colères.
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L’abeille, au fond si pacifique, si longanime, qui ne pique jamais (à moins qu’on ne l’écrase) quand elle butine parmi les fleurs, une fois rentrée chez elle, dans son royaume aux monuments de cire, garde ce caractère bénin et tolérant, ou devient violente et mortellement dangereuse, selon que sa ville maternelle est opulente ou pauvre. Ici encore, comme il arrive souvent quand on étudie les mœurs de ce petit peuple ardent et mystérieux, les prévisions de la logique humaine sont entièrement déroutées. Il serait naturel que les abeilles défendissent avec acharnement une cité débordante de trésors si péniblement amassés, une cité comme on en rencontre dans les bons ruchers, où le nectar, ne trouvant plus place dans les alvéoles sans nombre qui représentent des milliers de barriques empilées des caves aux greniers, ruisselle en stalactites d’or le long des murailles bruissantes et envoie au loin dans la campagne, comme une réponse heureuse aux parfums éphémères des calices qui s’ouvrent, le parfum plus durable du miel où vit le souvenir des calices que le temps a fermés. Or il n’en est rien. Plus leur demeure est riche, moins elles montrent d’ardeur à combattre autour d’elle. Ouvrez ou renversez une ruche opulente: si vous avez eu soin d’écarter à l’aide d’une bouffée de tabac les sentinelles de l’entrée, il sera extrêmement rare que les autres abeilles songent à vous disputer le liquide butin conquis sur les sourires et sur toutes les grâces des beaux mois azurés. Faites-en l’expérience, je vous promets l’impunité si vous ne touchez qu’aux ruches les plus lourdes. Vous les retournerez et vous les viderez comme de vibrantes mais inoffensives amphores. Qu’est-ce à dire? Les âpres amazones ont-elles perdu courage?--l’abondance les a-t-elle amollies, et, à l’exemple des habitants trop fortunés des villes luxueuses, se sont-elles déchargées des devoirs périlleux sur les malheureux mercenaires qui veillent près des portes?
Non; on ne remarque point que le plus grand bonheur énerve leur vertu. Au contraire; plus la république est prospère, plus les lois y sont dures et sévèrement appliquées, et l’ouvrière d’une ruche où le superflu s’accumule travaille avec bien plus d’ardeur que celle d’une ruche indigente. Il y a d’autres raisons que nous ne pénétrons pas entièrement, mais qui sont vraisemblables pour peu qu’on tienne compte de l’interprétation effarée que la pauvre abeille doit donner à nos gestes monstrueux. En voyant tout à coup son immense demeure soulevée, culbutée, entr’ouverte, elle s’imagine probablement qu’il s’agit d’une catastrophe inévitable et naturelle contre laquelle il serait insensé de lutter. Elle ne résiste plus, mais elle ne fuit pas. Ayant admis la ruine, il semble que déjà elle voie dans son instinct la demeure future, qu’elle espère rebâtir avec les matériaux arrachés à la ville éventrée. Elle laisse le présent sans défense pour sauver l’avenir. Ou bien, est-ce que, peut-être, comme le chien de la fable, «le chien qui porte au cou le dîner de son maître», constatant que tout est perdu sans retour, elle aime mieux périr en prenant sa part du pillage et passer de la vie à la mort dans une orgie unique et prodigieuse? Nous ne savons au juste. Comment sonderions-nous les mobiles de l’abeille, alors que ceux des plus simples actions de nos frères nous sont inaccessibles?
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Toujours est-il qu’à chaque grande épreuve de la cité, à chaque trouble qui leur paraît avoir un caractère inéluctable, dès que l’affolement s’est propagé de proche en proche parmi le peuple noir et frémissant, les abeilles se précipitent sur les rayons, arrachent violemment les couvercles sacrés des provisions d’hiver, basculent la tête la première dans les cuves odorantes, y plongent tout entières, y aspirent longuement le chaste vin des fleurs, s’en gorgent, s’en enivrent jusqu’à ce que leurs ventres cerclés d’anneaux de bronze s’allongent et se distendent comme des outres étranglées. Or l’abeille gonflée de miel ne peut plus courber l’abdomen selon l’angle requis pour tirer l’aiguillon. Elles deviennent dès lors mécaniquement, pour ainsi dire, inoffensives. On s’imagine en général que l’apiculteur use de l’enfumoir pour étourdir, asphyxier à demi les belliqueuses trésorières de l’azur, et s’introduire ainsi, à la faveur d’un sommeil sans défense, dans le palais des innombrables amazones endormies. C’est une erreur; la fumée sert d’abord à refouler les gardiennes du seuil, toujours sur le qui-vive et extrêmement belliqueuses: puis deux ou trois bouffées vont semer la panique parmi les ouvrières; la panique provoque la mystérieuse orgie, et l’orgie l’impuissance. Ainsi s’explique que l’on peut, les bras nus et le visage découvert, ouvrir les plus populeuses ruchées, en examiner les rayons, secouer les abeilles, les répandre à ses pieds, les amonceler, les transvaser comme des grains de blé et récolter tranquillement le miel, au milieu de l’assourdissante nuée des ouvrières dépossédées, sans avoir à subir une seule piqûre.
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Mais malheur à qui touche aux ruches pauvres! Éloignez-vous des habitacles de misère! Ici, la fumée n’a plus aucun prestige, et à peine aurez-vous envoyé les premières bouffées que vingt mille démons aigus et frénétiques jailliront de l’enceinte, accableront vos mains, étourdiront vos yeux, noirciront votre face. Nul être vivant, excepté l’ours, dit-on, et le «sphinx Atropos», ne résiste à la rage des légions acérées. Surtout ne luttez pas, la fureur gagnerait les colonies voisines; et l’odeur du venin répandu affolerait toutes les républiques d’alentour. Il n’est d’autre salut que dans une prompte fuite à travers les buissons. L’abeille est moins rancunière, moins implacable que la guêpe et poursuit rarement l’ennemi. Si la fuite est impossible, l’immobilité absolue pourrait seule la calmer ou lui donner le change. Elle redoute et attaque tout mouvement trop brusque, mais pardonne aussitôt à ce qui ne bouge plus.
Les ruches pauvres vivent, ou plutôt meurent au jour le jour, et c’est parce qu’elles n’ont pas de miel en leurs celliers que la fumée n’a point d’action sur les abeilles. Ne pouvant se gorger comme leurs sœurs des tribus plus heureuses, les possibilités d’une cité future n’égarent pas leur ardeur. Elles ne pensent qu’à périr sur le seuil profané et, maigres, efflanquées, agiles, effrénées, le défendent avec un héroïsme, un acharnement inouïs. Aussi l’apiculteur prudent ne déplace-t-il jamais les ruches indigentes sans avoir fait un sacrifice préalable aux Euménides affamées. Il leur offre un gâteau de miel. Elles accourent, puis, la fumée aidant, elles s’enflent et s’enivrent,--et les voilà réduites à l’impuissance comme les riches bourgeoises des cellules plantureuses.
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Il y aurait encore beaucoup à dire sur la colère des abeilles et sur leurs antipathies singulières. Ces antipathies sont souvent si étranges qu’on les attribua longtemps, qu’on les attribue encore, parmi les paysans, à des causes morales, à des intuitions mystiques et profondes. On est convaincu, par exemple, que les virginales vendangeuses ne peuvent supporter l’approche de l’impudique, surtout de l’adultère. Il serait surprenant que le plus raisonnable des êtres qui vivent avec nous sur ce globe incompréhensible attachassent tant d’importance à un péché souvent fort innocent. Au fond, elles n’en ont cure; mais elles, dont la vie est bercée tout entière au souffle nuptial et somptueux des fleurs, ont horreur des parfums que nous dérobons à celles-ci.
Faut-il croire que la chasteté répand moins de parfums que l’amour? Est-ce là l’origine de la rancune des jalouses abeilles et de l’austère légende qui venge des vertus aussi jalouses qu’elles? Quoi qu’il en soit, elle est à classer, cette légende, au nombre de tant d’autres qui croient faire grand honneur aux phénomènes de la nature en leur prêtant des sentiments humains. Il conviendrait au contraire de mêler le moins possible notre psychologie humaine à tout ce que nous ne comprenons pas facilement; il conviendrait de ne chercher nos explications qu’en dehors, en deça ou au delà de l’homme; car c’est probablement là que se trouvent les révélations décisives que nous attendons encore.
LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Il semble que peu à peu, tout s’accorde à prouver que les dernières vérités se trouvent aux points extrêmes des pensées que l’homme avait refusé d’explorer jusqu’ici. On peut l’affirmer pour les sciences morales comme pour les positives; et aucune raison n’empêche d’y joindre la politique qui n’est qu’un prolongement de la morale.
L’humanité, durant des siècles, a vécu en quelque sorte à mi-chemin d’elle-même. Mille préjugés, et avant tout les énormes préjugés religieux, lui cachaient les sommets de sa raison et de ses sentiments. Maintenant que se sont notablement affaissées la plupart des montagnes artificielles qui s’élevaient entre ses yeux et l’horizon réel de son esprit, elle prend à la fois conscience d’elle-même, de sa situation parmi les mondes et du but où elle veut aboutir. Elle commence à comprendre que tout ce qui ne va pas aussi loin que les conclusions logiques de son intelligence n’est qu’un jeu inutile sur la route. Elle se dit qu’il faudra faire demain le chemin qu’on n’a point parcouru aujourd’hui et qu’en attendant, à perdre ainsi son temps entre chaque étape, il n’y a rien à gagner qu’un peu de paix trompeuse.
Il est écrit dans notre nature que nous sommes des êtres extrêmes; c’est notre force et la cause de notre progrès. Nous nous portons nécessairement et instinctivement aux dernières limites de notre être. Nous ne nous sentons vivre, et nous ne pouvons organiser une vie qui nous satisfasse qu’aux confins de nos possibilités. Grâce à cet instinct qui s’éclaire, il y a une tendance de plus en plus unanime à ne plus s’arrêter aux solutions intermédiaires, à éviter dorénavant les expériences à mi-côte, ou du moins à passer sur elles le plus rapidement possible.
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Ce n’est pas à dire que cette tendance aux extrêmes suffise à nous guider vers les certitudes définitives. Il y a toujours deux extrêmes entre lesquels il faut choisir; et il est souvent difficile de déterminer lequel est au point de départ et lequel au point d’arrivée. En morale, par exemple, nous avons à nous décider entre l’égoïsme ou l’altruisme absolu, et en politique, entre le gouvernement le mieux organisé qu’il soit possible d’imaginer, dirigeant et protégeant les moindres actes de notre vie, ou l’absence de tout gouvernement. Les deux questions sont encore insolubles. Cependant il est permis de croire que l’altruisme absolu est plus extrême et plus près de notre but que l’égoïsme absolu, de même que l’anarchie est plus extrême et plus près de la perfection de notre espèce que le gouvernement le plus minutieusement, le plus irréprochablement organisé; tel que celui qu’on pourrait par exemple imaginer aux dernières limites du socialisme intégral. Il est permis de le croire parce que l’altruisme absolu et l’anarchie sont les formes extrêmes qui requièrent l’homme le plus parfait. Or, c’est du côté de l’homme parfait que nous avons à tendre nos regards; car c’est de ce côté qu’il faut espérer que l’humanité se dirige. L’expérience ne dément pas encore qu’on risque moins de se tromper en portant les yeux devant soi qu’en les portant derrière soi, en regardant trop haut qu’en regardant trop bas. Tout ce que nous avons obtenu jusqu’ici a été annoncé et pour ainsi dire appelé par ceux qu’on accusait de regarder trop haut. Il est donc sage, dans le doute, de s’attacher à l’extrême qui suppose l’humanité la plus parfaite, la plus noble et la plus généreuse. C’est ainsi qu’on a pu répondre à qui demandait s’il était bon d’accorder aux hommes, malgré leurs imperfections actuelles, une liberté aussi complète que possible: Oui, il est du devoir de tous ceux dont les pensées précèdent la masse inconsciente, de détruire tout ce qui entrave la liberté des hommes, comme si tous les hommes méritaient d’être libres, quoiqu’on sache qu’ils ne mériteront de l’être que bien longtemps après leur délivrance. L’usage harmonieux de la liberté ne s’acquiert que par un long abus des bienfaits de celle-ci. C’est en allant d’abord à l’idéal le plus éloigné et le plus haut qu’on a le plus de chance de découvrir ensuite l’idéal le meilleur.--Ce qui est vrai de la liberté l’est également des autres droits de l’homme.
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Pour appliquer ce principe au suffrage universel, rappelons-nous l’évolution politique des peuples modernes. Elle suit une courbe uniforme et inflexible. Un à un ces peuples échappent à la tyrannie. Un gouvernement plus ou moins aristocratique ou ploutocratique, élu d’un suffrage restreint, remplace l’autocrate. Ce gouvernement cède à son tour, ou est presque partout sur le point de céder au gouvernement de tous par le suffrage universel. A quoi aboutira celui-ci? Nous ramènera-t-il à la tyrannie? Se transformera-t-il en suffrage gradué? Deviendra-t-il une sorte de mandarinat, le gouvernement d’une élite ou une anarchie organisée? Nous ne le savons pas encore, aucun peuple n’ayant jusqu’ici dépassé la phase du suffrage de tous.
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Presque partout, pour obéir à la loi aujourd’hui si active qui nous porte aux extrêmes, on brûle les étapes afin d’atteindre plus vite ce qui paraît être le dernier idéal politique des peuples: le suffrage universel. Cet idéal masquant encore complètement l’idéal meilleur qui se cache probablement derrière lui, et ne paraissant pas ce qu’il est peut-être: une solution provisoire, arrêtera, jusqu’à ce qu’on ait épuisé toutes les illusions qu’il renferme, les regards et les vœux de l’humanité. C’est le but nécessaire, bon ou mauvais, vers lequel s’avancent les nations. Il est indispensable à la justice instinctive de la masse que l’évolution s’accomplisse. Tout ce qui l’entrave n’est qu’obstacle éphémère. Tout ce qui prétend à améliorer cet idéal avant qu’il ait été atteint le recule vers l’erreur du passé. Comme tout idéal universel et impérieux, comme tout idéal qui se forme dans les profondeurs de la vie anonyme, il a d’abord le droit de se réaliser. Si après sa réalisation on remarque qu’il ne tient pas ce qu’il avait promis, il sera juste qu’on songe à le perfectionner ou à le remplacer. En attendant, il est inscrit dans l’instinct de la masse, aussi indestructiblement que dans le bronze, que tous les peuples ont le droit naturel de passer par cette phase de l’évolution politique du polypier humain, et d’interroger, chacun à son tour, chacun dans sa langue, avec ses vertus et ses défauts particuliers, les possibilités de bonheur qu’elle apporte.
C’est pourquoi, plein du devoir de vivre, cet idéal est très justement jaloux, intolérant et excessif. Comme tout organisme encore jeune, il élimine violemment ce qui peut altérer la pureté de son sang. Il est possible que les éléments empruntés à la monarchie et à l’aristocratie qu’on essaye d’introduire dans ses veines adolescentes soient excellents en eux-mêmes; mais ils lui sont nuisibles puisqu’ils lui inoculent le mal dont il a d’abord à se guérir. Avant que le gouvernement de tous soit rendu plus sage, plus limpide et plus harmonieux par le mélange d’autres régimes, il est nécessaire qu’il se soit purifié par sa propre fermentation. C’est après qu’il se sera débarrassé de toutes les traces, de tous les souvenirs du passé, après qu’il aura régné dans la certitude et l’intégrité de sa force, qu’il conviendra de l’inviter à choisir dans ce passé; ce qui importe à son avenir. Il l’y prendra selon ses appétits naturels, qui, de même que les appétits naturels de tout être vivant, savent de science sûre ce qui est indispensable au mystère de la vie.
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Les peuples ont donc raison de rejeter provisoirement ce qui est peut-être meilleur que le suffrage universel. Il est possible que la foule admette par la suite que les plus intelligents discernent et gouvernent mieux que les autres le bien de tous. Elle leur accordera alors une prépondérance légitime. Pour l’instant, elle n’y songe pas encore. Elle n’a pas eu le temps de se reconnaître. Elle n’a pas eu le temps d’épuiser des expériences qui paraissent absurdes, mais qui sont nécessaires parce qu’elles débarrassent le lieu où se cachent sans doute les dernières vérités.
Il en est des peuples comme des individus: ce qui compte, c’est ce qu’ils apprennent par eux-mêmes, à leurs dépens, et leurs erreurs forment les biens de l’avenir. Il ne sert de rien de dire à un homme durant son enfance ou sa jeunesse: «Ne mentez pas, ne trompez point, ne faites pas souffrir.» Ces préceptes de sagesse, qui sont en même temps des préceptes de bonheur, ne pénètrent en lui, ne nourrissent ses pensées, ne deviennent des réalités bienfaisantes qu’après que la vie les lui a révélés comme des vérités nouvelles et magnifiques que personne n’avait soupçonnées. De même, il est inutile de répéter à un peuple qui cherche son destin: «Ne croyez pas que le nombre ait raison; qu’un mensonge affirmé par cent bouches cesse d’être un mensonge, qu’une erreur proclamée par une troupe d’aveugles devienne une vérité que la nature sanctionnera. Ne croyez pas davantage qu’en vous mettant dix mille qui ignorent contre un seul qui sait, vous saurez quelque chose, ou que vous forcerez la plus humble des lois éternelles à vous suivre, à délaisser celui qui l’avait reconnue. Non, la loi restera à sa place près du sage qui la découvrit, et tant pis pour vous tous si vous vous éloignez sans l’avoir acceptée! Vous la retrouverez un jour sur votre route, et ce que vous aurez fait en pensant l’esquiver tournera contre vous.»
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Ce qu’on dit ainsi à la foule est très vrai; mais il est non moins vrai que tout cela ne devient efficace qu’après avoir été éprouvé et vécu. Dans ces problèmes où convergent toutes les énigmes de la vie, la foule qui se trompe a presque toujours raison contre le sage qui a raison. Elle refuse de le croire sur parole. Elle sent obscurément que derrière les plus évidentes vérités abstraites il y a d’innombrables vérités vivantes que nul cerveau ne peut prévoir, car il leur faut le temps, la réalité et les passions des hommes pour développer leur œuvre. C’est pourquoi, quelque avertissement qu’on lui donne, quelque prédiction que l’on fasse, elle exige qu’avant tout on tente l’expérience. Pouvons-nous dire que là où elle l’obtint elle ait eu tort de l’exiger? Il faudrait une étude spéciale pour examiner ce que le suffrage universel a ajouté à l’intelligence générale, à la conscience, à la dignité, à la solidarité civiques des peuples qui l’ont pratiqué; mais quand il n’aurait fait autre chose que créer, comme en Amérique et en France, le sentiment d’égalité réelle qu’on y respire comme une atmosphère plus humaine et plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceux qui viennent d’ailleurs, ce serait déjà un bienfait qui ferait pardonner ses plus graves erreurs. En tout cas, c’est la meilleure préparation à ce qui doit venir.
LE DRAME MODERNE
Quand je parle du drame moderne, il va de soi que je n’entends m’occuper que de ce qui a lieu dans les régions vraiment nouvelles et encore médiocrement peuplées de la littérature dramatique. Plus bas, dans les théâtres ordinaires, le drame ordinaire et traditionnel subit, d’une manière très lente, l’influence du théâtre d’avant-garde, mais il est inutile d’attendre les traînards quand on a l’occasion d’interroger les éclaireurs.