Part 5
Le magistrat fit une pause, et, tout en continuant à feuilleter son dossier, il guigna de l’œil le témoin. La stupeur qui se peignit sur le visage du philosophe manifesta une telle sincérité, que le juge en demeura lui-même étonné. « Il ne savait rien », se dit-il; « voilà qui est bien étrange... » Il étudia de nouveau, sans quitter son air préoccupé et indifférent, la physionomie de l’homme célèbre. Mais il manquait des données qui lui eussent rendu intelligible ce personnage abstrait, rencontre d’un cerveau tout-puissant dans le domaine des idées et d’un naïf, d’un timide, presque d’un comique dans le domaine des faits. Il continua de n’y rien comprendre, et il reprit son récit : « Quoique le médecin appelé à la hâte ne fût qu’un modeste praticien de campagne, il n’hésita pas une minute à reconnaître que l’aspect du cadavre démentait l’idée d’une mort naturelle. Le visage était livide, les dents serrées, les pupilles dilatées extraordinairement, et le corps, courbé en arc de cercle, reposait sur la nuque et sur les talons. Bref, c’étaient les signes classiques de l’empoisonnement par la strychnine. Un verre, placé sur la table de nuit, contenait les dernières gouttes d’une potion que Mlle de Jussat-Randon avait dû prendre la veille au soir ou pendant la nuit, comme c’était son habitude, pour combattre l’insomnie. Elle souffrait depuis un an à peu près d’une maladie nerveuse. Le docteur analysa ces gouttes, et il y trouva des traces de noix vomique. C’est, comme vous savez, une des formes sous lesquelles le terrible poison se débite dans la médecine actuelle. Une petite bouteille sans étiquette, contenant quelques gouttes de couleur sombre, fut ramassée presque aussitôt par un jardinier, sous les fenêtres de la chambre. On avait dû la jeter pour qu’elle se brisât, mais elle était tombée sur de la terre meuble, dans une plate-bande fraîchement remuée. Ces gouttes brunâtres étaient aussi des gouttes de noix vomique. Plus de doute : Mlle de Jussat était morte empoisonnée. L’autopsie acheva de le démontrer. Etait-on en présence d’un suicide ou d’un meurtre?... Un suicide? Mais quel motif cette jeune fille, sur le point de se marier à un homme charmant et qu’elle avait agréé, pouvait-elle avoir eu de se tuer? Et de quelle manière, sans un mot d’explication, sans une lettre d’adieu à ses parents!... D’autre part, comment s’était-elle procuré le poison? Précisément cette recherche mit la justice sur la trace de l’accusation qui nous occupe aujourd’hui. Interrogé, le pharmacien du village déposa que, six semaines auparavant, le précepteur du château lui avait demandé de la noix vomique pour soigner une maladie d’estomac. Or ce précepteur était parti pour Clermont, sous prétexte d’aller voir sa mère malade, le matin même du jour où l’on avait découvert le cadavre, soi-disant appelé par une dépêche. Il fut établi, coup sur coup, que cette dépêche n’avait jamais été reçue, que la nuit même du crime un domestique avait vu Robert Greslou sortir de la chambre de Mlle Charlotte, enfin que le flacon de poison, acheté chez le pharmacien et que l’on retrouva chez le jeune homme, avait été vidé à moitié, puis rempli de nouveau, pour combler le vide ainsi laissé, avec de l’eau simple, afin d’éviter les soupçons. D’autres témoignages vinrent rapporter que Robert Greslou avait été très assidu auprès de la jeune fille, à l’insu de ses parents. On découvrit même une lettre qu’il lui avait adressée, datant de onze mois déjà, mais qui correspondait très bien à un habile effort vers un commencement de cour. Les domestiques et l’élève même du précepteur déposèrent encore que depuis huit jours les relations entre Mlle de Jussat et le jeune homme étaient devenues extrêmement tendues, de familières qu’elles avaient été. A peine si elle répondait à son salut. On tira de ces divers signes l’hypothèse suivante : Robert Greslou, devenu amoureux de cette jeune fille, l’avait courtisée sans espoir, puis il l’avait empoisonnée pour empêcher son mariage avec un autre. Cette hypothèse emprunta une force singulière aux mensonges dont le jeune homme se rendit coupable dès qu’on l’interrogea. Il nia avoir jamais écrit à Mlle de Jussat; on lui produisit sa lettre et on put même retrouver dans la cheminée de la victime, parmi des débris qui décelaient qu’on y avait beaucoup brûlé de papiers la nuit de la mort, une moitié d’enveloppe à l’écriture du prévenu. Il nia être allé cette nuit-là dans la chambre de Mlle Charlotte, et on le mit en face du valet de pied qui l’avait vu en sortir et qui soutint son dire avec d’autant plus d’énergie qu’il confessa être entré lui-même à cette heure-là dans la chambre d’une fille de service dont il était l’amant. Greslou ne put d’ailleurs expliquer la raison pour laquelle il avait acheté la noix vomique, abusant ainsi de la confiance du pharmacien avec lequel il était lié. Il fut démontré que jamais auparavant il ne s’était plaint de maux d’estomac. Il n’expliqua pas davantage l’invention du faux télégramme, son départ précipité, ni surtout le trouble effroyable où l’avait jeté la découverte de l’empoisonnement. D’ailleurs aucun autre mobile que celui d’une vengeance d’amoureux éconduit n’était admissible, par ce simple fait que la victime avait tous ses bijoux, tout l’argent de son portemonnaie, et que son corps ne portait la trace d’aucune espèce de violence. On reconstruisit ainsi la scène : Greslou s’était introduit dans la chambre de Mlle de Jussat-Randon, sachant qu’elle dormait généralement jusqu’à deux heures, puis qu’à ce moment elle se réveillait pour prendre sa potion. Il avait mélangé à cette potion une dose de noix vomique suffisante pour foudroyer la jeune fille, qui n’avait eu que le temps de reposer le verre sans pouvoir appeler. Puis il avait eu peur que son émotion ne le trahit, et il était parti précipitamment avant la découverte du corps. La bouteille vide et retrouvée sur la plate-bande, il avait dû la jeter par la fenêtre de la chambre d’étude qui ouvrait juste au-dessus de celle de Mlle Charlotte. L’autre bouteille, il avait dû la remplir d’eau par une de ces ruses compliquées et maladroites auxquelles se reconnaissent les apprentis criminels. Bref, Greslou est aujourd’hui détenu dans la maison d’arrêt de Riom et doit comparaître aux assises de cette ville, dans la session de février, ou aux premiers jours de mars, comme accusé d’avoir empoisonné Mlle de Jussat-Randon. Les charges qui pèsent sur lui sont rendues plus accablantes par son attitude depuis son arrestation. Il se renferme dans un silence absolu, maintenant que ses mensonges ont été confondus, et il refuse de répondre à toutes les questions qu’on lui pose, disant qu’il est innocent et qu’il n’a pas à se défendre. Il a refusé de constituer un avocat, et il vit dans un état de tristesse sombre qui achève de faire croire qu’il est hanté par d’affreux remords. Il lit et il écrit beaucoup, mais, détail qui est bien bizarre et qui montre la force de la comédie chez ce garçon de vingt et un ans, des choses de pure philosophie, sans doute afin de combattre la mauvaise impression produite par sa tristesse et de prouver sa pleine liberté d’esprit... La nature des occupations du prévenu m’amène, monsieur, après ce long récit, à la raison pour laquelle votre témoignage a pu être réclamé dans cette affaire par la mère de ce jeune homme, qui se révolte contre l’évidence, comme il est naturel, et qui meurt de douleur, mais sans arriver à vaincre l’obstination de son fils à se taire. Vos livres sont, avec ceux de quelques psychologues anglais, les seuls que le prévenu ait demandés. J’ajouterai que sur les rayons de la bibliothèque on a trouvé tous vos volumes dans des conditions qui prouvent la lecture la plus assidue, interfoliés de pages sur lesquelles il avait écrit un commentaire parfois plus développé que le texte... Vous en jugerez vous-même... »
Tout en parlant, M. Valette tendait au philosophe un exemplaire de la _Psychologie de Dieu_ que ce dernier ouvrit machinalement. Il put voir en effet qu’à chacune des pages imprimées correspondait une feuille noircie de caractères d’une écriture assez analogue à la sienne, mais plus confuse, plus fébrile. Dans la tendance des lignes à tomber, un graphologue eût deviné une propension aux découragements rapides. Cette analogie d’écritures saisit le savant pour la première fois, et ce lui fut une sensation pénible. Il referma le livre qu’il rendit au juge en disant :
— « Je suis douloureusement surpris, monsieur, des révélations que vous venez de me faire sur ce malheureux jeune homme; mais j’avoue ne pas comprendre quelle sorte de relation existe entre ce crime et mes livres ou ma personne, ni quelle nature de témoignage je peux bien être appelé à donner. »
— « C’est pourtant très simple, » reprit le juge. « Si grandes que soient les charges qui pèsent sur Robert Greslou, elles reposent sur des hypothèses. Il y a contre lui des présomptions terribles, il n’y a pas une certitude absolue. Vous voyez donc, monsieur, pour employer le langage de la Science où vous excellez, qu’une question de psychologie dominera tout le débat. Quelles étaient les idées, quel était le caractère de ce jeune homme? Il est évident que s’il s’occupait avec beaucoup d’intérêt d’études très abstraites, les chances de sa culpabilité diminuent... » En prononçant cette phrase où le savant ne devina pas un piège, Valette semblait de plus en plus indifférent. Il n’ajoutait pas que précisément un des arguments de l’accusation, mis en avant par le vieux marquis de Jussat, consistait à prétendre que Robert Greslou avait été corrompu par ses lectures. Il s’agissait d’amener M. Sixte à bien caractériser le genre de principes dont le jeune homme avait été imprégné.
— « Interrogez, monsieur, » répondit le savant.
— « Voulez-vous que nous commencions par le commencement? » dit le juge. « Dans quelles circonstances et à quelle date avez-vous fait la connaissance de Robert Greslou? »
— « Il y a deux ans, » dit le philosophe, « et à propos d’un travail purement spéculatif sur la personnalité humaine, qu’il vint me soumettre lui-même. »
— « Et l’avez-vous vu souvent? »
— « Deux fois seulement. »
— « Quelle impression vous produisit-il? »
— « Celle d’un jeune homme admirablement doué pour les travaux psychologiques... » répliqua le philosophe en pesant ses mots. Le juge put sentir à cet accent la conscience de quelqu’un qui veut voir et dire la vérité. « Si bien doué que je fus presque effrayé de cette précocité. »
— « Il ne vous a pas entretenu de sa vie privée? »
— « Fort peu, » dit le philosophe; « il m’a seulement raconté qu’il vivait avec sa mère, et que son intention était de faire sa carrière dans le professorat, en même temps qu’il travaillerait à quelques livres. »
— « En effet, » reprit le juge, « c’était un des articles inscrits dans une espèce de programme d’existence que l’on a trouvé dans les papiers du prévenu, parmi ceux qui restent. — Car, et c’est là encore une des charges qui pèsent sur lui, entre son premier interrogatoire et son arrestation, il en a détruit le plus grand nombre. — Pourriez-vous, » ajouta-t-il, « donner quelques explications sur une des phrases de ce programme, assez obscure pour les profanes qui ne sont plus au courant de la philosophie moderne? Voici cette phrase... » et, prenant une feuille entre les autres : « Multiplier le plus possible les expériences psychologiques... Que pensez-vous que Robert Greslou entendît par là? »
— « Je suis très embarrassé de vous répondre, monsieur, » dit M. Sixte après un silence; mais le juge commençait à voir qu’il était inutile de ruser avec un homme aussi simple, et il comprit que ce silence indiquait simplement la recherche d’une expression rigoureusement exacte à donner à la pensée. « Je sais seulement le sens que j’attacherais, moi, à cette formule, et probablement ce jeune homme était trop instruit des travaux de la psychologie pour ne pas penser de même... Il est évident que dans les autres sciences d’observation, telles que la physique ou la chimie, la contre-épreuve d’une loi quelconque exige une application positive et concrète de cette loi. Quand j’ai décomposé l’eau, par exemple, en ses éléments, je dois pouvoir, toutes conditions égales d’ailleurs, reconstituer de l’eau avec ces mêmes éléments. C’est là une expérience des plus vulgaires, mais qui suffit à résumer la méthode des sciences modernes. Connaître d’une connaissance expérimentale, c’est pouvoir reproduire à volonté tel ou tel phénomène, en reproduisant ses conditions... Avec les phénomènes moraux, un tel procédé, est-il admissible? Je crois, pour ma part, que oui, et en définitive ce que l’on appelle l’éducation n’est pas autre chose qu’une expérience psychologique plus ou moins bien instituée, puisqu’elle se résume ainsi : étant donné tel phénomène, — qui s’appelle tantôt une vertu, la patience, la prudence, la sincérité; tantôt une aptitude intellectuelle, une langue morte ou vivante, l’orthographe, le calcul, — trouver les conditions où ce phénomène se produira le plus aisément... Mais ce champ est bien borné, car si je voulais, je suppose, les conditions exactes de la naissance de telle passion une fois connues, produire à volonté cette passion chez un sujet, je me heurterais à d’insolubles difficultés de code et de mœurs. Il viendra peut-être un temps où de telles expérimentations seront possibles. Mon avis est que, pour le moment, nous n’avons, nous autres psychologues, qu’à nous en tenir aux expériences instituées par la nature et le hasard. Avec des mémoires, avec des œuvres de littérature ou d’art, avec des statistiques, des dossiers de procès, des notes de médecine légale, nous possédons un monde de faits à notre service. Robert Greslou avait en effet discuté avec moi ce _desideratum_ de notre science. Je m’en souviens, il regrettait que les condamnés à mort ne pussent pas être placés dans des conditions spéciales, qui permettraient d’expérimenter sur eux certains phénomènes moraux. C’était là une opinion simplement hypothétique, d’un esprit très jeune et qui ne se rend pas compte que, pour travailler utilement dans cet ordre d’idées, il est nécessaire d’étudier un cas durant un temps très long... C’est sur les enfants que l’on pourrait opérer le mieux, » ajouta le savant, poussant ses propres idées; « mais comment ferait-on comprendre qu’il pourrait être utile à la science de leur donner systématiquement, par exemple, certains défauts ou certains vices? »
— « Des vices?... » fit le juge abasourdi par la tranquillité avec laquelle le philosophe avait prononcé cette phrase énorme.
— « Je parlais en psychologue, » répondit le savant qui sourit à son tour de l’exclamation du juge; « voilà justement pourquoi, monsieur, notre science n’est pas susceptible de certains progrès. Votre exclamation m’en donnerait une preuve, s’il en était besoin. La société ne peut pas se passer de la théorie du Bien et du Mal qui pour nous n’a d’autre sens que de marquer un ensemble de conventions quelquefois utiles, quelquefois puériles. »
— « Vous admettez cependant qu’il y a des actions bonnes et des actions mauvaises, » fit M. Valette; puis le magistrat reprenant le dessus et utilisant tout de suite cette discussion générale au profit de son enquête : « Cet empoisonnement de Mlle de Jussat, » insinua-t-il, « par exemple, vous conviendrez que c’est un crime... »
— « Au point de vue social, » répondit M. Sixte, « sans aucun doute. Mais pour le philosophe il n’y a ni crime ni vertu. Nos volitions sont des faits d’un certain ordre régis par certaines lois, voilà tout. Mais, monsieur, » et ici la naïve vanité de l’écrivain apparut, « vous trouverez de ces théories une démonstration, que j’ose croire définitive, dans mon _Anatomie de la volonté_... »
— « Avez-vous quelquefois abordé ces sujets avec Robert Greslou? » demanda le juge. « Et croyez-vous qu’il partageât vos idées? »
— « Très probablement, » dit le philosophe.
— « Savez-vous, monsieur, » reprit le magistrat démasquant ses batteries, « que vous venez presque de justifier les accusations de M. le marquis de Jussat, qui prétend que les doctrines des matérialistes contemporains ont détruit le sens moral chez ce jeune homme et l’ont rendu capable de ce meurtre? »
— « Je ne sais pas ce qu’est la matière, » fit M. Sixte, « je ne suis donc pas matérialiste. Quant à rejeter sur une doctrine la responsabilité de l’interprétation absurde qu’un cerveau mal équilibré donne à cette doctrine, c’est à peu près comme si on reprochait au chimiste qui a découvert la dynamite les attentats auxquels cette substance est employée. C’est un argument qui ne compte pas... » Le ton avec lequel le philosophe prononça cette phrase révélait la force invincible de résistance spirituelle que donne la foi profonde, — comme une timidité presque enfantine devant les tracas de la vie matérielle se révéla dans l’accent avec lequel il demanda tout d’un coup : « Croyez-vous que je serai obligé d’aller à Riom pour déposer? »
— « Je ne le pense pas, monsieur, » dit le juge, qui ne put s’empêcher de remarquer avec un étonnement nouveau le contraste entre la fermeté du penseur dans la première partie de son discours et l’anxiété avec laquelle avait été prononcée cette dernière phrase, « car je constate que vos rapports avec le prévenu ont été beaucoup plus superficiels que ne le croyait sa mère elle-même, si vraiment ils se bornent à ces deux visites et à une correspondance qui paraît avoir été exclusivement philosophique. Mais, j’y reviens, vous n’avez jamais reçu de confidences relatives à son existence chez les Jussat? »
— « Jamais. D’ailleurs, il cessa de m’écrire presque aussitôt après son entrée dans cette famille. »
— « Et dans ses toutes dernières lettres, il n’y avait pas trace d’aspirations nouvelles, d’une inquiétude, d’une curiosité de sensations inconnues? »
— « Je n’ai rien remarqué de semblable, » dit le philosophe.
— « Hé bien! monsieur, reprit M. Valette après un nouveau silence durant lequel il étudia de nouveau ce bizarre témoin, « je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Vos heures sont trop précieuses. Permettez-moi de résumer à mon greffier les quelques réponses que vous m’avez faites... Il n’est pas habitué à des interrogatoires qui portent sur des matières aussi élevées... Vous signerez ensuite... »
Tandis que le magistrat dictait à son commis ce qu’il croyait pouvoir intéresser la justice dans la déposition du savant, ce dernier, que la révélation foudroyante du crime de Robert Greslou et l’entretien avec le juge avaient évidemment bouleversé, écoutait sans faire de remarques, sans presque comprendre même, tant la nouveauté de l’événement auquel il se trouvait mêlé de loin désorientait en lui le méditatif. Il signa sans même regarder, après que M. Valette la lui eut relue à haute voix, la page où ses réponses se trouvaient consignées, et, encore une fois, avant de prendre congé :
— « Alors, je peux être bien sûr que je ne serai pas obligé d’aller là-bas? »
— « J’espère que non, » dit le juge en le reconduisant; et il ajouta : « En tout cas, ce ne serait que pour un jour ou deux... » éprouvant cette fois un secret plaisir à l’angoisse enfantine qui se peignit sur la figure du bonhomme. Puis, quand M. Sixte fut sorti de son cabinet : « Voilà un fou que l’on ferait bien d’enfermer, » dit-il à son greffier, qui opina de la tête. « C’est avec des idées comme celles de cette espèce d’anarchiste intellectuel que les jeunes gens se perdent... Avec cela qu’il a l’air de bonne foi. Il serait moins dangereux, canaille... Savez-vous qu’il pourrait bien faire couper le cou à son disciple avec ses paradoxes?... Mais ça paraît lui être fort égal. Il ne s’inquiète que de savoir s’il ira à Riom... Quel maniaque! » Et le juge et le greffier se mirent à rire en haussant les épaules. Puis le premier, après avoir, dans une rêverie de quelques minutes, repassé en esprit les impressions diverses qu’il venait de traverser à l’endroit de cet être, pour lui absolument énigmatique, ajouta : « Ma foi, si je m’attendais à ce que le fameux Adrien Sixte ressemblât à ça... C’est inconcevable! »
III SIMPLE DOULEUR
L’épithète par laquelle le juge d’instruction condamnait l’impassibilité du savant eût été plus énergique encore si le magistrat avait pu suivre M. Sixte et lire dans cette pensée de philosophe durant le peu de temps qui séparait cet interrogatoire du rendez-vous fixé par la malheureuse mère de Robert Greslou. Arrivé dans la grande cour du Palais de Justice, celui que M. Valette traitait à cet instant même de maniaque regarda tout d’abord le cadran de l’horloge, comme il convenait à un travailleur aussi minutieusement régulier : « Deux heures un quart, » songea-t-il; « je ne serai pas chez moi avant trois heures. Mme Greslou doit venir à quatre... Il n’y a pas moyen que je me remette au travail... Voilà qui est bien désagréable... » Et il prit sur-le-champ la résolution de placer à ce moment sa promenade quotidienne, d’autant plus qu’il pouvait gagner le jardin des Plantes le long du fleuve et par la Cité, dont il aimait la physionomie vieillie et la provinciale douceur. Le ciel était bleu, de son bleu clair des jours de gelée, vaguement teinté de violet à l’horizon. La Seine coulait sous les ponts, verte et gaiement laborieuse, avec ses bateaux chargés où fume la cheminée d’une petite maison de bois aux vitres garnies de plantes familières. Sur le pavé sec les chevaux trottaient allègrement. Si le philosophe perçut tous ces détails, dans le temps qu’il mit à gagner le trottoir du quai avec les précautions d’un rural effrayé des voitures, ce fut pour lui une sensation plus inconsciente encore que d’habitude. Il continuait de penser à la révélation surprenante que le juge venait de lui faire. Mais la tête d’un philosophe est une machine si particulière que les événements n’y produisent pas l’impression directe et simple qui semble naturelle aux autres personnes. Celui-ci était composé de trois individus comme emboîtés les uns dans les autres : il y avait en lui le bonhomme Sixte, vieux garçon asservi aux soins méticuleux de sa servante et soucieux d’abord de sa tranquillité matérielle. Il y avait ensuite le polémiste philosophique, l’auteur, pour tout dire, animé, à son insu, du susceptible amour-propre commun à tous les écrivains. Il y avait enfin le grand psychologue, passionnément attaché aux problèmes de la vie intérieure, et il fallait, pour qu’une idée eût accompli sa pleine action sur cet esprit, qu’elle eût traversé ces trois compartiments.