Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

Part 7

Chapter 71,033 wordsPublic domain

Rubens, sortant des pages d’une princesse, partait pour l’Italie.

Il en revenait avant la trentaine, maître de son art. Il habitait des palais, et, ambassadeur, parlait au nom de son prince. L’archiduc Albert voulut servir de parrain à un premier enfant qu’il eut d’Isabelle Brandt; il était l’hôte des reines, menait un train de grand seigneur, épousait à la fin de sa vie cette belle Hélène Fourment qui était une enfant de seize ans, ambrée et grasse, et son allégresse d’artiste ne s’effara jamais devant les secrets de l’énigme plastique...

Van Dyck fut un svelte, élégant et mélancolique prince, un beau cavalier dont la vie fut une perpétuelle fête, et si j’avais à conter l’existence de Rembrandt, il me semble que j’écrirais un drame que l’on devrait représenter sans allumer le lustre, dans la pénombre d’un théâtre. Toute joie serait bannie de cette pièce hautaine. Le décor serait celui d’une salle enfumée aussi propice aux choses de la cabale qu’à celles de la peinture.

Je ferais pourtant accrocher aux murs les miroirs devant lesquels le vieux sorcier du clair-obscur aimait à peindre, d’après son propre visage, et parmi tout un bric-à-brac fastueux et bizarre, inquiétant et précieux, je ferais passer Saskia en robe d’odalisque ou de juive orientale. Ce serait le drame de l’alchimiste qui a su fabriquer de l’or et qu’on a persécuté...

Ivre de foi républicaine et de pureté antique, David se passionnait pour les ennemis de Danton, et, calme, dans l’orage révolutionnaire, prenait des croquis au pied de la guillotine... Le haut chapeau aux poils rebroussés de Goya était posé sur un cabinet espagnol, et une duchesse ôtait sa robe dans son atelier qu’elle emplissait de tous les parfums de la _Maja desnuda_... Au retour d’un voyage en Orient, Delacroix, en frac irréprochable, passait à son cou une cravate rouge à laquelle pendait une étoile d’émail et d’or, et se rendait ainsi à un gala des Tuileries... Tous ont vécu, fastueux, pauvres, puissants et tourmentés, mais s’il n’y avait pas la peinture dans la vie de Paul Cézanne, il n’y aurait rien.

Il était fait, selon la parole de Shakespeare, de la même étoffe que ses songes.

On ne lui a rien offert, il n’a rien demandé, et il a vécu à l’écart, sans se mêler à rien de ce qui intéresse les hommes, à une époque tranquille, avec l’unique souci de son travail et de son art, et lorsque je me retourne vers ces années de ma jeunesse où j’eus le grand honneur de le voir souvent, j’aperçois un vieillard obstiné, un homme las de sa journée qui revient des champs et des bois, une toile à la main, à l’heure où l’Angélus bénit la petite ville qui l’ignore...

_Paris_, 1923.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

I.--Une Sous-Préfecture 7

II.--23, rue Boulegon 21

III.--L’aumône à Humilis 35

IV.--Le baron Cochin et Nina de Villars 47

V.--Claude Lantier et Mahoudeau 65

VI.--Souvenirs de Charles Camoin et lettres de Paul Cézanne 83

VII.--Au hasard des Souvenirs 105

VIII.--Cézanne parle 129

IX.--Dans les Cévennes 139

X.--Après la mort 153

NOTES:

[A] Paul Cézanne s’exprimait exactement ainsi.

[B] André Salmon. _Cézanne._

[C] _Cézanne_, par Gustave Coquiot.

[D] A. VOLLARD: _Paul Cézanne._

[E] Je veux tout de même avouer qu’une des plus grandes déceptions de ma vie me vint au cours d’une visite que je fis, mon livre achevé, à Judith Gautier. Elle habitait rue Washington et elle m’accueillit d’un air lointain, parmi des chats qui déchiraient le velours usé de sièges Louis XIII et le reps grenat de fauteuils Voltaire qui avaient dû appartenir à son père. J’avais dû m’arrêter sur le palier, avant de tirer le cordon de soie chinoise de sa sonnette, car l’émotion me faisait battre le cœur, et j’avais beau savoir que j’allais voir une vieille dame, je ne songeais qu’à la belle jeune fille qu’elle fut dans la maison du maître, à Neuilly, savante et belle comme Hypathie.

Je vis le masque lourd du père Gautier, sans barbe, et elle ne regarda même pas la dédicace de mon livre, occupée qu’elle était à me parler d’un parent qu’elle n’aimait pas.

[F] Claude Monet.

[G] «_...Son rêve, dit M. A. Vollard, eut été de faire poser ses modèles nus en plein air; mais c’était irréalisable pour beaucoup de raisons... Aussi, quelle ne fut pas ma surprise quand il m’annonça, un jour, qu’il voulait faire poser une femme nue! «Comment, Monsieur Cézanne, ne puis-je m’empêcher de m’écrier, une femme nue?»--«Oh! Monsieur Vollard, je prendrai une très vieille carne!» Il la trouva d’ailleurs à souhait et, après s’en être servi pour une étude de nu, il fit, d’après le même modèle, mais cette fois vêtu, deux portraits qui font penser à ces parents pauvres que l’on rencontre dans les récits de Balzac..._»

[H] _Ambroise Vollard_: PAUL CÉZANNE.

[I] A. VOLLARD: _Paul Cézanne._

[J] Émile BERNARD: _Souvenirs sur Paul Cézanne._

[K] _Paul Cézanne mourut à Aix, le 23 octobre 1906. Il avait eu, quelques jours avant, une syncope dans son jardin où il travaillait à une étude de paysan._

[L] _Charles Camoin, qui travaillait alors dans le Midi, apprit qu’un petit propriétaire de l’endroit possédait une toile de Cézanne, dont il voulait se défaire. Il alla chez lui sans dire qu’il était peintre, en simple amateur, et l’homme lui présenta le tableau qui était un truquage des plus authentiques.--«Ce n’est pas un Cézanne», dit froidement l’artiste à ce rustique marchand qui eut brusquement l’air d’assister à la mort d’un beau rêve et qui ne put que balbutier, en levant les bras:--«Pourtant!...»_

[M]

Ici repose Pierre-Paul Rubens, chevalier, et seigneur de Steen, fils de Jean Rubens, Sénateur de cette ville. Doué de talents merveilleux, très docte et versé dans l’histoire ancienne, connaissant tous les arts libéraux et les secrets de la politesse. Il mérita principalement d’être déclaré l’Apelle de son siècle et de tous les âges. Il se concilia les bonnes grâces des monarques et des hommes supérieurs. Philippe IV, roi d’Espagne et des Indes, le nomma Secrétaire de son conseil privé, et l’envoya dans la Grande-Bretagne, en 1629, auprès du roi Charles Iᵉʳ. Il eut le bonheur et la gloire de poser les bases d’une paix bientôt conclue entre les deux souverains. Il mourut l’an du salut 1640, le 30 mai, âgé de 64 ans.

[N] Cette Académie était quai des Orfèvres.