Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

Part 6

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Contrastes et rapports de tons, voilà tout le secret du dessin du modelé.

XXXI

La nature est en profondeur.

Entre le peintre et son modèle s’interpose un plan, l’atmosphère.

Les corps vus dans l’espace sont tous convexes.

XXXII

L’atmosphère forme le fond immuable sur l’écran duquel viennent se décomposer toutes les oppositions de couleurs, tous les accidents de lumière. Elle constitue l’enveloppe du tableau en contribuant à sa synthèse et à son harmonie générale.

XXXIII

On peut donc dire que peindre c’est _contraster_.

XXXIV

Il n’y a ni peinture claire ni peinture foncée, mais simplement des rapports de tons. Quand ceux-ci sont mis avec justesse, l’harmonie s’établit toute seule. Plus ils sont nombreux et variés, plus l’effet est grand et agréable à l’œil.

XXXV

La peinture, comme tout art, comporte une technique, une manipulation d’ouvrier, mais la justesse d’un ton et l’heureuse combinaison des effets dépendent uniquement du choix de l’artiste.

XXXVI

L’artiste ne perçoit pas directement tous les rapports: il les sent.

XXXVII

Sentir juste et réaliser pleinement donnent le style.

XXXVIII

La peinture est l’art de combiner des effets, c’est-à-dire d’établir des rapports entre des couleurs, des contours et des plans.

XXXIX

La méthode se dégage au contact de la nature.

Elle se développe par les circonstances. Elle consiste à chercher l’expression de ce que l’on ressent, à organiser les sensations dans une esthétique personnelle.

XL

A priori, les écoles n’existent pas.

La question qui prime tout est celle de l’art en lui-même. La peinture est donc ou bonne ou mauvaise.

XLI

Voir sur nature, c’est dégager le caractère de son modèle.

Peindre, ce n’est pas copier servilement l’objectif: c’est saisir une harmonie entre des rapports nombreux, c’est les transposer dans une gamme à soi en les développant suivant une logique neuve et originale.

XLII

Faire un tableau, c’est composer...

IX

Dans les Cévennes.

A l’automne de 1902, après mon départ d’Aix et ma libération, Paul Cézanne, accompagné de Mᵐᵉ Cézanne et de son fils, vint passer quelques jours dans les Cévennes, chez mon père, qui le reçut de son mieux, sans rien savoir de cet illustre visiteur.

On a dit souvent, avec des histoires à l’appui, que le vieux maître aixois était peu sociable et qu’il était d’une fréquentation difficile, mais vis-à-vis de moi, il fut toujours d’une humeur égale, et pendant son séjour, il fut charmant.

Il était en confiance et ne se méfiait de personne.

Pourtant, mille petites choses auraient pu le mettre hors de lui.

J’avais dit à mon père: c’est un grand peintre dont on parle beaucoup à Paris, et j’ai déjeuné ou dîné chez lui plusieurs fois par semaine pendant mon service militaire...

Simple et droit, ainsi qu’un homme du vieux temps, mon père, qui ne se soucie en aucune façon des peintres et de leur œuvre, accueillit, comme on pouvait le faire à la campagne, le bon bourgeois d’Aix qui avait traité son fils avec tant de bienveillance.

La chasse était ouverte et les cèpes bruns et les oronges carminées tournaient leurs rondes parfumées autour des châtaigniers séculaires.

Il y avait alors à la maison une femme du pays qui savait accommoder le gibier et faire frire à point, dans l’huile d’olive onctueuse et grasse, les champignons.

Je revois Cézanne dans la cuisine, le dos contre le fourneau près duquel j’allais chauffer ma joue d’enfant quand j’avais mal aux dents.

Tous les rêves du monde je les ai rêvés dans cette grande pièce carrelée de briques au rouge usé, pleine de poêlons et de chaudrons de cuivre qui servaient seulement en hiver, quand on tuait le cochon.

Je sais bien que ces souvenirs n’ont de valeur que pour moi, que je ne reverrai probablement plus cette humble cuisine où je ne suis pas rentré depuis la mort de ma mère qu’on enterra la même semaine que Cézanne, mais tant pis, on n’écrit au fond que pour soi.

Devant ce feu, je revois l’enfant studieux et taciturne que j’ai été.

Ma grand’mère lisait attentivement le _Petit Méridional_, de l’article de tête aux _Deux Orphelines_, le roman-feuilleton. Quand une phrase lui plaisait, elle m’en faisait part, et quand elle avait terminé sa lecture, elle me parlait de son enfance. Elle avait eu, comme je l’avais alors, le goût des images et des livres, et chaque fois qu’on cite devant moi une femme qui passe des examens difficiles, je pense à elle.

Elle avait préparé son brevet de capacité, comme elle disait, toute seule, en gardant les moutons dans un mas perdu des Cévennes. Le pasteur protestant lui prêtait quelques volumes et corrigeait ses devoirs, car ni son père ni sa mère ne connaissaient leurs lettres.

Vers 1839, quand on crut qu’elle en savait assez, elle alla concourir à Nîmes pour obtenir ce fameux brevet. Un voisin se rendait justement au chef-lieu avec sa carriole; elle s’assit à côté de lui, le fichu de grosse laine tricoté par sa mère sur un corsage tissé et cousu par elle, sur une pauvre robe de filoselle taillée comme devait l’être celle d’une serve du XIIIᵉ siècle, et, dans un panier, elle emportait une grammaire française, du pain noir, quelque arithmétique, des œufs durs, une Bible et des fruits.

Le voyage dura deux jours.

A Nîmes, elle but du café pour la première fois de sa vie, et, dans la chambre de l’auberge où elle était descendue, elle passa la nuit à lire sa grammaire et sa Bible, perdue dans cette ville qu’elle croyait immense, si seule et si désemparée que tout se mêlait dans sa tête et qu’elle ne savait plus si c’était C. V. Boîste, ancien avocat, auteur du dictionnaire universel de la langue française, qui avait dicté à Moïse la Sainte Loi, ou si c’était Dieu qui avait légiféré au sujet des adjectifs pronominaux indéfinis.

Le lendemain elle fut reçue, et comme le charretier avait terminé lui aussi ses affaires, ils repartirent tout de suite vers Champmorel où ils arrivèrent le surlendemain avant l’aube.

Quand le soleil se leva, et malgré son diplôme, ma grand’mère ôta sa belle robe et alla garder ses moutons...

Dans cette cuisine où se chauffait Cézanne, elle m’apprit à écrire et à lire, elle me conta les histoires fantastiques de cet âpre pays montagneux, celles du _Fantasti_ et de la _Bête du Gévaudan_.

Comme j’étais pâlot et délicat, elle m’obligeait encore à manger à quatre heures une énorme côtelette de mouton dont j’avais horreur... Des chanteurs ambulants installaient devant la porte de grands tableaux, naïvement et minutieusement achevés comme des peintures du douanier Rousseau, et qui représentaient les épisodes de quelque crime célèbre. Le plus terrible pour moi était l’assassinat de Fualdès. Les chanteurs montraient la scène d’un coup de gaule sur leur toile, et se mettaient à brailler lamentablement:

«_Ecoutez âmes sensibles L’épouvantable récit..._»

Plus tard, vers ma dixième année, un vieil homme qui travaillait chez mon père et qui mangeait à table avec nous me contait, là, les campagnes du Second Empire, car il avait fait deux fois sept ans de service.

L’histoire de France qu’il m’apprit était d’une fantaisie et d’un cocasse prodigieux, et ces leçons se terminaient toujours de la même manière.

Quand ma grand’mère annonçait que le dîner était prêt, le père Cabanel, qui ne songeait qu’aux gloires militaires, tirait de sa poche une pièce de deux sous. Il me disait invariablement:

«L’an prochain tu iras au lycée... Tu en sors avec ton brevet d’officier. Adieu la misère!»

Il faisait alors sauter ses deux sous, les rattrapait au vol et répétait:

«Adieu la misère!»

Je raconte cela pour montrer que je n’ai pas vu Cézanne entre deux trains, que je ne lui ai pas fait de rapides visites comme le firent quelques-uns de ses admirateurs, mais qu’après l’avoir beaucoup fréquenté à Aix, il a vécu un peu dans la maison de ma famille, simple comme un vieux parent qu’on reçoit à l’occasion d’une fête...

* * * * *

Il m’avait dit souvent qu’il ferait mon portrait, mais les soldats ne sortent guère qu’au moment où le jour tombe; le dimanche, je préférais peut-être de faciles plaisirs à la pose obligatoire et je ne possède pas le moindre souvenir de lui.

Chez mon père, un matin, il prit une feuille de papier et il y traça plusieurs traits en me regardant.

On nous appela pour quelque promenade, la porte demeura ouverte, un coup de vent enleva sans doute cette vague esquisse que je n’ai jamais retrouvée et que je payerais cher à présent.

Cela d’ailleurs ne me déplaît pas, et je sais trop comment il traitait d’anciens amis qu’il ne voyait plus beaucoup et qui avaient chez eux «_des Cézanne_».

Je dois avouer cependant qu’il me fit un cadeau.

Il me donna son exemplaire des _Fleurs du Mal_, alors que j’étais encore à la caserne.

Ce volume était caché dans mon paquetage, entre la capote numéro un et les chemises matriculées. J’en prenais soin et je l’ai toujours.

C’est l’édition ordinaire de 1899, chez Calmann-Lévy. Le livre est broché et, en tête de la dernière page, Cézanne a noté au crayon, en chiffres romains:

VI-XV-XIX-XXVII- XXX-LXVIII-LXXIV-LXXXII

D’après ces indications, les poèmes qu’il devait relire le plus volontiers seraient donc:

V.--Les phares. XV.--Don Juan aux enfers. XIX.--L’Idéal. XXVII.--Sed non satiata. XXX.--Une charogne. LXVIII.--Les chats. LXXIV.--Le mort joyeux. LXXXII.--Le goût du néant.

La couverture est éclaboussée de peinture, elle porte quelques taches rouges et brunes, peut-être aussi l’empreinte d’un doigt qui s’était appuyé contre la palette.

C’est tout ce que je possède: un bouquin maculé de couleurs et le souvenir fort vague d’une ébauche disparue...

* * * * *

Pendant ces quelques jours, Cézanne ne me parut pas tourmenté une seule fois par _cette sacré nom de Dieu de peinture_.

Dans la campagne d’Aix où je l’avais si souvent accompagné, il se méfiait, il me semblait marcher maladroitement dans un paysage hérissé de difficultés. Je comprenais qu’il avait interrogé cette nature, étudié cet air, ces plans, ces horizons et ces volumes, et qu’il allait à travers d’innombrables _motifs_.

Il me parut avoir laissé là-bas l’angoisse qui le suppliciait, et il n’avait pas le souci de mettre à leur place, sur une toile, les châtaigniers des combes cévenoles. Le chœur des lois qu’il cherchait à surprendre ne flottait peut-être qu’autour des pins provençaux, et je serais bien en peine de dire ce qu’il pensait de cette région sobre, triste et religieuse que les voyageurs comparent à la Galilée.

Un soir, pour mieux honorer l’hôte, on invita à dîner quelques notables.

Nous étions une quinzaine, et je revois encore Paul Cézanne au haut bout de la table confortablement servie, car mon père est un paysan, mais il en remontrerait à beaucoup de gastronomes qui affirment que la cuisine est le sixième des beaux-arts et qui mettent trop de littérature autour des plats les plus simples.

Les amis de ma famille n’avaient certainement jamais entendu parler du vieillard avec lequel ils soupaient, comme on dit encore dans le Gard, mais ils étaient pleins de déférence.

Pourquoi songer d’ailleurs à les excuser. S’ils avaient vu la peinture de Cézanne, ils auraient sans doute fait la grimace, mais cette grimace eut été moins laide que les sourires de certains confrères, des membres de l’Institut et que la gouaille montmartroise de M. Willette.

Cézanne avait gardé son tricot de laine sous sa jaquette, et il était d’une humeur égale.

Il aurait dû pourtant bondir à chaque mot.

Pour montrer que la peinture les intéressait, deux ou trois convives se mirent à parler de ce qu’ils avaient vu.

Le greffier de la justice de paix possédait son portrait au fusain, enlevé en quelques minutes par un artiste ambulant qui, à l’époque de la foire d’Alais, s’installait avec un carton sur les genoux, devant une terrasse de café, croquait un consommateur et lui offrait ensuite l’image rapide et sinistre moyennant cinquante centimes.

Un autre avait admiré au musée de Nîmes une extraordinaire toile. Le gardien priait le visiteur d’aller à travers l’immense salle, et les yeux de ce portrait si remarquable suivaient tous ses déplacements. Sans doute fallait-il une prodigieuse science pour en arriver là!

Paul Cézanne, résigné, écoutait ces bourdes innocentes sans la moindre colère.

Je songeais à une histoire qu’on m’avait contée et que j’ai retrouvée depuis dans le livre pittoresque, que M. Gustave Coquiot, qui visita Aix, après la mort de Cézanne, lui consacre.

Il était question dans cette histoire d’un banquet et de quelques opinions qu’il valait mieux garder pour soi, en présence du peintre, mais je laisse parler M. Coquiot:

«--...Il fallait qu’il fît pourtant partie de la Société des Amis des Arts, à Aix!» pensa un jour un des jeunes amis de Cézanne, M. Jouven, un photographe artiste qui avait alors ses ateliers un peu en dehors de la ville, au boulevard de l’Armée. Et il décide Cézanne à offrir une toile à la Société en question et à assister au premier banquet qu’elle organisera.

«Cézanne se laisse faire. Sa toile, on l’a mise au-dessus d’une porte; personne ne peut la voir. Au banquet, il y assiste, d’abord tranquille. Mais, au dessert, le président se met à prôner l’éducation dite classique, et il encense Bouguereau, chef vénéré des Salons officiels. Cézanne, bon Dieu! se lève d’un coup; et, tapant du poing sur la table, renversant les bouteilles, il s’écrie: «Il n’y a que Delacroix et Courbet! Vous êtes tous des c...!» Et la porte claque. Le lendemain, il dit à Jouven: «Ça y est! j’ai encore fait des bêtises, je me suis emballé! Mais tout de même, ce sont des j.-f... vos amis des arts...»

A cette table, devant les propos cocasses de ces braves gens, il souriait. J’étais loin de lui et j’entendais seulement sa voix qui protestait quand son voisin souhaitait le voir revenir à un plat:

«Écoutez... M. Larguier, père...»

X

Après la mort.

Je ne devais plus le retrouver[K]. Il m’écrivit quelques lettres que je ne me console pas de ne plus avoir. Il m’eut d’ailleurs été difficile de les publier dans ces pages de souvenirs, car il y étrillait, dru et sans gants, comme il savait le faire, quelques contemporains.

Avant de me quitter, sachant que j’étais sur le point de venir à Paris, il me donna une lettre d’introduction que je devais porter à Octave Mirbeau.

Je n’ai jamais fait beaucoup de visites et je trouvai plus commode d’envoyer par la poste le mot de Cézanne à l’illustre écrivain.

Il est probable qu’il m’attendit, et il ne me répondit point. Il n’avait pas à le faire.

Je sais pourtant que je m’en étonnai naïvement auprès de mon protecteur. Il m’écrivit que je n’étais guère _arriviste_, que ce n’est pas ainsi que j’aurais dû manœuvrer, et qu’il faut être plus adroit pour réussir...

Je ne pus retenir un sourire en lisant ces reproches du vieux solitaire, mort depuis des années et des années, à tout ce qui n’était pas le rêve âprement poursuivi.

Depuis, j’ai acheté tous les ouvrages qu’on a publiés. Je ne l’ai reconnu que dans celui de M. Ambroise Vollard.

On me dit que le sculpteur Maillol travaille à un buste de Paul Cézanne qui doit être érigé sur quelque place de sa ville natale. Les esprits faciles à contenter peuvent penser que cette glorification est juste et que la fête sera belle autour du monument, mais l’amende honorable ne répare pas toujours l’outrage, et, si j’avais le goût des déplacements, je ferais ce jour-là un voyage à Aix, où je ne suis jamais revenu, simplement pour ajouter un chapitre curieux à ce petit livre.

Le triomphe d’un artiste méconnu et méprisé, de son vivant, ne peut être organisé que lorsque a disparu la génération responsable de l’insulte.

Les Aixois nés aux alentours de 1835 ne doivent pas être nombreux, et la vieille ville, indifférente à la gloire du plus illustre de ses fils, peut se réhabiliter en lui offrant le marbre et le laurier.

Son prestige est aujourd’hui souverain.

On m’affirmait récemment qu’un collectionneur avait vendu les tableaux du XVIIIᵉ siècle qu’il amassait depuis longtemps pour acheter des Cézanne. Il paraît qu’il possède deux cents toiles et qu’il serait ravi de les donner à la ville natale du peintre, si elle souhaitait, un jour, faire un musée Paul Cézanne. J’ai parlé de cette collection, on m’a répondu: «C’est impossible; nous connaissons toute l’œuvre du vieux maître...»

Est-on sûr de la connaître exactement? Sans doute, on a battu le rappel, et tous ceux qui avaient une de ces études qu’il abandonnait parfois en plein champ, chez des paysans, dans une chambre où il ne retournait pas, se sont hâtés de s’en défaire, dès qu’ils ont su que cette peinture à laquelle ils ne comprenaient rien avait quelque valeur[L].

Les écrivains laissent parfois dans leurs tiroirs des œuvres posthumes; les peintres laissent presque toujours des œuvres... apocryphes.

On a fabriqué de faux Cézanne et on doit en fabriquer encore. Il y a de véritables usines d’où sortent des Daumier et des Corot, des Renoir et des Monticelli, et certains truqueurs sont si adroits qu’on pourrait les couronner de la tiare de Saïtapharnès, malgré leur modestie. Je ne veux point parler de ces toiles destinées à l’Amérique ou à des amateurs sans flair que leur snobisme et leur ingénuité disposent aux pires duperies, mais je ne crois pas me tromper en disant qu’il existe des Cézanne perdus. On voudrait assister à une rétrospective de son œuvre. Ce serait d’un intérêt immense.

Les hommes qui ont aujourd’hui cinquante ans n’étaient pas nés quand on trouvait pour presque rien, chez le père Tanguy, les toiles que Cézanne exécuta vers 1870-1875, celles qui dataient de plus loin, de l’époque où il peignait _Un après-midi à Naples_, et _La Femme à la puce_, le _Portrait du nègre Scipion_, _Le Pain et les œufs_, _Le Festin_, _La Léda_, _La Tentation de saint Antoine_, _Le Pacha_, etc.

On ne connaît guère les œuvres de la jeunesse--il est peut-être plus exact de dire: les œuvres de la première manière,--du peintre, que par des reproductions photographiques.

Je me souviens de mon étonnement, un soir où je dînais chez Mᵐᵉ Cézanne qui conservait aux murs de la salle à manger et du salon d’anciennes toiles.

J’en saluai quelques-unes qui m’étaient familières.

Elles dataient probablement de 1898, mais elles étaient semblables à celles sur lesquelles j’avais vu s’acharner le maître d’Aix.

C’était le Cézanne du compotier et des trois pommes, le Cézanne du mont de la Victoire, des natures mortes et des paysages sans empâtements ni reliefs de tons, le Cézanne des jus puissants mais sobres et presque lisses.

A côté de ces compositions, je vis pour la première fois des toiles qui étaient sans doute de l’époque où il peignait _L’Homme au chapeau de paille_ et _La Maison du pendu_.

Je sais que je revins au quartier latin, où j’habitais, enthousiasmé, n’ayant pas dit grand’chose au cours de ce repas excellent, et ayant écouté M. A. Vollard, qui était du dîner, et qui parlait de la façon la plus pittoresque, avec des nonchalances et des cruautés de grand félin...

* * * * *

On s’est demandé quelquefois si Cézanne avait voyagé.

Malgré son admiration profonde pour Rembrandt et pour Rubens, pour Véronèse et Michel-Ange, il ne visita ni la Hollande, ni la Belgique, ni l’Italie.

Il n’a pas vu la _Ronde de nuit_ dans la salle du _Trippenhuis_ d’Amsterdam qui mire sa façade cuite et sanglante dans l’eau d’un canal, quand le fin brouillard hollandais permet les reflets et les jeux de lumières.

Qu’eut rapporté le peintre de l’Estaque de la plage de Scheveninguen et de la mer du Nord qu’aimèrent van de Velde et Ruysdael.

Il n’a pas voulu prier non plus, lui, le vieux chrétien, devant l’autel de l’église Saint-Jacques, à Anvers, où est inhumé Rubens, le maître des triomphes et des apothéoses, et il n’a pas eu la curiosité, lui qui savait le latin, d’aller lire l’épitaphe[M] que Gevaertz composa pour son ami.

Il n’a pas fait le pieux et classique pèlerinage de presque tous les artistes à Rome. Lui qui était fou des grands Vénitiens et de Michel-Ange, il ne les a pas vus chez eux.

Il pensa, pendant quelque temps, accomplir un voyage en Espagne, et en 1891 il fit un séjour en Suisse.

Il passa trois mois à Neufchâtel et je ne sais s’il y travailla. Il visita très rapidement Berne, la plus helvétique des villes confédérées; Fribourg, avec sa cathédrale et son pont monumental; Vevey, que Musset entrevit tout clair de pommiers à travers ses larmes; Lausanne pleine d’étudiants, Genève internationale comme un palace au bord d’un lac.

Ses paysages sont ceux de l’Ile-de-France et de sa Provence natale.

Au temps où il suivait les cours de l’Académie Suisse[N], il s’en allait peindre en compagnie de Guillaumin dans un ancien parc, à Issy-les-Moulineaux; en 1870, il travailla à l’Estaque; après la guerre il vint avec Pissarro à Auvers-sur-Oise; il peignit à Barbizon, un peu partout, autour de Fontainebleau, puis de retour à Aix, voici les paysages de sa vieillesse: les bords de l’Arc, le mont de la Victoire, le Jas de Bouffan, le Tholonet, le Château-Noir, la Montée des Lauves.

Voyager, pour lui, c’était perdre du temps...

* * * * *

On a suffisamment interprété l’œuvre de Cézanne sans que je tente moi-même de barbouiller de mon encre le dos des châssis que je l’aidai souvent à porter.

Il m’eût été facile de faire, à mon tour, des commentaires et de donner à ce petit livre un poids inutile qu’il n’aura pas. Je le préfère plus simple et plus léger. Il a été accordé à peu d’hommes de vivre dans l’intimité du vieux peintre. Je n’ai sans doute pas tout dit, mais est-il nécessaire de tout dire? Goncourt, qui n’aimait pas Sainte-Beuve, contait que le critique avait, une fois, entrevu Napoléon à Boulogne, juste au moment où l’Empereur, qui se croyait à l’abri des regards, était en train de pisser, et l’auteur de _Manette Salomon_ ajoutait:

«C’est ainsi qu’il a vu tous les grands hommes!...»

Entre le point de vue de Sirius et celui du valet de chambre, il y a peut-être place pour un peu de de vérité.

Si j’ai réussi à me maintenir dans ce juste milieu, je n’ai fait pour cela aucun effort, n’ayant eu qu’à me souvenir de quelques humbles événements autour de cette grande figure solitaire.

Une phrase que j’écrivais plus haut me hanterait pourtant comme un remords si je n’ajoutais ce becquet, et on pourrait peut-être s’y méprendre, croire que j’ai caché quelque chose.

J’avais à parler de Cézanne, je l’ai fait en essayant de travailler comme lui, sans me laisser distraire, en ne pensant qu’au modèle, et j’ai conté à peu près tout ce dont je me souviens.

Je n’ai pas le goût de la charge et j’ai probablement négligé les mots, les attitudes, les manies que ceux qui ne l’ont jamais vu prêtent généreusement au vieux maître.

Sa vie entièrement vouée à la peinture n’eut pas une ombre. Elle fut unie et monotone, et je songe devant elle à l’aventure éblouissante ou tragique que fut l’existence de quelques grands artistes...

Le soir descendait derrière les collines de Fierole et Léonard de Vinci, à la fenêtre de son atelier, regardait le crépuscule sur les toits de Florence.

Une atmosphère de rêve baignait les dômes, les tours, les palais héréditaires, et un vol de ramiers disparaissait du côté de Monte-Albano.

Dans sa robe de velours, barbu comme un saint ou un astrologue, l’altissime peintre voyait les plaines lombardes creusées par lui de canaux fertilisants; la cour du More, à Milan; la duchesse Beatrice; Jean Galéas; Charles VII et Louis XII à la tête des armées françaises. Il souriait en pensant à la construction de sa machine à voler; il avait tout connu et il savait tout.

L’heure était prodigieuse. La trace noire laissée sur la place de la Seigneurie par le bûcher de Savonarole était encore visible; Michel-Ange animait la pierre; au palais Borgia, on relevait la garde romagnole à la porte de bronze du duc César, et Monna Lisa, la femme de Messer Zanobi del Giocondo rentrait de la promenade...