Le déséquilibre du monde

Part 17

Chapter 171,737 wordsPublic domain

Tout en reconnaissant la grande importance de l’aviation, son rôle fut un peu contesté. Le général Gascouin, commandant l’artillerie du 1er corps, remarqua qu’étant donné la surface considérable des capitales actuelles, et l’impossibilité pour les avions de préciser les points de chute de chaque projectile, on ne pourrait détruire qu’une partie restreinte des villes attaquées. Le général Mangin fit observer--et ce fut également l’avis du général de Maud’huy--que les avions étant relativement peu dangereux pour les troupes, en raison de la mobilité et de la dissémination des hommes, il serait toujours possible d’envoyer une armée exercer des représailles sur les villes ennemies. Daniel Berthelot ajouta que des destructions aussi meurtrières auraient une répercussion morale dont on ne saurait prévoir les conséquences. Il lui semblait d’ailleurs évident que, dans les prochains conflits, l’attaque aurait, au moins au début, une grande supériorité sur la défense.

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On arrive facilement, d’après les publications germaniques, à se faire une idée assez nette de la façon dont les Allemands comprennent une future guerre. Leurs projets peuvent être synthétisés dans la forme suivante.

Vers l’an 19..., un lecteur est assis dans un café de Francfort méditant sur la destinée de l’Allemagne. Tout à coup, la porte s’ouvre et un porteur de journaux entre en criant: «demandez La Gazette de Francfort». On y lisait:

«L’heure de la revanche attendue si longtemps a enfin sonné. Londres et Paris n’existent plus. Édifices et maisons sont détruits, leurs habitants écrasés ou brûlés vifs. Le petit nombre des survivants errent dans les campagnes en poussant d’affreux hurlements de désespérés. Ces nouvelles feront tressaillir d’allégresse tous les cœurs allemands.

«Voici quelques détails sur la préparation de l’opération:

«Les deux mille avions chargés d’explosifs et de bombes incendiaires envoyés sur Londres et Paris, furent fabriqués dans divers pays, en Russie notamment, comme avions de commerce. Nos chimistes avaient découvert le moyen de préparer des explosifs, inoffensifs quand leurs éléments sont séparés et ne pouvant, par conséquent, attirer l’attention.

«Ayant projeté, dans un profond secret, la destruction de Londres et de Paris, il fallait songer à éviter les représailles. Grâce à notre service d’espionnage, tous les centres d’aviation nous étant connus, nous pûmes, en même temps que se réalisait la destruction des deux grandes capitales, incendier les dépôts d’avions ennemis.

«Pour éviter une invasion militaire sur notre sol, les troupes allemandes furent expédiées à la frontière, en même temps que les avions destructeurs.»

_La Gazette de Francfort_, parue à quatre heures, ajoutait:

«Nos avions, retournés à leurs dépôts pour renouveler les provisions d’explosifs, sont revenus achever la destruction totale de Londres et de Paris. Une dépêche, expédiée par télégraphie sans fil à toutes les stations de France et d’Angleterre, fait savoir qu’une grande ville sera détruite chaque jour, dans le cas où, en raison de leur extrême dureté, nos conditions de paix ne seraient pas acceptées. Si les gouvernements anglais et français les acceptent,--et comment parviendraient-ils à éviter cette acceptation?--on pourra dire que la plus meurtrière et la plus destructive des guerres de l’histoire n’aura duré que vingt-quatre heures.»

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Il est impossible de dire quelles armes inédites fournira la science de demain. Que les guerres deviennent de plus en plus meurtrières n’est pas discutable. Que l’Allemagne souhaite une revanche semble aussi évident. Elle a perdu son capital matériel, mais non son capital mental, c’est-à-dire les capacités techniques qui furent les bases de sa puissance économique.

L’Allemagne a toujours été en guerre avec ses voisins depuis les origines de son histoire. Est-il probable qu’un pays de soixante millions d’hommes, paiera tous les ans pendant une quarantaine d’années un tribut à ses vainqueurs?

Dans une interview récente, l’illustre maréchal Foch faisait remarquer qu’il est toujours facile de fabriquer des canons et des aéroplanes. «La Marne, continuait-il, est un tour de force qu’on ne demande pas deux fois. La Meuse est indéfendable. Si nous n’étions pas sur le Rhin, je n’aurais pas dormi tranquille une seule nuit depuis l’armistice.»

Si le gouvernement anglais avait réussi à nous empêcher d’y rester, suivant son intention énergiquement exprimée pendant les discussions de la conférence de la paix, notre situation serait bientôt devenue extrêmement dangereuse. Elle l’est suffisamment déjà.

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On a beaucoup discuté sur les différences de mentalité entre les Français d’il y a un siècle et ceux d’aujourd’hui. Une distinction fondamentale les sépare. Il y a cent ans, nous sortions vaincus de la plus glorieuse épopée de l’Histoire, mais l’avenir ne nous menaçait pas. Aujourd’hui, la France sort victorieuse d’une nouvelle lutte, mais son avenir est chargé de telles menaces qu’elle a perdu le repos. Cet état mental pèse lourdement sur ses destinées.

La préoccupation des hommes d’État doit être, on ne le répétera jamais assez, de résoudre au moins le problème de la sécurité, puisque celui des réparations semble dépasser leurs efforts. Pour y réussir, l’action sera plus efficace que les discours.

En donnant à l’homme des pouvoirs supérieurs parfois à ceux dont le paganisme antique avait doté ses dieux, la science moderne ne lui a pas donné aussi la sagesse sans laquelle les puissances nouvelles deviennent destructives. Et c’est pourquoi les civilisations issues de la science sont menacées de périr sous l’action même des forces nouvelles qui les firent naître.

Nous ignorons si nos civilisations échapperont à la destruction dont elles sont menacées par les guerres de revanche au dehors, par les luttes sociales au dedans.

Si elles peuvent se soustraire à la ruine que certains hommes d’État assurent prochaine, ce sera surtout parce que les nations et leurs maîtres auront fini par accepter comme élément de conduite, certains principes plusieurs fois rappelés dans cet ouvrage et qu’on peut résumer de la façon suivante:

1º L’Évolution actuelle du monde, a mis les peuples dans une interdépendance si étroite que les dommages subis par l’un d’eux atteignent bientôt tous les autres. Ils ont donc tout intérêt à s’aider ou tout au moins à se supporter.

2º Les nécessités économiques et psychologiques dirigeant la vie des peuples derrière le chaos des apparences ayant la rigidité des lois physiques, toutes les tentatives des hallucinés pour transformer violemment une société ne peuvent que la détruire.

Le jour où ces vérités, purement rationnelles aujourd’hui, seront descendues dans le cycle des sentiments où s’élabore les actions, une paix durable pourra régner. Alors, mais seulement alors, le monde cessera d’être un enfer de ruines et de désolation.

* * * * *

Disserter plus longuement sur un ténébreux avenir alors que l’heure présente, est si incertaine, serait inutile.

Nous ne savons rien des jours qui vont naître mais il n’est pas téméraire d’affirmer que dans l’Évolution prochaine du monde, les idées joueront le rôle prépondérant qu’elles exercèrent toujours. Si nous connaissions celles des hommes de demain, leur destinée possible pourrait être prévue. Mais les idées nouvelles issues de la grande guerre restent en voie de formation.

La génération survivant au grand conflit, n’a pas encore acquis une mentalité dont on puisse préciser nettement les contours. Préoccupée surtout des réalités, elle ne prétend pas découvrir le sens véritable de la vie vainement cherché par les philosophes, mais profiter des heures si brèves que la destinée accorde à tous les êtres.

Les théories politiques et religieuses qui préoccupaient tant les hommes d’hier semblent un peu indifférentes à ceux d’aujourd’hui. Il semble cependant que tous les despotismes, qu’ils viennent des dieux, des rois ou des multitudes, leur apparaissent insupportables.

* * * * *

Quelles que soient les réalités poursuivies par les générations nouvelles, leur sort dépendra, je le répète, des idées directrices dont elles subiront l’empreinte alors même qu’elles ne s’en apercevraient pas.

Depuis le jour où l’homme se dégagea de l’animalité primitive, le rôle des idées domina toujours. De leurs conséquences est tissée la trame de l’histoire. Elles furent les créatrices des divinités adorées sous des noms divers et dont les peuples ne se passèrent jamais.

C’est sur des idées que s’édifièrent les grandes civilisations avec leurs institutions, leurs croyances et leurs arts. Du choix de l’idéal qui mène un peuple, dépend sa grandeur ou sa décadence.

Nous ignorons les idéals qui gouverneront demain les peuples et c’est pourquoi leur avenir reste illisible encore. Ce fut toujours une tâche redoutable pour un peuple de changer ses idées et les dieux qui les incarnent. Rome périt pour n’avoir pas su résoudre ce grand problème.

Fin.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction.--La physionomie actuelle du monde 7

LIVRE I LE DÉSÉQUILIBRE POLITIQUE

Chapitre premier. L’évolution de l’idéal 13 Chapitre II. Conséquences politiques des erreurs de psychologie 18 Chapitre III. La paix des professeurs 29 Chapitre IV. Le réveil de l’Islam 35 Chapitre V. L’incompréhension européenne de la mentalité musulmane 42 Chapitre VI. Le problème de l’Alsace 50 Chapitre VII. La situation financière actuelle. Quels sont les peuples qui paieront les frais de la guerre? 63

LIVRE II LE DÉSÉQUILIBRE SOCIAL

Chapitre premier. L’indiscipline et l’esprit révolutionnaire 76 Chapitre II. Les côtés mystiques des aspirations révolutionnaires 82 Chapitre III. La socialisation des richesses 90 Chapitre IV. Les expériences socialistes dans divers pays 98

LIVRE III LE DÉSÉQUILIBRE FINANCIER ET LES SOURCES DE LA RICHESSE

Chapitre premier. La pauvreté actuelle de l’Europe 111 Chapitre II. Les facteurs anciens et modernes de la richesse 118 Chapitre III. Les mystères apparents du change 126 Chapitre IV. Comment une dette peut varier avec le temps 136 Chapitre V. Les causes de la vie chère 140

LIVRE IV LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE

Chapitre premier. Les forces nouvelles qui mènent le monde 151 Chapitre II. Rôle politique et social de la houille et du pétrole 156 Chapitre III. La situation économique de l’Allemagne 164 Chapitre IV. Les éléments psychologiques de la fiscalité 172 Chapitre V. Principes fondamentaux d’économie politique 179

LIVRE V LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS

Chapitre premier.--Les illusions mystiques sur le pouvoir des collectivités 183 Chapitre II.--Le congrès de Gênes comme exemple des résultats qu’une collectivité peut obtenir 189 Chapitre III. Les grandes collectivités parlementaires 195 Chapitre IV. L’évolution des collectivités vers des formes diverses de despotisme 201 Chapitre V. Les illusions sur la Société des Nations 209 Chapitre VI. Le rôle politique du prestige 217

LIVRE VI COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE

Chapitre premier.--Les idées américaines sur l’éducation 223 Chapitre II. Les réformes de l’enseignement en France et les Universités germaniques 232 Chapitre III. L’enseignement de la morale à l’école 239 Chapitre IV. La création d’habitudes morales par l’armée 245

LIVRE VII LES ALLIANCES ET LES GUERRES

Chapitre premier.--La valeur des alliances 234 Chapitre II. Les luttes pour l’hégémonie et pour l’existence 266 Chapitre III. Le problème de la sécurité 275 Chapitre IV. Les formes futures des guerres et les illusions sur le désarmement 281