Part 16
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Jamais peuple ne manifesta un aussi violent désir de conquêtes. Après s’être approprié la flotte et les colonies allemandes, l’Angleterre proclama son protectorat sur l’Égypte, la Mésopotamie et la Perse, puis essaya de s’emparer de Constantinople et d’une partie de la Turquie par l’intermédiaire des Grecs.
Avec les divers pays qu’il s’est annexés: Mésopotamie, Palestine, Égypte, Afrique allemande, Cameroun, Togo, îles de la Sonde, etc., l’Empire mondial britannique étendu de l’Égypte au Cap et à l’Inde, comprend une grande portion de l’Asie et de l’Afrique, et couvre plus du quart de la surface de la terre.
Sa situation peut se résumer dans cette phrase prononcée par lord Curzon à la Chambre des Communes: «L’Angleterre, dans cette guerre, a tout gagné et même plus qu’elle ne s’était proposé.»
Jamais, en effet, la Grande-Bretagne n’avait rêvé une aussi prodigieuse puissance. Quelques semaines lui ont suffi pour s’adjuger tous les bénéfices de la lutte mondiale.
«L’Angleterre, écrit le savant historien Ferrero, fut saisie d’une sorte de délire de domination mondiale qui, après les ambitions allemandes, menace à son tour d’entraîner l’univers à sa perte... L’Angleterre est retombée dans l’erreur qui a causé la chute de Napoléon d’abord, et de l’Allemagne ensuite. Elle a cru que l’intérêt d’un seul peuple pouvait être la loi de l’univers. Elle tente d’improviser sur les ruines de la moitié de l’Asie une parodie coloniale de l’empire napoléonien ou de celui que les Allemands avaient essayé de fonder, mais avec une préparation bien plus solide.»
La volonté de l’Angleterre d’établir son hégémonie sur le monde ne se manifesta pas seulement par des conquêtes territoriales, mais aussi par ses impérieuses façons d’agir à l’égard de ses alliés.
Au moment où les bolchevistes étaient aux portes de Varsovie, elle n’hésita pas à barrer à Dantzig la seule route permettant à la France d’envoyer facilement des munitions aux Polonais chargés d’arrêter l’invasion. Elle nous obligea, par les hostilités des protégés anglais placés sur nos frontières, à dépenser beaucoup d’hommes et de millions en Syrie et ne cessa pendant quatre ans de s’opposer à nos réclamations de paiement.
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L’établissement de l’hégémonie britannique représente donc un des résultats principaux, quoique très imprévus, de la guerre mondiale.
Cette hégémonie a peu coûté à l’Angleterre. Sa situation financière est restée si prospère, que le budget de ses recettes dépasse maintenant celui de ses dépenses.
L’Europe ne s’est donc battue quatre ans contre l’hégémonie allemande que pour tomber sous l’hégémonie anglaise. Rien ne permet d’espérer que la seconde soit moins dure que la première.
On reprochait jadis à l’Allemagne d’essayer de justifier ses désirs d’hégémonie en affirmant avoir reçu du ciel la mission de civiliser le monde. Dans un discours prononcé à Sheffield, M. Lloyd George assurait à son tour que «la Providence a donné à la race anglaise la mission de civiliser une partie de l’univers».
Il est regrettable que le célèbre ministre n’ait pas révélé par quelles voies mystérieuses il avait appris que Dieu accordait à l’Angleterre la mission d’abord attribuée à l’Allemagne.
Actuellement, les peuples suivent une marche absolument contraire aux idées formulées pendant les conférences de la paix. Nous voyons naître, en effet, dans les diverses parties du monde, deux ou trois centres d’hégémonie dont la formation et l’évolution semblent régies par la loi psychologique suivante:
_Toute nation qui grandit tend à l’hégémonie, puis à la destruction des États rivaux dès qu’elle est devenue la plus forte._
En réalité, la principale cause de la dernière guerre fut une rivalité entre l’Allemagne et l’Angleterre pour la conquête de l’hégémonie en Europe. C’était avec l’Angleterre et non avec la France que l’empereur d’Allemagne rêvait la guerre.
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Un peuple qui vise à la domination de l’univers voit bientôt se dresser contre lui des peuples aspirant, eux aussi, à l’hégémonie. On le voit de plus en plus aujourd’hui. Parallèlement à l’impérialisme anglais, croît très vite l’impérialisme des États-Unis qui rêvent déjà l’hégémonie sur l’Asie malgré l’opposition certaine de l’Angleterre et du Japon.
Aussi se hâtent-ils de constituer une flotte de guerre destinée à tenir tête au Japon qui, après avoir pris à la Chine le Chantoung, avec ses 30 millions d’habitants, cherche également à étendre sa domination sur la Sibérie orientale, la Mongolie, la Chine du Nord et les Philippines.
§ 2.--La lutte pour l’existence en Extrême-Orient
Les luttes pour l’hégémonie en Europe furent surtout causées par l’ambition et auraient pu à la rigueur être évitées. Celle que nous voyons naître en Extrême-Orient constitue pour le Japon, en raison de l’excès grandissant chaque jour de sa population, une lutte nécessaire pour l’existence, que les discours de tous les congrès ne sauraient empêcher.
Cette perspective constitue un des éléments essentiels de la question dite du Pacifique. Elle inquiète fort les États-Unis puisque leur avenir en dépend.
Possédant, comme d’ailleurs tous les peuples de l’univers, une foi mystique dans les congrès, ils convoquèrent, pour résoudre le problème, une conférence à Washington. Le prétexte mis en avant fut la question des armements. Mais ce n’était nullement, en réalité, cet accessoire sujet qui préoccupait les esprits.
Le problème du Pacifique, malgré toutes les périphrases dont les orateurs l’enveloppèrent, consistait à trouver les moyens d’empêcher les Japonais de dominer l’Asie et surtout d’envoyer leurs immigrants aux États-Unis. Ne se mélangeant pas aux autres races, se multipliant avec une extrême rapidité, et travaillant à bien meilleur compte que les blancs, ils feraient à ces dernier une concurrence désastreuse.
Or, il se trouve que contrairement aux intérêts américains l’immigration est pour les Japonais une nécessité fatale. Ils ont tous les ans un excédent énorme d’habitants qui, ne trouvant plus de place sur leur propre sol et ne pouvant être expédiés en Chine déjà trop peuplée, voudraient envahir les États-Unis et les colonies anglaises.
Des lois draconiennes ont rendu jusqu’ici cet envahissement difficile. Les Japonais subirent ces lois, tant qu’ils n’étaient pas les plus forts. Mais maintenant?
La Grande-Bretagne, qui avait un traité d’alliance avec le Japon et que la distance met à l’abri des invasions, ne verrait aucun inconvénient à l’expansion de la race jaune mais il en est tout autrement de ses Dominions: Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, etc. qui partagent absolument les sentiments des États-Unis et ne veulent à aucun prix accepter une immigration jaune.
Leurs représentants se sont déjà catégoriquement prononcés sur ce point. «Parmi les droits des pays que nous représentons, a dit le premier ministre de l’Australie, se trouve celui de choisir leurs nationaux, et, par conséquent, d’éliminer les étrangers qui ne conviendraient pas.»
Le Japon actuel acceptera-t-il longtemps l’humiliante interdiction à laquelle il a dû jusqu’ici se soumettre tout en protestant? La force seule pourrait l’y contraindre.
Or, le faible Japon de jadis est devenu une grande puissance traitant d’égale avec les plus redoutées. Il possède une flotte bientôt aussi importante que celle de l’Angleterre et qui, pendant la guerre, fit la police du Pacifique et rendit de grands services aux Alliés. Son représentant à Paris figura au Conseil Suprême qui dicta la paix.
L’ancien petit Japon est politiquement considérable aujourd’hui. Sans parler de sa conquête économique de la Chine, il s’est annexé le Chantoung, pays aussi étendu que la France, puis la Mandchourie, et bientôt sans doute, la Sibérie, le lac Baïkal et Vladivostok, régions riches en charbon et en pétrole. Aujourd’hui le Japon est le vrai maître de l’Asie.
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Il y a longtemps que, dans un grand ouvrage consacré à l’Orient, je prédisais le conflit fatal de la race blanche et de la race jaune.
Cette heure semble venue. Si les États-Unis ont actuellement la possibilité de se défendre contre l’invasion japonaise, c’est parce qu’ils furent obligés, pour venir au secours des alliés, de se constituer une armée et une flotte.
Grâce à ces armements et à l’appui moral des Dominions anglais, l’Amérique résiste à la pression japonaise. Mais cette pression grandit et elle voudrait trouver les moyens d’éviter une lutte qui serait évidemment beaucoup plus colossale et plus meurtrière que les précédentes. Ce serait la grande guerre des races. L’Inde, l’Égypte, la Chine y entreraient nécessairement à côté du Japon, afin de ne plus subir la suprématie des blancs.
On peut considérer comme très juste cette réflexion récente du premier ministre de l’Australie: «La scène des grands événements mondiaux va passer du continent européen aux eaux du Pacifique.»
Le Congrès de Washington réussit à reculer un peu l’échéance du grand conflit entre l’Amérique et l’Asie.
Cette échéance semblant inévitable, les gouvernants des États-Unis seront obligés de s’orienter vers une des branches du dilemme suivant:
Ou accepter l’invasion des jaunes, qui, en raison de leur inlassable fécondité, finiraient par transformer les États-Unis en colonies japonaises. Ou s’opposer au moyen d’une guerre à l’invasion.
Cette guerre colossale, dont chaque jour grandit la menace, n’aura plus, comme les anciens conflits, des ambitions, des rivalités dynastiques et des haines pour causes. Elle sera comparable à ces formidables luttes pour la vie qui, au cours des âges géologiques, présidèrent à la destruction et à la transformation des espèces.
Si le Congrès de Washington eut des résultats politiques médiocres, il servit du moins à démontrer une fois encore que, malgré les rêveries des pacifistes, la vie des peuples reste dominée par des lois naturelles que tous les progrès des civilisations demeurent impuissants à faire disparaître.
CHAPITRE III
LE PROBLÈME DE LA SÉCURITÉ
Le plus important des problèmes actuels, est évidemment celui de la sécurité. Les alliés ayant abandonné de plus en plus la France, elle est restée seule devant un ennemi obsédé par l’idée de revanche. Comment assurer sa sécurité.
Ces moyens sont peu nombreux. Il n’en est même en réalité qu’un seul reconnu efficace: l’occupation des villes bordant le Rhin. Dès qu’elles seraient abandonnées la tentative de revanche serait prochaine. Tous nos grands chefs militaires sont d’accord sur ce point.
L’avenir est écrit dans le présent. C’est pourquoi il ne faut jamais oublier ce qui nous attend si les Allemands envahissaient de nouveau le sol français.
La _New York Tribune_ du 14 février 1923 rappelait leurs procédés en France et en Belgique:
«Ils commençaient par dépouiller les habitants, puis les forçaient à travailler et les déportaient comme esclaves en Allemagne. Ils volaient les machines, les meubles, les tableaux, incendiaient maisons, bibliothèques, églises, détruisaient le sol, emprisonnaient et tuaient en masse.
«Il doit rester beaucoup de témoins des rapines de Louvain et de Malines, de ces spécialistes du vol, agents de Bissing en Belgique, de ces ingénieurs et techniciens impitoyables qui surent si bien faire du nord de la France un désert pendant la retraite vers la ligne Hindenburg.»
Au cas d’une revanche germanique, ces méthodes se répéteraient sûrement. Aucune illusion sur ce point n’est possible. Une nouvelle agression allemande entraînerait la ruine totale de la France.
Les projets de l’Allemagne sont toujours ceux que formulait dans les termes suivants un ministre de la Guerre prussien, le général de Schellendorf.
«Entre la France et l’Allemagne, il ne peut s’agir que d’un duel à mort.
La question ne se résoudra que par la ruine de l’un de ces deux antagonistes. Nous annexerons le Danemark, la Hollande, la Suisse, la Livonie, Trieste et Venise, et le Nord de la France, de la Somme à la Loire.»
Ces ambitions--que défendaient depuis longtemps historiens et professeurs germaniques--renaîtraient infailliblement le jour où la France aurait renoncé aux seules garanties de paix sérieuses possédées aujourd’hui, c’est-à-dire l’occupation du Rhin. Inutile de s’illusionner sur ce point.
Le professeur Blondel rappelle à ce propos ce qu’a écrit Edouard Meyer, un des maîtres les plus réputés de l’Université de Berlin. «Il faut que nous mettions dans l’esprit de la jeunesse que la guerre qui ne nous a pas donné ce que nous espérions, sera nécessairement suivie un jour ou l’autre d’une série de guerres jusqu’à ce que le peuple allemand, ce peuple prédestiné, arrive dans le monde à la situation à laquelle il a droit.»
Cette idée inspire la plupart des professeurs des universités. «Une nouvelle guerre, disait il y a quelques mois au professeur Blondel le doyen de la Faculté de droit de Berlin, est inévitable... Nous retrouverons demain la situation que nous avions hier.»
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Ces notions devraient être constamment présentes à l’esprit, car elles contiennent autant d’avenir que de passé. On les oublie cependant d’une prodigieuse façon. Il règne dans certains bureaux ministériels un pacifisme borné conduisant à vouloir créer l’oubli du passé, dans l’espoir, sans doute, de calmer les fureurs germaniques.
Comme exemple de cette inconcevable aberration, on peut citer la singulière histoire récemment arrivée à l’auteur d’un livre ayant pour titre: _Si les Allemands avaient gagné la Guerre_. L’écrivain y exposait leurs desseins d’après les publications germaniques les plus réputées. L’ouvrage avait obtenu d’illustres approbations, notamment celle du maréchal Lyautey.
Ne soupçonnant pas la mentalité à laquelle je viens de faire allusion, l’auteur envoya gratuitement trois cents exemplaires de son livre au bureau compétent du ministère de l’Instruction Publique pour qu’ils fussent distribués dans les bibliothèques municipales.
Contrairement à toute vraisemblance, l’ouvrage, dont l’utilité était évidente, fut catégoriquement refusé, en raison, disait la lettre de refus, «du ton énergique de l’ouvrage, si justifié qu’il puisse être».
Voilà où en est notre œuvre de propagande défensive! Elle se heurte à la lourde opposition d’obscurs bureaucrates dont l’aveuglement dépasse vraiment trop les limites permises.
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Pendant que s’agitent, dans la Ruhr, les futures destinées de la France et aussi de l’Europe, les braves juristes de la Société des Nations prononcent des discours humanitaires auxquels ne croient ni les orateurs qui les prononcent ni les personnes qui les entendent.
Ces discours sont, du reste, enveloppés d’un nuage épais d’ennui. C’est pourquoi, sans doute, il m’arriva, certain soir, de m’endormir en les lisant. Je m’endormis et je rêvai.
Les hasards de mon rêve m’avaient transporté dans ces champs élyséens que le paganisme réservait aux ombres d’illustres personnages.
Le premier que je rencontrai fut le fondateur de l’unité allemande, prince de Bismarck. Mettant la main sur l’ombre de son sabre, il m’apostropha avec violence.
«Ne te vante pas trop de ton triomphe, fils maudit d’une race abhorrée. Ton pays possède, heureusement pour nous, un nombre suffisant de socialistes, de communistes et de philanthropes stupides pour que notre revanche soit certaine. Ce jour-là, mes successeurs ne répéteront pas la faute commise en 1875. Voyant alors la France renaître, je voulais l’écraser définitivement en m’emparant de ses plus riches provinces et lui imposant des conditions qui l’eussent ruinée pour un siècle. J’eus l’immense tort d’écouter les remontrances de souverains qui d’ailleurs n’auraient jamais pris les armes pour défendre la France. Comment ai-je pu commettre une telle faute?»
Offusqué par ces propos discourtois, je m’éloignai et me dirigeai vers un groupe où il me semblait distinguer l’ombre du bon La Fontaine.
C’était bien lui, en effet. Il récitait à des auditeurs charmés une fable que j’ai retenue et que voici:
LE TIGRE ET LE CHASSEUR
Certain tigre, réputé pour sa férocité, rencontre, au coin d’un bois, un chasseur armé d’une solide carabine. Au moment où le chasseur mettait le tigre en joue, ce dernier, posant une timide patte sur son cœur, s’écria:
--Arrête, chasseur! Les philanthropes viennent de proclamer que tous les êtres sont frères. Depuis longtemps, d’ailleurs, le tigre était l’ami de l’homme, dont il protégeait les prairies contre la gourmandise des méchants moutons. Les capitalistes seuls ont dressé l’homme contre le tigre. Unissons-nous, mon frère, comme le réclament les apôtres du désarmement, et nous jouirons d’un bonheur universel. Jette ton arme. Je rognerai aussitôt mes griffes.
Impressionné par cette harangue, le chasseur abaissa sa carabine, sans cependant la quitter. Devant ce demi-succès, le tigre continua ses adjurations et devint si persuasif que le chasseur lança son arme au loin. Interrompant alors brusquement ses philanthropiques propos, le tigre se précipita sur le chasseur et le dévora. Regardant ensuite, avec mépris, les restes de sa victime, il murmura:
L’imbécile!
Ce fut la seule oraison funèbre du trop sensible chasseur. En méritait-il une autre?
Je me réveillai et, revenu sur terre, j’entrepris la lecture de quelques journaux anglais. Ils conseillaient charitablement à la France d’abandonner la Ruhr et de renoncer à des demandes de réparations, gênantes pour le commerce anglais. C’est le conseil que M. Lloyd George donne depuis longtemps à des alliés trop soumis à ses impérieuses suggestions.
L’occupation d’une portion du territoire ennemi est évidemment une opération coûteuse et désagréable. Il suffit de lire les articles consacrés par les Allemands à leurs projets de revanche pour comprendre à quel point elle était nécessaire.
Pendant longtemps la France et la Belgique n’auront pas d’autres moyens de se préserver de nouvelles invasions. Il reste impossible d’entrevoir une autre solution avant le jour où les idées barbares qui continuent à gouverner les peuples seront entièrement transformées.
CHAPITRE IV
LES FORMES FUTURES DES GUERRES ET LES ILLUSIONS SUR LE DÉSARMEMENT
L’obsédant problème du désarmement de l’Allemagne et des divers pays absorbe toujours l’attention de tous les gouvernements.
L’Allemagne reste si dangereuse qu’aucune nation n’ose réduire ses armées, bien qu’elles soient toutes écrasées sous le poids de ruineux budgets.
Alors que tous les peuples aspirent à la paix d’invincibles nécessités les condamnent à augmenter leurs armes.
Moins que toute autre, la France ne peut songer à désarmer. Elle ne l’aurait pu que si l’Angleterre et l’Amérique s’étaient engagées, comme le demandèrent inutilement nos gouvernants, à la soutenir en cas d’une nouvelle agression de l’Allemagne. Le simple effet moral de cette alliance eût suffi.
Ce projet ayant échoué, la France reste à peu près seule devant un ennemi séculaire qui ne dissimule pas son intense désir de revanche.
Jamais, d’ailleurs, l’Europe n’a été plus menacée de guerres qu’aujourd’hui. L’absurde dépeçage de l’Autriche et de la Turquie en petits États rivaux crée entre eux, je le répète, un régime de conflits permanents.
Tchéco-Slovaques, Roumains, Polonais, Hongrois, Serbes, Turcs, Grecs, etc., sont déjà en lutte ou prêts à y entrer.
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Les démocraties héritières des monarchies militaires de l’Allemagne seront-elles moins belliqueuses que ces dernières? La psychologie et l’histoire ne permettent pas de l’espérer. Un des conseillers les plus réputés du nouveau président des États-Unis, le docteur Butler, a justement fait remarquer que dans l’ancienne Grèce, quand le peuple était appelé à voter la paix ou la guerre, il votait toujours pour la guerre. C’est, suivant l’auteur, une conséquence des lois régissant la psychologie des foules, et il ajoute:
«_L’aphorisme: «Ce sont les gouvernements qui forcent les peuples à la guerre malgré leur volonté», ne tient pas une minute devant la réalité des faits. Nous pouvons être assurés que si, pendant la dernière semaine de juillet 1914, les peuples d’Allemagne et d’Autriche avaient été consultés, par voie de _referendum_, sur la guerre ou la paix, ils auraient voté avec une majorité écrasante pour la guerre._»
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L’insistance des Alliés à réclamer le désarmement de l’Allemagne, c’est-à-dire la destruction des mitrailleuses et des canons qui lui restent encore, dérive sans doute de cette conviction arrêtée que l’Allemagne deviendrait inoffensive par la destruction de son matériel de guerre.
Cette conviction est fort illusoire.
Avec ou sans canons, l’Allemagne se trouve actuellement, d’après l’opinion de tous les militaires, hors d’état de recommencer immédiatement la guerre.
Il en sera tout autrement dans quelques années, alors même qu’elle ne posséderait pas un seul canon.
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Cette conclusion résulte des progrès réalisés chaque jour dans l’armement. Ils conduisent de plus en plus à cette notion fondamentale que les prochaines luttes des peuples seront surtout des luttes aériennes, dans lesquelles les frontières, les armées, les canons ne joueront qu’un faible rôle.
Les résultats atteints aujourd’hui par la fabrication des explosifs sont tels que leur puissance destructive devient formidable. Il suffira alors d’avions commerciaux pour transporter des torpilles chargées de ces explosifs au-dessus des villes afin de les détruire. Capable de tout anéantir dans un rayon qui dépasse déjà cent mètres, une seule torpille détruirait une rue entière avec ses habitants.
Le but des nouvelles guerres ne sera plus sans doute d’attaquer des armées, mais de détruire les grandes villes avec leurs habitants. Ces nouvelles guerres, beaucoup moins longues que celles du passé, seront bien autrement meurtrières.
Le futur matériel militaire aura l’avantage d’être peu coûteux, puisqu’il se composerait simplement d’avions commerciaux transportant des explosifs et des bombes incendiaires au lieu de marchandises.
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Pour montrer au lecteur que les vues précédentes ne sont pas de simples vues de l’esprit, je suis obligé d’ouvrir une parenthèse.
J’ai déjà rappelé qu’il y a une quinzaine d’années, je fondai avec mon ami Dastre, professeur à la Sorbonne, un déjeuner hebdomadaire où des hommes réputés de chaque profession viennent exposer leurs vues sur les grands problèmes de chaque jour.
Parmi nos convives habituels, figurent d’illustres généraux et des hommes d’État éminents. Nous avons passé des heures captivantes à écouter les généraux Mangin et de Maud’huy nous expliquer les péripéties de la guerre; l’amiral Fournier, l’évolution de la marine; des hommes politiques comme Briand et Barthou, les grandes questions sociales. Les personnalités diverses que le Congrès de la Paix amena à Paris: Venizelos, Take Jonesco, Benès, Bratiano et bien d’autres, sont venues également nous exposer leurs idées.
Comme président du déjeuner, je choisis les sujets mis en discussion.
Le jour où furent provoqués les avis de nos éminents convives sur le désarmement de l’Allemagne et sur les prochaines guerres, j’avais reçu la visite d’un des grands chefs de notre aviation militaire, qui m’expliqua le rôle capital de l’aviation dans les futurs conflits. Suivant lui, les grandes armées si coûteuses devenaient inutiles et seraient avantageusement remplacées par une petite phalange de dix mille spécialistes dirigeant une flotte d’avions.
Trois généraux assistant, ce matin-là, à notre déjeuner, j’en profitai pour les prier de donner leur opinion.