Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr
Part 3
Nous fîmes halte dans une petite gorge, au pied du mont Ikohaouen. On désigne sous ce nom plusieurs croupes d’égale hauteur, allongées d’est en ouest, et formées de ce grès aux assises horizontales, dans lequel l’érosion découpe les murailles, les obélisques, les tours et autres escarpements ruiniformes que j’ai déjà signalés.
Ces croupes marquent le commencement d’une région de montagnes tabulaires qui, autant que j’ai pu en juger, gardent partout le même aspect. Les grès qui s’étendent sans interruption depuis le bord méridional de la Hamada-el-Homra jusqu’ici s’étagent ici encore en couches d’une horizontalité parfaite de la base au sommet des montagnes.
Il en résulte pour le paysage une grande monotonie. Si loin qu’on pénètre dans le massif, on rencontre toujours les mêmes formes ; les crêtes et les sommets sont tous au même niveau ; tous les profils montrent les mêmes gradins en escaliers, correspondant aux différentes couches, toutes les vallées sont creusées de même dans les longues terrasses d’éboulis qui forment, en quelque sorte, le degré inférieur de la montagne. Couvertes de pierres noires et entièrement dépourvues de plantes, ces terrasses ont tout à fait le caractère de _hamâda_ et contrastent avec la végétation des oueds sableux situés en contre-bas. C’est seulement au point de rencontre de deux oueds, que les vallées s’élargissent aux dépens des terrasses d’éboulis et forment un semblant de plaine.
Le lendemain matin, à 9 heures, nous quittâmes notre retraite, après que mes compagnons eurent refroidi avec de l’eau les cendres de notre campement, de peur qu’un Hoggar les trouvant chaudes ne devinât notre présence dans ces parages. Nous marchâmes vers le mont Adamoulet ; à gauche, le plateau de Tasili prolongeait au loin sa surface sombre et brillante, sans un point de repère sur lequel on pût reposer sa vue. A droite, nous avions les pentes entièrement nues de l’Ikohaouen. Nous découvrions maintenant la longue muraille du mont Ouaderous.
Nous fîmes halte pour réparer la crosse brisée de mon fusil. Othman procéda de la manière suivante : il prit un morceau de peau sèche, provenant d’un pied de chameau, et le mit à tremper dans une de nos outres. Lorsque la peau fut convenablement ramollie, elle fut nouée avec des tendons autour de la crosse, puis recouverte entièrement de ficelle. Dès qu’elle eut de nouveau séché au soleil, je pus manier de nouveau mon fusil redevenu rigide comme devant. Si bien que j’ai préféré dans la suite conserver cette ligature, plutôt que de confier mon fusil à un forgeron. Je dois faire remarquer encore que l’eau dans laquelle la vieille peau avait macéré ne nous fut pas moins servie en guise de boisson.
Nous reprîmes la marche à 4 heures et arrivâmes bientôt à la falaise à pic de l’ouadi Ireren, qui s’allonge vers le nord, entre l’Adamoulet et l’Ikohaouen. Les parois verticales de cet ouadi sont un sérieux obstacle pour les chameaux des Touareg, qui l’évitent volontiers. Nous suivîmes la rive droite pour chercher une sente praticable, et bien que nous eussions soin de mener nos chameaux par la bride et de guider, pour ainsi dire, chacun de leurs pas, ils tombèrent plus d’une fois dans les éboulis. J’eus ainsi à déplorer la perte de mon baromètre anéroïde, de sorte qu’il est devenu impossible de contrôler les observations que j’avais faites jusqu’ici.
L’ouadi Ireren — appelé aussi Erinerine — est une des vallées les plus vertes de cette région. Une forêt de _tehak_ (_Salvadora Persica_) de lauriers roses[51] et de tamarix la couvre sur une longue distance, et la gorge est creusée à une telle profondeur, au-dessous du niveau de la hamada, que les rayons du soleil sont arrêtés la plupart du temps par ses hautes parois, et que la température y est sensiblement plus fraîche. Othman se dépêcha de sortir de ce petit paradis terrestre, car le moindre cri de nos chameaux y éveillait un écho formidable, qui pouvait trahir notre présence. Nous allâmes donc camper dans une vallée latérale, qu’on appelle l’oued Adamouline.
Le lendemain, nous revînmes dans l’oued principal, dont nous dûmes escalader la rive gauche, avec autant de difficultés que nous en avions eu à descendre.
Arrivés sur le plateau, au pied du mont Adamoulet, nous vîmes tout à coup des formes humaines émerger d’une gorge voisine. Avant que je m’en fusse aperçu, mes deux compagnons m’avaient quitté et s’étaient portés au galop, la lance levée, au-devant de ces inconnus. Mais cette pantomime guerrière fit place presque aussitôt à une conversation paisible, car mes Touareg avaient reconnu des gens de leurs tribus. C’étaient trois hommes qui apportaient des dattes de l’oued Tedjoudjelt et qui apprirent seulement que la razzia était contremandée et que tous les Azdjer se repliaient sur Ghât. Ils se dépêchèrent de continuer leur route, louant Allah de ce que cette fois ils n’avaient pas rencontré de Hoggar.
Nous franchîmes encore une gorge tributaire de l’oued Ouadersine, et après avoir contourné par le sud le mont Ouadersine[52], nous descendîmes le long de l’oued Igargar-Mellen, qui tient son nom des dunes de sable clair qu’on trouve près de son origine. Ces dunes sont adossées au côté sud d’une haute muraille est-ouest, qui fait partie du mont Ouadersine, et la présence de ces amas de sable fin étonne, au milieu d’un plateau qui en est totalement dépourvu. Il ne peut être question ici de désagrégation sur place, puisque tout le pays se compose des mêmes grès, et se trouve évidemment soumis aux mêmes actions érosives. Il faut admettre que le vent du nord, balayant la falaise, a laissé le sable s’amonceler derrière elle, de même qu’il dépose une traînée de sable derrière chaque colline ou chaque broussaille qui lui fait obstacle.
Nous trouvâmes un puits dans l’oued Igargar-Mellen, au pied du mont Errouine ; il ne contenait pas d’eau, ce qui arrive rarement, paraît-il.
_31 octobre._ — Nous reprîmes notre route, en descendant l’oued vers l’aval[53]. Un grand nombre de tamarix, de gommiers et de hautes broussailles couvraient le lit sablonneux de la rivière, qui compte parmi les plus fertiles de la montagne.
Je remarquai ici, pour la première fois, un arbuste élevé, qui me rappela les casuarinas. Ses branches minces et dénuées de feuilles, toutes verticales, formaient un fourré épais, dans lequel se cachait le tronc vigoureux et presque d’une seule venue. D’innombrables petites fleurs, uniformément réparties sur toute la plante, couvraient les branches, et une capsule desséchée me montra de nombreuses graines surmontées d’une aigrette soyeuse.
Le nom tamachek de cette plante est _ana_[54]. Je ne l’ai rencontrée que rarement, au cours de ce voyage.
A 8 heures, nous prîmes la direction du nord, en suivant toujours l’oued Tafelamine, encaissé à cet endroit entre de hautes cimes qui portent le même nom. L’oued Nasaret est un affluent de gauche de l’oued Tafelamine, et non de droite, comme l’indique la carte de Duveyrier. En rectifiant cette petite erreur, je tiens à déclarer que cette carte m’a été excessivement utile, et qu’en général le livre de Duveyrier a été mon meilleur guide dans ce pays.
Pendant que nous cheminions le long de l’ouadi, je vis, près de la crête d’une paroi de roc à droite, une traînée noire, qui se prolongeait parallèlement aux couches horizontales de la montagne. On me dit que c’était une plante nommé _telokat_[55], qui ne se rencontre qu’à des endroits inaccessibles.
A 11 heures, nous étions en face de la haute montagne d’Aloumtaghil, qui force l’oued Tafelamine à faire un coude dans l’est. Nous quittâmes alors l’oued, et, remontant le lit d’un torrent dans la direction de l’ouest, nous gagnâmes l’oued Mihero. L’oued Tafelamine et l’oued Mihero se réunissent en aval, un peu au nord du mont Aloumtaghil.
Dès que nous eûmes franchi la muraille rocheuse qui les sépare, nous entrâmes dans un véritable fourré de tamarix et de _tehak_. L’oued Ireren lui-même ne s’était pas montré aussi touffu. Une liane nommée _arenkad_[56], aux feuilles en forme de cœur, enveloppait les plus hauts tamarix et déroulait ses longues spirales, du sommet de leurs branches ; elle formait un véritable réseau, qui transformait certains bouquets d’arbres en un fourré impénétrable.
Nous n’avancions qu’avec difficulté. Bien que nous fussions haut perchés sur nos montures, à chaque instant les branches des tamarix nous fouettaient la figure, et les têtes inclinées des roseaux nous dominaient encore[57].
Les chameaux finirent par renoncer à se frayer passage, et nous dûmes marcher dans le lit même de l’oued, rempli d’un sable fin, où nos bêtes enfonçaient profondément à chaque pas. Les reflets éblouissants de cette bande de sable imitent à s’y méprendre ceux d’une eau courante. Et l’illusion est entretenue par les hautes touffes d’herbe qui pendent le long des rives surplombantes, et par les roseaux qui bordent le lit des deux parts.
A 2 heures, nous fîmes halte au milieu de l’ouadi, devant un bouquet de roseaux, et Othman me dit : Voici le _sebarbarh_. J’entendais distinctement un clapotement liquide, et lorsqu’à l’aide de mes deux Touaregs, j’eus traversé le fourré à grand’peine, je me vis en face d’un petit bassin de 4 à 5 pieds de diamètre, à la surface duquel paraissaient sans cesse des bulles d’air : de là ce clapotement que les Touareg ont voulu exprimer par le nom de _sebarbarh_. La profondeur de ce bassin était d’environ 5 pieds près du bord.
L’eau en est assez insipide, à peine salée ; elle n’a aucune odeur. Les Touareg comparent naturellement ce bouillonnement à l’ébullition de l’eau sur le feu, et prétendent que la source est bouillante. Elle avait en réalité 37°5 centigrades, alors que le thermomètre à l’air en marquait 30. On dit qu’après de fortes pluies la source déborde et entraîne alors du sable avec elle. On voit, en effet, aux alentours, un dépôt blanchâtre qui provient de ces inondations.
Un second bassin était situé à quelques mètres de là, près de la rive gauche de l’oued. Ici encore, on entendait les bouillonnements de l’eau au milieu des roseaux, et même des coassements de grenouilles ; seulement le sol marécageux était si peu consistant que je dus renoncer à pénétrer plus avant.
Il paraît qu’il existe encore plusieurs sources analogues, mais quelques-unes sont ensablées et suintent à peine, tandis que d’autres se cachent dans des fourrés impénétrables. On me dit qu’il existe en amont une source froide nommée _Inholar_.
Nous ne nous étions arrêtés que juste le temps nécessaire, et nous continuâmes à remonter la rivière. Je remarquai un mur de 15 de pieds de long, bâti en pierres brutes, sans mortier, qui semblait avoir formé une enceinte oblongue. Les Touareg me dirent que les _Jabbaren_ l’avaient bâti pour y dormir. Tout à côté est la source dite des Imanghasaten, qui jaillit d’une terrasse basse formée d’un grès différent. L’eau suinte également en un point situé au bas de cette terrasse. La source supérieure a des bulles de gaz ; l’eau en est sensiblement salée.
Des gazelles vinrent à passer ; je tirai sur l’une d’elles qui tomba, mais se releva presque aussitôt. Othman, la lance levée, la poursuivit sans pouvoir l’atteindre. Je continuais mon chemin, lorsqu’à ma grande surprise j’aperçus un troupeau de chèvres qui, dans leur effroi, se pressèrent les unes contre les autres et firent front contre moi. Aucun berger n’était visible, bien que deux sacs de dattes fussent suspendus tout près de là à une branche d’acacia.
Othman devina de suite que mon coup de fusil avait effrayé ces gens qui ne pouvaient évidemment attendre que des Hoggar. C’est pourquoi il se mit à agiter son burnous blanc au bout de sa lance, en criant aussi fort que possible : _el afia ! el afia[58] !_ Mais il n’obtint aucun résultat : personne ne se montra. Le roc ne conservait aucune trace de pas. Je m’étais réjoui de manger de la viande fraîche, dont j’étais privé depuis longtemps, et j’espérais pouvoir acheter une chèvre ; nous fîmes donc halte dans un petit ouadi, non loin de la source, et nous attendîmes avec impatience le retour du berger fugitif.
Enfin j’aperçus, à l’aide de ma longue-vue, un homme qui guettait derrière une roche, tout au haut de la montagne. Il ne descendit pas, malgré nos appels : évidemment les Hoggar ont la réputation de ne pas tenir leur parole ; seulement sa femme apparut tout à coup en parlementaire dans une direction tout opposée[59]. Immédiatement, Othman abaissa son voile sur sa figure, tandis que la femme, se cachant à demi le visage d’un pan de son vêtement, s’asseyait sur une pierre. Othman s’accroupit à terre à quelque distance, et ce fut ainsi, en détournant la tête, qu’ils commencèrent de loin la conversation. Il en résulta que le berger, au bruit de mon coup de fusil, et à la vue d’un cavalier voilé qui galopait la lance levée, n’avait pas douté de l’arrivée des Hoggar, et avait cherché son salut dans la fuite. Lorsque l’homme vit, du haut de son observatoire, que sa femme nous quittait, il descendit lentement par un grand détour et vint nous saluer.
Aucun de mes Touareg n’eut l’idée de se moquer de sa frayeur, et, bien que ce ne fût pas un noble, on garda toujours vis-à-vis de lui une certaine réserve. Plus tard, je demandai à Othman si, en cas d’absence du berger, il ne se serait pas cru le droit de tuer une chèvre, quitte à indemniser à Ghât le propriétaire du troupeau : « Personne n’oserait, répondit-il, car aucune femme ne voudrait plus nous regarder ! »
Le soir, le fils du berger nous apporta une calebasse remplie de viande pilée, mais comme on y avait ajouté du lait aigre, je ne pus y toucher.
Nous partîmes le lendemain, 1er novembre, de bonne heure, pour remonter la rive gauche de l’oued dans la direction du sud. Une blanche traînée de dunes était adossée à gauche, au flanc d’une montagne. A 9 heures nous arrivâmes à un monticule couvert de roseaux et entouré de restes de murs, au milieu desquels se trouvait un bassin rempli d’eau. Cette source porte le nom de Djogog. Les murs étaient faits de gros cailloux cimentés avec de l’argile, et avaient d’un à deux pieds d’épaisseur. Le tout avait la forme d’un carré d’environ dix pas de côté. Dans le voisinage se trouvent des enceintes modernes de pierres sèches que les bergers ont élevées pour parquer leurs troupeaux, et qu’un étranger prendrait aisément pour des ruines.
Le pays devenait plus plat, les montagnes s’écartaient les unes des autres, et à droite, à côté du mont Nasaret, nous apercevions la hamada. Nous traversâmes alors l’oued Mihero, élargi à cet endroit par le confluent de plusieurs rivières, et nous suivîmes la rive droite. Partout on voyait les traces irrécusables d’une ancienne crue : des touffes d’herbes accrochées aux buissons ou des débris de bois et de branches déposés le long des rives. On me disait que les crocodiles descendent quelquefois jusqu’ici.
A midi, nous découvrîmes pour la première fois de l’eau dans le lit de la rivière[60]. Nous avancions avec précaution pour ne pas effaroucher les sauriens, qui, au dire de mes compagnons, éventent l’homme avec une finesse d’odorat remarquable. Nous fîmes halte au milieu de l’oued, en plein fourré, car Othman regardait avec inquiétude du côté du plateau, où il soupçonnait la présence des Hoggar.
Nous allâmes à pied jusqu’au bas de la berge, à un endroit où le lit rocheux de l’ouadi conservait quelques grandes flaques d’eau. Je vis en effet tout autour de ces mares des traces nombreuses de pattes de crocodiles : elles étaient si nettement imprimées dans la vase, qu’on reconnaissait même les écailles dont la partie interne est revêtue. La patte de devant laisse une empreinte qui a presque la forme d’une étoile, tandis que celle de la patte postérieure ressemble assez à celle d’un pied d’enfant. Les trois orteils du côté externe n’ont pas laissé d’empreinte de griffes[61]. Au pied de la berge en surplomb s’ouvraient des galeries nombreuses où les monstres ont l’habitude de faire la sieste. Mais c’est en vain que les Touareg essayèrent de les chasser de leurs retraites à l’aide de longues perches. Je remontai plus haut jusqu’à une deuxième et à une troisième mare ; partout on trouvait des traces fraîches, mais les animaux restaient invisibles.
Il paraît qu’on trouve en amont des _rhédir_ bien plus considérables, où se tiennent les plus grands crocodiles (les traces que j’ai vues sont celles d’animaux de 5 à 6 pieds).
Je fis l’impossible pour décider mes compagnons à avancer encore, pour arriver à en voir au moins un ; mais la crainte des Hoggar fut la plus forte, et les deux Touareg me pressaient de retourner en arrière. Ils ne voulurent même pas camper où nous étions, et cherchèrent un endroit plus caché, où les gens de la hamada ne pourraient pas nous apercevoir.
Bien que je n’aie donc pas réussi à voir un crocodile de mes yeux, leur présence dans la partie supérieure de l’oued Mihero ne peut faire de doute. _Il n’y a pas de lac Mihero_, car même ces mares plus considérables de l’amont, auxquelles les Touareg donnent le nom de _bahar_, ne sont pas autre chose que des creux du lit de la rivière, qui conservent toujours un peu d’eau. Les Touareg assurent formellement que l’oued ne s’élargit pas en bassin lacustre, et que l’eau est ainsi répartie le long de son parcours.
Les crocodiles se nourrissent des nombreux poissons que j’ai vus nager dans les mares. Après une longue pluie, les mares sont remplacées par un courant d’eau vive, qui amène les crocodiles à descendre en aval ; dès que les eaux baissent, ils se réfugient dans les cuvettes les plus profondes. On dit qu’il n’y a plus de crocodiles en amont d’Ahérer.
Le voyageur qui pourrait séjourner pendant quelque temps dans l’oued Mihero y trouverait certainement une faune et une flore bien plus riches que celle qu’on a coutume d’observer dans cette région[62].
_2 novembre._ — Nous quittons la verte rivière et nous reprenons la direction de l’est, ayant à gauche une ligne continue de montagnes, à droite la hamada et quelques collines. Nous suivons la rive droite de l’oued Nasaret, qui vient du flanc nord de la montagne du même nom. Nous faisons halte dans l’oued Tesorar, affluent de l’oued Tafelamine.
_3 nov._ — Nous croisons l’oued Igargar-Mellen, au point où il se détourne vers le nord. Peu après nous descendons dans une gorge profonde — une ramification de ce même oued — où nous sommes étonnés de trouver autant de verdure : toutes ces vallées encaissées sont infiniment plus fertiles que les couloirs superficiels toujours exposés au vent[63].
Ici l’_amateltel_[64] tapisse les parois de roc, et des bouquets de lauriers-roses tout couverts de fleurs alternent avec des _telokat_ à baies comestibles (_syconium_), que je vois pour la première fois. Si l’on considère que je n’ai pu observer qu’en passant les plantes qui se trouvaient sur mon chemin, et que je n’en ai pas moins rencontré tant d’espèces nouvelles, quelles découvertes n’est-on pas en droit d’attendre de l’exploration méthodique de ce massif central du Sahara ! Puisse-t-il être bientôt possible de parcourir ces vallées en toute sécurité ! Mais en ce moment il nous faut passer en toute hâte, car l’ennemi peut paraître à tout moment.
Nous franchissons successivement l’oued Tafelamine, deux branches de l’oued Tasouni et enfin l’oued Tehennet, qui aboutit à l’oued-Ireren. Nous venions de descendre au fond de ce dernier, lorsque nous fûmes surpris par un violent orage, qui nous força à chercher un refuge sous une roche surplombante. Mouillés jusqu’aux os, sans feu, sans autre nourriture que des dattes, nous passâmes une triste nuit sous notre toit de pierre. Othman, qui connaissait bien le danger de ces averses, craignait qu’une crue subite ne vînt emporter nos chameaux et tout le reste. La pluie ne cessa qu’au matin.
A six heures du matin, nous escaladons péniblement la paroi de roc, et, bien que les Touareg se soient eux-mêmes chargés de tous les bagages, nos malheureux chameaux tombent plusieurs fois. On ne saurait croire ce dont ces bêtes sont capables dans la montagne ; un mulet en ferait à peine davantage. Enfin arrivés en haut, nous leur rendons leurs charges, et les braves animaux fatigués reprennent la marche avec lenteur. Encore quelques passages difficiles — nous croisons l’ouadi Azet — et nous prenons une demi-heure de repos ; nous n’avons plus d’obstacles à franchir. Devant nous, la Hamada déroule de nouveau sa surface monotone à l’infini.
A 4 heures, nous faisons halte dans l’oued Edjef-n-amouni dont le vaste lit est couvert de tamarix magnifiques ; ces arbres y réussissent mieux qu’ailleurs, et les Touareg viennent se fournir ici de bois de lances.
_5 nov._ — Nous quittons l’oued, où nous avons rencontré quelques Imrhad, qui veulent mener leurs troupeaux de chèvres dans le voisinage de Ghât.
Nous continuons à traverser le morne Tasili, à peine accidenté par quelques légères dépressions et quelques broussailles. C’est ici que le Targui se sent à l’aise. Son œil de lynx découvre l’ennemi à des distances prodigieuses, et, si la lutte est inégale, sa rapide monture l’emporte comme le vent à travers les hamadas pierreuses. Othman m’assure qu’il oserait se risquer au cœur du pays ennemi, car il sait bien qu’aucun mehari ne gagnerait de vitesse la bête qu’il monte en ce moment. Tandis que la lenteur de mon chameau me serait fatale ; mes compagnons pourraient rapidement se mettre hors de péril, mais moi je suis en quelque sorte cloué au sol ; c’est pourquoi, me dit Othman, son bon mehari lui serait inutile, car jamais il ne m’abandonnerait pour fuir. Heureusement que je n’ai pas eu à faire l’expérience de sa fidélité !
Le vaste horizon ne nous révèle rien de suspect, et c’est en chantant que mes Touareg cheminent sur la hamada. Ce sont surtout des chants de guerre, la plupart pleins de mélodie. Othman se met à chanter dès qu’il a l’espace devant lui ; dans la montagne, au contraire, il marche silencieux, tout yeux et tout oreilles, et évite de faire le moindre bruit.
Nous arrivâmes à Tintorha au soir. Depuis quelques jours, mes forces déclinaient visiblement, car les continuelles visites des Touareg au début de notre voyage avaient bien vite réduit nos provisions à quelques dattes et un peu de biscuit, nourriture absolument insuffisante à la longue. Mouillé jusqu’aux os à diverses reprises, sans que nous eussions pu nous sécher en allumant du feu, j’étais devenu si faible, que mes Touareg étaient obligés de me hisser sur mon chameau. A Tintorha, ma fatigue devint telle, que je restai plusieurs jours étendu entre des roches qui m’abritaient contre le vent froid de la nuit.
Par bonheur, des parents d’Othman campaient ici, et ils me soignèrent de leur mieux. Ils m’avaient décidé à boire du lait de chamelle, ce qui n’avait fait qu’aggraver mon état. Sur ma demande, ils me firent alors un fort bouillon de viande de chèvre, qui donna de suite les meilleurs résultats. A partir de ce moment, ces braves gens ne se lassèrent pas de m’en fournir. Il me suffisait d’un signe pour les faire accourir, et même la nuit, l’un d’eux se mettait toujours à mon service. Je me rappellerai toujours avec une profonde gratitude les bons soins que j’ai reçus de ces pauvres[65] Touareg.
Le 9 novembre, j’étais redevenu assez fort pour remonter sur mon chameau. Amma nous avait quittés, car il avait sa famille dans le voisinage ; mais nous avions pour compagnon un frère d’Oufenaït, cheikh des Imanghasaten. Le 10, à la source d’Ihanaren, nous apprîmes par un Targui qu’Ikhenoukhen avait encore changé d’avis, et que la razzia devait avoir lieu. Othman reçut cette nouvelle avec enthousiasme, et n’avait plus qu’une idée : aller à Ghât pour prendre part à l’expédition avec ses amis. De mon côté, j’avais hâte de retrouver ma bonne maison de Ghât et une nourriture plus substantielle ; nous tombâmes donc d’accord de continuer notre route pendant toute la nuit.