Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr
Part 2
_17 octobre._ — D’après les renseignements fournis par mon ami Dedekora on trouve à Ghât les quatre tribus suivantes[32] :
1o Les Ihadjenen, comprenant trois fractions ;
_a)_ Les Aït Tedjenen Hana, nombreux ;
_b)_ Les Aït el Mokhtar, peu nombreux ; c’est la tribu de Safi ;
_c)_ Les Aït Hamouden.
Tous ces Ihadjenen descendent des Tinylkoum.
2o Les Kel Rhapsa[33], eux aussi, sont de race Tinylkoum, mais ne font pas partie des Ihadjenen. A une époque reculée, avant que ces tribus ne vinssent à Ghât, cette ville était occupée par les Imekamesan et les Kel-telek, dont on trouve encore aujourd’hui quelques descendants dans la ville. Les quatre tribus sus-nommées vinrent à Ghât après l’époque du prophète, et y trouvèrent les Imekamesan et les Kel-telek. Les Imekamesan avaient été établis auparavant à Halelberess, tout près de la ville, et les Kel-telek à Angaïan, également dans le voisinage, où ils avaient une forteresse.
_15 octobre._ — Voilà trois jours que nous avons du _guebli_, le ciel est tout gris et on dirait que tout le pays est dans le brouillard. On me dit qu’à Ghât il en est souvent ainsi. Tout le monde se sent malade ; on se plaint de lassitude de tous les membres ; bien des gens ont de la conjonctivite. A midi grande tempête de sable ; tout est enveloppé d’une brume grise ; de ma petite terrasse on ne voit même plus les maisons voisines, et la poussière affecte douloureusement les yeux.
— L’oncle de Hassan de Tounine me dit qu’il y a sur le mont Oudân une espèce d’arbres au bois dur comme du fer, et qu’on ne trouve pas ailleurs, même pas au Soudan.
Cet après-midi je reçois la visite de Mohammed Tini, le jeune, qui me demande des remèdes. Tini a des esclaves pour commis à Tombouctou, à Kano, à Kouka et dans l’Adamaoua. Il dit que, si je pouvais aller chez les Hoggar, ce serait le plus court chemin pour aller à Tombouctou. Une autre route va droit à l’ouest, mais les pillards Aouélimiden la rendent très dangereuse. La route la plus sûre est toujours celle du Soudan, mais c’est aussi la plus longue.
_16 octobre._ — J’apprends aujourd’hui qu’une grande caravane est venue d’Algérie à Ghadamès ; il s’y trouve trois Français qui ont un serviteur musulman ; ils veulent aller au Hoggar, et emportent beaucoup de marchandises[34].
Eg-Bekr et Hadj-ech-Cheikh sont une seule et même personne[35].
Aujourd’hui Safi m’a fait venir, et j’ai trouvé chez lui Hadj Mustapha Sammit, Othman et trois autres Touareg. Safi m’a déclaré d’un ton quelque peu solennel que les Touareg s’étaient accordés à reconnaître qu’Othman est celui qui a le plus de droits sur moi[36], je dois donc lui donner autant que ce que donnent les Ghadamésiens ; comme il ne veut pas de burnous, Sammit est d’avis que je dois donner 10 thalers. Othman se déclare prêt à partir demain avec moi pour l’oued Mihero ; mais je veux voir d’abord s’il ne se produit pas d’autres prétentions, afin qu’on ne me suscite pas de difficultés en route. Othman a la physionomie d’un coquin ; ses yeux obliques et luisants me font songer à un Japonais. Il paraît que son frère est tout le contraire : un homme éminent sous tous les rapports ; mais les Hoggar l’ont si grièvement blessé, qu’il ne se rétablira jamais. J’espère partir d’ici avant que les Français n’arrivent, pour éviter des commentaires qui leur nuiraient à eux comme à moi.
Dedekora me déclare que j’ai maintenant tous les droits d’un Musulman ; nul n’oserait, dit-il, vérifier si je suis circoncis ou non[37] ; c’est là, selon lui, chose tout à fait secondaire. J’ai rendu visite à Mohammed Dedekora dans sa maison. Il possède Ibn-Khaldoun, Bokhari[38] et beaucoup d’autres livres.
J’ai vu quelques Tibbous qui attendent le moment de se joindre à une razzia ; j’espère qu’elle n’aura pas lieu. Ces gens sont laids, noirs[39], ont la bouche grande et une taille moins élevée que les Touareg.
_17 octobre._ — Cet après-midi je reçois la visite d’Othman et d’Oufenaït[40]. Ce dernier me réclame également l’_aada_[41], et Othman me dit de lui donner quelque chose, puisqu’il est aussi un cheikh ; mais comme Safi m’a dit expressément que je ne dois l’argent qu’à l’un des deux, je réponds négativement, ce qui donne lieu à une désagréable querelle entre les deux chefs, à laquelle je mets fin en les priant de venir avec moi chez le kaïmakam. Nous le trouvâmes dans la rue, assis avec beaucoup d’amis, parmi lesquels Sammit, et qui s’écartèrent dès qu’ils nous virent approcher. J’allai droit à lui et lui expliquai la chose ; sur quoi il me tranquillisa en m’assurant que je ne devais rien à personne, sauf à Othman. Peu à peu les autres chefs se rapprochèrent, mais sans faire aucune allusion à notre affaire.
Au retour, je rendis visite au vieux Ikhenoukhen. Une jeune fille ou une femme était assise, voilée, à côté de lui. Il parla beaucoup des Français et dit que la Prusse et la Russie faisaient cause commune contre la France ; que les Allemands étaient toujours en relations avec les Russes et étaient aussi les ennemis du Sultan. Je protestai du contraire, mais il ne me crut pas, et continua à sourire d’une façon quelque peu enfantine[42].
_18 octobre._ — Ce matin, je vois de ma terrasse les Touareg assis devant leurs paillottes, dans la plaine, au sud de la ville, leurs longues lances fichées dans le sable devant eux. Souvent aussi ils campent sur les nombreuses dunes qui s’étendent à l’est de Ghât. De grands troupeaux de petites chèvres vont au pâturage, sous la conduite d’un esclave. Les femmes vont aux sources — il y en a un grand nombre dans le voisinage — et cherchent de l’eau dans de grandes cruches rondes ; d’autres esclaves poussent des ânes chargés de fumier pour les jardins. Le ciel, comme notre ciel d’été, n’est pas entièrement sans nuages.
Aujourd’hui, Othman est venu chez moi encaisser 7 thalers (= 11 rial 1/2), montant du droit de passage acquitté par toute personne venant de Tripoli ; ceux qui viendraient d’Algérie paieraient à Ikhenoukhen. J’ai payé le même droit que les Ghadamésiens, et je le dois à Safi, auprès de qui j’ai insisté pour être traité comme les autres Musulmans.
Cet après-midi, j’ai fait le tour de la ville avec un sous-officier turc et visité le mont Kokoumen, qui domine la ville de son versant sud. J’ai trouvé de nombreux petits tumuli de pierres brutes, avec un revêtement intérieur de gros blocs et une grande dalle recouvrant le tout. La plupart avaient été ouverts par les chercheurs de trésors, et les ossements avaient été dispersés. On raconte que le Kokoumen a été habité avant la fondation de Ghât. Ces tumuli ont de 5 à 6 pieds de diamètre et environ 4 pieds de hauteur. Toute cette montagne est presque entièrement nue ; seule, la plante desséchée qu’on appelle _el hîchen_[43] se voit partout.
_20 octobre._ — Ce soir, je suis appelé chez Eg-Bekr, qui est atteint de fièvre typhoïde. Sa repoussante physionomie est défigurée par le délire et la maladie. Je me garde de lui administrer un remède, car s’il mourait, on ne manquerait pas dire que je l’ai empoisonné. Il est curieux de voir disparaître l’un après l’autre tous ceux qui ont pris part au meurtre de Mlle Tinné.
_21 octobre._ — Othman est venu et m’a promis de faire l’impossible pour me contenter pendant le voyage, seulement, je dois lui donner d’avance les 3 thalers destinés au domestique qui nous accompagnera. Je l’ai laissé mendier longtemps, et c’est seulement ce soir, après lui avoir fait jurer de ne plus rien me demander à l’avenir, que je lui donne cet argent, à sa grande joie. Cet homme qui, au début me semblait si brutal, est devenu tout à fait maniable, et je ne doute pas qu’il ne se conduise bien en route.
CHAPITRE II
=VOYAGE AU TASILI ET A L’OUED MIHERO=
Le matin du 12 octobre, Othman vint visiter mon bagage et mes outres. Nous laissâmes de côté tout ce qui n’était pas absolument indispensable ; par contre, nous emportions force munitions, et de quoi nourrir trois personnes pendant un mois. J’attendais, déjà équipé, le moment de partir devant la porte Sud de la ville, lorsqu’un messager du _kaïmakam_ vint me demander au nom de son maître de déclarer par écrit que je quittais Ghât de mon gré et que je n’avais eu aucun sujet de plainte pendant mon séjour.
Cette demande, faite à ce moment, me rendit perplexe, car enfin on semblait vouloir se mettre à couvert, en prévision du cas où il m’arriverait malheur. Je retournai donc en ville et dis franchement mon impression au gouverneur. Mais celui-ci m’affirma de la façon la plus formelle que je pouvais me fier à mon compagnon, et qu’on demandait cette déclaration écrite à tous les voyageurs sans exception, pour prouver au pacha de Tripoli qu’ils étaient satisfaits de l’administration. Un des assistants fit la remarque caractéristique, qu’on n’était jamais sûr de rien, lorsqu’on allait chez les Imrhad[44].
Comme j’ai pu m’en assurer, ces Imrhad ont la plus mauvaise réputation, aussi bien chez les Aouélimiden et chez les Azdjer que chez les Hoggar. La cause en est sans doute leur éloignement habituel des centres de population sédentaire, et leur état de misère relative, d’ignorance et de sauvagerie[45], tandis que les nobles (Imocharh) acquièrent un certain degré de culture par leurs séjours dans les villes telles que Ghât, In-Salah ou Ghadamès, où ils entrent en contact avec beaucoup d’étrangers.
Je finis par donner l’attestation demandée et je retournai trouver Othman. Celui-ci avait des discussions interminables avec ses compatriotes, les uns ne voulaient pas me laisser voir leur pays, les autres réclamaient des présents pour eux-mêmes. A 9 heures et demie, enfin, nous avions écarté ce dernier obstacle, et nous prîmes la direction du Nord.
Nous traversâmes d’abord la plaine d’Etakhès, dont le sol d’argile desséché est croisé d’un réseau de fissures, où la forme du pentagone est répétée à l’infini. A 11 heures nous étions arrivés dans l’ouadi Rhallé, qui ne se distingue des environs que par une bande de végétation plus riche ; dans l’Est s’étendait une rangée de collines plates, restes d’une hamada que l’érosion continuée sans trêve a fini par découper en tables isolées. A gauche nous avions le bord du Tasili, plateau médiocrement élevé, dont les roches noires s’étendaient à l’infini jusqu’à l’horizon de l’Ouest. Nous fîmes halte dans l’oued Tanesso, un peu à l’écart de notre route, car les Touareg évitent de camper sur les grands chemins, et cherchent toujours un coin retiré, de façon que les gens non prévenus passent sans les apercevoir. L’oued Tanesso est une branche de l’oued Ouererat.
Lorsque vint la nuit, mes Touareg apprêtèrent leur lit de la façon suivante. Chacun se creusa avec ses mains un trou ovale dans le sable, en ayant soin d’enlever toutes les pierres ; puis il plaça la selle de son mehari à un des bouts de l’excavation, et y appuya son grand bouclier de cuir, pour être à l’abri du vent. Il planta sa lance à côté de lui dans le sable ; son sabre également à portée de sa main. Puis, roulé dans sa couverture, il s’endormit dans son lit de sable, après s’être assuré d’un regard de la direction que prenaient les chameaux en train de pâturer. Comme j’avais laissé ma tente à Ghât pour simplifier mon bagage, il ne me restait qu’à les imiter. Et c’est ainsi que nous passâmes toutes nos nuits à la belle étoile.
Le matin du 23 octobre nous aperçûmes dans le Nord le cône du mont Telout, qui ressemble à un volcan à s’y méprendre, mais qui est également un massif de grès. Après avoir croisé l’ouadi Ouererat, couvert de gommiers, nous montâmes sur le plateau de gauche, et nous nous mîmes en devoir de traverser ce désert de pierre, où l’on ne trouve ni une broussaille, ni un brin d’herbe, ni même une dune, mais seulement le roc nu à perte de vue.
A 1 heure, nous descendîmes faire de l’eau dans l’oued Ahanaret, où une forêt de tamarix mène à la source d’Ihanaren. Celle-ci est cachée au milieu des dunes ; une forêt de joncs couvre le monticule de sable d’où sort le précieux liquide. Un esclave des Touareg demeure ici en permanence, pour aider les voyageurs à remplir leurs outres et à abreuver leurs chameaux. Il a embelli sa demeure solitaire avec des palmiers et a même planté quelques vignes. Un petit potager lui fournit des oignons et des melons.
A 4 heures nous débouchions dans la verte plaine de Titersin, au pied du mont Telout. Nous y trouvâmes un campement d’_Imrhad_, qui se rendaient à Dider, le lieu de concentration du _rhezi_. Un corbeau, que j’avais tué en route sur l’invitation d’un de mes compagnons, fut jeté au feu avec toutes ses plumes, et lorsqu’il fut carbonisé à l’extérieur, dévoré par ces _Imrhad_ avec grand appétit. Les nobles _Imocharh_ s’en amusèrent et me dirent que tout était bon aux Imrhad, poisson, oiseau ou reptile[46].
La société se composait d’hommes des tribus les plus diverses ; même les Imetrilalen du Fezzan étaient représentés. Des guerriers simulèrent un combat avec une vivacité qui ne laissait rien à désirer. Poussant des cris stridents, et frappant leur grand bouclier de cuir contre leur genou, les adversaires s’abordaient et s’escrimaient à grands coups d’épée jusqu’à ce que l’un des deux se découvrît, faute qui était saluée par de grands éclats de rire. La conversation se prolongea bien avant dans la nuit ; elle avait un thème inépuisable : le butin que chacun comptait faire dans cette razzia.
Une pluie battante vint désagréablement nous surprendre dans notre sommeil. Titersin est le bassin où aboutissent une quantité d’ouadis, et par conséquent un des pâturages les plus fertiles du pays Touareg. La végétation se compose surtout d’_Arthratherum pungens_, et d’une composée encore indéterminée, à fleurs jaunes, que les Touareg appellent _tanedfert_.
Le matin du 24 octobre, nous nous séparâmes des Imrhad, pour reprendre la direction de la montagne. J’aperçus à gauche du chemin, sur une colline, plusieurs restes de tombeaux. A l’intérieur, subsistaient encore deux chambres carrées, bâties avec des dalles de pierre, et qui avaient évidemment contenu des cadavres accroupis, car les dimensions de ces chambres excluaient toute autre supposition.
Les Touareg appellent ces ruines _Ed-debbeni_ et en connaissent bien la signification, car en cherchant des trésors, ils y ont toujours trouvé des squelettes, et souvent même des anneaux et des poteries. Malheureusement, je n’ai pu examiner aucune de ces trouvailles. Les tombeaux abondent dans toute la région de Ghât, et en particulier à Tadrart. Les Touareg racontent qu’ils ont pratiqué ce mode de sépulture jusqu’à l’époque de leur conversion à l’Islam.
Nous nous arrêtons dans l’oued Taherhaït, qui égale en fertilité la plaine de Titersin. J’y ai trouvé des _Zilla macroptera_[47] en fleurs. A 5 heures, nous établissons notre camp à Tihobar, au bord d’une source et à l’ombre des palmiers et des tamarix.
La pluie est tombée toute la nuit. Nous continuons notre route à travers un dédale de dunes basses, où les tamarix et le _guetaf_[48] croissent à merveille. Nous passons plusieurs fois devant des rocs qui ressemblent à des champignons, tant ils sont amincis à leur base. J’ai trouvé trois de ces tables de pierre, qui étaient presque contiguës : elles portaient des marques d’érosion identiques. Il est visible qu’en cet endroit les eaux se sont jadis frayé violemment un passage entre les rocs, dont elles ont évidé la base. Aujourd’hui, toute trace de lit de rivière a disparu.
Un défilé étroit, ouvert entre les blocs de grès amoncelés, nous mène dans l’oued Imakkas qui va à l’oued Tihobar. Des bandes de perdrix (_ganga_) se lèvent devant nous. Le pays devient toujours plus aride, et nous finissons par nous trouver sur la hamada, n’ayant plus que le grès sombre autour de nous. Sur ce plateau, où ne croît pas un brin d’herbe, la rose de Jéricho se trouve en telle quantité qu’elle couvre littéralement le sol. Ses rameaux bruns et desséchés, contractés en boule, se distinguent à peine de la roche, et le paysage n’en paraît que plus morne.
Beaucoup de tumuli sont disséminés sur cette surface, et l’on s’étonne de les trouver en aussi grand nombre dans la partie aujourd’hui la plus déserte du Sahara.
Nous rencontrons quelques Touareg, qui, comme les précédents, vont à Dider. Ils descendent de leurs hauts méharis, plantent devant eux leurs lances dans le sol, et commencent la conversation. Lorsqu’Othman leur raconte que nous allons à Mihero, et que je veux uniquement y voir les crocodiles, ils rient aux éclats ; quelques-uns s’imaginent que ce n’est là qu’un prétexte, et ils sont persuadés que mon guide Othman a reçu de moi une grosse somme, pour m’accompagner aussi loin. On remarque bientôt ma provision de dattes, et chacun veut en avoir ; j’ai peur de manquer de vivres. Déjà les _Imrhad_ de Titersin se sont régalés à mes dépens ; que sera-ce dans l’avenir ? Enfin, à 4 heures, ces affamés reprennent leurs montures et disparaissent bientôt dans le lointain.
La pluie qui tombe à torrents nous force, à 5 heures, à chercher un abri dans les rochers de Tintorha, où nous trouvons une troupe nombreuse, qui s’est également réfugiée ici. On fait du feu sous une roche qui surplombe, et chacun s’arrange pour passer commodément la nuit. Les Touareg mettent un soin particulier à préserver de l’humidité leurs grands boucliers de cuir[49], car ils se déforment en séchant après la pluie et ne reprennent jamais leur forme primitive. Le Targui s’abrite derrière ce bouclier, depuis la tête jusqu’aux genoux, contre les coups de son adversaire ; mais c’est une cuirasse inefficace contre les fusils, et j’ai vu plus d’un de ces boucliers troués par les balles qui avaient tué son premier possesseur dans l’Ahaggar.
J’ai passé la journée du 26 à Tintorha, pendant qu’Othman allait voir des chameaux à lui qu’il a quelque part par ici au pâturage. Je suis donc resté avec les Touareg, qui attendaient des amis pour aller tous ensemble à Dider.
Plusieurs ont utilisé ce temps de repos pour renouveler leur coiffure, de sorte que j’ai eu une bonne occasion d’observer leur manière de faire. Ils rasèrent complètement le côté gauche de la tête, en laissant subsister au milieu du crâne une bande de cheveux qui allait du front jusqu’à la nuque, et, sur le côté droit, par-dessus et derrière l’oreille, une autre bande chevelue qui allait rejoindre la première. Les cheveux du sommet de la tête furent soigneusement séparés et redressés, de façon à former une crête d’environ 10 centimètres de hauteur ; après quoi chacun se mit à rouler autour de sa tête le turban de cotonnade bleue, dont un des plis passe sous le menton pour protéger la bouche et le nez, tandis qu’un autre est rabattu sur les yeux. De cette façon le Targui peut se voiler complètement la figure, si bien qu’on n’aperçoit même pas ses yeux ; il n’en voit pas moins suffisamment à travers ce léger tissu. Ce masque et la crête de cheveux qui s’élève au sommet de la tête donnent au Targui un air sauvage et sinistre[50].
_27 octobre._ — Nous reprîmes notre marche. L’oued Inessan, que nous atteignîmes vers midi, diffère complètement des oueds que nous avions traversés jusqu’ici : son lit se trouve enserré entre les parois verticales d’une gorge profonde. Peu de plantes y ont trouvé de quoi subsister. Quelques arbrisseaux (_Rhus dioïca_, en targui _tehonak_) avaient pris racine dans les fentes de rocher. Le côté gauche de la gorge était encombré de sable presque jusqu’au niveau du plateau, tandis que l’autre en était entièrement débarrassé : exemple remarquable d’un transport opéré par le vent.
Ces parois de roc m’ont permis de reconnaître ici l’épaisseur des couches de grès : elle est de 40 pieds. En dessous, au fond de la vallée, on rencontre du calcaire.
Nous remontâmes l’oued pour regagner le plateau, où la pluie qui recommençait nous força à faire halte près d’une hutte d’_Imrhad_, là où le petit oued Tifergasin débouche dans la plaine du même nom. Vers le soir une bande de nobles Touareg vint apporter à Othman une nouvelle inattendue : à la suite d’une lettre arrivée de Mourzouk, la razzia projetée était contremandée. En même temps, Ikhenoukhen nous faisait dire qu’il n’était pas prudent de nous avancer jusqu’à Mihero où nous pouvions rencontrer des Hoggar, et qu’il valait mieux remettre cette excursion à des temps meilleurs. Là-dessus, Othman déclara notre voyage terminé et voulut se préparer au retour. Mais moi qui me voyais si près du but, et dont toutes les espérances se trouvaient détruites, je ne pouvais me faire à l’idée de revenir en arrière sans avoir rien accompli. J’essayai de séduire Othman par de nouvelles promesses, je lui représentai quelle honte ce serait pour lui si l’on savait à Ghât qu’il s’en était retourné à moitié chemin, sans me faire voir ce lac Mihero pour lequel j’étais venu de si loin. Vains efforts : les Touareg, qui avaient déjà trouvé déraisonnable de se donner tant de peine pour aller voir le lac, dirent qu’Othman serait fou de risquer sa vie pour un pareil caprice, et jurèrent que nous tomberions entre les mains des Hoggar. Othman était du même avis et me représentait les Hoggar comme les plus cruels et les plus sanguinaires des hommes ; en même temps, il m’expliquait que l’oued Mihero n’avait absolument rien de remarquable, qu’il ressemblait à tous les autres, et qu’il se chargeait de m’en faire voir de bien plus jolis ! Bref, Mihero était devenu tout à coup le plus affreux endroit de la terre, et le moindre oued valait mieux que cela !
Las de discuter, je me bornai à lui répondre : « C’est bien, puisque tu as peur des Hoggar, je vais retourner à Ghât et me chercher un guide plus courageux que toi ! » J’avais touché le point sensible. Comme si un serpent l’avait piqué, mon Targui bondit de terre, ficha sa lance dans le sol et jura qu’il était prêt à mourir avec moi, qu’il n’avait pas eu peur pour lui-même, mais que, voyant le péril, il avait craint seulement d’être accusé ensuite de ma mort ! A partir de ce moment, je n’eus plus à dépenser une parole ; l’amour-propre avait vaincu.
La difficulté était de trouver un compagnon, car il était nécessaire d’avoir un Targui pour éclaireur, tandis que l’autre resterait à mes côtés. Nous eûmes la chance de trouver — contre bonne récompense — un homme connu pour être un bon guerrier et un excellent guide dans ces parages. Chose curieuse, il était de la tribu des Tedjéhé-Mellen, c’est-à-dire Hoggar ; cependant Amma — c’était son nom — haïssait ses anciens compatriotes aussi profondément que s’il avait été Azdjer.
Amma était petit, trapu, très vigoureux et d’une incroyable endurance. Sa physionomie respirait bien la brutalité et la cruauté qu’on attribue généralement aux Hoggar ; et, en songeant qu’il avait horreur de ses compatriotes, je me demandais ce que devaient être ceux-ci ! Mais je dois dire qu’il me fut grandement utile. Personne n’avait l’œil plus perçant, l’oreille plus fine ; personne ne savait mieux reconnaître une trace, et, même sur la hamada pierreuse, il ne s’y trompait jamais. Rien ne lui échappait ; je dirais presque qu’il restait en alerte jusque dans son sommeil. Il ne cessa d’avoir pour moi beaucoup de prévenances ; cependant je ne pouvais m’empêcher d’éprouver envers lui une aversion insurmontable à cause de la brutalité inouïe avec laquelle il traitait les chameaux.
Lorsque nous levâmes notre camp, le 28 octobre, la nouvelle du contre-ordre donné à la razzia avait déjà terrifié les Imrhad, et de longues files de chameaux sillonnaient la haute plaine pour aller se mettre en sûreté à Ghât. Tout le monde quittait le pays ouvert pour se replier vers cette ville ou le Fezzan. Devant nous on avait fait le vide, et Othman me disait : « Si tu vois un homme, tire sans hésiter, ce ne peut être qu’un Hoggar. »