Le culte de l'incompétence

Part 10

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--Moins encore; car une association est une limitation, par elle-même, de la souveraineté nationale. Elle a ses lois à elle, ce qui, au point de vue démocratique, est un contre-sens, une absurdité et une monstruosité. L’association limite la souveraineté nationale comme ferait une ville libre, une place de sûreté; elle limite la nation, la refoule, l’arrête à une porte. C’est un État dans l’État; où il y a association, il y a autre chose d’organisé que le grand organisme populaire. C’est comme un animal qui vivrait d’une façon indépendante dans un animal plus grand et qui vivrait indépendamment de lui, en vivant de lui. Il ne peut y avoir qu’une association, l’association nationale, ou la souveraineté nationale est bornée, c’est-à-dire détruite. Aucune liberté d’association ne peut exister.

Existeront les associations que le peuple tolèrera, toujours révocables, toujours pouvant être dissoutes et détruites par lui; ou ce serait la souveraineté nationale abdiquant et elle ne peut jamais abdiquer.

--Il existe au moins une association sacrée en quelque sorte et devant laquelle la souveraineté populaire s’arrête; c’est la famille. Le père est chef de ses enfants et les élève et les dirige comme il l’entend jusqu’à ce qu’ils soient des hommes.

--Mais non! Voilà encore une limitation de la souveraineté nationale. L’enfant n’appartient pas au père. S’il lui appartenait, au seuil de chaque maison la souveraineté nationale s’arrêterait et ce serait précisément qu’elle n’existerait nulle part. L’enfant, comme l’homme, appartient au peuple. Il lui appartient en ce sens qu’il ne doit pas faire partie d’une association qui penserait autrement que le peuple, peut-être contrairement à la pensée du peuple. Il y aurait même un péril à laisser un futur citoyen pendant vingt ans en dehors de la pensée nationale, c’est-à-dire en dehors de la communauté. Figurez-vous cinq ou six abeilles élevées à part et en dehors des lois, des règles, de la constitution de la ruche; et figurez-vous que de ces groupes d’abeilles il y en eût des centaines dans la ruche. Ce serait la ruche détruite.

La souveraineté du peuple doit pénétrer _surtout_ dans la famille, doit nier surtout la liberté de l’association familiale, doit détruire surtout l’association familiale. Elle doit laisser aux parents la liberté d’embrasser leurs enfants; rien de plus; le droit de les élever dans des idées peut-être contraires à celles de leurs parents appartient au peuple, qui, là autant qu’ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, parce que l’intérêt est plus grand, doit être souverain absolu.

Voilà ce que l’instituteur, avec une logique qui me semble inattaquable, déduit du principe de la souveraineté nationale.

Du principe de l’égalité il déduit ceci: «Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi.» C’est-à-dire que, pour qu’il y eût justice, tous les hommes devraient être égaux par la nature; et que, pour qu’il y ait justice, tous les hommes doivent être égaux devant la loi.

Or ils ne sont pas égaux devant la loi et ils ne sont pas égaux par la nature. Donc il faut qu’ils le deviennent.

Ils ne sont pas égaux devant la loi. Ils ont l’air de l’être, ils ne le sont pas. L’homme riche, même en supposant parfaitement et strictement intègres les magistrats chargés de rendre la justice, par ce seul fait qu’il peut rémunérer largement avoués, avocats et témoins, par ce seul fait qu’il intimide par sa puissance tous ceux qui pourraient déposer contre lui, n’est point du tout l’égal du pauvre devant la loi.

Encore moins l’est-il devant la société, c’est-à-dire devant l’ensemble des forces sociales constituées. A cet égard il sera «l’homme influent», «l’homme à relations», l’homme de qui personne ne dépend, mais que personne n’aime à contrecarrer, à contrarier, à contreminer ni à contredire. Il y a entre l’homme riche et l’homme pauvre, si égaux que l’on prétende qu’ils soient devant la loi, la différence de celui qui commande à celui qui est forcé d’obéir. L’égalité _réelle_, dans la société, devant la société et même devant la loi, n’existera que s’il n’y a ni riches ni pauvres.

Or, il y aura toujours des riches et des pauvres tant que l’héritage existera. Abolition de l’héritage.

Mais l’héritage aboli, il y aura encore des riches et des pauvres. L’homme qui aura rapidement fait sa fortune sera homme puissant relativement à celui qui ne l’aura pas faite, et, remarquez-le, bien que nous ayons aboli l’héritage, le fils de l’homme puissant, pendant toute la vie de son père, sera puissant lui-même, si bien que, quoique nous ayons aboli l’héritage, un privilège, même de naissance, existe encore et l’égalité n’existe pas.

Il n’y a qu’un moyen pour qu’elle existe, c’est que personne ne possède et que personne ne puisse acquérir. Le seul régime social aménagé pour que personne ne puisse posséder et pour que personne ne puisse acquérir, c’est le régime communautaire, c’est le communisme, c’est le collectivisme. Le collectivisme ce n’est rien de très extraordinaire; le collectivisme c’est l’égalité; et l’égalité c’est le collectivisme ou ce n’est qu’un fantôme d’égalité et une hypocrisie d’égalité. Quiconque est égalitaire convaincu et sincère et qui a réfléchi est forcé d’être collectiviste. Bonald disait très spirituellement: «Savez-vous ce que c’est qu’un déiste? C’est un homme qui n’a pas vécu assez longtemps pour être athée.» Nous disons, nous: «Savez-vous ce que c’est qu’un démocrate anticollectiviste? C’est un homme qui n’a pas vécu assez longtemps pour être collectiviste, ou qui a vécu longtemps sans réfléchir et sans voir ce qu’il y avait dans ses idées.»

--_Mais_ le collectivisme est une chimère; il est une utopie, il est impossible.--Certainement il est impossible en ce sens que dans le pays qui l’adopterait le ressort d’action serait brisé. Personne ne ferait d’effort pour améliorer sa situation qui ne pourrait jamais être améliorée. Le pays serait tout entier une de ces «mares stagnantes» dont a parlé un ministre contemporain. Tout le monde étant fonctionnaire, tout le monde réaliserait l’idéal du fonctionnaire ainsi défini par les Goncourt: «Le bon fonctionnaire, j’entends celui qui unit la paresse à l’exactitude», ce qui est une définition définitive. Et ainsi constitué le pays serait conquis au bout de dix ans par un peuple voisin plus ou moins ambitieux.

Cela est certain; mais qu’est-ce que cela prouve? Que le collectivisme n’est impossible que parce qu’il n’est possible qu’établi dans tous les pays à la fois. Eh bien, pour qu’il soit établi dans tous les pays à la fois, il ne faut qu’une chose, c’est qu’il n’y ait plus de pays distincts, c’est qu’il n’y ait plus de patries. Il ne faut certes pas établir le collectivisme avant l’abolition des patries, puisque, ainsi établi, il ne servirait à rien qu’à constituer la supériorité des patries qui ne l’auraient pas adopté; il faut, sériant les questions, d’abord abolir les patries, pour pouvoir ainsi établir le collectivisme.

_Aussi bien_, si les nations s’organisent _naturellement contre nature_, si, instinctivement, elles s’organisent d’une manière hiérarchique, c’est-à-dire aristocratique; si elles ont des chefs et des subordonnés, des puissants et des inférieurs; c’est qu’il faut cela dans un camp et que chacune sent qu’elle est un camp. Si chacune sent qu’elle est un camp, c’est tout simplement qu’il y en a d’autres et qu’elle sent et qu’elle sait qu’il y en a d’autres. Qu’il n’y en ait plus d’autres et elle s’organisera, non plus contre nature, mais naturellement, c’est-à-dire égalitairement, la nature n’étant pas égalitaire, peut-être, mais tendant à l’égalité en ce sens qu’elle crée beaucoup plus, infiniment plus d’égaux que de supérieurs.

Ainsi l’égalité exige l’abolition de l’héritage et l’égalité des biens; l’égalité des biens nécessite le collectivisme et le collectivisme postule l’abolition des patries. Nous sommes égalitaires, donc collectivistes et par conséquent anti-patriotes.

Ainsi raisonnent avec une logique absolue, à mon avis irréfutable, avec cette logique qui ne tient pas compte des faits et qui ne tient compte que de son principe et que d’elle-même, la plupart des instituteurs. Ainsi raisonneront-ils tous demain, s’ils continuent, comme il est probable qu’ils continueront, à être de très bons dialecticiens.

Quant à _remonter_ et à se dire que, si la souveraineté nationale et l’égalité mènent logiquement et impérieusement à ces conclusions, c’est peut-être que la souveraineté nationale et l’égalité sont des idées fausses et que c’est ce qui prouve qu’elles sont en effet des idées fausses; il n’est pas très probable que telles seront leurs démarches, parce que la souveraineté populaire et l’égalité, en même temps qu’elles sont des idées générales, sont des sentiments.

Ce sont des sentiments devenus idées, comme, sans doute, toutes les idées générales; et ce sont des sentiments très forts. La souveraineté populaire est la vérité pour celui qui y croit, parce qu’elle doit être vraie, parce qu’elle est une chose aussi majestueuse pour lui que César dans toute sa pompe pour le romain ancien et que Louis XIV dans toute sa gloire pour l’homme du XVIIe siècle.

L’égalité est la vérité pour celui qui y croit parce qu’elle doit être vraie, parce qu’elle est la justice et parce qu’il serait infâme que la justice ne fût pas la vérité. Pour le démocrate le monde monte peu à peu, depuis qu’il existe, vers la souveraineté du peuple et l’égalité, celle-ci contenant celle-là et celle-là destinée à fonder celle-ci et ayant pour mission de la fonder, et l’une et l’autre c’est la civilisation elle-même et l’une et l’autre non atteintes ou refoulées c’est la barbarie.

Donc ce sont des dogmes. Un dogme est un sentiment puissant qui a trouvé sa formule. De ces deux dogmes tout ce qu’on tire sans faute de logique est vérité, que c’est un droit et un devoir de répandre.

Ajoutez à cela que l’instituteur est poussé dans le même sens par des sentiments moins généraux; mais qui ont leur force eux-mêmes. Il est placé dans une commune en face d’un prêtre, seul personnage, le plus souvent, qui soit comme lui, dans cet endroit, un homme un peu instruit. Rivalité, lutte d’influence. Or le prêtre, par suite de contingences historiques, est un partisan plus ou moins chaud, de la monarchie quelquefois, de l’aristocratie presque toujours. Il fait partie d’un corps qui a été un ordre de l’État; il est persuadé que sa corporation est un ordre de l’État encore, malgré tout. Si le régime est concordataire, le régime reconnaît sa corporation comme corps de l’État puisqu’elle la traite sur le même pied que la magistrature ou l’armée. Si le régime est celui de la séparation de l’État et de l’Église sa corporation lui paraît _encore plus_ être un ordre de l’État, puisque, solidement organisée et dépassant même les frontières, elle forme un personnage collectif qui, non sans péril, mais aussi non sans quelque succès, entre souvent en conflit avec l’État lui-même.

Comme faisant partie d’une puissance historique qui est distincte de la puissance nationale et qui n’est pas une délégation de la puissance nationale, le prêtre ne peut pas manquer d’avoir, plus ou moins, plus ou moins distinctement et consciemment, une mentalité aristocratique.

L’instituteur, son rival, s’est rejeté d’autant plus du côté des principes démocratiques et il les embrasse avec une ferveur où il entre autant de jalousie que de conviction. C’est lui surtout, plus qu’un philosophe du XVIIIe siècle, parce qu’il a un plus grand intérêt, d’animadversion et d’animosité, à le croire, qui croit que tout ce que le prêtre enseigne est invention pure d’oppresseurs ingénieux qui ont voulu brider et enchaîner le peuple, pour fonder à jamais leur domination; et de là son ostentation d’idées philosophiques renouvelées de Diderot et d’Holbach. Il est presque invraisemblable que, pour l’instituteur, le prêtre ne soit pas un scélérat.

«L’athéisme est aristocratique», disait Robespierre se souvenant de Rousseau. L’athéisme est démocratique, disent les instituteurs modernes. D’où vient cette différence de jugement? De ce que le libertinage était à la mode au XVIIIe siècle chez les grands seigneurs et la croyance en Dieu unanime dans le peuple. De ce que les prêtres, de nos jours, pour les raisons que j’ai dites et par souvenir des persécutions subies par leur Église aux temps des premiers triomphes de la démocratie, sont _restés_ aristocrates ou le sont _devenus_ plus qu’ils ne l’avaient jamais été. L’athéisme est donc devenu démocratique comme arme contre des déistes qui sont généralement aristocrates.

Il s’allie du reste assez bien, quoi que Robespierre en ait pu croire, avec les sentiments généraux de la basse démagogie. N’être lié par rien, n’être limité par rien dans sa souveraine puissance, voilà l’idée maîtresse du peuple; ou plutôt que le peuple ne soit lié par rien, ne soit limité par rien dans sa puissance souveraine, voilà l’idée maîtresse du démocrate. Or Dieu est une limite, Dieu est un lien. De même que le démocrate n’admet pas une constitution séculaire que le peuple ne puisse pas détruire et qui lui interdise de faire des lois mauvaises; de même que le démocrate n’admet pas, pour prendre la terminologie d’Aristote, le gouvernement des _lois_, le gouvernement d’une législation ancienne, arrêtant le peuple et le contenant dans sa fabrication quotidienne de _décrets_; tout de même le démocrate n’admet pas un Dieu qui a ses commandements, qui a sa législation, antérieure et supérieure à toutes les lois et à tous les décrets et qui fait limite aux velléités législatrices du peuple, à son omnipotence capricieuse, en un mot à la souveraineté du peuple.

Après Sedan on demandait à Bismarck: «Maintenant que Napoléon est tombé, à qui faites-vous la guerre?» Il répondit: «A Louis XIV.» Le démocrate, interrogé sur son athéisme, pourrait répondre: «Je fais la guerre à Moïse.»

De là l’athéisme des démocrates, de là l’athéisme des instituteurs. De là la formule «ni Dieu ni maître», qui pour l’anarchiste ne demande aucune correction ni supplément; qui pour le démocrate, doit être modifiée ainsi: «Ni Dieu ni maître, que le peuple.»

A la fin d’un de ses grands discours politiques de 1849 ou 1850, Victor Hugo disait: «... et il n’y aura plus que deux puissances: le peuple et Dieu.» Le démocrate moderne croit savoir que, s’il y a un Dieu, la souveraineté du peuple est atteinte, s’il y croit.

Et enfin l’instituteur est confirmé dans ses sentiments démocratiques, dans tous ses sentiments démocratiques par la situation politique qu’on lui a faite en France. C’est une chose étrange, c’est une anomalie déconcertante, que les gouvernements du XIXe siècle (surtout, il faut lui rendre cette justice, le gouvernement actuel) ont très grandement respecté la liberté des professeurs de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire et n’ont point respecté le moins du monde la liberté des professeurs du peuple. Le professeur de l’enseignement supérieur, surtout depuis 1870, peut enseigner exactement tout ce qu’il veut, sauf l’immoralité et le mépris de la patrie et des lois. Il peut même discuter les lois, à la seule condition de poser en principe qu’il faut leur obéir tant qu’elles ne sont pas abrogées. La liberté de ses opinions politiques, sociales et religieuses est complète. Elle n’est entravée, quelquefois, que par les manifestations de ses étudiants. Le professeur de l’enseignement secondaire jouit d’une liberté à très peu près égale. Il n’est assujetti, et encore d’une façon très latitudinaire, qu’à un programme d’études. Sur l’esprit dans lequel il s’y meut il n’est quasi jamais inquiété. On lui fait confiance.

D’autre part, il n’est peut-être jamais venu à l’idée d’aucun gouvernement de demander des comptes au professeur de l’enseignement supérieur ou de l’enseignement secondaire sur la façon dont il vote aux élections politiques; encore moins de le prier de faire de la propagande en faveur des candidats agréables au gouvernement.

Quand on passe de l’enseignement secondaire à l’enseignement, on voit tout changer. D’abord l’instituteur n’est pas nommé par ses chefs naturels, par le recteur ou le ministre de l’instruction publique, il est nommé par le préfet, c’est-à-dire par le ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire par le chef politique du gouvernement. En d’autres termes cette nomination des fonctionnaires par le peuple, de quoi nous avons parlé plus haut, elle a lieu ici avec un intermédiaire de moins. C’est éminemment le ministre de l’Intérieur qui représente la volonté politique nationale à telle date. Et c’est le ministre de l’Intérieur qui, par ses préfets, nomme les instituteurs. C’est donc la volonté politique nationale qui choisit les instituteurs. Impossible de mieux leur dire, et voilà qui est bien, car il faut prévenir les gens, qu’ils sont choisis au point de vue politique et qu’ils doivent se considérer comme des agents politiques.

Et en effet ils ne sont pas autre chose ou plutôt ils sont autre chose; mais ils sont surtout cela. Comme ils dépendent des préfets et que les préfets dépendent beaucoup des députés, ce ne sont pas les députés qui les nomment, mais ce sont les députés qui les font déplacer, qui les font avancer, qui les font disgrâcier, qui, par des déplacements multiples, peuvent les réduire à la famine, etc. Oh! Comme, étant donnée la situation difficile et scabreuse où les met la main d’où part leur nomination, il leur faudrait au moins la garantie très relative et l’assurance, très faible du reste, mais enfin au moins cela, de l’inamovibilité! Ils ne l’ont pas. Les professeurs de l’enseignement supérieur l’ont, qui n’en ont pas besoin; les professeurs de l’enseignement secondaire l’ont, de fait, à très peu près; l’instituteur ne l’a pas.

Il est donc livré aux politiciens, qui en font un agent électoral, qui comptent sur lui comme tel et qui lui pardonnent peu s’ils ont en vain compté sur lui.

Il en résulte que la plupart des instituteurs sont démagogues parce qu’ils veulent l’être et avec un entrain et une fougue admirables; et que ceux qui ne tiendraient pas à être démagogues sont démagogues sans le vouloir; mais parce qu’il faut qu’ils le soient.

D’autant plus, car ainsi vont les choses, que ceux qui n’auraient aucunes dispositions à l’être le deviennent. «Il n’y a pas de mercenaires dans la mêlée», disait Augier. Jetés, même quelquefois malgré eux, dans la bataille, forcés au moins de paraître s’y mêler, ils reçoivent des coups et, dès qu’ils en ont reçu, ils sont attachés à la cause pour laquelle et au nom de laquelle ils les reçoivent. On finit toujours par avoir les opinions qu’on vous attribue et, tenu pour démagogue dès qu’il arrive dans son village, le jeune instituteur, forcé de ne pas dire le contraire et mal reçu comme tel par le parti adverse, est démagogue avec un commencement de conviction l’année suivante.

* * * * *

Ainsi la démocratie ne reçoit que les enseignements qui la confirment et qui la renfoncent dans ses défauts.

Elle aurait besoin de ne pas se croire toute puissante, d’avoir des scrupules sur sa toute puissance et de croire que cette toute puissance doit avoir certaines limites; on lui enseigne sans réserve le dogme de la souveraineté populaire sans limite.

Elle aurait besoin de croire un peu que l’égalité est tellement contre nature qu’on ne peut pas corriger la nature jusqu’à établir «l’égalité réelle» entre les hommes et que le peuple qui l’aurait établie, ce qui est possible, subirait le sort des êtres qui voudraient vivre exactement à contrepied des lois naturelles; on lui enseigne, ce qui est vrai, du reste, que l’égalité n’existe pas si elle n’est pas complète, si elle n’est pas intégrale et qu’elle doit s’appliquer aux fortunes, aux situations sociales, aux intelligences, aux tailles et statures peut-être et faire tout pour que le nivellement absolu soit réalisé.

Elle aurait besoin, puisqu’il est bien naturel qu’on ait peu de goût pour les lourdes charges, qu’on renforçât en elle le sentiment patriotique; on lui enseigne que le service militaire est un legs douloureux d’un passé odieux et barbare et doit disparaître avant peu aux rayons de la civilisation pacifique.

En un mot, pour parler comme Aristote, on lui verse la démocratie toute pure comme les démagogues faisaient aux Athéniens; et où devrait être le remède, de là part l’intoxication.

Ce même Aristote a un mot spirituel et profond sur l’égalité: «_C’est dans les passions qu’il faut établir l’égalité plutôt que dans les fortunes._» Et il ajoute: «Et cette égalité ne peut être que le fruit de l’éducation donnée par les lois.» C’est bien cela. L’éducation ne devrait tendre qu’à un but: ramener les passions à l’égalité, à l’_équanimité_, à un certain équilibre de l’âme. Il se trouve que l’éducation donnée à la démocratie moderne ne va pas tout à fait dans ce sens mais va tout à fait dans le sens contraire.

XII

LE RÊVE

Quels seraient donc les remèdes que l’on pourrait apporter à cette maladie moderne, le culte de l’incompétence intellectuelle, le culte de l’incompétence morale? Quels sont, comme dit M. Fouillée, les principaux moyens d’éviter les écueils dont les démocraties sont menacées? On pense bien que je n’en vois aucun, puisque nous avons affaire à un mal qui ne peut être guéri que par lui-même et à un mal qui se chérit.

M. Fouillée[1] propose une Chambre haute aristocratique, c’est-à-dire qui représenterait toutes les compétences du pays, étant nommée par tout ce qui dans le pays est constitué sur une compétence particulière: magistrature, armée, université, Chambres de commerce, etc.

[1] _Revue des Deux Mondes_ du 15 novembre 1909.

Rien de mieux; mais il faudrait que la démocratie y consentît et c’est précisément de ces groupements de compétence qu’elle se défie, les considérant, avec pleine raison du reste, dans un certain sens du mot, comme des aristocraties.

Il propose encore une intervention énergique de l’État pour restaurer la moralité publique: anti-alcoolisme, anti-jeu, anti-pornographie.

Outre que ce discours sent la réaction; car c’est proprement le programme de «l’ordre moral» en 1873, il faut remarquer, comme du reste M. Fouillée le reconnaît lui-même, que l’État démocratique ne peut guère tuer ce qui le fait vivre, détruire les sources principales de ses revenus. La démocratie, des représentants authentiques de la démocratie elle-même l’ont reconnu, «n’est pas un gouvernement à bon marché»; elle a toujours été instituée avec cette espérance et en partie dans le dessein d’être un gouvernement économique et elle a toujours été ruineuse, parce qu’elle a besoin d’un plus grand nombre de partisans qu’un autre gouvernement, d’un moins grand nombre de mécontents qu’un autre gouvernement; et que ces partisans, il faut les rémunérer d’une façon ou d’une autre et que ces mécontents il faut les désarmer en les achetant d’une manière ou d’une autre.

La démocratie, qu’elle soit ancienne ou qu’elle soit moderne, vit toujours dans la terreur d’un tyran possible et qu’elle imagine comme imminent. Contre ce tyran qui gouvernerait avec une minorité énergique, elle a besoin d’une majorité immense qu’elle doit s’assurer par des faveurs; et à ce tyran elle doit dérober les mécontents qui seraient ses soutiens, en les désarmant par des faveurs plus grandes encore.