Le crime du vieux Blas

Part 2

Chapter 24,030 wordsPublic domain

Le corbeau s’envola. Guignonet n’avait pas peur: il pensait au plaisir qu’éprouveraient ses parents lorsqu’il leur apporterait le trésor de la montagne.

Quand il fut arrivé plus haut que la plus haute cime, le corbeau s’abattit parmi un tas de broussailles, dans une espèce de crevasse qui était très noire et tout à fait terrible, tant on y voyait briller de ci et de là des yeux affreux de chouettes et d’effraies.

Guignonet mit pied à terre en disant: «Merci, monsieur le corbeau; je vous prie maintenant de m’indiquer le chemin qui conduit à la grotte.» Mais l’oiseau n’était plus un oiseau! il avait changé très vite et il était devenu un vieux nain tout noir qui regardait Guignonet avec un mauvais rire, et qui avait une pipe à la bouche. Guignonet pensa encore au vilain chien qui lui avait volé les oreilles. Cependant il ne se troubla pas. «Monsieur le nain, dit-il, voulez-vous m’indiquer la route qui mène à la grotte de l’enchanteur?» Alors ce fut effrayant. Le nain avec un grand bâton et les effraies avec leurs becs, se mirent à frapper, à piquer, à maltraiter de toutes les façons, le petit garçon sans oreilles. «Va-t-en, voleur! tu n’as pas le droit de prendre de l’argent qui ne t’appartient pas! Et qu’est-ce que tu ferais avec le trésor de la montagne? Tu t’achèterais des billes pour jouer dans les rues au lieu d’aller à l’école.» Guignonet répondait: «On peut prendre l’argent, puisqu’il n’appartient à personne; puisque l’enchanteur l’a réservé au plus courageux des hommes. Et je vous assure que ce n’est pas pour acheter des billes que je veux l’avoir; mais c’est pour que mes parents n’aillent plus se coucher sans souper et puissent faire l’aumône aux vagabonds qui passent dans la campagne.» C’étaient des paroles inutiles. Les vilaines bêtes et le méchant nain ne cessaient pas de houspiller le petit garçon; tout roué de coups de bâton, tout saignant de coups de bec, il dégringola sur les pierres de la crevasse jusque dans un grand trou qui s’ouvrait là.

Un autre eût renoncé à son entreprise à cause des injustices qu’on lui faisait; Guignonet ne perdit pas courage pour si peu, et il ne songeait qu’à rendre service à ses père et mère.

Dans ce trou où il était tombé, il y avait beaucoup d’obscurité et, dans cette obscurité une espèce de bête plus noire encore qui avait l’air d’un loup; ce loup avait entre les dents un os qu’il était en train de ronger, tout blanc, qu’on aurait pris pour une grosse pipe.

Le loup lui dit: «Sors de chez moi, petit misérable! Je suis le gardien du trésor qui est là, sous une pierre, et je ne te permettrai pas de le prendre.» Mais Guignonet se jeta courageusement sur le loup, et il trouva tant de force dans son désir d’être utile, qu’il renversa la bête, souleva la pierre qui cachait le trésor, et alors, au lieu de l’argent et de l’or qu’il croyait trouver là, il vit dans une petite cassette ouverte un nombre infini de pierreries si belles qu’une seule aurait suffi pour faire la fortune de plusieurs rois!

Pendant qu’il s’emparait de la précieuse boîte, si lourde qu’il avait un peu de peine à la soulever, le loup s’était relevé, et, maintenant, le mordait aux mollets et au derrière; mais Guignonet résistait à la douleur, ne prenait pas garde à ces dents qui lui déchiraient la peau; il s’imaginait le contentement de sa mère lorsqu’elle aurait de belles robes comme les dames de la ville et qu’elle pourrait distribuer de la soupe tous les jours aux mendiants qui passent.

C’était un petit garçon comme cela. Il lui était égal de souffrir, pourvu que les autres fussent très heureux.

Cependant, poursuivi par le loup qui ne lui lâchait pas les culottes, il chercha un chemin dans les broussailles, pour revenir au bas de la montagne et de là s’en retourner à la maison. Il trouva un petit sentier très rapide et très dur qui descendait, Mais dans l’ombre tout autour de lui il y avait une foule de créatures, des hommes, des bêtes, qui allaient, venaient, rôdaient, criaient de toutes leurs forces: «Voilà un petit garçon qui a commis un grand crime»; et des oiseaux le suivaient à travers les branches en sifflant: «Au voleur! au voleur!»

Il était bien triste, Guignonet, parce qu’il craignait qu’on ne le tuât; triste surtout de voir que tout le monde le jugeait si mal.

Quand il fut dans la plaine, il crut qu’il était hors de danger et que personne ne lui dirait plus de mauvaises paroles; il se voyait déjà réveillant le père et la mère dans la pauvre chaumine. «Voici le trésor caché par l’enchanteur dans la grotte de la montagne et qui était réservé au plus courageux. Je l’ai trouvé et je vous l’apporte; réjouissez-vous, mangez, buvez et partagez avec tout le monde la fortune que j’ai acquise au péril de ma vie.» Les choses ne devaient pas se passer aussi bien que l’espérait l’enfant sans oreilles! Il vit venir de son côté, sur la grand route, trois gendarmes très grands, et comme la lune s’était levée, on distinguait très bien l’acier de leurs sabres qui reluisaient et leurs blanches buffletteries. Mais ce qu’il y avait d’extraordinaire dans ces trois hommes, c’est qu’ils avaient tous trois sous leurs bicornes de grands museaux de chiens et que, malgré cela, ils fumaient leurs pipes tranquillement...

Le vieux Blas en était là de son histoire, lorsque le petit bruit de la sonnette électrique appela son attention. Le premier train ne tarderait pas à passer: c’était le moment de baisser le pont qui joignait l’un à l’autre les deux bords de la rivière.

Il allait se lever, le petit Blas le retint.

--Alors, grand’père, les gendarmes, c’étaient des chiens?

--Des chiens véritables, répondit le vieux Blas.

Et comme il savait que le train n’arriverait pas avant un quart d’heure, comme il suffisait de quelques minutes pour baisser le pont au moyen de la manivelle, il continua:

--Du moins, ils avaient l’air d’être des chiens véritables, mais, tu sais, dans les histoires, les personnes ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. Le fait est que les gendarmes, dès qu’ils aperçurent Guignonet, coururent à lui en poussant des cris et lui prirent sa cassette et lui dirent: «C’est toi qui as volé les voyageurs au coin du bois!» L’enfant sans oreilles avait beau leur répondre: «Vous vous trompez, je viens de la montagne; je rapporte à mes parents le trésor qui appartient au plus brave», ils ne voulaient rien entendre; ils lui mirent des menottes aux mains, et, en l’injuriant, en lui donnant des coups, ils le conduisirent à la prison de la ville. Là, il fut mis dans un cachot tout noir, où il y avait beaucoup de rats qui trottinaient. Toute la ville s’était réveillée. Il entendait du fond de son trou les gens rassemblés autour de la prison causer entre eux et dire: «Ah! ah! on l’a pris, le petit voleur. Qui donc aurait pensé que Guignonet, avec son air si honnête, était un garnement de cette espèce!» Lui, tout seul, il pleurait, sentant bien qu’il n’avait pas voulu faire de mal, et qu’il n’en avait pas fait...

Le vieux Blas se leva. Deux coups de sifflet avaient déchiré l’air et l’on voyait déjà là-bas une fumée noirâtre tourbillonnante.

Il courut vers le pont pendant que l’enfant jouait avec les cailloux de l’allée, et il se mit à tourner la manivelle.

Il entendait derrière lui, assez loin encore, souffler, grincer, cracher, la lourde locomotive que suivait une longue file de wagons. Le train qui venait était un train express; si le vieux Blas s’était retourné, il aurait pu voir des têtes de voyageurs qui se penchaient en dehors des portières pour regarder la haute montagne où ils allaient entrer.

Le tablier du pont, s’abaissant lourdement, avait déjà décrit le tiers à peu près de sa descente aérienne. Le vieux Blas ne se pressait point trop; il avait le temps; tout était bien.

Tout à coup, un cri.

Oh! il reconnut la voix: c’était la voix du petit Blas.

En jouant au bord de la rivière, sur le sable et les cailloux, l’enfant avait glissé, avait roulé, était tombé dans l’eau.

Dieu vivant! il vit son petit-fils, son amour, son extase, disparaître dans le courant.

Oh! le vieux Blas avait soixante et onze ans, mais le vieux Blas était robuste. Un fort nageur, c’était lui. Il lâcha la manivelle! Il allait s’élancer: il rattraperait son enfant, dont la tête venait de paraître, là, plus loin.

Mais le train maintenant était tout proche. Si le vieux Blas ne se hâtait pas de baisser tout à fait le pont, la locomotive se heurterait contre le tablier solide, et ce serait un effrayant désastre, les voitures saccagées, et des blessés et des morts.

L’enfant reparut encore, toujours plus loin, appelant, élevant les bras!

Que fit le grand-père?

Il reprit la manivelle entre ses deux fortes mains. Bientôt le tablier du pont eut rejoint la rive opposée; et la locomotive, les wagons, roulant avec un bruit de foudre, s’engouffrèrent dans le tunnel, disparurent, ne furent plus qu’un fracas lointain qui ébranlait la montagne.

Le train avait passé, l’enfant s’était noyé.

Le vieux Blas, avec des yeux de fou, regardait la rivière qui avait emporté le petit Blas.

IV

Après le devoir accompli

Il resta là, stupide, considérant l’eau profonde et la fuite du courant.

Oh! son petit Blas s’était noyé, son petit Blas était mort!

Deux choses le bourrelaient: l’impossibilité de cela et la réalité de cela.

Comment! il ne verrait plus cette jolie face gaie, ces clairs yeux bleus où riait le soleil? Les cris de joie pour une bête à bon dieu saisie dans le gazon ou pour un oiseau poursuivi, il ne les entendrait plus, jamais plus, jamais plus, lui, pauvre vieil homme naguère extasié!

Oh! il allait courir le long de la rivière, il dépasserait le petit corps emporté par l’eau, se précipiterait, le prendrait entre ses bras!

Non, la rivière avait sur lui une trop grande avance; les cadavres vont vite dans le courant, les petits cadavres surtout, qui sont très légers.

Puis il fallait qu’il restât où il était pour veiller sur la voie, pour faire les signaux convenus; il fallait qu’il demeurât à son poste, puisqu’il était une espèce de soldat; il n’aurait même pas la consolation de revoir, arrêté par quelque tronc d’arbre, ou pris entre des herbes, le corps pâli de son petit-fils.

--Ai-je bien fait de baisser le pont? Si j’avais lâché la manivelle sans m’inquiéter du train, si je m’étais jeté dans la rivière tout de suite, j’aurais tiré de l’eau mon pauvre cher enfant. Les wagons se seraient heurtés, brisés dans un affreux pêle-mêle contre le tablier de fer et de bois; les voyageurs auraient péri en grand nombre, écrasés, déchirés, sanglants; mais qu’est-ce que cela me fait, le mal des autres et leurs malédictions? Un grand-père doit d’abord sauver son petit-fils, j’ai eu tort de faire mon devoir.

Il disait cela dans sa douleur, mais il lui semblait pourtant qu’il avait eu raison. Il n’avait pas dû hésiter entre la vie de son enfant et celles de tant d’hommes et de femmes.

Oui. Mais c’était horrible tout de même. Et il était désespéré. Et il défaillait dans son désespoir.

Il gagna la petite maisonnette environnée de fleurs, regarda les étroites allées qu’il avait tracées pour les promenades de l’enfant, se laissant choir à terre, touchant avec ses vieilles mains la place encore visible où l’enfant s’était assis tout à l’heure pour écouter une histoire. Puis, comme il lui restait encore dans sa barbe blanche quelques-unes des marguerites que le petit Blas lui avait jetées, le vieux Blas, soulevant sa barbe, les respirait, les baisait avec des sanglots qui lui soulevaient tout le corps.

V

Le vieux Blas manque de courage

Le soleil couchant refléta ses rougeurs dans le granit de la montagne; ce fut comme un incendie dans le fond d’un miroir noir; puis l’ombre peu à peu monta et il se fit un grand silence obscur, où le vieux Blas n’entendait plus que le bruit sinistre de l’eau.

C’était l’heure: il fallait rentrer à la ferme. Rentrer seul, sans le petit. Dieu vivant! qu’allait dire la mère?

Il avait pris un bâton dans la cabane; il avait besoin d’un bâton, maintenant.

Comme ils étaient gais les soupers, naguère, au retour, après la besogne finie! On vidait parfois un pot de cidre, et le petit, à qui le grand-père avait passé sous la table les meilleurs morceaux de son assiette, s’endormait enfin sur sa chaise haute, content, repu, avec de grasses joues.

Hélas! le souper de ce soir!

Le vieux marchait lentement, comme quelqu’un qui ne voudrait pas avancer. Il s’arrêtait quelquefois contre un arbre, ne voulait pas aller plus loin, et se déchirait la face à l’écorce, en pleurant un reste amer de larmes.

Annoncer la chose à la Cadije! et au père! Comment? avec quelles paroles?

Le cri de la mère, quand il lui dirait: «Le petit Blas est noyé», ce cri aigu et terrible, il l’avait déjà dans les oreilles! Antonin Perdigut lui apparaissait dans l’ouverture de la porte, entendant la nouvelle.

Et non-seulement il verrait sangloter sa fille et son gendre pâlir; non-seulement il redoutait leur poignant désespoir, mais il prévoyait, comme une angoisse suprême, leurs reproches.

Il le comprenait bien: une mère et un père ne peuvent pas entrer dans ces considérations qu’on doit songer aux autres avant de songer aux siens et à soi-même. «Il fallait sauver le petit, s’écrierait la Cadije, et laisser mourir tous ces gens que nous ne connaissons pas!» Oui, la Cadije dirait cela, et l’aïeul, vieil esprit troublé où la catastrophe avait augmenté le désordre, pensait que sa fille aurait peut-être raison de parler ainsi.

Héroïque par instinct, momentanément, il n’était pas bien sûr à présent d’avoir fait ce qu’il fallait faire; et peut-être lui-même, si la Cadije, un soir, en rentrant à la ferme, lui avait dit: «Tu sais, j’ai sacrifié le petit pour sauver un tas de gens», peut-être aurait-il crié: «Tu es une mauvaise mère!»

Tout cela l’accablait. Il avait la tête basse, les épaules courbées comme quelqu’un qui porte de très lourds fardeaux. Il aurait voulu que la ferme fût très loin, à dix lieues, à vingt lieues, ou qu’il y eût entre elle et lui une grande montagne à pic, qu’on ne pût pas gravir.

Si lentement que l’on marche, on arrive. C’était la nuit tout à fait; il longea la haie, se faisant petit pour ne point être aperçu. Il se souvint qu’il avait passé là au point du jour, joyeusement. Et il était si faible qu’il eut à peine la force de pousser la grille de bois: il recula tout effrayé au bruit de chaîne que fit le chien dans la niche.

Il s’avança vers l’autre côté de la cour. La porte de la salle, grande ouverte, laissait voir la table bien éclairée où fumait la soupe du soir.

La Cadije parut sur le seuil.

--Hé! vieux! dit-elle avec un bon rire, qu’avez-vous fait de vos jambes de vingt ans? L’homme est déjà rentré. J’ai vidé la marmite dans la soupière; les choux avec le lard, ce n’est bon que quand c’est chaud. Dépêchez-vous, vieux Blas! j’ai monté un pot de cidre pour vous égayer les idées.

Il s’approchait d’une allure timide, qui hésite, avec l’air d’un chien qu’on va battre.

Dans la salle, Antonin Perdigut venait de s’asseoir devant la table, et inclinait la tête pour flairer la bonne odeur des choux.

--Assez causé! cria-t-il joyeusement; on crève de faim ici.

Ce calme, pareil à celui de tous les soirs, ce retour, semblable aux autres retours, épouvantait le vieux Blas. Ah! comme tout cela allait changer, comme ils cesseraient de rire, comme ils allaient ne plus avoir faim!

La mère demanda:

--Mais, dites donc, où est le petit?

Voilà, le moment était venu; il n’y avait plus à retarder l’aveu. Il fallait répondre: «le petit est noyé!»

Il leva la tête, bouche béante, œil stupide; il considérait, comme on regarderait la mort si elle se dressait tout à coup devant vous, la forte et fraîche Cadije, heureuse, au rire franc.

Enfin, il baissa le front et bégaya dans sa barbe:

--L’enfant est là, derrière la haie, il a marché plus lentement, à cause d’un nid que nous avons trouvé. C’est la vérité, c’est la vraie vérité. Attendez-nous un instant, il est là, derrière la haie, je vais le chercher.

--Hé! Blas! appela la mère.

--Non, non, reprit-il, tremblant de tous ses membres; il ne... n’obéirait pas, il croirait qu’on veut le gronder, parce qu’il est en retard. Je vous dis que je vais le chercher moi-même. Ne vous impatientez pas, mettez-vous à table.

Alors le vieux Blas s’en retourna, dépassa la grille, la referma.

Quand il fut seul, hors de la ferme, il se dit:

--Non, vraiment, non, je n’ose pas, je ne peux pas!

Et brusquement, sans autre pensée que de ne pas dire l’affreuse parole, que de ne pas voir sa fille désespérée, que de ne pas entendre la malédiction de son gendre, il se mit à courir, à travers plaine, dans les ténèbres, dans le vent, pareil à quelqu’un qui a commis un crime ou à une bête prise tout à coup de folie.

VI

Méchanceté des gens

Il ne revint pas. Il traversa la plaine, monta la montagne, de nuit, dormit plein de cauchemars sous une pierre avancée, et dès le réveil s’enfuit encore, jugeant qu’il ne serait jamais assez loin. Jamais assez loin de l’horrible rivière qui lui avait pris son petit-fils et de la ferme là-bas, si heureuse, où maintenant on devait pleurer.

En traversant un village, il mangea n’importe quoi, n’importe où, grâce à quelques sous qu’il avait dans la poche de sa veste.

Les gens se défiaient de lui, parce qu’il était très pâle, regardait en arrière toujours, comme quelqu’un qui a peur d’être suivi; une femme qui semait de la luzerne le voyant se mettre à courir tout à coup quand il eut dépassé la dernière maison de la bourgade, se dit en elle-même: «On dirait que ce vieux-là vient de faire un mauvais coup.»

Le lendemain, il arriva dans un autre vallon où personne ne le connaissait--car les montagnes, dans le pays basque, sont des espèces de frontières qu’on franchit rarement,--et comme il lui restait une dizaine de sous à peine, il demanda à un cantonnier qui cassait des pierres sur la route, s’il n’y aurait pas moyen d’en casser aussi pour gagner, tant bien que mal, sa vie.

Il n’inspirait pas de confiance à cause de l’air farouche qu’il avait maintenant; cependant le cantonnier répondit:

--Un emploi comme le mien, cela ne s’obtient pas en un jour. Il faut des protections dans le gouvernement. Je vous conseille de chercher un autre métier. Tenez, si vous êtes un brave homme--ne vous offensez pas de ce que je dis, tous les gens qui passent ne sont pas d’honnêtes gens,--vous ferez bien d’aller à la scierie, oui, à cette baraque en bois que vous voyez d’ici au fond de la vallée, près du ruisseau. Le patron a besoin d’ouvriers, et quoique vous n’ayez pas l’air bien solide, il vous louera peut-être pour surveiller le moulin ou pour quelque autre besogne pas trop fatigante.

Il suivit ce conseil, s’en alla du côté de la scierie, demanda à voir le maître de l’établissement, s’offrit et fut accepté; mais on fit d’abord quelques difficultés, parce qu’il n’avait pas de papiers et qu’il n’avait pas bonne mine.

On ne se soucie pas d’accueillir des vagabonds qui viennent on ne sait d’où, qui sortent du bagne, peut-être. Le patron se dit:

--J’aurai l’œil sur ce vieux-là.

Des jours, des semaines passèrent. Le travail qui lui avait été confié, c’était de racler avec un couteau les palettes de la roue du moulin, pour qu’il n’y séjournât pas de pierres ni de sable. D’abord ce métier-là lui fut très pénible, à cause du bruit de la rivière tout autour de lui, qui lui faisait horreur; mais il se résigna. Très vieux, très courbé, il promenait son couteau sur les planchettes, avec l’air de songer à autre chose, ne songeant peut-être à rien.

La mort de son petit-fils l’avait tué à demi. Il n’était pas bien sûr de vivre encore. Peu d’idées nettes, l’esprit trouble et obscur. Ces pensées à peine: que le petit Blas était dans l’eau, que c’était vrai, que tout était fini, et que maintenant, dans la ferme, sa fille et son gendre, qui devaient avoir tout appris, le maudissaient en pleurant; et il était comme assoupi dans l’inertie de sa douleur.

Étant ainsi, il ne s’apercevait pas des regards que lui jetaient en-dessous les autres ouvriers. A l’heure du repas commun, personne ne lui parlait; mais comme sans doute il n’eût pas entendu si on lui avait adressé la parole, il ne prenait pas garde à ce méchant silence; il ne savait pas non plus qu’il courait sur lui des histoires.

On disait que ce vieux-là avait peut-être plus d’argent qu’il n’en laissait voir. Il arrive souvent qu’un voleur, après avoir dévalisé des passants, fait semblant de travailler et d’être pauvre pendant un temps, afin de ne pas éveiller les soupçons. Des gens même soupçonnaient qu’il avait bien pu assassiner quelqu’un pour le dépouiller plus sûrement; parce qu’un soir, assis au bord de l’eau, et la regardant couler d’un œil morne, il avait été surpris répétant à voix basse: «Ah mon Dieu! mon Dieu! mon pauvre Blas, je l’ai tué.»

Tous ces dires eurent pour résultat que le maître de la scierie jugea bon de prendre des informations.

Les colporteurs qui vont de vallée en vallée savent beaucoup de choses, et se gardent bien de se taire.

De sorte qu’un beau jour, le patron fit venir le vieux Blas, et comme c’était un homme sévère, il lui dit durement, avec une mauvaise figure:

--Vous savez, vieux, il faut vous en aller d’ici.

Blas, stupéfait, s’écria:

--M’en aller! Pourquoi?

--Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, répliqua le patron. On connaît votre histoire.

--Eh bien? dit le vieux.

--Eh bien! dit le patron, il est possible que vous n’ayez pas tué le petit; non, je ne dis pas que vous l’ayez tué. Mais, enfin, vous êtes parti avec lui, vous étiez seuls tous les deux, l’enfant n’est pas revenu, et vous avez pris la fuite sans rien dire aux parents.

Le vieux Blas fondit en larmes.

Ah! Dieu! Voilà ce qu’on croyait! il avait tué Blas, son petit Blas, l’enfant pour qui il se serait arraché un à un tous les poils de la barbe, pour qui il serait mort vingt fois de suite, si la chose avait été possible, qui était toute sa vie, toute sa joie, tout son amusement!

Il voulut expliquer les choses. Mais cette histoire du pont qui se lève et qui se baisse ne paraissait pas claire; un enfant qui tombe dans l’eau au moment où le train passe, c’est bien invraisemblable. Comment supposer, d’ailleurs, que ce pauvre homme, campagnard, sachant lire à peine, avait eu le parfait héroïsme de sacrifier son petit-fils pour le salut de quelques voyageurs inconnus? Il aurait fallu l’estimer si grand qu’il était plus simple de le juger coupable. Lui-même, qui avait commis une action sublime, sans l’analyser, naturellement, parce qu’il lui semblait qu’il devait faire cela, il ne se rendait pas bien compte du sentiment qui l’avait poussé; et il ne trouvait pas de paroles pour s’expliquer, s’embrouillait, avait presque honte.

Le patron dit:

--Tout est possible, ne discutons pas. Ce n’est pas moi qui vous chasse. Tous mes ouvriers me quitteraient si je ne vous renvoyais pas. Tenez, les voici, parlez-leur, ils ne vous cacheront pas leur idée.

Les ouvriers entraient deux à deux dans l’atelier de bois, ayant sur l’épaule de longues planches qui fléchissent.

Ils se groupèrent, se consultèrent à voix basse; enfin ce furent de toutes parts des paroles comme celles-ci, avec des gestes, en tumulte:

--Oui, oui, il faut que le vieux s’en aille. Nous n’en voulons plus parmi nous. C’est ennuyeux de travailler avec quelqu’un qui a tué un enfant, de s’asseoir à côté de lui à table. Rien qu’à lui regarder les mains, on frissonne. Il a une figure, d’ailleurs, qui dit bien ce qu’il est. Allons, tire tes grègues, vieux, et qu’on ne te voie plus dans notre endroit, ou l’un de nous, Dieu vivant! te fera ton affaire.