Part 1
ÉDITION DE BIBLIOPHILE
CATULLE MENDÈS
LE CRIME DU VIEUX BLAS
Portrait en taille douce
BRUXELLES HENRY KISTEMAECKERS, ÉDITEUR Tous droits absolument réservés.
MDCCCLXXXII
LE CRIME DU VIEUX BLAS
I
Le vieux Blas et le petit Blas.
Ce qui est bon le matin quand on s’éveille pour la journée de travail, c’est de s’asseoir dans la salle basse de la ferme, entre les cuivres que le jour nouveau fait reluire, devant la table de sapin bien lavée, et là, de manger, pesamment accoudé, de longues émincées de pain noir, trempées dans le bon lait qui mousse au rebord de la jatte.
Vingt-neuf ans, forts bras nus et gorge de nourrice, face rosâtre à la peau pleine sous la cotonnade rouge de la coiffe basquaise, la Cadije se campa au bas de l’escalier, et cria, les poings sur les hanches:
--Dieu vivant! sont-ils sourds, ceux de là-haut? Hé, le père! Hé, l’homme! Hé, le petit! N’avez-vous pas honte de dormir, après que je suis levée? Est-ce la mode maintenant que la poule chante avant les coqs?
Une ferme de bon rapport et bien plaisante à l’œil,--deux arpents, pas une acre de plus, mais deux arpents de grasse terre, clos d’une haie épaisse,--une ferme où, sous les pommiers régulièrement espacés, caquètent dans le gazon, nasillent dans la mare, gloussent dans le trou à fumier, poulettes et poulets, canes et canards, dindes et dindons, c’est de quoi suffire à l’ambition d’une fermière; et la Cadije se jugeait heureuse entre ses arbres fruitiers et ses bêtes; allant, venant du matin au soir, travaillant comme pas une, contente, familière aux gens, pas toujours «commode» d’ailleurs, car il faut bien jordonner quelquefois pour se faire obéir des animaux et des personnes.
Il y a dans notre pays basque, entre les versants rocheux, non loin de quelque gave qui roule, tonne et mousse, beaucoup de ces plaines fécondes où l’herbe pousse bien, où les branches s’alourdissent de fruits; les hauteurs les gardent du vent, le torrent calmé s’y prolonge en rivière ou s’y étale en lac; toute une Normandie, avec ses pommiers et ses grasses prairies, se ramasse dans un vallon.
Cependant, l’escalier raide en bois blanc, où la Cadije, pour ne pas demeurer inoccupée, lançait à pleine écuelle une eau claire qui rejaillissait, ruisselait, s’égouttait, craqua sourdement sous des pieds qui descendent; le vieux Blas apparut, tenant le petit Blas par la main.
L’un était le père, l’autre était l’enfant de la Cadije. Aïeux et petits-fils s’accommodent de se tenir par la main; ils finissent par être presque de même taille, l’enfance se haussant toujours, le grand âge se courbant de plus en plus. Le vieux Blas avait soixante et onze ans; le petit Blas en avait six.
Une large face, toute rouge, aux rides égales et fermes, de courts cheveux blancs, une barbe blanche, drue et presque rase, de petits yeux jaunes, un peu clignotants, comme fatigués d’avoir vu trop de jours, tel était le vieillard. Un peu gros, les membres forts, il portait la veste courte, en drap épais, des Basques de la plaine et le béret marron dont une oreille énorme, couleur de sang, soulevait le rebord.
On a été, on ne peut plus être. Beau mâle et des plus galants du temps qu’il y avait de belles filles--car, aux yeux des anciens, les jeunes d’à présent sont moins jolies, comme s’ils projetaient sur elles quelque chose de leur ombre,--le vieux Blas, qui n’avait pas eu son pareil pour attaquer le taureau et pour lancer la balle, sentait bien que son temps était passé; il avait des lourdeurs, des raideurs dans ses membres autrefois si prestes, et sa tête, qu’il portait penchée vers l’épaule gauche, branlait un peu, c’est vrai; même il avait cessé d’avoir l’esprit rapide et tout à fait lucide; il lui arrivait de ne pas se rappeler une chose qu’on lui avait racontée la veille, et aussi de ne pas reconnaître, quand ils revenaient au pays, des camarades avec lesquels il avait vidé plus d’une bouteille jadis devant les troënes de quelque cabaret. Mais bah! il en savait encore assez pour conter, après un pot de cidre, quelque bon conte qui fait rire; il faisait encore ses quatre lieues sans buter et sans avoir besoin de bâton.
Il ne voulait qu’un bâton: son petit-fils. Cela soutenait le vieux Blas de soutenir le petit Blas.
Celui-ci, c’était l’enfant montagnard, robuste et sain. Par le lait d’une mère forte, par le sobre manger, par l’air libre qui vivifie les poumons, il avait crû, s’était solidifié, avait durci; la belle virilité future était visible dans cette enfance.
Joli d’ailleurs, puisqu’il était petit, il avait l’air étourdi, un peu hagard, qui questionne, qui va comprendre, qui s’inquiète quelquefois, d’une inquiétude sans chagrin; et c’était la meilleure joie du vieux Blas de baiser la jeune face épanouie, un peu hâlée déjà, où descendaient par boucles des cheveux noirs qui s’ébouriffent, et les clairs yeux bleus comme un lac des montagnes, que le petit Blas avait.
Derrière eux, venait l’homme, le mari de la Cadije, le père de l’enfant, Antonin Perdigut. Trente ans, le visage sérieux comme l’ont d’ordinaire les hommes de la vallée dans ces pays de montagnes, il marchait d’un pas mesuré, sans hâte, mais sans hésitation, d’un pas de laboureur.
La Cadije, à pleine bouche, embrassa ses trois hommes, plus ardemment le mari, plus gravement l’aïeul, plus doucement le petit.
Ils s’assirent autour de la table, dans la salle basse, et mangèrent en silence.
Le repas du matin, ce n’est pas l’heure des propos ni des rires. Ses forces, son activité, il faut les réserver pour le travail de la journée, n’en rien laisser perdre en menus badinages. Le soir, après la besogne, on peut se divertir; quand on a payé sa dette, il est permis d’être prodigue.
D’ailleurs, on avait dormi tard ce jour-là dans la ferme, et c’était la saison des semailles; il fallait qu’Antonin Perdigut se hâtât d’aller aux champs, sa sacoche de graines à l’épaule.
Quant au grand père, il avait un emploi sur une voie ferrée qui passait aux environs; besogne aisée, peu fatigante, à laquelle un enfant aurait suffi, qu’on avait confiée à ce vieillard.
Donc, sans se parler, paisibles, ils mouillaient de longues tranches de pain de seigle dans la blancheur un peu bleuâtre du lait.
Autour d’eux, le rose encore gris de la matinée, entrant par les basses fenêtres, faisait se lever peu à peu l’ombre pendante le long des murs, et cette noirceur déjà éclaircie montait lentement, devenait de moins en moins sombre, comme si des voiles de crêpes avaient été tirés d’en haut, s’étaient l’un après l’autre évanouis. Les faïences du buffet accusaient leurs formes, ébauchaient leurs teintes vives; il y avait dans la rondeur vermeille des casseroles des mouvements de flammes qui semblaient le reflet d’un invisible fourneau; et, sur les carreaux rouges, des bandes longues, pâles, à peine lumineuses, étaient comme de grands rayons de lune qui seraient restés endormis là.
Au dehors sonnait le réveil de la ferme dans les piaillements d’oiseaux, dans le remuement des branches, dans les mugissements de l’étable, dans tous les bruits mêlés des bêtes familières, et dans le frais passage du vent clair.
Le vieux Blas ayant vidé sa jatte, dont les dernières gouttes de lait coulèrent sur sa barbe blanche, parla d’un air timide:
--Ce qui serait très bien, ce serait de laisser venir le petit avec moi, là-bas, près du pont, pour s’amuser. Je dis: pour m’amuser aussi. Un train qui passe après un train, toute la journée, ce n’est pas gai; je m’ennuie enfin à regarder l’eau qui coule. Les nouveaux réjouissent les anciens; ils mettent de la gaieté dans les vieux esprits et de la lumière dans les vieux regards. L’autre jour, il a plu toute la journée, mais Blas était avec moi, et en revenant j’ai dit comme une bête: «Quel beau soleil il fait aujourd’hui!» Puis, c’est très bon pour l’enfant de respirer l’air du bord de l’eau et de jouer dans les fleurs autour de la maisonnette en bois.
--C’est donc, dit la Cadije en se levant, que l’air n’est pas bon à la ferme et qu’il n’y a pas de fleurs dans le jardin? L’enfant restera à la maison avec moi et mes bêtes. S’il veut se distraire, il ira gauler les oies dans le chemin autour de la haie. On est petit, cela ne fait rien: il faut commencer à se rendre utile. Pour sûr, je ne le laisserai pas aller avec vous. Les trains qui passent, c’est effrayant, et je n’aime pas qu’il joue au bord de l’eau; d’autant qu’il y a sur le bord de votre rivière du sable très dangereux, où l’on glisse, et des pierres qui roulent dès qu’on y met le pied.
L’enfant ne fit aucune objection d’abord à la volonté maternelle, parce qu’il achevait de boire son lait; mais dès qu’il eut léché du bout de la langue le fond de la jatte vide, il se prit à pleurnicher d’un air fort désespéré en se fourrant les pouces dans les yeux.
--Bon, bon! reprit la Cadije; ce que j’ai dit est dit. Tu veux aller avec ton grand-père, parce qu’il te raconte des histoires, parce qu’il te laisse courir partout, parce qu’il te gâte, enfin! je ne veux pas qu’on te gâte, moi. L’autre jour tu es revenu dans un bel état, parlons-en. Tout en sueur, la blouse en loques, des épines dans les cheveux; j’ai passé plus d’une heure à repriser ta culotte. Quand on ne sait pas veiller sur les enfants, on ne demande pas à les emmener avec soi.
Mais le petit Blas pleurnichait toujours et le vieux Blas lui-même avait quelque chose d’humide, qui allait être une larme, dans ses vieux yeux jaunes tout clignotants.
Antonin Perdigut s’interposa, fit remarquer «qu’une fois n’est pas coutume», et qu’on pouvait bien laisser aller aujourd’hui, par extraordinaire, le petit avec le vieux.
La Cadije rechigna, grognona, dit cent paroles, finit par consentir en haussant les épaules.
--Au moins vous serez sages, tous les deux?
Et quand ils eurent promis de ne pas courir sur la voie, de ne pas s’approcher trop près de la rivière et surtout de faire attention quand les trains passeraient, la mère ajouta:
--Oui, oui, je donne la permission, mais c’est la dernière fois.
Ils partirent bien conseillés, bien embrassés. Ce fut d’un pas grave, pour montrer combien ils étaient sages en effet, qu’ils traversèrent la cour de la ferme et qu’après avoir poussé la grille de bois, ils longèrent la haie, assez basse à cet endroit, par-dessus laquelle on pouvait encore les voir.
Mais dès qu’ils eurent dépassé la haie, dès que personne, de la ferme, ne put plus les apercevoir, ah! Dieu vivant! ce fut tout autre chose.
Le petit Blas dégagea sa main, prit sa course, revint, sauta les fossés, grimpa aux arbres, perdit son béret dans les branches, déchira sa culotte à l’écorce; et toute la lumière éparse du matin jouait autour de lui, avec lui, sur la route claire, parmi les branches éveillées, dans la jeune fraîcheur de l’espace; pendant que, derrière, un peu loin, le vieux Blas, qui suivait avec une allure sautillante, antique enfant qui aurait voulu jouer aussi, répétait dans sa barbe blanche:
--A la bonne heure, c’est cela, la mère ne nous voit plus, dégourdis-toi, mon garçon!
II
Le pont de fer et de bois.
Le jeune courant, le vieux riant, ils arrivèrent au bord de l’eau, devant le pont.
La rivière étroite et profonde, où glissent des radeaux chargés de sapins, où passent de petits voiliers qui érigent très haut leur unique mât, coule rapidement entre la berge sablonneuse et le mont de granit noir, à pic, que défonce, plus sombre encore, l’ouverture d’un tunnel; c’est dans ce trou de la montagne que les trains s’engouffrent après avoir passé le petit pont de fer et de bois, qui est comme un trait-d’union entre la rive de sable et la rive de pierre.
Le lieu solitaire et nu paraît quelque peu morne à cause de la haute montagne noire.
Mais le jour, tout à fait levé, blanchissait, dorait les plaines où les fermes çà et là faisaient des îles de verdure, et dans la fraîcheur de l’air bleu, les buées du matin, montant toujours, s’éparpillaient, toutes floches, par écharpes déchirées.
En ce moment, le tablier du pont se dressait, perpendiculaire. Tout d’abord, le vieux Blas alla s’assurer que la rosée de la nuit n’avait pas rouillé les cordages de métal, que la manivelle obéissait docilement à la poussée de la main; car c’était son office de faire se lever le pont, quand des radeaux ou des voiliers descendaient le cours de la rivière, et de le faire s’abaisser pour le passage des trains, chaque fois que le signal lui en était donné par un bruit de sonnette électrique et plus tard par le sifflet de la locomotive.
Mais le petit Blas ne se souciait guère du pont, de la manivelle et des trains, son devoir, à lui, c’était de se rouler dans l’herbe autour de la baraque en planches que le grand-père avait construite au bord de l’eau pour se mettre à l’abri quand viendraient les pluies d’automne.
Elle était jolie, la maisonnette, qu’une vigne vierge vêtissait de verdures grimpantes, et où les passereaux venaient boire des gouttes de rosée dans la coupe inclinée un peu des volubilis qui tremblent.
Un jardin l’entourait de ses petites allées bordées de buis, toutes petites--comme si le vieillard eût voulu que l’enfant seul s’y promenât,--et de ses plants de floraisons très basses, œillets des Indes, tulipes, pensées, que le petit Blas pouvait regarder fièrement de son haut. Mais au milieu, un soleil, très épanoui, à la tige d’or vert, se haussait pompeusement, comme le tambour major des fleurs.
Toutes choses mises en ordre dans la mécanique du pont, le grand-père s’en vint, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds; et, brusquement, après un saut, il prit dans ses deux grosses mains la tête de l’enfant qui se retourna ébouriffé, sauvage, ravi.
--Ah! je te tiens! Oui, je te tiens, mais je te lâche. On attrape les oiseaux et on les garde un instant pour qu’ils aient plus de plaisir, après, quand ils s’envolent. Tu sais, petit! les pierres servent à faire des ricochets sur l’eau, les fleurs ne sont là que pour être cueillies, et je te défends de ne pas marcher sur les plates-bandes. Voilà comment j’élève les enfants! Ces petits anges-là ont le droit d’être des diables.
Et le grand père ajouta:
--Là-bas, dans ce bouquet d’arbres, j’ai découvert un nid de loriots; nous irons le chercher tout à l’heure, quand le train aura passé.
Or, le petit Blas s’était avisé d’une chose: il cueillait des marguerites et les jetait une à une à la figure du bon homme; les tiges se prenaient aux poils blancs du menton; de sorte que le vieux Blas avait une barbe de fleurs.
Ceci le charma. Il s’assit devant la cabane, fit grimper l’enfant sur ses genoux; et, par représailles, il lui chatouillait le nez avec les pétales des marguerites pendantes.
Tout cela parmi des rires, avec de petits cris, près des floraisons épanouies, sous des envolées d’oiseaux, dans la bonne lumière qui paraissait plus claire et plus dorée, là, autour de ce grand-père et de ce petit enfant.
Celui-ci, devenant sérieux, dit tout à coup:
--J’ai assez joué; maintenant, une histoire.
C’était là que le vieux Blas attendait le petit Blas! L’enfant ne manquait jamais de l’embrasser après quelque beau récit plein de géants et de fées: le plaisir d’un bon baiser vaut bien la peine de dire un conte.
Mais depuis longtemps, toutes les histoires, le grand-père les avait dites: le Petit Poucet après la Barbe-Bleue, et la Belle aux cheveux d’or aussi. Même il avait acheté d’un colporteur un gros livre où le marchand affirmait qu’il y avait beaucoup de contes tous très jolis. Il se trouva que le livre était un «Essai sur l’établissement des comptoirs français au Mississipi». Le petit Blas avait réclamé quelque chose de plus amusant.
Alors, sa mémoire étant vidée et sa bibliothèque inutile, le grand-père, pour être bien embrassé, fut obligé de devenir poète. La nuit, il ne dormait pas, afin d’imaginer des aventures de princesses et de fées, qu’il racontait le lendemain près de la maisonnette en bois.
--Oui, dit-il, une histoire, une histoire si belle que les petits bourgeois des villes n’en ont jamais entendu de pareille.
--Comment s’appelle-t-elle?
--C’est l’«Histoire du petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un chien noir qui fumait sa pipe».
--Oh! dit l’enfant.
--Tu verras, dit le grand-père.
Et le petit Blas, s’étant assis sur le sable caillouteux, leva sa jolie tête brune, où riaient des boucles folles, pendant que le vieux Blas commençait gravement, un peu inquiet d’ailleurs, car le conte était fort compliqué; et il n’était pas bien sûr d’en avoir trouvé le dénouement.
III
Histoire du petit garçon qui n’avait pas d’oreilles et d’un chien noir qui fumait sa pipe.
--Il arriva une fois...
--Où ça?
--Dans un pays. Il arriva une fois qu’il y avait un homme et une femme--des paysans comme nous, mais bien plus malheureux,--un homme et une femme à qui jamais il n’était rien arrivé que de n’avoir pas de pain pour souper avant d’aller dormir.
--Mais de la soupe?
--Pas même de soupière, parce que le chat l’avait cassée. Donc ils étaient tout à fait pauvres, et ce qui les rendait encore plus tristes, c’est que leur fils était un enfant qui n’avait pas d’oreilles.
--Alors, il n’entendait pas?
--Si fait.
--Par où donc?
--Par le nez, peut-être, ou par les yeux. L’histoire ne donne pas d’explication là-dessus.
Le petit Blas réfléchit et dit:
--Ce n’est pas bien amusant, cette histoire-là.
--Ce n’est que le commencement. Tu verras tout à l’heure. Or, l’enfant qui n’avait pas d’oreilles et qui entendait très bien, entendit un jour le père raconter à la mère que, dans une montagne de ce pays-là, il y avait une grotte où un enchanteur très riche avait caché beaucoup d’or et d’argent, et que, par la permission de l’enchanteur, le trésor appartiendrait à celui qui aurait le courage d’aller le chercher à travers mille dangers.
--Un enchanteur?
--Comme dans la Princesse Bleue.
--Ah! oui.
--Guignonet, c’était ainsi qu’on appelait le jeune garçon, Guignonet pensa: «Je voudrais bien aller dans la montagne chercher l’argent et l’or de l’enchanteur, parce que le père et la mère, quand nous serions riches, n’auraient plus besoin de travailler comme ils font et ne se coucheraient plus sans souper.» C’était, comme tu vois, un bon cœur que l’enfant sans oreilles; il résolut de partir pour la montagne, tout seul, sans rien dire à personne, parce qu’il voulait faire une surprise à ses parents quand il reviendrait avec le trésor.
Ce qui aurait pu le faire hésiter, c’est qu’à l’ordinaire il n’avait pas beaucoup de chance dans ce qu’il entreprenait. Quand il avait fait quelque chose de très bien, les choses tournaient fort souvent de façon qu’il avait l’air d’avoir fait quelque chose de très mal; et il était puni de ses meilleures intentions.
Il y a des gens comme lui dans la vie, à qui rien ne réussit et qui sont toujours accusés à tort.
Ainsi, un jour, ayant vu un pauvre sur le chemin, il lui fit l’aumône, quoique bien pauvre lui-même, d’un petit sou qu’on lui avait donné. Eh bien, tu crois que le mendiant lui dit: Merci? Pas du tout, il lui jeta le sou à la figure et cria, en montrant les poings: «C’est très vilain de tromper le pauvre monde! Le bon Dieu vous punira.»
--Pourquoi donc le mendiant disait-il cela?
--Le sou était faux. Mais ce n’était pas la faute de Guignonet, puisqu’on le lui avait donné. Une autre fois, il entendit une poule qui criait dans l’étable, qui criait, qui criait! il eut pitié, sauta du lit--car c’était avant le matin,--et s’en alla porter secours à la pauvre bête. Il la vit dans une espèce de panier rond où elle criait de plus belle comme pour demander qu’on vînt à son aide. Guignonet la caressa: elle se plaignait toujours. Alors, il se dit: «Il faut croire qu’il y a dans le panier quelque méchante bête qui la mord sous les plumes.» Il aimait à rendre service, il saisit le panier, le remua, le secoua dans l’intention de faire sortir la poule, qui, de cette façon, aurait été délivrée. La poule s’enfuit en effet, effarouchée, les ailes toutes battantes; mais sais-tu ce qui tomba par terre, du panier? douze beaux œufs. Et tous les œufs furent cassés. Et tu penses si Guignonet fut grondé par ses parents qui avaient laissé les œufs dans le panier pour que la poule eût l’idée de les couver. Pourtant le petit garçon sans oreilles avait cru être utile à la poule.
Et tiens! à propos de ses oreilles, il faut que je te dise comment il les avait perdues; car enfin, il n’était pas né comme cela.
C’était une fois au coin d’un bois. Guignonet avait déjà huit ans. Il rencontre un gros chien tout noir, assis sur son derrière, et qui fumait sa pipe tranquillement.
--Qui fumait sa pipe?
--Oui; dans la contrée où habitait Guignonet, on rencontre assez souvent des chiens qui fument leur pipe en se promenant dans les rues ou sur le chemin; dans notre pays ils sont beaucoup plus rares. Enfin, le chien que Guignonet rencontra, fumait sa pipe tranquillement, ou plutôt non, il ne la fumait pas. Mais ce n’était pas sa faute: elle venait de s’éteindre. Guignonet s’approcha et dit au chien noir: «Monsieur le chien, si vous voulez, j’irai jusqu’au village vous chercher des allumettes?» C’était aimable, cela, c’était poli. Bon! le chien se dressa sur ses pattes de derrière, aboya d’un air furieux, se jeta sur Guignonet, et, de deux coups de mâchoires, lui enleva les deux oreilles. Après quoi, il prit sa course à travers les fougères et disparut tout à fait.
--Avec les oreilles de Guignonet?
--Avec les oreilles.
--Dis, grand-père, dans l’histoire, est-ce qu’on les lui rendra, plus tard?
--Ça, je ne peux pas te le dire encore. Qui entendra, saura. Tu comprends que toutes ces mésaventures avaient rendu Guignonet un peu timide; mais, n’importe, le désir de se dévouer était plus fort que la crainte d’être maltraité, et une nuit, quand tout le monde fut endormi dans la chaumière, il se leva à petit bruit, sortit, ses chaussures à la main, et, sans avoir peur, bien qu’il fît très sombre sur les routes, il s’en alla du côté de la montagne.
Or, cette montagne était toute noire, comme celle qui est là devant nous; il n’y avait pas de chemin pour la monter et d’ailleurs Guignonet ne savait pas dans quel endroit se trouvait la grotte; de sorte qu’il était très embarrassé et qu’il fut sur le point de revenir à la maison. Mais il arriva qu’un gros corbeau vint voler sur la tête du petit garçon; en volant, il croassait, d’une manière qui n’avait rien de terrible ni d’effrayant: on aurait dit, au contraire, que cet oiseau tout noir avait de bonnes intentions, voulait donner de bons avis à l’enfant sans oreilles.
Guignonet le regarda. Il lui sembla qu’il avait déjà vu cette grosse tête toute pointue, qui tenait dans son bec une petite branche de sapin.
Non, il ne l’avait jamais vu, mais le corbeau, avec sa branche de sapin au bec, lui rappelait un peu le chien noir qui fumait sa pipe.
A cause de cette ressemblance, l’enfant voulut s’en aller, craignant pour ses yeux et pour son nez, puisqu’il n’avait plus d’oreilles.
Le corbeau voletant toujours, lui dit: «Guignonet, il ne faut pas se décourager. Le pauvre à qui tu as donné un sou t’a dit des injures, tu as été grondé pour avoir voulu porter secours à la poule qui criait et le chien noir t’a volé tes oreilles parce que tu lui avais offert d’aller chercher des allumettes pour allumer sa pipe; beaucoup d’autres choses te sont arrivées où tu n’as pas eu de chance du tout, et c’est pourquoi on t’appelle Guignonet. Mais, tôt ou tard, le bien qu’on a fait produit la récompense, comme la graine devient le blé, comme le gland devient le chêne. Sois toujours un bon petit garçon, prêt à te sacrifier pour les autres, et ne t’inquiète pas du reste. Pour le moment, assieds-toi entre mes deux ailes, je te porterai du côté de la grotte où l’enchanteur a caché son trésor.» Après avoir parlé ainsi, le corbeau se posa sur la terre, toutes les plumes étendues; c’était un oiseau si grand, que Guignonet, qui était très petit et très maigre parce qu’il ne mangeait guère, put facilement trouver place entre les deux larges ailes.