Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées
Part 2
Quel homme extraordinaire que ce Loyola, quel créateur d’énergie, et quel génie psychologique! Nul avant lui n’a compris, et nul peut-être depuis, que ce qui fait la faiblesse de l’homme, c’est sa volonté propre. Un homme sans volonté, s’il est bien portant et de moyenne intelligence, est apte à presque toutes les besognes, à presque tous les emplois. Dans une race, tous les individus sont égaux comme instruments, et les plus mauvais sont encore capables d’un bon service. La tare est la conscience qui crée l’indécision, la paresse, la gaucherie, et qui altère la volonté. Or, une volonté malade rend l’homme impropre à l’action et en fait un être dangereux pour soi et pour autrui. La conscience ôtée, tous les hommes seraient utilisables, comme les chevaux, comme les chiens ou les rennes. Mais l’état d’homme est lié à l’existence de la conscience. L’homme est un animal qui a le privilège de se regarder agir; et plus il est ancien dans la civilisation, plus il est cultivé, plus il se regarde avec complaisance. Il semble aussi que l’intelligence, qui est fort variable, se maintienne dans un certain rapport avec la conscience psychologique, qui est également variable. Il ne s’agit donc pas d’abolir la conscience, ce qui d’ailleurs est impossible, mais d’éluder sa mauvaise influence. La conscience contamine la volonté, principe ou avant-coureur de l’acte; on amputera la volonté propre pour greffer à sa place, dans la série, une volonté extérieure.
Un homme nouveau est créé.
Quel est son état? Nous pouvons l’apprécier sans avoir vécu sous la domination du vœu d’obéissance. Il n’est aucun homme, si puissant qu’il soit, ou si volontaire, qui ne l’ait éprouvé parfois. Que l’on songe à la sensation des premières heures de chemin de fer lors d’un voyage entrepris sans soucis, par caprice. La volonté est abolie par le fait même de son inutilité provisoire, aucun acte n’étant permis; n’ayant aucun conflit à surveiller, la conscience sommeille: le plaisir que nous goûtons alors est évidemment celui que nous donne l’absence de responsabilité dans le mouvement. Ce plaisir est pour beaucoup dans le goût des voyages; il pousse même aux voyages factices, dont les chevaux de bois sont le type. Agir et vivre dans le désintéressement de celui qui n’agit pas, c’est peut-être le bonheur parfait.
On s’étonne qu’il y ait en France cinquante ou soixante mille religieux. Si peu, cela prouve la force de résistance de la race et sa jeunesse. Au Thibet et en Mongolie, la moitié des hommes sont religieux; il y a des monastères de six et huit mille moines. Nul opium n’est comparable au vœu d’obéissance; nul esclavage d’amour heureux ne donne une pareille béatitude.
Mais le Jésuite n’est ni un moine bouddhiste, ni même un Chartreux; le Jésuite est un homme d’action. Sa volupté n’est pas celle du fumeur d’opium; elle n’est pas non plus celle du passager, ni celle du voyageur souriant au paysage; c’est plutôt celle du soldat de carrière et de goût, d’un soldat qui serait doux, fin, souriant, ferme à son devoir, d’obéissance passive, joyeuse et discrète.
Pour marcher sans glisser sur le chemin de velours, il faut s’être libéré les épaules du fardeau de la volonté.
V
LE PÉCHÉ PHILOSOPHIQUE.--Il ne faut jamais s’attendre à trouver un génie complet, un dieu. L’homme est un homme, c’est-à-dire un animal dont la seule supériorité sur les autres animaux est la diversité des aptitudes. Cette supériorité fait supposer qu’il y aura des contradictions. Le génie augmente une aptitude, dessèche les autres. Pascal, génie de science, de rigidité, de raisonnement, de clairvoyance logique, devient, s’il aborde la théologie, construction de subtilité, le plus morose des fanatiques. Sa théologie s’enchaîne comme la géométrie. Le malheureux, dans la droiture de sa logique, traite selon les principes d’Euclide une matière variable, obscure, modelée sur la psychologie instable des hommes.
A ses coups de boutoir, le Jésuite biaise. Comment ferait-il? Il est en l’air, mal appuyé, mal en défense, armé d’une épée de hasard,--contre un adversaire emmuré dans la cotte de mailles du syllogisme, ferme sur ses étriers, mobile, porté çà et là soudain par la fougue de son cheval, Mauvaise-Foi, et pointant Donc, sa lance de douze coudées.
Mettons que Pascal s’amuse. Il joue au chat et à la souris. A chaque partie de jeu, il croque un Jésuite, pour finir. Il le croque, si nous le permettons. Je crois bien qu’il en est des _Provinciales_ comme de la plupart des anciens livres célèbres; on les admire de confiance et on s’y amuse par prétérition.
«Nous soutenons donc, dit le Jésuite (IVe Lettre), comme un principe indubitable «qu’une action ne peut être imputée à péché, si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la connaissance du mal, qui y est, et une inspiration qui nous excite à l’éviter.» M’entendez-vous maintenant?
«Étonné d’un tel discours...» C’est Pascal qui reprend, mais c’est nous qui sommes étonnés, car la sentence du Jésuite est des plus nobles et des plus humaines. Elle équivaut à dire que, pour être coupable, il faut avoir agi avec discernement, avec la conscience de violer une loi morale, une loi divine, une loi civile. Mais Pascal pense en géomètre; il sépare l’acte de l’acteur, juge que, tracé de travers par un aveugle ou par un voyant, le cercle n’en est pas moins déformé. Il faut refaire la figure, mais d’abord couper la main malhabile, afin de parer à de futures erreurs.
Cette quatrième _Provinciale_, si elle n’était lugubre, serait bête comme une parade de Tabarin. Quelle humiliation pour l’esprit humain de voir un Pascal tombé si bas que d’être obligé, pour triompher, d’imaginer un adversaire stupide! Mais le Jésuite obtus, qui tremble sous la grande lance, dès qu’il parle, on est de son avis. Il ne croit pas, cet homme simple, que le Dieu qu’il sert veuille condamner les coupables sans les entendre, ni qu’il y ait des coupables là où il y a des ignorants et des pauvres d’esprit.
Qu’elle est démodée, cette ironie chrétienne des _Provinciales_! Par exemple (Lettre IVe):
«Béni soyez-vous, mon père, qui justifiez ainsi les gens! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles; mais vous montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre! J’avais toujours pensé qu’on péchait d’autant plus qu’on pensait moins à Dieu; mais, à ce que je vois, quand on a pu gagner une fois sur soi de n’y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l’avenir.»
Otez l’ironie, et ce morceau est parfait. Mais ôter l’ironie, c’est prendre l’envers de la pensée de Pascal. On obtient du Nietzsche:
«Quand on a pu gagner une fois sur soi de ne plus penser du tout à Dieu, toutes choses deviennent pures pour l’avenir.» Ainsi parlait Zarathoustra.
Le péché par ignorance, atténué ou effacé, c’est ce que l’on a raillé longtemps sous le nom de «péché philosophique». Les ennemis des Jésuites y trouvent encore un bon prétexte à d’hypocrites indignations; cependant que, reprenant les principes méprisés de Suarez et d’Escobar, ils donnent à l’ignorance invincible le nom plus nouveau et moins pur d’irresponsabilité.
Transporté dans le domaine des codes, le péché philosophique n’est autre chose que le crime ou le délit perpétré avec inconscience ou demi-conscience.
Les Jésuites ne croyaient guère à la responsabilité du pécheur; pas plus que le philosophe d’aujourd’hui ne croit à la responsabilité du criminel. Mais le théologien pouvait excuser le pécheur et l’absoudre, ce que le philosophe ne peut conseiller à la loi envers le criminel. Les conclusions diffèrent; les principes sont les mêmes.
Il serait bien étonnant que, pendant deux ou trois siècles, des centaines d’hommes d’étude eussent remué toute la psychologie du pécheur sans en tirer quelques idées neuves et justes. Les Jésuites ont fait en ce domaine beaucoup de petites découvertes. Une des meilleures fut précisément celle de l’ignorance invincible. Établir l’irresponsabilité morale de l’homme, à l’heure même où l’on donnait une volonté aux bêtes, où les fables propageaient la vieille légende de leur supériorité, à l’heure où l’on faisait encore des procès criminels aux animaux nuisibles, excommuniés par les évêques, proclamer qu’en beaucoup de cas il peut y avoir péché ou délit sans coupable, ce fut un acte d’audace intellectuelle et de probité scientifique.
L’axiome théologique du P. de Rhodez «que le péché ne saurait être plus grand que la conscience ne le dicte», ce serait peut-être un bon point de départ pour une discussion philosophique sur la Loi. On arriverait, il semble, à cette conclusion, que, loin de proclamer tous les hommes égaux devant elle, il faudrait dire: «Les hommes sont inégalement responsables devant la loi.» C’est d’ailleurs le principe des circonstances atténuantes, de l’excuse, de la loi de sursis. Mais les Jésuites allaient bien plus loin, jusqu’à dire que la loi morale doit se désintéresser des cas inguérissables, des consciences invinciblement obscures. Comme ils partent de l’observation, de l’examen critique de la vie, ils ne se trompent presque jamais. Ceux qui parlent de la loi, de l’impératif, de l’absolu, les aprioristes en un mot, se trompent presque toujours et si leur dogme coïncide avec la réalité, c’est par hasard, et parce que tout arrive.
La multiplicité des cas de conscience discutés par les casuistes montre clairement qu’à leur idée il y a autant de morales que d’individus ou du moins que de groupes de caractères ou de tempéraments. La morale vulgaire, chrétienne (puisqu’il n’en est pas d’autre), est un frein que l’on serre indifféremment aux montées et aux descentes. Quelques-uns s’en trouvent assurés; d’autres paralysés. Les victimes du vice ne sont peut-être pas plus nombreuses que les victimes de la vertu. Mais cette idée de vertu, quelle bulle! N’est-il pas clair qu’un accès de colère serait pour un flegmatique un acte de vertu, c’est-à-dire de réaction, et pareillement un acte de débauche, pour un frigide? Et tout au contraire la tempérance sera l’effort et la vertu des fougueux, mais des fougueux seuls. Voilà le double point de vue, avec ses nuances et combinaisons comme à une rose des vents, pour regarder les actes humains et en juger. La morale abstraite est rétrograde; elle rejette les hommes d’aujourd’hui vers l’imitation d’un caractère ancien. Parce qu’un charpentier de Judée, tout de rêves et de paroles, fuyait les femmes ou ne les voulait que servantes, on a imaginé que l’amour est un crime; et parce qu’il vivait en parasite, que l’argent est mauvais; et parce qu’il était humble d’origine, que l’orgueil de race et de famille est ridicule; et ainsi, il y a les sept péchés capitaux que d’autres appellent maintenant les sept vertus théologales, et réciproquement. Mais il ne faut pas créer par esprit de contradiction un absolu antinomique à l’absolu chrétien. Il n’y a que des accidents. Il y a des cas de conscience; il n’y a pas de morale; il a des maladies, et quelques remèdes.
VI
PASCAL ET LA SCIENCE.--Pascal n’était pas destiné à la dévotion. Mais dès qu’il y fut entré, sa logique le poussa aux extrêmes. «Sa sœur, dit Tallemant, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même.» Comme Pascal, Jacqueline était une précoce. Dès douze ans elle faisait des vers; elle jouait la comédie, et très fûtée. _Le Prince déguisé_, de Scudéry, où elle brilla devant Richelieu, lui valut la grâce de son père. Le cardinal la prit sur ses genoux, lui disant: «Tu es trop aimable, on ne peut rien te refuser.» Pascal avait alors onze ans. Euclide allait lui tomber sous la main. Il lut et il comprit. C’est là le miracle; mais il ne découvrit pas la géométrie, comme l’enseigne la légende. Le Pailleur, qui reçut la confidence de la stupeur d’Étienne Pascal, était mathématicien et débauché, homme intègre d’ailleurs. On voit le milieu. Il est honnête sans rigidité.
Les Arnauld étaient plus singuliers. Robert, M. d’Andilly, était médiocre en tout, sauf en amour. Sa femme a conté leurs nuits, d’où Tallemant suppose qu’elle n’a pu les conter qu’à un galant: «Cet homme (M. d’Andilly) était un des plus grands abatteurs de bois qu’on pût trouver, mais il faisait cela de la façon la plus incommode du monde. Il la poussait la nuit, «_Cataut! Cataut!_», la réveillait en lui disant: «C’est pour l’acquit de ma conscience.» Puis, avant que d’en venir plus avant, il faisait une prière à Dieu, pour sanctifier l’œuvre de la chair, et cela le prenait quelquefois six ou sept fois en une nuit[6].» La pauvre femme en mourut. M. d’Andilly, empêché de courir par ses principes religieux, devint «frôleur»; «il allait voir les femmes et les embrassait charitablement un gros quart d’heure.» Il était brusque et même brutal, donnait des coups de poing en parlant. Voilà un des fondateurs du Jansénisme. Il se jeta à la macération par terreur de l’enfer.
[6] TALLEMANT, 2e édit. de Monmerqué, IV, 68.
Antoine, dont le surnom qui en fait le Grand Arnauld semble une dérision, avait une tête scolastique. C’était un fort disputeur; tout lui était bon: la logique, la grammaire, la théologie, la philosophie, la science, la galanterie. Il attaqua en même temps les Jésuites et les Protestants; mais sa grande haine était pour les novateurs. La science l’importunait. Après avoir vilipendé Descartes, Huygens et Malebranche, il s’attaqua à Pascal, mais par la douceur. Il tendit des filets onctueux. Pascal englué, il le travailla, l’amollit, lui enleva sa foi en l’intelligence et sa confiance dans la volonté. Tout aux mains d’Arnauld et de Dieu, Pascal en arriva à se reprocher comme du temps perdu les rares instants que, dans une poussée de son génie, il donnait encore à la science! Le Jansénisme ne serait qu’un accident dans l’histoire des aberrations humaines s’il n’avait dévoré une si belle proie. Mais cela compte d’avoir réduit à l’état de diseur de chapelets le plus bel esprit scientifique du XVIIe siècle. Cette victoire ne permet pas qu’on oublie Port-Royal.
Comme il faut du ridicule au début de toutes les hérésies; comme, pour décider Luther, il faut qu’il entende un prêtre romain travestir à l’autel les paroles de la consécration et dire: _Panis es et panis manebis_, il faut, pour déterminer le jansénisme, la vue de la trop belle gorge de Mme de Guéméné. Tallemant en fait le conte: «Voici l’origine de cette secte, qu’on appelle les Jansénistes, et qui fait aujourd’hui tant de bruit. La marquise de Sablé dit un jour à la princesse de Guéméné: «qu’aller au bal, avoir la gorge découverte et communier souvent ne s’accordent guère bien ensemble;» et la princesse lui avant répondu que son directeur, le P. Nouet, jésuite, le trouvait bon, la marquise la pria de lui faire mettre cela par écrit, après lui avoir promis de ne le montrer à personne. L’autre lui apporta cet écrit; mais la marquise le montra à Arnauld, qui fit sur cela le livre de _la Fréquente Communion_.» Voilà l’homme qui mania Pascal; il avait de l’adresse et ce génie du polémiste de profiter de toute occasion.
Pour lire _les Pensées_ avec toute la douleur qu’elles exigent, il faut regarder Pascal au fond d’une basse-fosse. La foi le mure mieux que des pierres et le détient mieux que des chaînes; la foi lui cache le jour, lui refuse l’air. Il devient à moitié fou; la terre s’ouvre devant lui et il voit sortir de la fente des flammes et des diables. Les amulettes vulgaires de l’Église ne lui suffisent pas; il lui en faut de particulières pour rassurer son tremblement. Arnauld, avec la bêtise du fanatique, juge que son œuvre est bonne, et sourit. Pascal subit ce sourire; il l’aime; c’est sa seule lumière. Sous cet encouragement, il tente une apologie du christianisme. On croit trouver dans _les Pensées_, à côté des raisons du chrétien, les traces d’une raison très libre. C’est une illusion. Tout ce qui supporte cette interprétation n’est qu’objection provisoire ou ironie. Pas une ligne, si l’on veut respecter le Pascal chrétien, ne doit se retourner contre la citadelle qu’il défend. Tout ce qui est demeuré de l’apologie interrompue attaque le libre examen, la liberté, la nature, la science. En lisant, souvenez-vous que celui qui a écrit votre lecture croyait sans défaillance à Dieu, à l’âme, à l’enfer, au ciel, à la prédestination, à l’inutilité des œuvres, à la grâce nécessitante. S’il vous dit: «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà,» il n’allègue que les vérités humaines qu’il méprise et qui ne sont pour lui que des erreurs; car il croit à la Vérité, à l’absolu, à la prédestination, au ciel et à l’enfer. Ce n’est pas un homme qui se construit des preuves en rempart contre les assauts du doute. Il est assuré, il a la foi. Sa seule inquiétude, c’est de savoir s’il a la grâce; s’il avait la grâce, tout lui serait égal, parce que la grâce, dès qu’elle est, elle est toujours nécessitante.
Mais s’il était permis de repousser le registre de l’ironie, de transposer, selon le mode naturel, ces profondes mélodies philosophiques! S’il était permis de considérer les objections comme des aveux de l’inconscient! Et enfin, si l’on osait rejeter de ces pages tout le dogme et tout l’amour, toutes ces effusions qui montent vers rien, toute cette théologie qui tourne en procession autour du néant! Une telle œuvre ne serait plus l’œuvre du Pascal chrétien, du prisonnier d’Arnauld. Peut-être serait-elle l’œuvre du Pascal vrai, du fils sévère de Montaigne, du frère intellectuel de Descartes? On a imaginé un recueil arbitraire qui s’appelle _Montaigne chrétien_. Cela nous paraît bouffon, parce que Montaigne n’était pas chrétien, et aussi parce que le christianisme ne manque vraiment pas d’apologistes. Un Pascal philosophe serait moins absurde, parce que _les Pensées_ sont l’œuvre d’un converti, d’un déchu, et que l’on peut supposer sous la couche chrétienne un granit originel. Décrépir _les Pensées_, ce serait peut-être ôter le badigeon qui recouvre des pierres sculptées. On verrait ce que Pascal aurait pensé si, au lieu de se retirer à Port-Royal, il avait été rejoindre Descartes en Hollande.
La conversion de Pascal ne fut pas un calcul. Il montra toujours une grande droiture, même dans _les Provinciales_, dont les mensonges sont imputables aux seuls Jansénistes. Le P. Daniel l’a reconnu volontiers[7] et les manuscrits de Tallemant sont venus confirmer le fait[8]: «Ces Messieurs de Port-Royal lui donnaient la matière et il la disposait à sa fantaisie.» Si cela avait été un calcul, il n’aurait pas été mauvais, au point de vue du monde. La conversion de Pascal tourmenta son génie et augmenta sa réputation. Les Jansénistes, sûrs qu’il leur appartenait et qu’il ne recommencerait pas, vantèrent sa précocité jusqu’au ridicule. L’histoire de l’invention de la géométrie faisait rire ceux qui savent ce que c’est que la géométrie. Descartes lui contestait la découverte de la pesanteur de l’air, assurant que l’expérience du Puy-de-Dôme n’avait été faite que sur ses propres indications et à sa prière. Port-Royal soigna la gloire de son protégé et c’est peut-être à cause de Pascal qu’Arnauld imagina de quereller Descartes. C’était l’enfant d’adoption d’une secte assez puissante pour résister au pape et soutenue par tout le protestantisme étranger. Il y a là-dessus une bien jolie anecdote dans le P. Daniel[9]. Comme on s’étonnait, dans une société, de la fable de la géométrie, quelqu’un dit «que c’était encore très peu de chose que cette hyperbole, quelque outrée qu’elle parût, pour reconnoître les obligations qu’ils lui avoient pour les Lettres au Provincial. Tout le monde en demeura d’accord; et on avoua qu’on ne pouvoit pas païer en meilleure monnoie les services que M. P... avoit rendus à ces Messieurs». Je sais bien que le P. Daniel est suspect[10]; mais il ne l’est pas plus que «ces Messieurs». Pascal d’ailleurs méprisait la gloire. Toutes ces querelles passaient au-dessus de sa tête. Pendant ce temps-là, prosterné aux pieds du crucifix, il «s’abêtissait».
[7] _Voyage dans le monde de Descartes_. Éd. de la Haye, 1739, p. 183.
[8] _Loc. cit._
[9] _Loc. cit._
[10] Son livre est toutefois bien curieux et l’un des meilleurs exposés du cartésianisme total.
VII
LES CASUISTES ET LA MORALE EXPÉRIMENTALE.--Le protestantisme est une réaction chrétienne contre la liberté de vivre, condition essentielle de la liberté de penser. Pascal a donc séduit les protestants. Ils ont cru qu’il apportait plus de christianisme. Si cela est vrai, et si les Jésuites, au contraire, représentaient moins de christianisme, ce sont les Jésuites dont un esprit sain devrait se faire le champion. Mais cela n’est pas sûr. Les Jésuites sont tout aussi chrétiens que les Jansénistes, mais moins durement et avec plus de lumières. La partialité des protestants a une autre cause, et fort juste: c’est que les Jésuites ont préservé le monde latin du fléau de la Réforme. Maintenant qu’ils ne sont plus bons à rien et qu’ils se sont protestantisés comme le reste du clergé catholique, on peut leur rendre cette justice sans avoir l’air de les flatter. Tout en frondant Rome, Port-Royal restait fort attaché au pape. La sympathie des protestants fut indirecte; elle s’attacha aux Jansénistes, en haine des Jésuites. Et cela continue, à un moment où, devant l’ironie supérieure de la science, toutes les croyances religieuses sont égales, et tous les dogmes. Un protestant libéral ne peut pas s’imaginer à quel point, vu à la lumière du laboratoire, il est identique au Jésuite ou au Capucin. L’analyse révèle une surprenante parité de matières grises et la même population cérébrale: décalogue commun, métaphysique commune, entités mâles et femelles procréant les mêmes superstitions morales. Une critique générale du christianisme distinguerait à peine de passagères variétés entre les frères de la grande famille, si on n’était obligé de remarquer les antipathies qui les divisent et qui les classent.
Ceci est un point de départ pour une étude plus profonde. Il faut renforcer les microscopes, et les réactifs. Alors on découvre que les superstitions morales des deux clans évoluent selon des principes contradictoires, l’abstrait et le concret. La morale du christianisme pur, protestantisme ou jansénisme, repose tout entière sur l’abstraction; la morale du christianisme mitigé, la morale du catholicisme, partie des mêmes principes, s’est modifiée libéralement selon les ressources de la méthode expérimentale.
Sans doute son origine, qui est un commandement divin, a restreint le champ d’évolution; elle n’a pu se mouvoir que selon une piste fermée. Partie de Dieu, elle revient à Dieu. Mais entre les deux bornes, elle a divagué avec une certaine élégance.