Le chemin de velours; Nouvelles dissociations d'idées

Part 1

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REMY DE GOURMONT

Le Chemin de Velours

NOUVELLES DISSOCIATIONS D’IDÉES

Ni la contradiction n’est marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité.

Pascal.

LE CHEMIN DE VELOURS (PASCAL ET LES JÉSUITES) LA GLOIRE ET L’IDÉE D’IMMORTALITÉ LE SUCCÈS ET L’IDÉE DE BEAUTÉ VALEUR DE L’INSTRUCTION LA FEMME ET LE LANGAGE--L’IDÉALISME ANALYSES ET FRAGMENTS

Onzième édition

PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXI

DU MÊME AUTEUR

Roman, Théâtre, Poèmes

SIXTINE.

LE PÉLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.

LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.

D’UN PAYS LOINTAIN.

LE SONGE D’UNE FEMME.

LILITH, _suivi de_ THÉODAT.

UNE NUIT AU LUXEMBOURG.

UN CŒUR VIRGINAL. Couverture de G. d’Espagnat.

COULEURS, _suivi de_ CHOSES ANCIENNES.

HISTOIRES MAGIQUES.

DIVERTISSEMENTS, _poésies complètes_, 1912.

Critique, Littérature

LE LATIN MYSTIQUE (Étude sur la poésie latine du moyen-âge) (Crès, éditeur).

LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.

LA CULTURE DES IDÉES.

LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d’idées_.

LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d’Art, de Littérature et de Grammaire_.

PHYSIQUE DE L’AMOUR. _Essai sur l’instinct sexuel_.

ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie_, 1895-1998; 1899-1901 (2e série); 1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.

ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.

PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.

PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.

DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 4e série, 1905-1907).

NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Épilogues_, 5e série, 1907-1910).

DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.

PENDANT L’ORAGE.

LETTRES A L’AMAZONE.

PENDANT LA GUERRE.

LETTRES D’UN SATYRE.

LETTRES A SIXTINE.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

_PREMIÈRE PARTIE_

LE CHEMIN DE VELOURS

Il faut bien aviser à ne pas se noier, en voulant secourir ceux qui se noient.

BALTASAR GRACIAN, _L’homme de Cour_, CCLXXXV.

LE CHEMIN DE VELOURS

I

LES JÉSUITES ET LE GOÛT FRANÇAIS.--Les Jésuites ne sont pas au goût français. L’homme de France, et la femme surtout, veut que ses mœurs soient régies par une morale sévère, peut-être pour le plaisir d’avoir l’air de lui désobéir. Sa joie, qui sait se contenter d’apparences, est surtout de frauder et de braver. Il a l’esprit de contradiction. En presque tout il se conforme aux préceptes jésuitiques--si ce sont des préceptes, et particuliers aux Jésuites--mais il se veut idéalement plus haut que ses mœurs.

Les Jansénistes non plus ne sont pas au goût français, mais pour des motifs opposés. C’est que la sévérité de leurs principes trop chrétiens a une tendance à passer d’emblée, dès qu’on les accepte, à l’application. Notre amusement n’est pas d’agir, mais d’en avoir la liberté. La licence dont on se plaint, on crie si l’autorité naïve la veut réprimer. Ceux qui défendent la religion avec le plus de force ne mettent jamais les pieds dans une église. La foi corrompt les meilleures causes. Il n’y a rien de plus odieux que la morale chrétienne défendue par un croyant. Il faut tout savoir comme si on ne savait rien, et douter de tout comme si on croyait à tout.

Au fond de ce caractère, on discerne un sens inné de l’élégance, de ce que d’Aurevilly et Baudelaire appelaient le dandysme. Il lui plairait plutôt de paraître vicieux sans vices que vertueux sans vertu. Tartufe, selon les saisons, vient de Genève ou du Gesù. C’est le type qui nous choque le plus. Il faut que les passions politiques soient très ardentes pour que nous consentions à l’élire parmi nous-mêmes.

L’indignation contre les Jésuites, quand les _Provinciales_ popularisèrent leur théologie morale, ne fut pas celle de la vertu contre le vice. Jamais en France on ne se donna longtemps un tel ridicule. Ce fut celle d’un émancipé contre un tuteur trop indulgent. Les casuistes prenaient beaucoup de mal pour innocenter des méfaits qui n’étaient délicieux que par la grâce de l’esprit de contradiction. Les plaisirs permis sont les plus fades. Don Juan, en passe de recevoir des compliments sur ses bonnes mœurs, se trouva furieux, tel un mômier qu’insulte l’allusion à ses fredaines.

De ce que l’accueil fait aux _Provinciales_ fut presque pareil chez les Jansénistes et chez les libertins, il n’en faudrait point conclure à une identité de sentiments intimes dans les deux groupes. Ce qui, pour un catholique indifférent, n’était que tartuferie inutile et lourde, blessait Jansénistes et Protestants ainsi qu’un outrage à la morale éternelle. Pascal, et quoique janséniste, a mis les cas de conscience en comédie; de Genève on voyait cela tel qu’un drame de douleur et de scandale.

Voilà les deux points de vue. La persévérance des Protestants, qui égale celle de la taupe, a fini par faire prévaloir l’interprétation calviniste. Les derniers des Jansénistes français, réfugiés dans les bureaux de la Chambre, répètent encore la plainte indignée de l’auteur des _Jésuites mis sur l’Eschafaut_. Tous les gens simples et des hommes sages ont pris au sérieux les crimes de Suarez et de Tamburini, cependant qu’Escobar acquérait un renom immortel. Mais que vaut cette réputation?

II

ORIGINE DE CES RÉFLEXIONS.--La plupart des réflexions qu’on va lire sont antérieures aux polémiques d’aujourd’hui. Elles sont nées au hasard des lectures et des heures. Il a paru que l’occasion s’offrait assez bonne de les rédiger, de leur donner une forme. Ce qui n’occupait qu’un esprit désintéressé de tout, et intéressé à tout, pourra, dans les conjonctures présentes, amuser les incrédules et révolter les croyants. Il semble parfois que l’histoire ait été rédigée, en style «grand penser», dans l’île du docteur Moreau.

III

GÉNÉALOGIE DU JANSÉNISME.--Comme toutes les hérésies, ces actes de foi paradoxaux et démesurés, le Jansénisme naquit inattendu; c’est-à-dire qu’aux hérésies comme aux révolutions de la politique ou de l’art il faut un prétexte. Entre deux partis extrêmes, il y a toujours une opinion moyenne. On y rencontre, parmi une foule indécise et peureuse, quelques esprits trop critiques et qu’une passion unique n’incline pas; mais que la sensibilité de cette foule se trouve soudain blessée et la raison de cette élite soudain froissée, voilà des équilibres rompus. On a vu, lors d’une récente affaire, ces tombées brusques de la flèche, qui font songer aux balances du Dr Crookes impressionnées par l’inconscient. Le Jansénisme fut une affaire tellement semblable à la nôtre que c’en est humiliant. Les Jésuites, également innocents de l’une et de l’autre, pâtirent jadis et naguère. Cependant, la première histoire, bien plus désintéressée, fut bien plus bête. Il serait impossible de s’y distraire à cette heure, si elle n’avait fait deux victimes, Pascal et Racine, et si elle n’était devenue ainsi, au cours des années, l’une des phases les plus détestables de la longue folie humaine.

Calviniste, l’aïeul des Arnauld, Antoine, fut touché de la grâce lors de la Saint-Barthélemy. Il abjura prudemment et mourut, léguant à ses enfants une foi équivoque où l’amour de Genève le disputait à la crainte de Rome. Les Arnauld avaient pour ami Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, et ce Duverger maniait à sa guise l’esprit d’un certain Hollandais nommé Corneille Jansénius, évêque d’Ypres. Ce pauvre homme, s’imaginant avoir découvert la véritable doctrine de saint Augustin, rédigea sa trouvaille en un considérable in-folio nommé _Augustinus_. En ce temps-là on lisait les livres de théologie; c’était la nourriture de ces esprits qui aujourd’hui se repaissent avec ardeur de métaphysique sociale. Rome condamna. Antoine Arnauld approuva. Un brave homme, Nicolas Cornet, eut pitié des fidèles et voulut leur épargner l’énorme tome. Par son génie, l’_Augustinus_ fut résumé en cinq propositions, lesquelles, dépouillées du jargon théologique, se réduisent à cette incontestable vérité: l’homme n’est pas libre, tous ses actes sont déterminés.

Mais il aurait paru un peu hardi de supprimer ainsi toute religion, toute morale, et telle n’était l’intention, ni de Jansénius, ni d’Arnauld, ni de leurs maîtres Augustin et Calvin.

Le déterminisme est tempéré par la grâce. Il y a le bien et le mal. Livré à lui-même, l’homme suit son penchant, qui l’incline au mal; secouru par la grâce, il va au bien, avec une égale sûreté. Cette grâce, dont dépend la vertu et le salut éternel, il n’est pas au pouvoir de l’homme de lui résister; la grâce est toujours _nécessitante_.

Cette notion de la grâce n’est pas absurde, si on la réduit à des proportions humaines, Dieu éliminé. La grâce alors c’est la force, c’est le talent, c’est le génie, c’est la beauté, l’esprit ou la belle humeur. La grâce est un fait, Renan employa plusieurs fois ce mot fort à propos.

Mais, retirant la liberté à l’homme, saint Augustin et ses interprètes l’avaient laissée à Dieu. On arrivait ainsi à la notion d’un être, infini et tout puissant, créant expressément des êtres voués à la douleur éternelle. Nulle illusion n’était laissée aux hommes ni sur eux-mêmes ni sur le maître de leurs âmes. Tout effort vers le bien était inutile; une longue vie de dévouement et de foi était nulle devant le nouveau Baal. Ceux qui devaient être dévorés, Dieu les avait choisis et marqués de toute éternité.

Rien ne blesse un homme civilisé comme la négation de son libre arbitre. La science elle-même échouera à détruire cette notion que l’humanité juge essentielle. Quand les hommes se croyaient destinés à la vie éternelle, la question était bien plus importante. Les Jésuites, prenant le parti de la liberté, ne faisaient que se ranger à l’opinion commune. Si Pascal n’eût pas fait dévier la polémique vers les cas de conscience et le casuisme, il était vaincu, malgré qu’il eût beaucoup plus d’esprit que le P. Nouet. Tout le monde était à peu près d’accord en France pour admettre que la grâce suffisante n’est refusée à personne, que le Christ est mort pour tous les hommes et que le ciel est ouvert à toutes les bonnes volontés. Cette religion modérée est compatible avec la civilisation; elle peut devenir aimable, si le clergé est fin et doux. A la porte fermée du calvinisme, les Jésuites avaient depuis longtemps opposé la porte ouverte et, de la naissance à cette porte bienheureuse, étendu pour les âmes délicates un beau tapis. La voie douloureuse était devenue _le chemin de velours_.

IV

LA PHILOSOPHIE DES JÉSUITES.--Elle se résume bien dans le titre de l’ouvrage du P. de Sarrasa, _l’Art de se tranquilliser dans tous les événements de la vie_[1]. L’intérieur du tome n’est pas moins édifiant: «Pour parvenir à une joye constante et durable, il faut faire choix d’un chemin que l’on puisse faire avec plaisir. Il faut bien se garder de donner dans des détours et dans des voyes épineuses, qui répandent du désagrément sur le voyage que l’on doit faire pour arriver au pays de la joye...» Et il nous sert l’exemple du marin qui, s’il n’a échappé qu’avec peine à la tempête, se réjouit sans doute d’être arrivé au port, mais garde en son bonheur présent l’amertume d’un fâcheux souvenir. «De là je conclus que, pour rendre notre joye durable, nous devons choisir des moyens auxquels un certain contentement soit attaché[2].» Voilà bien la philosophie des Jésuites: le chemin de velours.

[1] On suit l’édition française de Strasbourg, 1752. Sarrasa était un Espagnol des Flandres, né à Nieuport en 1618. Son livre parut en 1664, à Anvers, chez Jean Meursius, sous ce vrai titre qui a été médiocrement traduit: _Ars semper gaudendi_.

[2] Page 7.

Sarrasa n’est point sot d’ailleurs. Il sait que tels qui feignent de fuir les plaisirs ont avec eux des rendez-vous secrets. «Ceux qui de jour paraissent les plus chastes et les plus remplis de pudeur sont de nuit, quand personne ne les voit, les plus impudiques et courent après toutes les voluptés auxquelles le jour n’est pas favorable[3].» Il n’est dupe de rien, pas même des scrupules de conscience, leur attribuant une origine purement physique: «Si la mauvaise constitution du sang cause des scrupules, il faut la rendre plus fluide. C’est par là qu’on ôte la nourriture aux scrupules. Nous n’avons pas besoin de donner ici les remèdes qui sont bons à cela. Ce serait empiéter sur les droits de mes sieurs les médecins.» Il déconseille le jeûne, les mortifications, les longues veillées de prières. «L’estomac vide, dit-il prestement, cause dans les scrupuleux le même effet que la bourse vide cause dans les autres. L’un et l’autre affaiblit l’âme et dérange l’imagination[4].» Sarrasa sait qu’une bonne conscience accompagne nécessairement une bonne santé. Ce Jésuite s’intéresserait aujourd’hui à la psychophysiologie. Il aurait suivi le cours de M. Ribot au collège de France.

[3] Page 228.

[4] Page 369.

C’est d’ailleurs un médiocre. Il n’en est peut-être que plus représentatif. On ne verrait pas bien au contraire par quel moyen rattacher Baltasar Gracian à l’esprit jésuite, s’il n’avait, lui aussi, étendu sous nos pieds un tapis fleuri et doux. Voyez cet art de jouir de la vie ramassé en quelques lignes:

«_Ne point vivre à la haste._--Savoir partager son temps, c’est savoir jouir de la vie. Il reste beaucoup de vie à plusieurs, mais la félicité de la vie leur manque. Ils gaspillent les plaisirs (car ils n’en jouissent pas), et quand ils ont été bien avant, ils voudraient pouvoir retourner en arrière. Ce sont des postillons de la vie, qui ajoutent à la course précipitée du temps l’impétuosité de leur esprit. Ils voudraient dévorer en un jour ce qu’ils pourraient à peine digérer en toute leur vie. Ils vivent dans les plaisirs comme gens qui les veulent tous goûter par avance. Ils mangent les années à venir, et comme ils font tout à la haste, ils ont bientôt tout fait. Le désir même de savoir doit être modéré pour ne pas savoir imparfaitement les choses. Il y a plus de jours que de prospérité. Haste-toi de faire et jouis à loisir. Les affaires valent mieux faites qu’à faire et le contentement qui dure est meilleur que celui qui finit[5].»

[5] _L’Homme de Cour_, traduction Amelot de la Houssaye, maxime CLXXIV.--Il n’y a pas d’ouvrage de Baltasar Gracian ainsi appelé. Amelot a réuni sous ce titre les maximes de l’_Oraculo Manual y Arte de Prudencia_ à quelques fragments du _Heroe_ et du _Discreto_.

Ce fragment appartient bien à la philosophie des Jésuites. Baltasar Gracian est un grand écrivain, quelque chose peut-être comme le Machiavel de la vie pratique. Il abonde en maximes serrées, nettes, tranchantes:

«Ce n’est pas le doreur qui fait un Dieu, c’est l’adorateur.

«Il n’y a pas de plus grande seigneurie que celle de soi-même.»

Il est dur, hautain, ironique. Voici quelque chose de si fort qu’on ose à peine le transcrire, en un temps sentimental:

«_Connaître les gens heureux, pour s’en servir, et les malheureux pour s’en écarter._--D’ordinaire le malheur est un effet de la folie: et il n’y a point de contagion plus dangereuse que celle des malheureux. Il ne faut jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d’autres après, et même de plus grands, qui sont en embuscade. La vraie science au jeu est de savoir _écarter_. La plus basse de la couleur qui tourne vaut mieux que la plus haute de la partie précédente.»

Voilà, semble-t-il, un excellent commentaire du _gloria victis_, cette imprudente devise des chrétiens, des lâches et des maladroits. L’école de ce jésuite est celle de la dignité et de la force. Il est donc prudent de ne pas insister,--ne fût-ce que pour suivre mieux son précepte.

L’ordre des Jésuites a compté beaucoup d’hommes remarquables, et peu de grands hommes. Cela se comprend. Quand ils ont paru, le génie n’était plus religieux. Les trois maîtres de l’intelligence au XVIe siècle évoluent au-dessus de la religion. Ni Érasme, ni Rabelais, ni Montaigne ne prirent parti dans les querelles de la Réforme. Cela se passait sous leurs pieds, comme dans les galeries d’une fourmilière. Hommes de foi et rien de plus, Luther et Calvin avaient les cervelles de leur état, cervelle de moine, cervelle de curé. La plupart des Jésuites ont des cervelles de curé; il serait sot de s’en étonner. Ce sont des prêtres plus avisés que le vulgaire clerc, mais prêtres avant tout et bornés par leur croyance. Leur épanouissement est au XVIIe siècle. Ils sont partout et fleurissent partout. A Pascal qui les calomnie s’oppose, en Espagne, Gracian qui les illustre. Aucun Janséniste de bataille, Pascal excepté, n’est supérieur aux polémistes de la compagnie. Mais les grands esprits manquent ici et là: Descartes n’avait pas d’opinion sur la grâce.

Le Jésuite est un être optimiste de sa nature. Son but est le bonheur. Il y croit et le veut, non pas seulement après la mort, mais aujourd’hui même. Ce bonheur, qu’il poursuit et qu’il atteint, est le bonheur passif: n’avoir plus de volonté. De là l’obéissance.

Mais ceci n’est pas nouveau. Depuis qu’il y a des sectes, le sectateur est un être d’obéissance. La constitution de tous les moines et frères d’Orient et d’Occident est fondée sur l’obéissance. Ni le sectateur ni le moine cependant ne sont des passifs. Le moine est souvent un révolté; l’orgueil le travaille; il souffre de ses liens plus que de ses privations. Il y eut des schismes de Franciscains, du vivant même de saint François; tous les grands ordres religieux se sont coupés en groupes rivaux; seuls les Jésuites sont restés unis et uniques. C’est qu’ils ont su transformer la vieille obéissance monacale et trouvé la volupté suprême là où les autres n’avaient senti que les nœuds de la corde. Le point capital de la psychologie du Jésuite est là.

L’homme se figure être libre et tire de cette illusion de la joie et de la fierté.

Cependant tous nos actes, quelle qu’en soit l’apparence, sont des actes d’obéissance. Le motif le plus fort l’emporte toujours. Des philosophes se sont imaginé que nous pouvions créer des motifs. Si c’est _ex nihilo_, rien de plus absurde; si ces motifs sont des combinaisons de motifs préexistants au moment de la décision, la règle générale leur est applicable. Dans la combinaison où entrent des motifs de diverses natures, les motifs homogènes se grouperont nécessairement pour former des principes déterminants. Qu’il soit une somme, qu’il soit une unité, que les poids soient d’un bloc ou en poudre, le plateau qu’il écrase cède. Il détermine parce qu’il doit déterminer. Il se fait obéir parce qu’il est le plus fort. Toute la psychologie se réduit au principe d’identité et tous les raisonnements à la formule: a = a.

Nous n’avons donc pas besoin de prononcer de vœux pour vivre dans l’obéissance. C’est notre état naturel. Mais celui même qui n’est pas dupe de l’illusion générale est dupe de l’illusion personnelle. Il est rare que l’acte soit déterminé instantanément, sans conflit; qu’il y ait un seul motif, ou, parmi d’autres, un motif assez puissant pour écraser aussitôt tous les autres, assez éclatant pour les éclipser dans la seconde. Les conflits sont la règle; tant qu’ils durent, nous jouissons de l’angoisse et du plaisir, selon les tempéraments, d’avoir à prendre une décision. L’angoisse est sans doute un signe de dégénérescence; le plaisir, un signe de santé. Il n’y a pas de cas de conscience pour un esprit normal, ni d’idée de devoir, ni de remords, autant de tares ou de fêlures. Plus la décision se fait attendre, plus l’état devient désagréable et plus l’esprit est malsain: mais aussi plus est vive l’illusion de la liberté. L’idée du libre arbitre est essentiellement une idée de malade. Une intelligence bien portante n’a pas le temps de tirer du conflit une telle conclusion; c’est la besogne des valétudinaires.

Cela, nous le sommes tous plus ou moins; et les moins malades vivent encore malaises, opprimés par une religion étrangère à leur race. Tous les efforts des Européens pour adapter à leur organisme les dogmes chrétiens ont été inutiles. Même sous la forme romaine, la moins dangereuse, ils restent un obstacle à la force, c’est-à-dire à la beauté de la vie. Le christianisme est une machine à donner des remords, parce que c’est une machine à diminuer la souplesse et à refréner la spontanéité des réactions vitales. On peut parler objectivement du christianisme, puisque c’est une des religions qui sont pratiquées par des races étrangères à leur naissance. Et c’est même la seule qui, rejetée comme impraticable par ses créateurs, ait en même temps trouvé du crédit dans le monde. Quel triomphe pour les Juifs d’avoir forgé pour la multitude des Philistins un pareil instrument de dégénérescence! Il est vrai qu’ils ne le firent pas exprès; mais les grandes choses ne sont jamais le fruit de la volonté consciente. L’invention, fort curieuse, et qui a réussi, doit donc rester à leur honneur.

Partout où les Protestants ont eu le dessous en Europe dans leurs tentatives de réaction évangélique, ils se sont réclamés de ce qu’ils nomment la tolérance. Leur argument est que la religion serait un fait de conscience. Son domaine serait l’intimité. On croit comme on aime et l’homme n’est point coupable des mouvements de son cœur. Cette déclaration peut être vraie, relativement à notre état sentimental; mais si l’on cherchait une preuve de la fausseté, c’est-à-dire de l’illogisme du christianisme, elle la fournirait par la même occasion. Loin d’appartenir au domaine de la conscience, la vraie religion est un fait purement social, purement extérieur. Les processions, les chants, les jonchées de fleurs, tout ce qui est fête, joie et prodigalité, voilà les formes de la religion normale. Le reste est plaisir morose et passe-temps de malade. La prière même doit être publique et sa manifestation la plus saine est le don et l’ex-voto. Quand une religion est professée par la race qui la créa, elle est sociale au même degré que toutes les autres coutumes; elle ne compte pas plus d’hérétiques que n’en comptent les usages nuptiaux ou mortuaires. Mais si c’est un apport de conquérants ou de missionnaires, tôt ou tard les hérédités soumises se révoltent. Ce n’est pas la conscience, c’est la chair qui regimbe, sur les bords de la Seine, contre un dogmatisme venu de Jérusalem. A la moindre défaillance du clergé le rire gagne les fidèles, ou la colère; on se demande les uns aux autres: Pourquoi? Des espérances particulières, douteuses ou timorées, donnent naissance à toutes sortes de petites hérésies; la religion intérieure est créée, et inaugurée la période de dissolution religieuse.

En devenant intérieure et individuelle, la religion suscite dans les esprits une inquiétude particulière, le scrupule. Toute maladie appelle des spécialistes. Quand il porte sur la croyance, le scrupule est soigné par le théologien; quand il s’attaque aux actes, on a recours au casuiste. Les Jésuites surgirent au bon moment pour devenir les médecins et les chirurgiens de la maladie religieuse.

Mais ces médecins se recrutaient parmi les hommes les plus malades, les plus hésitants et les plus scrupuleux, les plus religieux. Avant de soigner les autres, ils avaient besoin d’un remède énergique. Ignace de Loyola vint et leur offrit l’obéissance passive, le _perinde ac cadaver_. Ce philtre sauva des milliers d’hommes valeureux auxquels il ne manquait pour agir que l’impulsion d’une volonté. Témoins de la lutte que se livraient en eux-mêmes des motifs contradictoires, ils se sentaient impuissants à susciter un vainqueur. En abdiquant ce soin, en acceptant comme principe un mobile extérieur à leur conscience, n’ayant plus qu’à obéir sans scrupule, les scrupuleux furent des hommes d’action.