Part 3
Une fois déjà dans sa vie le Chat Maltais avait entendu exactement le même coup partir de dessus son propre dos, et avait mis à profit la confusion qui en résultait. Cette fois, il agit par expérience, et, laissant Bambou garder le goal en cas d’accident, arriva comme un éclair à travers les autres, tête et queue basses, Lutyens debout sur ses étriers pour l’alléger,--fila toujours, avant que l’autre côté se rendît compte de ce qui se passait, et faillit piquer une tête entre les poteaux des Archanges, tandis qu’il ne restait plus à Lutyens qu’à pousser la balle après un galop de cent cinquante mètres en droite ligne. S’il était une chose dont s’enorgueillît plus que d’une autre le Chat Maltais, c’était de cette prompte échappée de flèche à travers le terrain. Il n’était pas de l’école de ceux qui promènent la balle autour du champ, à moins qu’on eût clairement le dessous. Après cela, ils accordèrent aux Archanges cinq minutes de football, ce football que déteste un poney rapide, tout poney de prix, parce que cela l’énerve.
Qui Êtes-Vous se montra en cette façon de jouer meilleur même que Polaris. Il ne permit pas à la balle de s’échapper, et se fourra joyeusement dans la mêlée comme s’il mettait le nez dans la mangeoire à la recherche de quelque bon morceau. Quant au petit Shikast, il bondit sur la balle dès qu’elle se trouva dégagée, et chaque fois qu’un poney des Archanges s’imagina de la suivre, Shikast se trouvait là, debout sur elle, demandant ce qu’on voulait.
«Si nous pouvons tenir jusqu’à la fin de ce quart, dit le Chat Maltais, je me fiche du reste. Ne vous esquintez pas. Laissez-les suer pour nous.»
Sur quoi les poneys, ainsi que leurs cavaliers l’expliquèrent plus tard, «se refermèrent». Les Archanges les maintinrent la bride serrée sur le devant de leur goal, ce qui acheva d’enlever aux petites bêtes ce qui leur restait de sang-froid; elles se mirent alors à ruer pendant que les hommes faisaient échange de compliments et taquinaient les jambes de Qui Êtes-Vous, lequel serra les dents, mais resta où il était; et la poussière plana comme un arbre sur la mêlée jusqu’à la fin de ce quart on ne peut plus brûlant.
On trouva les poneys fort excités et pleins de confiance lorsqu’ils retournèrent auprès de leurs _saïs_, et il fallut au Chat Maltais les avertir qu’on touchait au plus difficile de la partie.
«Voici que nous allons, nous autres, dit-il, rentrer tous dans le jeu pour la seconde fois, tandis qu’ils font sortir de nouveaux poneys. Vous allez vous croire en état de galoper et vous apercevoir qu’il n’y a pas mèche; sur quoi vous allez vous faire de la bile.
--Mais deux goals à rien, c’est une diable d’avance, repartit Cendrillon, en faisant des manières.
--Combien faut-il de temps pour avoir un goal? dit le Chat Maltais. De grâce, ne partez pas avec l’idée que la partie est à moitié gagnée, rien que parce qu’il nous arrive en ce moment d’être en veine. Ils nous mèneront, s’ils le peuvent, jusque dans la grande tribune; il ne faut pas leur donner une chance. Suivez la balle.
--Du football, comme toujours? déclara Polaris. J’ai le jarret presque aussi gros qu’une musette.
--Ne leur permettez pas même de voir la balle, si c’est possible. Maintenant, laissez-moi tranquille. Il me faut, avant le dernier quart, ramasser tout ce qui me reste de force.»
Il baissa la tête et laissa tous ses muscles se détendre. Shikast, Bambou et Qui Êtes-Vous imitèrent son exemple.
«Il vaut mieux ne pas regarder le jeu, dit-il. Ce n’est pas nous qui jouons, et nous ne ferons que nous éreinter si nous devenons inquiets. Regardez à terre, et imaginez-vous que c’est le moment de chasser les mouches.»
Ils firent de leur mieux, mais le conseil était dur à suivre. Les sabots tambourinaient et les sticks babillaient d’un bout à l’autre du terrain, et les hurlements d’enthousiasme des troupes anglaises disaient que les Archanges étaient en train de serrer de près les Skidars. Les soldats indigènes, derrière les poneys, grognaient et grommelaient, se parlaient tout bas à eux-mêmes, et voici qu’on entendit une acclamation prolongée, suivie du retentissement des hourrahs!
«Un pour les Archanges, dit Shikast sans lever la tête. L’heure approche. Oh, ma mère!
--Faiz Ullah, dit le Chat Maltais, si vous ne jouez pas jusqu’au dernier clou de vos fers, cette fois-ci, je vous gratifierai d’une ruade sur le terrain devant tous les autres poneys.
--Je ferai de mon mieux quand mon tour viendra», repartit d’un air crâne le petit arabe.
Les _saïs_ se regardèrent gravement l’un l’autre en frictionnant les jambes de leurs poneys. C’était le moment où la question galette entrait en jeu, tout le monde le savait. Cendrillon et les autres revinrent, la sueur ruisselant sur leurs sabots et leurs queues racontant de mélancoliques histoires.
«Ils valent mieux que nous, déclara Shiraz. Je savais ce qu’il en serait.
--Ferme ta grande boîte, dit le Chat Maltais. Nous avons toujours un goal d’avance.
--Oui, mais c’est au tour de deux arabes et de deux du pays à jouer maintenant, dit Bouchon. Faiz Ullah, rappelle-toi?» ajouta-t-il d’une voix mordante.
En montant sur Aube Grise, Lutyens regarda ses hommes. Ils ne présentaient guère une jolie apparence. Ils étaient rayés de bandes alternatives de poussière et de sueur. Leurs bottes jaunes étaient passées au noir. Ils avaient les poignets rouges et boursouflés, et on eût dit que leurs yeux s’étaient enfoncés de deux pouces dans la tête. Toutefois l’expression de ces yeux-là était assez satisfaisante.
«Avez-vous pris quelque chose au tiffin?» demanda Lutyens.
Et le team se contenta de secouer négativement la tête. Ils avaient trop soif pour parler.
«Bravo! Les Archanges n’ont pas fait de même. Ils sont plus à bout de souffle que nous.
--Ils ont les meilleurs poneys, dit Powell. Je ne serai pas fâché d’en avoir fini.»
Ce fut un sale quart que le cinquième, de toutes façons. Faiz Ullah joua comme un petit diable rouge; le Lapin sembla se trouver partout à la fois, et Benami gouverna droit sur tout ce qui s’en venait sur sa route, tandis que sur leurs poneys les arbitres tournoyaient comme des mouettes autour du jeu en ses déplacements. Mais les Archanges avaient les meilleures montures--ils avaient gardé leurs pur-sang pour la fin--et ne laissèrent pas une seule fois les Skidars se livrer au football. Ils frappèrent la balle d’un bout à l’autre du terrain jusqu’à ce que Benami et les autres fussent sur le flanc. Puis ils se portèrent en avant, tandis que Lutyens et Aube Grise, sans arrêt, arrivaient juste, et tout juste, à éloigner la balle d’un long coup de revers retentissant. Aube Grise oublia sa qualité d’arabe, et passa du gris au bleu en galopant. A vrai dire, elle l’oublia trop bien, attendu qu’elle ne garda pas les yeux sur le terrain comme un arabe l’eût dû faire, mais allongea le nez et précipita le pas, par pur amour du jeu. On avait arrosé le terrain une ou deux fois entre les reprises, et un arroseur négligent avait vidé tout le contenu de la dernière de ses outres en un même endroit près du goal des Skidars. On allait terminer la partie, et pour la dixième fois Aube Grise se lançait à la poursuite d’une balle, quand, son pied gauche de derrière glissant dans la boue grasse, elle fit plusieurs tours sur elle-même, après avoir lancé Lutyens presque contre le poteau; et les Archanges triomphants firent leur goal. Alors, la cloche sonna deux goals chacun; mais il fallut venir au secours de Lutyens, et Aube Grise se releva avec quelque chose de claqué au postérieur gauche.
«Des avaries? demanda Powell, un bras passé autour de Lutyens.
--La clavicule, cela va sans dire», répondit Lutyens entre ses dents.
C’était la troisième fois qu’il se la brisait en deux ans, et cela lui faisait mal.
Powell et les autres se mirent à siffler.
«La partie est fichue, déclara Hughes.
--Continuez de tenir. Nous avons encore cinq bonnes minutes, et ce n’est pas mon bras droit, dit Lutyens. Voyons-en la fin.
--Dites-moi, demanda le capitaine des Archanges qui arrivait en trottant. Êtes-vous blessé, Lutyens? Nous attendrons, si vous désirez mettre un remplaçant. Je voudrais... je veux dire, le fait est, mes gaillards, que si jamais team mérita de gagner cette partie-ci, c’est bien vous. Je voudrais pouvoir vous donner un homme ou quelques-uns de nos poneys... quelque chose, enfin.
--Vous êtes mille fois aimable, mais nous irons jusqu’au bout, je pense.»
Le capitaine des Archanges ouvrit tout grands les yeux.
«Voilà qui n’est pas mal», dit-il.
Et il retourna à son camp, tandis que Lutyens empruntait une écharpe à l’un de ses officiers indigènes[5], et s’apprêtait à se mettre le bras en bandoulière. Alors, un Archange s’en vint au galop, porteur d’une grosse éponge à tub, et donna le conseil à Lutyens de se la placer sous l’aisselle afin de soulager l’épaule. A eux trois ils lui bandèrent le bras gauche selon toutes les règles de l’art, et l’un des officiers indigènes s’en vint d’un bond avec quatre longs verres qui fusaient et s’emplissaient de bulles.
[5] Les régiments indigènes de l’Inde comportent des officiers anglais en même temps que des officiers indigènes, mais les premiers ont toujours autorité sur les seconds.
Le team regarda Lutyens d’un air implorant, et Lutyens fit «oui» de la tête. C’était la dernière reprise, et rien, après cela, n’y changerait quoi que ce soit. Ils burent jusqu’au bout le breuvage d’or sombre, s’essuyèrent la moustache, et les choses prirent une apparence plus riante.
Le Chat Maltais avait passé son museau dans le devant de chemise de Lutyens, et essayait de dire combien il était fâché.
«Il devine, dit Lutyens, d’un ton d’orgueil. Le petit type devine. J’ai déjà joué avec lui sans bride... pour rire.
--Il ne s’agit pas de rire, pour le moment, déclara Powell. Mais nous n’avons pas un seul remplaçant convenable.
--Non, repartit Lutyens. C’est le dernier quart, et il s’agit de faire notre goal et de gagner. Je m’en remets au Chat.
--Si vous retombez, cette fois-ci, je crois que vous le sentirez, dit Macnamara.
--Je m’en remets au Chat, répéta Lutyens.
--Vous l’entendez, dit fièrement aux autres le Chat Maltais. Cela vaut la peine d’avoir joué le polo dix ans, pour qu’on en dise autant de vous. Maintenant donc, mes enfants, en avant! Nous allons ruer un tout petit peu, rien que pour montrer aux Archanges que voici un team qui n’a pas souffert.»
Effectivement, comme ils s’en allaient sur le terrain, le Chat Maltais, après s’être convaincu que Lutyens était bien d’aplomb sur sa selle, lança trois ou quatre ruades, et Lutyens se mit à rire. Les rênes se virent ramassées n’importe comment à l’extrémité de sa main en écharpe, sans que sur elles il prétendît compter. Il savait que le Chat répondrait à la moindre pression du genou, et, histoire d’amuser la galerie--car son épaule lui faisait grand mal--il fit exécuter au petit gaillard un huit serré autour des poteaux de goal. Un rugissement s’éleva parmi les officiers indigènes et leurs hommes, qui n’étaient point ennemis d’un brin de _dugabaschi_ (tour de dressage), comme ils appelaient cela, et les cornemuses se mirent très tranquillement et d’un air de dédain à bourdonner les premières mesures d’une banale chanson de bazar, dont le titre était: _Toujours Frais et Toujours Verts_, comme un simple avertissement aux autres régiments que les Skidars étaient en forme. Tous les indigènes se prirent à rire.
«Et maintenant, dit le Chat, comme ils se remettaient en place, rappelez-vous que c’est le dernier quart, et suivez la balle!
--Pas besoin qu’on nous le dise, repartit Qui Êtes-Vous.
--Laissez-moi continuer. Tous ces gens, sur les quatre côtés, vont se mettre à nous serrer--absolument comme ils firent à Malte. Vous allez en entendre crier, se porter en avant, être repoussés en arrière, et vous allez voir l’effet que cela va produire sur les poneys des Archanges. Or, si une balle se trouve envoyée aux limites, suivez-la, et laissez les gens s’écarter d’eux-mêmes sur votre chemin. J’ai passé une fois par-dessus le timon d’un mail-coach, piqué une tête dans la poussière, et sauvé la partie grâce à cela. Soutenez-moi quand je pars, et suivez la balle.»
Il s’éleva comme un murmure de sympathie et de surprise générales au moment où les joueurs se remirent en place pour la dernière reprise, et alors se produisit exactement ce que le Chat Maltais avait prévu. Les spectateurs se pressèrent tout près des limites, et les poneys des Archanges se mirent à reluquer l’espace en train de se rétrécir. Si vous connaissez la sensation de se trouver à l’étroit au tennis--non à cause du désir de reculer en dehors du «court», mais pour le plaisir de savoir qu’au besoin c’est possible--vous comprendrez ce que doivent ressentir des poneys qui jouent dans une boîte dont les quatre côtés sont formés par des êtres humains.
«Je vais embêter quelques-uns de ces gens-là, si je peux me frayer un passage», dit Qui Êtes-Vous, tout en filant derrière la balle.
Et Bambou approuva de la tête, sans parler. Ils jouaient leur va-tout, et le Chat Maltais avait abandonné la défense du goal pour les rejoindre. Lutyens lui donna tous les ordres possibles pour le ramener, mais c’était la première fois en sa carrière que le sage petit animal gris jouait le polo sous sa propre responsabilité, et il était décidé à en tirer tout le parti possible.
«Que faites-vous ici? demanda Hughes, comme le Chat traversait devant lui et bousculait un Archange.
--Demandez-le au Chat--veillez au goal!» cria Lutyens.
Sur quoi, se penchant en avant, il frappa la balle en plein, et suivit, poussant les Archanges vers leur propre goal.
«Pas de football, dit le Chat. Gardez la balle du côté des limites, et gênez-les. Jouez en ordre dispersé, et menez-les aux limites.»
D’un bord à l’autre du terrain, en grandes diagonales, volait la balle; et toutes les fois qu’il était question de quelque galopade endiablée et d’un coup près des limites, les poneys des Archanges avançaient malaisément. Ils ne se souciaient guère de donner tête baissée sur ce mur d’hommes et de voitures, quoiqu’ils eussent été capables, si le terrain eût été libre, de tourner sur une pièce de six pence.
«Faufilez-la le long des côtés, dit le Chat. Maintenez-la près de la foule. Ils détestent les voitures. Shikast, maintenez-la par ici.»
Shikast, monté par Powell, guettait à droite et à gauche derrière le va-et-vient inquiet d’une «mêlée» clairsemée, et chaque fois que la balle se trouvait lancée au loin, Shikast galopait sur elle à un angle tel que Powell se voyait forcé de l’envoyer vers les limites; et la foule venait-elle de se voir chassée de par là, que Lutyens envoyait la balle de l’autre côté, et que Shikast filait désespérément derrière elle, jusqu’à ce que ses amis accourussent à son aide.
«S’il nous font aller au milieu du terrain, nous sommes fichus. Tapotez-la le long des côtés», cria le Chat.
Sur quoi ils se mirent à tapoter la balle tout le long des limites, où il était impossible qu’un poney s’en vînt sur leur main droite; et les Archanges se montrèrent furieux, les arbitres durent négliger le jeu pour crier aux spectateurs de se reculer, plusieurs policemen montés essayèrent maladroitement de rétablir l’ordre, tout près du lieu de combat, pendant que les poneys des Archanges voyaient leurs nerfs se tendre et se briser comme toiles d’araignées.
Cinq ou six fois l’un des Archanges envoya la balle au milieu du terrain, et chaque fois l’attentif Shikast fournit à Powell l’occasion de la retourner; or, après chaque retour, la poussière une fois tombée, il était loisible de voir que les Skidars avaient gagné quelques mètres.
De temps à autre s’élevaient du milieu des spectateurs les cris de: «Off side! Off side[6]!» Mais les teams se trouvaient trop affairés pour y prendre garde, et les arbitres avaient assez à faire de tenir leurs poneys affolés en dehors de la lutte.
[6] Un joueur de polo est «off side» lorsque, ne se trouvant ni en possession de la balle ni derrière un des joueurs de son propre camp en possession de la balle, il n’y a pas, au moment où la balle est frappée, de joueur du camp opposé plus près que lui de la ligne de but des adversaires ou de cette ligne prolongée. En ce cas, il ne doit ni frapper la balle ni empêcher le camp opposé de l’atteindre ou de la frapper.
A la fin Lutyens manqua un coup court et facile, et les Skidars durent s’élancer pêle-mêle en arrière pour protéger leur propre goal, sous la conduite de Shikast. Powell arrêta la balle d’un revers, alors qu’elle n’était pas à cinquante mètres des poteaux de goal, et Shikast pirouetta d’un tour de reins qui fit presque sauter Powell hors de sa selle.
«C’est maintenant notre dernier atout, dit le Chat, en pivotant comme un hanneton sur une épingle. Il ne nous reste plus qu’à jouer du jarret. Allons.»
Lutyens sentit le petit gaillard ramasser sa respiration, et, pour ainsi dire, se baisser sous son cavalier. La balle était en train de sautiller vers la limite de droite, tandis que des deux éperons et du fouet un Archange courait après elle; mais ni fouet ni éperon n’eussent décidé son poney à donner l’effort voulu en approchant de la foule. Le Chat Maltais lui passa sous le nez, en ramassant de son mieux ses jambes de derrière, attendu qu’il n’y avait pas trente centimètres d’espace entre sa croupe et le mors de l’autre poney. Le spectacle eut toute la grâce d’une figure de patinage. Lutyens frappa de toute la force qui lui restait, mais le stick lui glissa un peu dans la main, et la balle dévia à gauche au lieu de se maintenir près de la limite. Qui Êtes-Vous se trouvait loin sur le terrain, et pensait ferme tout en galopant. Il répéta, enjambée par enjambée, avec un autre poney des Archanges, les manœuvres du Chat, lui chipant la balle sous la bride même, dépassant son adversaire d’un quart de pouce, car qui Êtes-Vous était maladroit de l’arrière-main. Puis, il s’éloigna vers la droite, tandis que le Chat Maltais s’en venait à gauche; et Bambou, se mettant dans la course, tint exactement le milieu entre eux deux. Tous trois étaient en train d’attaquer sous la forme d’une large flèche; et il n’y avait que l’«arrière» des Archanges pour garder le goal. Mais à toucher leurs croupes couraient bride abattue trois de ces Archanges, et, mêlé à eux, Powell, qui menait Shikast sur ce qu’il devinait être leur dernier espoir. Il faut un rude joueur pour affronter la venue de sept poneys affolés dans les dernières reprises d’une partie dont une coupe est l’enjeu, quand les hommes galopent au risque de se rompre les os, et que les poneys sont en délire. L’«arrière» des Archanges manqua son coup, et n’eut que juste le temps de tourner bride pour laisser passer la charge. Bambou et Qui Êtes-Vous ralentirent l’allure pour faire place au Chat Maltais, et Lutyens fit goal d’un coup net, précis, sonore, qu’on entendit d’un bout à l’autre du champ. Mais il n’y avait plus moyen d’arrêter les poneys. Ils fondirent entre les poteaux de goal en un véritable tas, vainqueurs et vaincus pêle-mêle, attendu que l’allure avait été terrible. Le Chat Maltais savait par expérience ce qui allait arriver, et, pour sauver Lutyens, il tourna à droite d’un suprême effort qui lui claqua sans espoir de remède un tendon de derrière. Ce faisant il entendit le poteau de goal de droite craquer tandis qu’un poney carambolait dedans--craquer, se briser, et tomber comme un mât. On l’avait scié en trois tronçons pour parer aux accidents; mais néanmoins il renversa le poney, lequel alla donner dans un autre poney, lequel alla donner dans le poteau de gauche, sur quoi ce ne fut plus que confusion, poussière et débris. Bambou était couché sur le sol, en train de voir trente-six mille chandelles; un poney des Archanges roula auprès de lui, haletant et furieux; Shikast s’était assis à la façon d’un chien pour éviter de tomber par-dessus les autres, et s’en allait glissant sur son petit bout de queue dans un nuage de poussière; et Powell se trouvait aussi le derrière par terre, en train de frapper le sol de son stick et d’essayer de chanter victoire. Tous les autres criaient avec ce qui leur restait de voix, et ceux qui avaient été désarçonnés criaient tout aussi fort que les autres. Dès que la foule eut constaté que personne n’était blessé, dix mille indigènes et Anglais crièrent, applaudirent et vociférèrent à leur tour, et avant qu’on pût les arrêter, les joueurs de cornemuse des Skidars firent irruption sur le terrain, suivis de tous les officiers et soldats indigènes, et se mirent à marcher au pas du haut en bas en jouant un air sauvage du Nord, appelé _Zakhmé Bagân_; et, à travers le retentissement insolent des cornemuses et les hurlements aigus des indigènes, on entendait la musique des Archanges scander: _For they are all jolly good fellows_[7]; puis, en manière de reproche au team perdant: _Ooh, Kafouzalum! Kafouzalum! Kafouzalum_[8]:
[7] Air populaire anglais dont en général on fait suivre les toasts.
[8] Vieille «scie» anglaise.
Outre tout cela et mieux encore pouvait-on voir un commandant en chef, un inspecteur général de cavalerie, et le plus haut personnage du service vétérinaire de toute l’Inde, debout au sommet d’un coach régimentaire, hurler comme des écoliers, tandis que des généraux de brigade, des colonels, de beaux messieurs et des centaines de belles dames faisaient chorus. Mais le Chat Maltais restait la tête pendante, à se demander combien il lui restait de jambes, tandis que Lutyens, tout en le caressant tendrement, regardait les hommes et les poneys se dégager des débris des deux poteaux de goal.
«Dites donc, demanda le capitaine des Archanges en crachant un caillou, voulez-vous trois mille roupies de ce poney--tel qu’il est là?
--Non, merci. J’ai comme une vague idée qu’il m’a sauvé la vie», répondit Lutyens en mettant pied à terre et en s’étendant de tout son long.
Les deux teams étaient, eux aussi, étendus sur le sol, en train d’agiter leurs bottes en l’air, de tousser et de chercher à reprendre haleine, pendant que les _saïs_ accouraient pour emmener les poneys, et qu’un officieux porteur d’eau arrosait les joueurs avec de l’eau sale, au point qu’ils finirent par se mettre sur leur séant.
«Mâtin! dit Powell, en se frottant le dos et en regardant les tronçons des poteaux de goal. Pour une partie!...»
Ils la rejouèrent, cette partie, ils en rejouèrent chaque coup, ce soir-là, au grand dîner où la Coupe Ouverte à Tous fut remplie et passée à la ronde, et vidée et remplie de nouveau, et où chacun y alla des plus éloquents speechs. Vers deux heures du matin, alors que peut-être on faisait un peu de «musique», une petite tête grise sans prétention, une petite tête bien sage, regarda par la porte ouverte.
«Hourrah! Amenez-le», s’écrièrent les Archanges.
Et son _saïs_, qui se sentait, oui-da, bienheureux, passa la main sur le flanc du Chat Maltais, lequel entra en clochant du pied dans le cercle éclatant de lumières et d’étincelants uniformes, en quête de Lutyens. C’était un habitué des mess, des chambres de caserne[9], des endroits où l’on n’encourage guère, en général, les poneys à pénétrer; et en ses jeunes ans il avait, à l’occasion d’un pari, sauté sur une table de mess pour resauter de l’autre côté. Aussi se conduisit-il fort poliment, mangea-t-il du pain saupoudré de sel, et, avançant avec précaution, fut-il caressé à la ronde. Enfin, l’on but à sa santé, attendu qu’il avait fait plus sur le terrain pour gagner la Coupe que n’importe quel homme ou quel autre cheval.
[9] Chambres d’officiers dans les casernes anglaises.