Part 2
Cendrillon regarda l’assemblée, et soupira. Le terrain de polo d’Umballa, dur et poudreux, était encadré de milliers de soldats, blancs, noirs, sans compter les centaines et centaines d’équipages, de mail-coachs, de dog-carts, d’ombrelles aux couleurs brillantes, d’officiers avec ou sans uniforme, et les foules d’indigènes derrière eux; et les ordonnances à dos de chameau, qui avaient fait halte pour assister à la partie, au lieu de porter les missives du haut en bas de la ville; et les marchands de chevaux indigènes, qui couraient de côté et d’autre sur des juments de Biluchi aux oreilles délicates, cherchant l’occasion de vendre quelques poneys de polo de tout premier ordre. Puis c’étaient les poneys d’une trentaine de teams éliminés, qui avaient été engagés pour la «Upper India Free For All Cup[2]»--presque tous poneys de valeur et de renom entre Mhow et Peshawer, entre Allahabad et Moultan; poneys primés, arabes, syriens, barbes, de Deccanee, de Waziri, du pays, et des poneys de Caboul de toutes les couleurs, toutes les formes, tous les caractères imaginables. Quelques-uns d’entre eux se trouvaient dans des écuries toiturées de nattes, près du terrain de polo; mais la plupart étaient sellés, et leurs maîtres, les vaincus des parties précédentes, s’en servaient pour trotter de ci de là, et se conter mutuellement la façon précise de jouer le jeu.
[2] Coupe de l’Inde Supérieure, ouverte à tous.
C’était un beau spectacle, et le va et vient des prompts petits sabots, ainsi que les salutations incessantes des poneys qui s’étaient déjà rencontrés sur d’autres terrains de polo ou champs de course, eussent suffi à mettre n’importe quel quadrupède dans tous ses états.
Mais le team des Skidars s’arrangeait pour ne pas avoir l’air de connaître ses voisins, quoique la moitié des poneys qu’on voyait sur le terrain fussent curieux de se frotter l’épaule à celle des petits gaillards venus du Nord et qui jusqu’ici avaient tout balayé sur leur passage.
«Voyons, dit au Chat Maltais un arabe soyeux, à la robe dorée, qui avait joué fort mal le jour précédent, dites-moi, ne nous sommes-nous pas rencontrés dans l’écurie d’Abdul Rahman, à Bombay, il y a quatre saisons? J’ai gagné la coupe de Paikpattan à la saison suivante, vous devez vous rappeler.
--Ce n’est pas moi, répondit poliment le Chat Maltais. J’étais alors à Malte, à tirer la charrette. Je ne cours pas dans les courses. Je joue le jeu.
--O-oh! repartit l’arabe, en dressant la queue, et en s’éloignant d’un air crâne.
--Tenez-vous sur la réserve, dit à ses compagnons le Chat Maltais. Nous n’avons pas besoin de nous frotter le nez à tous ces demi-sang panards de l’Inde Supérieure. Dès que nous aurons gagné cette coupe-ci, ils vendront leurs fers pour nous connaître.
--Ce n’est pas nous qui gagnerons la coupe, déclara Shiraz. Comment vous sentez-vous?
--Médiocre, comme la ration d’hier au soir, après que ce rat musqué eut passé dessus, répondit Polaris, un poney gris à l’avant-main quelque peu lourd.»
Et le reste du team se montra d’accord avec lui.
«Plus tôt on oublie cela, mieux cela vaut, dit le Chat Maltais d’un ton de bonne humeur. Ils ont fini le tiffin[3], dans la grande tente. C’est le moment où on va nous réclamer. Si vos selles ne sont pas mises comme il faut, ruez. Si vos mors vous gênent, cabrez-vous, et laissez les _saïs_ voir si vos guêtres sont trop serrées.»
[3] Déjeuner, dans l’Inde.
Chaque poney avait son _saïs_, son groom, lequel habitait, mangeait et dormait avec lui, et toujours avait parié beaucoup au-delà de ses moyens sur le résultat de la partie. Rien à craindre, tout irait bien, et afin d’en être sûr, chaque _saïs_ frictionnait les jambes de son poney jusqu’à la dernière minute. Derrière les _saïs_ se tenaient assis tous ceux du régiment des Skidars qui avaient obtenu une permission pour assister au match, la moitié environ des officiers indigènes, et cent ou deux cents hommes à la peau brune, à la barbe noire, sans parler des musiciens du régiment, dont le doigt parcourait nerveusement les grosses cornemuses enrubannées[4]. Les officiers indigènes tenaient des faisceaux de sticks de polo, de longs maillets emmanchés de bambou; et comme, après le tiffin, la grande tribune officielle se remplissait, ils se disposèrent soit isolément, soit deux par deux, en différents points autour du terrain, de façon qu’un stick se trouvât-il brisé, le joueur n’eût pas loin à galoper pour s’en voir remettre un autre. Une fanfare de cavalerie britannique entonna un air populaire, et les deux arbitres, en légers cache-poussière, firent leur apparition sur deux petits poneys fort excités. Les quatre joueurs du team des Archanges suivirent, et le spectacle de leurs belles montures fit gémir Shiraz de nouveau.
[4] Les cornemuses furent très répandues primitivement dans l’Inde elle-même, l’Asie Mineure et la Chine, et se trouvent être l’instrument de musique national de certains régiments indigènes de l’Inde tout aussi bien que celui des Highlanders.
«Attendez, nous allons voir, dit le Chat Maltais. Deux d’entre eux jouent avec des œillères, et cela indique qu’ils ne voient pas comment _se tirer des pieds lorsqu’ils gênent les leurs_, ou que les poneys des arbitres sont susceptibles de leur donner de l’ombrage. Ils ont aussi _tous_ des rênes de tresse blanche qui sûrement vont s’allonger!
--Et les hommes ont leur fouet à la main au lieu de l’avoir au poignet. Ha! dit Cendrillon, en dansant pour se dégourdir.
--Véridique. Il n’est guère possible de manier son stick et ses rênes en même temps que le fouet tenu de cette façon-là, dit le Chat Maltais. Il n’est pas un mètre carré du terrain de Malte sur lequel _je n’aie pris une pelle_, et _je_ dois savoir.»
Il fit trembler son petit garrot tout pelé, rien que pour montrer la satisfaction qu’il éprouvait, mais, au fond du cœur, il ne se sentait pas plus gai que cela. Depuis le jour où, pris avec un vieux fusil, en acompte sur le paiement d’une dette de jeu provenant d’un pari aux courses, il avait échoué dans l’Inde, amené sur un transport, le Chat Maltais avait toujours joué et prôné le polo sur le dur terrain des Skidars, dans le team des Skidars. Or, le poney de polo tient quelque peu du poète. Est-il né avec l’amour du jeu, qu’on peut en faire quelque chose. Le Chat Maltais savait que s’il existait des bambous, c’était à seule fin de se servir de leurs racines pour tourner des balles de polo; que si l’on donnait du grain aux poneys, c’était pour les tenir en bonne condition, et que si on les ferrait, c’était pour les empêcher de glisser dans un report en arrière. Mais, outre tout cela, il n’était pas un tour, pas une ruse du plus beau jeu du monde, qu’il ne connût, et au cours de deux saisons il avait enseigné aux autres tout ce qu’il savait ou devinait.
«Rappelez-vous, dit-il pour la centième fois, au moment où les cavaliers arrivaient, qu’il nous _faut_ jouer avec ensemble, et qu’il vous _faut_ jouer avec votre cervelle. Quoi qu’il arrive, suivez la balle. Qui est-ce qui ouvre la marche?»
On était en train de sangler Cendrillon, Shiraz, Polaris, ainsi qu’un petit bai tout court, haut sur jambes, pourvu de jarrets formidables et d’un garrot insignifiant (on l’appelait Bouchon), tandis qu’à l’arrière-plan les soldats regardaient de tous leurs yeux.
«Je tiens, vous autres, les hommes, à ce que vous restiez tranquilles, dit Lutyens, le capitaine du team, et surtout à ce qu’on ne fasse pas piailler les cornemuses.
--Même si nous gagnons, capitaine sahib? demanda un musicien.
--Si nous gagnons, vous pourrez faire ce que vous voudrez», repartit Lutyens avec un sourire, tout en se glissant autour du poignet la boucle de son stick et en faisant demi-tour pour regagner sa place au petit galop.
Les poneys des Archanges, en raison de la foule bigarrée qui se tenait là, si près du terrain, se montraient quelque peu au-dessus d’eux-mêmes. Leurs cavaliers étaient d’excellents joueurs, mais c’était un team de joueurs hors ligne au lieu d’être un team hors ligne, ce qui n’est pas du tout la même chose. Ils avaient honnêtement l’intention de jouer avec ensemble, mais il est bien difficile pour quatre hommes, dont chacun est le meilleur du team où on l’a pris, de se rappeler qu’au polo, dût-on faire des exploits de coups de maillet ou d’équitation, rien ne vous excuse de jouer pour votre propre compte. Leur capitaine les interpella un à un pour leur crier ses ordres, et il est curieux de remarquer que lorsqu’on appelle un Anglais par son nom en public, le voilà devenu nerveux et agité. Lutyens ne dit rien à ses hommes, attendu que tout avait été dit à l’avance. Il retint Shiraz, car il jouait «arrière», pour garder le goal. Powell sur Polaris était demi-arrière, et Macnamara ainsi que Hughes sur Bouchon et Cendrillon étaient premier et deuxième avant. La dure petite balle en racine de bambou fut mise au milieu du terrain, à cent cinquante mètres des extrémités, et Hughes croisa les sticks, le maillet en l’air, avec le capitaine des Archanges, lequel jugea bon de jouer «avant», place d’où l’on ne peut aisément contrôler ce que fait le team. Le petit clic que firent les manches de bambou en se rencontrant s’entendit d’un bout à l’autre du terrain; et c’est alors que Hughes, opérant quelque rapide coup de poignet, envoya rouler doucement la balle à quelques mètres. Cendrillon, qui connaissait de longue date ce coup appelé «dribbling», suivit comme le chat suit la souris. Tandis que le capitaine des Archanges faisait évoluer son poney sur place, Hughes tapa de toutes ses forces, et à peine le coup était-il donné que Cendrillon se trouvait déjà loin, suivie de près par Bouchon, leurs petits sabots fouettant le sol durci à l’instar de gouttes de pluie sur des carreaux de vitre.
«Tirez à gauche, dit Cendrillon entre ses dents, elle vient de notre côté, Bouchon!»
L’arrière et le demi-arrière des Archanges fondaient sur Cendrillon juste au moment où le poney se trouvait à portée de la balle. Hughes se pencha en avant, la bride lâche, et presque sous les pieds de Cendrillon la fit dévier à gauche; elle s’en alla folâtrer à petits bonds du côté de Bouchon, lequel comprit que, s’il n’était prompt, elle irait rouler hors des limites. Ce coup en longueur donna aux Archanges le temps de faire demi-tour et d’envoyer trois hommes à travers le terrain pour bousculer Bouchon. Cendrillon resta où elle était, car elle connaissait le jeu. Bouchon était sur la balle un quart de seconde avant l’arrivée des autres, et Macnamara, d’un revers, la renvoya à Hughes, qui vit le passage libre jusqu’au goal des Archanges, et claqua la balle entre les goals avant qu’on sût exactement ce qui était arrivé.
«Cela peut s’appeler de la veine, dit Bouchon, comme ils changeaient de côté. Un goal en trois minutes et en trois coups, et sans pour ainsi dire nous faire travailler.
--Je ne sais pas, dit Polaris, mais il me semble que nous les avons émoustillés trop tôt. Serais pas étonné que, la prochaine fois, ils essaient de nous mettre sur les dents.
--Empêchez la balle de rouler, alors, dit Shiraz. Cela vient à bout de tout poney qui n’en a pas l’habitude.»
La fois suivante, ce ne fut plus le galop allègre à travers le terrain. Tous les Archanges se refermèrent comme un seul homme, mais restèrent là, attendu que Bouchon, Cendrillon et Polaris étaient l’un ou l’autre sur la balle, à marquer le pas parmi le cliquetis des sticks, tandis que Shiraz tournait tout autour, guettant une occasion.
«Nous pouvons, nous autres, faire cela toute une journée durant, dit Polaris, en donnant de la croupe dans les côtes d’un autre poney. Qu’est-ce que vous avez à pousser comme cela?
--Qu’... qu’on m’attelle entre deux brancards d’ekka si je le sais, lui fut-il répondu à bout de souffle, et je donnerais bien une semaine de provende pour voir mes œillères au diable. Je n’y vois goutte.
--En effet, il n’y a pas mal de poussière. Pan! Dans le jarret. Où est la balle, Bouchon?
--Sous ma queue. Il y a là, en tout cas, un homme en train de la chercher. C’est merveilleux. Ils ne peuvent pas se servir de leurs sticks, et cela les met en rogne. Bourrez donc un peu le vieux porteur d’œillères, qu’il fasse la culbute!
--Eh là, ne me touchez pas. Je ne vois rien. J’ai... j’ai bien envie de reculer», dit le poney aux œillères, lequel savait qu’il ne faut pas songer à soutenir un choc lorsqu’on ne peut voir tout autour de soi.
Bouchon était en train de guetter la balle, là, dans la poussière, près de son sabot antérieur droit, tandis que Macnamara, le stick raccourci dans la main, la tapotait de temps à autre. Quant à Cendrillon, elle essayait de se faufiler hors de la mêlée, agitant d’un mouvement fébrile ce qui lui restait de queue.
«Hé! Ils l’ont, hennit-elle. Faites-moi place!»
Et elle partit au galop, droit comme balle de fusil, à la suite d’un grand poney efflanqué appartenant aux Archanges, et dont le cavalier brandissait son stick, prêt à donner le coup.
«Ce sera pour une autre fois», dit Hughes, comme le coup glissait le long de son stick levé.
Et Cendrillon, donnant de l’épaule contre le flanc du grand poney, le poussa de côté juste au moment où Lutyens sur Shiraz renvoyait la balle à l’endroit d’où elle était venue et où le grand poney s’éloignait sur la gauche, en glissant des quatre pieds. Cendrillon, voyant que Polaris avait rejoint Bouchon dans la poursuite de la balle du côté du goal, alla se camper à sa place, et c’est alors qu’on annonça la fin de la reprise.
Les poneys des Skidars ne perdirent de temps ni en ruades ni en esbrouffes. Ils savaient que chaque minute de repos se traduisait par autant de profit, et ils trottèrent dans la direction des barrières pour retrouver leurs _saïs_, lesquels aussitôt se mirent à les étriller, les couvrir et les masser.
«Pouah! dit Bouchon, en se raidissant sous le gros racloir de vulcanite, pour ne rien perdre de son chatouillement. Si nous jouions poney pour poney, nous tomberions ces Archanges en une demi-heure. Mais on va en amener de frais, et encore de frais, et puis encore après cela... Vous comprenez?
--Qu’est-ce que cela fiche? répliqua Polaris. Nous avons la première manche... Est-ce que je n’ai pas le jarret qui enfle?
--Il a l’air un brin bouffi, déclara Bouchon. Vous devez avoir reçu plutôt un pain, Ne le laissez pas se raidir. On va avoir encore besoin de vous dans une demi-heure.
--Que pensez-vous du terrain? demanda le Chat Maltais.
--Le terrain est comme votre fer, sauf aux endroits où on a mis trop d’eau, repartit Cendrillon. Alors, il devient glissant. Ne jouez pas au centre. Il y a là un marais. Je ne sais pas comment leurs quatre nouveaux vont se conduire, mais nous avons empêché la balle de rouler, et les avons fait suer pour la peau. Qui est-ce qui sort? Deux arabes et deux du pays! Cela ne vaut rien. Comme c’est bon, de se gargariser!»
Cendrillon causait, le goulot d’une bouteille à soda recouverte de cuir entre les dents, tout en essayant de regarder par-dessus son garrot. Et cela lui donnait un petit air fort coquet.
«Qu’est-ce qui ne vaut rien? demanda Aube Grise, en se rétrécissant le ventre dans sa ventrière et en admirant ses épaules bien prises.
--Vous autres, arabes, ne pouvez galoper assez vite pour vous réchauffer... c’est ce que Cendrillon veut dire, déclara Polaris, en boitant pour montrer que son jarret demandait quelque attention. Est-ce que vous jouez «arrière», Aube Grise?
--Cela m’en a tout l’air», répondit Aube Grise, comme Lutyens enjambait sa selle.
Powell monta le Lapin, un simple bai du pays, qui ressemblait beaucoup à Bouchon, mais avec des oreilles de mulet. Macnamara prit Faiz Ullah, un bon petit arabe roux, à dos court, et pourvu d’une longue queue; et Hughes enfourcha Benami, vieille bête brune et maussade, sous elle du devant plus que ne doit l’être un poney de polo.
«Benami n’a pas l’air commode, dit Shiraz. Êtes-vous bien luné, Ben?»
Le brave vétéran s’éloigna d’un pas raide sans répondre, et le Chat Maltais regarda les nouveaux poneys des Archanges en train de se pavaner sur le terrain. C’étaient quatre beaux poneys noirs, et ils semblaient, à leur allure, de taille à manger le team des Skidars et à s’éloigner au galop ce repas dans le ventre.
«Encore des œillères, dit le Chat Maltais. Bien, cela!
--Ce sont des chevaux de bataille--des chevaux de grosse cavalerie! déclara Cendrillon d’un ton indigné. Ils ne retrouveront plus jamais leur «un mètre quarante».
--Ils ont tous été bien et dûment mesurés, et sont tous pourvus de leurs certificats, repartit le Chat Maltais, sans quoi ils ne seraient pas ici. Ce qu’il faut, c’est accepter les choses telles qu’elles se présentent, et ne pas perdre la balle de vue.»
Le jeu reprit; mais, cette fois, les Skidars se trouvèrent parqués dans leur propre camp, ce dont les poneys spectateurs ne conclurent rien de bon.
«Faiz Ullah est en train de faire le feignant, comme d’habitude, dit Polaris avec un hennissement de mépris.
--Aussi, Faiz Ullah trinque», repartit Bouchon.
On entendait la cravache de polo à boucle de cuir cingler le ventre arrondi du petit compère. Puis, le hennissement aigu de Lapin s’en vint jusqu’à eux à travers le terrain.
«Je ne peux pas faire toute la besogne, criait-il.
--Jouez. Ne parlez pas», hennit le Chat Maltais.
Et tous les poneys surexcités se tortillèrent, tandis que les soldats et les grooms empoignaient les barrières et se mettaient à hurler. Un poney noir muni d’œillères avait mis le grappin sur le vieux Benami, et s’efforçait par tous les moyens en son pouvoir de le gêner. On voyait Benami encenser et faire claquer sa lèvre supérieure.
«Attention à la culbute, dit Polaris. Benami commence à se fâcher.»
Le jeu ondoya de haut en bas, de goal à goal, et les poneys noirs prirent confiance en sentant qu’ils avaient de meilleures jambes que les autres. La balle sortit d’une petite mêlée, et Benami ainsi que le Lapin la suivirent, Faiz Ullah trop content d’avoir la paix un instant.
Le poney aux œillères noires arriva comme un faucon, avec deux des siens derrière lui, et l’œil de Benami brilla comme ils disputaient ensemble de vitesse. La question était de savoir lequel des deux poneys céderait la place à l’autre, chacun des cavaliers parfaitement consentant à risquer une chute pour la bonne cause. Le noir, que ses œillères avaient presque rendu fou, se fiait à son poids et à sa fougue; mais Benami, lui, savait comment l’employer, son poids, et comment la régler, sa fougue. Ils se rejoignirent, et ce ne fut plus que poussière. Le noir gisait sur le flanc, hors d’haleine. Le Lapin était à cent mètres de là, en haut du terrain avec la balle, et Benami se trouvait assis. Il avait glissé sur une longueur de près de dix mètres, mais il avait eu sa revanche, et resta donc assis de la sorte, en claquant des narines, jusqu’à ce que le poney noir se levât.
«Voilà ce que vous y gagnez, avec votre intervention. Vous en faut-il davantage?» demanda Benami.
Et il plongea dans le jeu. Il n’y eut rien de fait, attendu que, malgré les corrections que lui administrait Macnamara toutes les fois qu’il en trouvait le temps, Faiz Ullah ne voulait pas galoper. Toutefois, la chute du poney noir avait fortement impressionné ses compagnons, ce qui empêcha les Archanges de profiter de la mauvaise allure de Faiz Ullah.
Mais, comme le déclara le Chat Maltais, lorsqu’on annonça la fin de la reprise et que les quatre poneys s’en revinrent tout soufflants et dégouttants de sueur, Faiz Ullah eût dû se voir poursuivi à coups de pied tout autour d’Umballa. Si, la prochaine fois, il ne se conduisait pas mieux, le Chat Maltais promit de lui arracher par la racine sa jolie queue d’arabe pour la lui manger.
Le temps manqua pour causer, car on appelait la troisième équipe.
Le troisième quart d’une partie est généralement le plus chaud, attendu que chaque clan adverse s’imagine que l’autre est exténué; et c’est le moment où en général la victoire dépend de chaque coup que l’on porte.
Lutyens prit d’un mot et d’une caresse possession du Chat Maltais, car il le prisait plus que tout au monde. Powell eut Shikast, un petit rat gris sans race et sans manières en dehors du polo; Macnamara monta Bambou, le plus grand du team, et Hughes prit Qui Êtes-Vous, autrement dit l’Insecte. On supposait à ce dernier du sang australien dans les veines, mais il avait l’air d’un tréteau, et on eût pu lui taper sur les jambes avec une barre de fer sans lui faire de mal.
Ils s’en allèrent à la rencontre de la fine fleur du team des Archanges, et lorsque Qui Êtes-Vous aperçut les jambes élégamment bottées de ces derniers et leurs belles robes satinées, il grimaça un sourire à travers sa bride amincie par l’usure.
«Ma parole! dit-il, il faut leur faire faire un peu de football. Ces messieurs ont besoin de recevoir une frottée.
--Pas mordre, déclara le Chat Maltais sous forme d’avis, attendu que Qui Êtes-Vous passait pour s’être, une ou deux fois dans sa carrière, oublié de cette façon-là.
--Qui a parlé de mordre? Je ne joue pas les apaches. C’est le jeu que je joue.»
Les Archanges s’en vinrent comme un loup sur la bergerie, attendu qu’ils étaient fatigués de football et avaient soif de polo. On leur en servit, du polo. A peine s’était-on remis au jeu que Lutyens frappa sur une balle qui s’en venait rapidement vers lui, et que cette balle, comme il arrive parfois, monta en l’air avec le bruissement d’une perdrix effarouchée. Shikast l’entendit, mais sur le moment ne put la voir, quoiqu’il regardât partout et même en l’air, comme le lui avait appris le Chat Maltais. L’ayant enfin aperçue dans le ciel et devant lui, il se précipita avec Powell, de toute la vitesse de ses jambes. Ce fut alors que Powell, personnage d’ordinaire calme et pondéré, se trouva inspiré et tenta un coup parfois suivi de succès dans un tranquille après-midi de longue pratique. Il prit son stick des deux mains, et, se dressant tout debout sur ses étriers, frappa au petit bonheur à tour de bras dans l’air, comme on fait à Munipore. Il y eut comme une seconde de stupeur, après quoi des quatre coins du terrain partit un hurlement d’enthousiasme et de plaisir comme la balle filait droit (on eût pu voir les Archanges étonnés plonger sur leurs selles pour se tenir à l’abri de la trajectoire, tout en la regardant, la bouche ouverte), et des balustrades où se tenait la musique militaire des Skidars s’éleva jusqu’à bout de souffle le piaulement des cornemuses.
Shikast entendit le coup; mais il entendit la tête du stick, dans le même moment, voler en éclats. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf poneys sur mille, faisant feu des quatre pieds, fussent partis après la balle, avec un joueur inutile pour leur tirer sur le mors; mais Powell connaissait Shikast comme Shikast connaissait Powell, et dès l’instant où le poney sentit la jambe droite de son cavalier bouger d’un rien sur le quartier de la selle, il piqua droit sur les limites où un officier indigène agitait frénétiquement un stick de rechange. Les cris n’étaient pas éteints, que de nouveau Powell était armé.