Part 3
--Le premier, oui. Le second, à Bruxelles. Il était convenu, n’est-ce pas? que vous me rejoindriez le soir à Bruxelles.
--Veux-tu que nous remettions?
--Et à quand, ma chère?... Je dois être après-demain de retour à la Martaude.»
Il ajouta:
--«D’ailleurs, Bruges, tu sais, ma petite, je connais ça.»
Le dernier monosyllabe, d’une si leste indifférence, fit lever les sourcils à Sérénis. Au mot de «Bruges», il avait tressailli. La veille, il s’y attardait encore, captif d’un charme pareil à celui qui nous retient, déchirés, haletants, curieux jusqu’au sacrilège, devant le visage d’une belle morte. Ce nom le remua comme celui d’une maîtresse quittée. Puis, tout de suite, la piqûre d’un désir: s’il pouvait y retourner avec Nicole! Déjà le déjeuner s’achevait. Dans un instant il n’aurait plus aucun prétexte pour rester auprès d’elle. Et, par avance, il pressentait sa solitude désorientée quand aurait disparu le doux visage mat aux bandeaux sombres, quand il lui faudrait renoncer à surprendre la vraie nuance et la secrète pensée des yeux mauves, des yeux dont l’indéchiffrable clarté l’intriguait si fort, derrière la grille vite interposée des cils trop longs.
--«Alors,» disait Nicole à son mari, «tu crois que je serai désappointée, moi qui me figure rencontrer à Bruges des impressions extraordinaires?
--Désappointée?... Oh! je ne pense pas. Tu y verras tout ce que tu attends, tout ce que les romans et les poèmes t’ont préparée à y voir. Les choses n’ont aucune importance. Crois-tu, ma petite femme, que tu puisses dégager un aspect réel hors de son effet préconçu? Ne te tourmente pas, va. Cette pauvre ville ne fera qu’illustrer tes lectures. L’impression des tirades évoquées l’emportera toujours sur celle de l’image.»
L’ironie, plus haute et plus voilée qu’à l’ordinaire, laissa Nicole perplexe. Ogier demanda, non sans une ironie égale:
--«Et quel est, monsieur, l’aspect réel que vous avez distingué dans Bruges, hors des travestissements littéraires?...
--Je n’y eus aucun mérite, monsieur,» répliqua l’ingénieur, en butant contre lui ce regard fermé dont il annihilait un interlocuteur. «Je ne pouvais apercevoir que la réalité, n’ayant jamais eu le temps de me composer d’avance des impressions artificielles. Je n’avais lu aucune description de cette petite ville. Je ne l’ai trouvée ni plus silencieuse, ni plus suggestive, qu’aucune autre cité provinciale restée en dehors des grandes voies de communication modernes. On y rencontre quelques curiosités architecturales, plus singulières qu’harmonieuses. Les maisons à pignon y sont celles de tous les Pays-Bas. Des canaux devenus inutiles y croupissent. L’existence doit y être mortelle d’engourdissement, de préjugés féroces, de cancans venimeux. Ceux mêmes qui l’ont le mieux chantée ont eu soin de la fuir.
--Et les Memling, parrain?» demanda Toquette, avec un air sagace et pénétré, comme si elle ne tirait pas cet à-propos d’une récente étude de Bædecker.
--«Quoi, les Memling?... Ah! les enluminures de cette châsse, à l’Hôpital Saint-Jean. Mon Dieu! c’est intéressant pour l’étude de l’art primitif. Mais si c’était beau en soi, on peindrait encore de cette façon. Tandis qu’on se garde bien de donner aux femmes ces silhouettes de poupées à ressort, qui dénotaient une ignorance absolue de l’anatomie. Ou nous avons l’idéal de ces gens-là, ou nous avons le nôtre. Alors, pourquoi produire des œuvres différentes, ou pourquoi simuler leur façon de sentir? Leurs contemporains, dont ils fixaient pourtant le rêve, se pâmaient moins que nous. Ces imagiers furent considérés de leur temps comme des artisans ingénieux et pittoresques. Pas davantage.
--Vous avez raison, monsieur,» dit Ogier, tandis que, dans un rapide coup d’œil, il souriait à la stupeur causée à Nicole par cet acquiescement. Il devinait le trouble de sa fine nature instinctive, capable d’éprouver, mais sans en concevoir l’analyse, et surtout sans en pouvoir rendre compte, des communions frissonnantes avec les œuvres chargées d’âme. Il devinait l’étouffement, par le positivisme scientifique du mari, des velléités qu’elle-même jugeait un peu ridicules en son impuissance à les défendre. Et aussi sa crainte gentille d’un froissement pour le poète, dans des théories qui réduisaient la poésie à un amusement charlatanesque. «Oui, vous avez raison,» répéta-t-il, diverti de la sentir interdite mais rassurée par sa complaisante réponse, «il n’existe certes pas, ni dans ce décor de ville dont vous parlez, ni dans ces naïves peintures, tout ce que nous autres, les faiseurs de chimères, nous y avons mis. Ou, du moins, cela n’y existait pas jadis, avant que des siècles de douleurs et de joies humaines, de rêves et de désirs humains y eussent collaboré. Mais maintenant, ça y est. Nul ne peut plus contempler ces choses, dans leur beauté simple, qu’à travers le prisme de beauté compliquée fait de toutes les larmes d’admiration des poètes et chatoyant de tous les rayons de leur enthousiasme. Est-ce une raison pour les dédaigner, ou bien, au contraire, comme je me le figure, pour les goûter plus profondément? Si, demain, madame Hardibert est émue, soit devant la légende de sainte Ursule, soit au détour d’un canal solitaire, en écoutant carillonner le vieux Beffroi, chicanera-t-elle son émotion, sous ce prétexte que cette émotion lui fut suggérée par des écrivains? N’est-ce pas notre seule raison d’être, à nous autres: toucher au fond du cœur des hommes la fibre qui ne vibrerait pas sans nous?
--Oh! c’est chic, ça!» cria Toquette.
Tout le monde rit, excepté la fillette elle-même. Prise par l’intonation grave et modulée de Sérénis plus que par le sens des paroles,--inaccessible pour elle,--ébranlée dans sa sensualité inconsciente par la cadence des phrases et la grâce, vaguement sentie, de l’idée, elle exhalait sa délectation sous une forme gamine, mais avec la plus sérieuse sincérité. Ses yeux d’or pétillaient dans sa frimousse irrégulière. Sa lèvre sinueuse et retroussée laissait voir des quenottes friandes, entre lesquelles frétillait une langue rose, comme d’une chatte qui vient de laper de la crème.
--«Voilà bien le nanan qu’il faut aux femmes,» observa Raoul, plus sensible au mutisme ravi de la sienne qu’à la pétulante adhésion de Toquette. «Des mots... des apparences... l’illusion. Mettez-leur de la poésie sur les choses, monsieur, comme on met aux petites filles de la confiture sur leur pain. N’empêche que le fait substantiel, comme le pain, est la vraie nourriture du monde.»
Il offrit un cigare à Ogier, qui refusa, d’un mouvement de tête et d’un sourire.
--«Vous ne fumez pas?
--Bien rarement. Une cigarette de temps à autre...»
Et il passa le doigt sur sa longue moustache, par une association d’idées inconsciente. Comment se résoudre à saturer d’un relent âcre et caustique cette soyeuse complice du baiser?...
On quitta la table et la terrasse surplombant le fleuve. Ogier ramena la conversation au point qui l’intéressait.
--«Ainsi, madame, vous allez à Bruges, demain, avec mademoiselle Toquette?
--Oui, je m’en réjouis follement.
--Je m’en réjouirais autant à votre place.
--Vous aimeriez retourner à Bruges?
--Je n’y ai pas encore été.»
Il débita ce mensonge avec la plus franche lumière dans le bleu intense de ses yeux. N’avait-il pas vanté, à propos du sonnet de Plantin, les déguisements subtils, somptueux, ou simplement nécessaires, de la pensée?... C’était sans remords qu’il déguisait la sienne, surtout par une duplicité tellement inoffensive. L’exercice de ce droit,--comme de tous les droits individuels,--lui semblait n’avoir de limites que le tort fait à autrui.
Nicole s’étonnait. Hardibert lui-même, qui les précédait vers le quai, se retourna.
--«Vous arrivez donc seulement en Belgique?
--Mais oui. Je n’ai visité que Bruxelles.
--Et,» railla l’ingénieur, «vous avez donné à Anvers, vulgaire réceptacle de vivants, le pas sur votre ville de mirage et de fantômes?»
Prestement, Sérénis para l’objection.
--«J’ai trouvé qu’il faisait trop beau temps. J’attendais le premier jour gris, pour voir Bruges avec sa vraie couleur.
--Vous attendrez longtemps,» observa Toquette. «Le baromètre est en hausse. Je l’ai regardé ce matin, à l’hôtel.»
Malencontreuse gamine! Lui qui comptait sur elle pour proposer, avec le sans-gêne de son âge, qu’il les accompagnât. Il reprit:
--«Malheureusement, mademoiselle, je n’ai plus le loisir de remettre beaucoup cette visite.»
Il rencontra le regard de Nicole. Aussitôt elle rougit, comme s’il pouvait y voir,--et il l’y vit, grâce à cette rougeur,--un souhait que sa réserve féminine l’empêchait d’exprimer.
Il tressaillit d’aise, et balbutia:
--«Si le vieux camarade que je suis osait se permettre...»
A sa grande surprise, ce fut Hardibert lui-même, dont l’humeur peu accommodante l’inquiétait, qui vint à son aide.
--«Accompagnez donc, demain, ces dames, chevaleresque poète,» dit-il, avec la sorte de bonhommie agressive qui lui était spéciale. «Comme cela, elles ne m’en voudront pas trop de les laisser encore faire une excursion sans moi.»
Fut-ce la joie de cette permission qui fit apprécier à Sérénis la simplicité vraie, la confiante loyauté de la phrase? Il découvrit tout à coup, sous l’écorce bourrue de Hardibert, quelque chose de sincère et de droit jusqu’à la candeur. C’était la pensée toute claire du directeur de la Martaude, ce regret d’avoir encore dû refuser à Nicole de la conduire à Bruges, et cet aveu impliqué dans le mot «chevaleresque poète», que le jeune écrivain décadent jouerait mieux que lui le rôle de cicerone dans la ville compliquée de passé et de songe. La sécurité conjugale, évidente et absolue chez ce mari, si tracassier d’autre part, ne manquait pas de noblesse, et restituait à Nicole beaucoup du respect qu’on ne sentait guère dans sa façon leste et autoritaire de la traiter.
Et c’était bien, en effet, la hauteur de sa propre nature qui préservait Raoul de la mesquinerie du soupçon. Mais c’en était aussi la sécheresse. Malgré ce qu’ils avancent sur l’infériorité, sur la fragilité des femmes, ce ne sont pas les hommes les plus sévères à leur égard qui sont le plus jaloux d’elles. La jalousie, à moins d’être un bas mouvement d’égoïsme vaniteux,--et Raoul valait trop pour cette petitesse,--naît de la passion, s’attise de ses idôlatries comme de ses inquiétudes. Le dévot d’amour croit à chaque instant l’univers entier attentif à lui soustraire un bien qui lui paraît incomparable. Celui qui adore la femme, en dépit de ses défauts,--ou peut-être à cause d’eux,--est aussi celui qui pressent le mieux les frissons d’une sensibilité si prompte, et qui redoute le plus pour celle entre toutes chère, les vertiges de pitié, d’illusion, de caresse, où se prennent les meilleures,--plus rarement, mais plus irrémédiablement, que les pires.
Hardibert n’était pas occupé de sa femme assez en amoureux pour être jaloux d’elle. Il ne la voyait pas avec un désir assez assidu pour évoquer frénétiquement le désir des autres. Il n’avait pas assez l’intuition de ce qui existait en elle, à son insu à elle-même--petites souffrances en éveil, songes assoupis, goût éperdu de la volupté tendre,--pour imaginer que la tentation pût la surprendre par des aspects de beauté. Selon lui, elle ne verrait jamais que les côtés répugnants de la faute. Et, quel que fût le scepticisme misogyne de ce raisonneur sans souplesse, il ne doutait pas une minute que devant la laideur brutale de la trahison, Nicole ne se détournât avec horreur.
D’ailleurs, il ne s’en disait pas si long. Comme toutes les forces profondes qui dictent nos attitudes et suggèrent les explications que nous nous en donnons après coup, ces sentiments demeuraient inconscients chez Hardibert. Ils n’apparaissaient que par leurs résultats, en opinions dans sa pensée, en direction dans sa conduite.
Sur le bateau qui les ramenait à la rive droite, tandis que, machinalement, leurs yeux suivaient, contre le ciel blanc de lumière, ce trait d’union entre le monde et l’infini qu’est la flèche de la Cathédrale, on décida que ces dames prendraient, le matin suivant, un des premiers trains pour Bruges, et qu’elles retrouveraient M. Sérénis à la gare.
--«Vous me rejoindrez à Bruxelles dans la soirée,» dit Hardibert. «Cependant, si cela vous est trop difficile, ne revenez qu’après-demain matin, puisque je ne puis, de toutes façons, reprendre qu’un train d’après-midi pour notre retour en France. Vous n’avez plus rien à voir à Bruxelles. J’emporte vos malles, que vous fermerez tout à l’heure. Prenez donc votre temps. Je me rappelle avoir très bien dormi à Bruges, dans un certain Hôtel des Pays-Bas, rue du Nord-Sablon. Mais,»--et il se tourna vers Ogier,--«j’espère bien que monsieur Sérénis ne se croira pas obligé d’accepter en tout votre programme.»
Si le jeune poète, à l’esprit poivré de parisianisme libertin, crut d’abord voir dans ces paroles une interdiction de descendre au même hôtel que les voyageuses, il en revint aussitôt. Déjà il comprenait mieux la nature acerbe, mais sans bassesse, de Hardibert. Jamais celui-ci n’eût fait à sa femme, ou à lui-même, le tort d’un tel scrupule. La seule circonstance que Nicole promenât avec elle une grande fillette comme Victorine, lui semblait une sauvegarde parfaite, aussi bien pour les convenances extérieures que contre la moindre velléité de flirt, s’il en eût supposé capable celle qui portait si dignement son nom. Aussi l’espèce d’échappatoire qu’il offrait à leur chevalier servant venait-elle uniquement de l’embarras qui résulterait pour tous si le jeune homme se trouvait dans le cas de payer de triples frais d’hôtel.
Dans la même idée, sans doute, Mme Hardibert déclara qu’elle s’arrangerait pour regagner Bruxelles le soir.
--«On voit très bien Bruges en une journée,» affirma-t-elle, «surtout en cette saison, où il fait clair si tard.
--Eh bien,» reprit Raoul, comme Sérénis allait se séparer d’eux au débarcadère de la rive droite, «je compte, monsieur, que vous voudrez bien dîner,--ou souper, suivant l’heure,--au Grand-Hôtel de Bruxelles, si vous revenez avec ces dames, demain soir.
--Merci, monsieur. J’aurai le regret de prendre congé de madame Hardibert, à Bruges, où je compte rester pour...
--Pour attendre un jour gris,» interrompit Toquette, piquée de ce que le poète eût répondu au «ces dames» de son parrain par un singulier qui l’excluait comme avec intention.
--«Pour attendre un jour gris, oui, mademoiselle, et le bon plaisir d’une muse presque aussi rétive que votre malicieuse personne,» riposta Ogier avec tant de grâce, que Nicole, souriante, ne put gronder sa filleule.
--«Bien fait, Toquette! Ça t’apprendra!» plaisanta Raoul, qu’égayaient toujours les escarmouches de mots.
On se dit «au revoir» parmi les rires, tandis que les Hardibert et leur filleule s’installaient dans une victoria.
Un moment, Ogier vit chatoyer au soleil deux ombrelles claires... Puis tout disparut.
Il prit, au hasard, une des ruelles qui, du port, ramènent directement vers le centre de la ville. Et, tout de suite, il eut le regret de n’avoir pas suivi le quai Van Dyck. La chaleur du beau jour d’été ouvrait, sur l’étroite voie nauséabonde, les portes et les fenêtres des vieilles maisons aux murs lézardés, aux pignons vermoulus et noirs. Depuis des siècles, dans ce quartier immuable, ces équivoques asiles accueillent la luxure farouche des matelots affolés par l’exil amer des flots sans fin. Sur l’obscurité sinistre des chambres et des corridors, des silhouettes éclatantes se découpaient, tachant l’ombre par des bleus et des roses douloureux de crudité. Des visages mal coloriés de poupées de bazar dardaient des yeux effrayants, enflammés de voracité ou aiguisés d’insulte... Quelle vision, superposée à celle qu’Ogier emportait au cœur!... Il hâta le pas, tourna un angle... Ah! les contrastes de la mise en scène, dans cette tragédie que l’Humanité joue sous le ciel, entre le bouge et le sanctuaire!... Un clair espace s’ouvrit... Des gradins de splendeur soulevèrent l’âme de ce passant, la haussèrent, haletante, d’un seul élan, d’un envol effréné, jusqu’à la cime où le souffle manque... jusque tout là-haut, dans l’azur... La Cathédrale venait de surgir. La ruelle infâme aboutissait au parvis.
Sérénis fit quelques pas et s’arrêta devant le puits, que couronne un feuillage en fer, forgé par Quentin Metsys. Machinalement, il observait les rinceaux légers, ce travail adroit, mais si humble, d’artisan, dû à la main prodigieuse. Pourtant son attention ne s’y fixa pas. Ses nerfs vibraient en lui, cruellement et délicieusement, comme des cordes de harpe. Il écoutait retentir les échos de son cœur sonore. Toujours un souci de gloire hantait sa jeunesse ambitieuse. Mais, en ce moment, la gloire lui apparaissait comme une apothéose dont Nicole s’éblouirait, déployant ses longs cils noirs sur les prunelles indécises, enfin dévoilées dans un étonnement ravi. Hardibert, impressionné, hocherait la tête, ne le traiterait plus de jeune homme sans conséquence. Et l’impertinente Toquette elle-même changerait le ton de son caquet. Ce petit univers de trois amis, cette goutte d’eau, est-ce bien pour y mirer son image, qu’il voulait cette image démesurée de génie, de succès?... Qui le lui eût dit, ce matin?...
O Cathédrale!... prière multiple et pétrifiée, n’est-tu pas la voix de ce jeune homme qui monte si ardemment au ciel, pour en arracher le don sublime, afin qu’une femme dise: «Comme il est grand!...»
Ogier lève la tête, et croit voir dans cette façade de vertige, qui lui aspire toute l’âme, la colossale image de son désir. Le soleil, qui décline, dore l’extrémité supérieure de la flèche. Une ombre fine s’insinue plus bas dans les interstices innombrables des sculptures, ainsi qu’une cendre bleuâtre. Un calme indicible tombe des corniches altières. Et pourtant, c’est une fièvre, toute la fièvre de sa jeunesse, qui palpite là, pour le poète, dans les nervures frémissantes.
Cependant, sur le seuil des portes, des boutiquiers observaient curieusement ce songeur obstiné. Il finit par s’en apercevoir, rit intérieurement, et se secoua, comme un somnambule qui s’éveille.
Dans une papeterie, il acheta une photographie de la Cathédrale, et aussi une vue de l’Escaut. Le soir, avant de les glisser au fond de sa valise, il inscrivit au dos la date et quelques hiéroglyphes compréhensibles pour lui seul. Plus tard, après des années, il toucherait à ces petits cartons avec des doigts tremblants. De quel regard il examinerait ces architectures! Sur leurs faces de pierre, le frisson d’un rêve... à leur pied, l’effleurement d’une ombre... Ce serait là, pour jamais enfuie, une des heures charmées de sa jeunesse.
III
Le matin suivant, Nicole eut un de ces réveils délicieux, où la joie s’engouffre dans le cœur comme la clarté dans les prunelles, sans qu’on sache d’où ni comment.
Il faisait jour, et elle se sentait très heureuse. Voilà tout ce qu’elle sut pour un instant. Puis la nuance de sa vie se précisa. Elle reconnut, devant les grands stores de toile, lumineux du soleil extérieur, les rideaux étriqués--damas rouge et guipure--de l’hôtel où ils séjournaient, à Anvers. A l’extrémité d’un paravent déployé, dépassait le pied d’un second lit, qui était celui de Toquette. Durant ce voyage, Mme Hardibert n’avait pas voulu laisser dormir isolément la fillette dont elle détenait la garde. Et quant à maintenir ouverte une porte de communication sur la chambre qu’elle aurait occupée avec son mari, sa délicatesse s’y opposait. Elle préférait se séparer momentanément de Raoul.
S’avouait-elle que cette espèce de vacance dans l’intimité conjugale,--la première depuis plus de cinq ans,--n’allait pas sans un confus bien-être de sa personnalité détendue? L’âme absorbante de Raoul, avec sa force volontaire et concentrée, oppressait toujours un peu la sienne, même dans les instants où toute force plie et se dissout en une extase tendre. Mais, précisément, ne serait-ce pas le mot de «tendre» qui conviendrait le moins ici, pour définir ce qui, sans ce mot pourtant, n’est que brutalement définissable, ce qui, sans le contenu de ce mot, sans son trésor de dévotions et de mignardises, devient vite pour une femme le devoir, en attendant que ce soit la corvée? Raoul pouvait témoigner de l’empressement, de l’ardeur, de l’admiration, mais non de la tendresse. Ses expansions d’homme épris,--car il l’était, plus qu’il ne se fût soucié de s’en rendre compte ou de l’exprimer,--se traduisaient par des paroles enfantines ou aimablement railleuses, comme en une condescendance pour des façons de sentir inférieures, légèrement humiliantes.
Rapidement, d’ailleurs, il se reprenait. Et rien, dans le camarade autoritaire substitué sans transition à l’amoureux, ne rappelait ensuite des émotions, qu’il considérait sans doute comme des défaillances. Cette pudeur qui exile la passion en un domaine à part, volontairement ignoré, de la vie, pour instinctive qu’elle soit chez certaines natures, semble à d’autres le contraire même de la pudeur. Car la sensualité n’échappe à la bassesse qu’en fusionnant, pour ainsi dire, avec les aspirations nobles de l’être. Et la femme ressent d’autant mieux la blessure d’une distinction tellement catégorique, que, plus elle vaut moralement, moins elle est capable de partager une ivresse qui n’aurait pas sa première source dans le cœur.
D’un tel malentendu, situé en des régions où la pensée de Nicole se fût crue coupable de descendre, la jeune femme eut peut-être quelque pressentiment, durant ce voyage de Belgique. L’exquise douceur goûtée à l’indépendance de ses rêves, dans ses flâneries sur l’oreiller frais, aux approches et au sortir du sommeil, alors qu’aucune sollicitation plus ou moins impérieuse, aucun monologue de science ou d’affaires, ne l’empêchait de vagabonder de projets en souvenirs, lui restitua l’élasticité intérieure de son adolescence. Les perspectives de sa vie reprirent un peu du vague et de la mobilité qui les rendaient si fantasmagoriques, jadis, devant l’essor de ses premiers espoirs. Le dépaysement ajoutait à ce renouveau. Au hasard des promenades, par les chemins imprévus, par les rues aux façades étrangères, devant les architectures aussi finement tourmentées que des âmes, dans la calme splendeur des musées, les flots d’une existence plus abondante montaient en elle jusqu’à lui faire battre violemment le cœur. Et, tout de suite, ces facultés inconnues, qui lui révélaient en elle d’autres elles-mêmes, s’orientaient en aspirations, en désirs. Aspirations vers quoi? Désirs de quoi?... Elle n’en savait rien. Nicole Hardibert ignorait ce mystère de notre nature, qui change toute impression haute et rare en expansion ardente--vœu secret de volupté morale ou physique chez la plupart, besoin de créer chez l’artiste, chez tous, malaise de l’être fini qui vient de concevoir l’infini et doit renoncer à le saisir.
Mais voici que, ce matin, quand elle s’éveilla, l’espèce d’attente confuse où elle vivait depuis quelques jours, aboutissait à une réalisation inexplicable. Pour de tout petits incidents de voyage, elle éprouvait ce que nous avons tous éprouvé sans plus de cause et sans vouloir plus qu’elle-même démêler notre énigme intérieure: une plénitude singulière, une harmonie délicieuse entre la perpétuelle inquiétude du dedans et les multiples influences du dehors. Ce n’est pas le bonheur. D’où viendrait-il? Rien n’a changé, ou du moins nous ne distinguons nul changement dans les circonstances. Et pourtant la joie émane des choses mêmes qui, la veille, nous semblaient le plus vides de joie.
Doucement, Nicole sauta du lit, et procéda à sa toilette, avant d’éveiller sa petite compagne. Devant la glace, les cheveux défaits, elle se sourit, heureuse de se trouver si charmante.