Part 2
«Vivre avecque franchise et sans ambition...»
alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère, tant de pudeur dans le mensonge, tant de force dans l’ambition!
«Dompter ses passions, les rendre obéissantes...»
N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait pas avoir grand’chose à dompter, ce commerçant. Ah! voici un vers juste:
«C’est attendre chez soi bien doucement la mort.»
Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas vivre. Le plat sonnet!... Rendons-le à mademoiselle Toquette... Et sauvons-nous de cette maison, madame.»
Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de nouveau. Toquette elle-même riait de rattraper en trottinant les grandes enjambées farouches du poète indigné. Mais, comme ils traversaient la cour, ils s’arrêtèrent, ressaisis au passage par la poésie des vieilles murailles mangées de verdure, clignotantes de mille yeux glauques aux petits carreaux sertis de plomb... Indéfinissable rêve des cours divisées par l’ombre, et où noircissent les géométriques feuillages.
--«Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce de ça?...» fit Ogier, avec sa rancune d’artiste pour les méchants vers de l’imprimeur.
--«La vigne et le lierre n’étaient pas poussés alors,» dit Toquette, gravement.
Les malins yeux roux épiaient de côté le visage du jeune homme. Il sourit, désarmé contre l’espiègle. Déjà elle se détournait, ne voulant pas avoir vu ce sourire.
Comme elle filait dans la rue, marchant devant eux, leste dans sa jupe encore courte, Sérénis dit à Nicole:
--«Vous vous êtes chargée d’une éducation peu commode.
--Quelle éducation?» Elle suivit son regard. «Ah! Toquette!... La pauvre petite!...
--Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle a treize ou quatorze ans, et elle est auprès de vous. Cela m’est arrivé...
--Est-ce un madrigal?
--Non, c’est un très bon souvenir.»
Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal que cette dernière phrase, simple, toute en profondeur, et qu’accompagnait, non la galante admiration des yeux, mais leur enfoncement dans une vision lointaine. Ces yeux-là, Nicole en découvrit alors, avec une surprise aiguë, toute la magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne la regardaient pas. Comme cela change, avec la vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les prunelles!... Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans les siennes, du même bleu pourtant, ces reflets plus doux que des gestes et plus dominateurs que des mots.
Mme Hardibert reprit la conversation tout de suite:
--«Toquette... ou plutôt... Victorine Mériel, ne demeure pas auprès de moi. Je ne me suis pas chargée de son éducation. Ce serait de la prétention chez la jeune ignorante que je suis, ne connaissant guère l’existence, et tout à fait incapable de l’enseigner. Non, Victorine est dans un pensionnat, où son père lui-même l’a placée avant de quitter l’Europe.
--Ah! son père?...
--... est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce Paul Mériel. Très intelligent, pas du tout quelconque. Mais un de ces êtres qui, avec des dons remarquables, manquent du je ne sais quoi qui leur permettrait de les mettre en œuvre. On dirait de ces machines compliquées, étincelantes, magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute d’un agencement exact de leurs merveilleux rouages.
--Oh! madame... Nous étions si loin des ateliers de la Martaude!
--Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison?...
--Elle est juste, mais trop professionnelle.»
Mme Hardibert rougit, avec un battement plus nerveux de ses mobiles paupières. La suggestion ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers de la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur et de bruit... un peuple noir et suant de travailleurs. Elle sentit le malaise que projetaient en elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un homme, de son mari, sans comprendre s’il y avait d’autres sources et d’autres limites à cette autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable que de ses rimes, et ne domptait que la Chimère... Elle murmura:
--«Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai... Je ne peux pas oublier les machines. Elles m’oppressent.»
Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner. Toquette revenait vers eux.
--«Où allons-nous, marraine?
--Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu sais qu’il veut nous faire déjeuner à la Tête-de-Flandre.
--Permettez-moi de prendre congé de vous,» dit Sérénis.
Comment! Jamais de la vie! Nicole ne permettrait pas. Son mari lui en voudrait trop... Et, tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant, à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire de Toquette.
Paul Mériel fut un des meilleurs camarades de jeunesse de Hardibert. Plus brillant que lui, il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils comptaient voir surgir quelque prodigieuse découverte. Bientôt pourtant l’esprit plus pratique de Hardibert se restreignit à des problèmes de mécanique, modestes en apparence, mais qui devaient modifier profondément l’industrie des machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude, dont il était aujourd’hui directeur. Mériel, lui, prit cent brevets pour des inventions à tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il fonda des sociétés, qui s’effondrèrent, eut des procès, et finalement dut s’expatrier, non seulement pour tenter la fortune sur un terrain moins fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter des redditions de comptes par trop embarrassantes.
Ce dernier détail, sous-entendu clairement par Nicole, amena sur les lèvres de Sérénis un mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière d’une mentalité si incertaine.
--«Pauvre fille!... Votre bonté même ne refera pas sa destinée.
--Qui sait?
--Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là n’est pas plus banale que son père, mais je crois qu’elle manquera, comme lui... d’ajustage.»
Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit:
--«Mais sa mère?... Qui était sa mère?... L’a-t-elle perdue jeune?...»
L’expression troublée de Nicole ne laissa guère de doute à l’écrivain sur l’origine, romanesque mais irrégulière, de Mlle Toquette. Il dit seulement:
--«Ah!...»
Mme Hardibert reprit vivement:
--«L’histoire est tout à l’honneur de Mériel, je vous assure. Il reconnut l’enfant, dont Raoul consentit à être le parrain. Il voulait épouser la mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce qu’il manquait de fortune.
--Qu’est-elle devenue?
--Elle a été tuée, la malheureuse, dans un accès de jalousie, par le prince hongrois, très riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était, paraît-il, une fort belle et fort spirituelle créature.
--Sa fille semble détenir plus de son esprit que de sa beauté.
--Hé!... Toquette sera jolie, d’une physionomie très piquante, originale, à coup sûr, avec ses beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or sombre et son teint éclatant. Attendez seulement que les traits s’allongent et que les taches de rousseur se débrouillent.»
La gravité pensive d’Ogier s’anima presque jusqu’au rire:
--«Halte-là! Je n’attends rien de ce genre. Ce m’est tout à fait indifférent.» Puis retombant au sourire bridé de doute: «Ce que je souhaite, c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par cette fillette, que vous aimez.»
II
Sur le large Promenoir, qui domine l’Escaut, ils n’aperçurent pas tout de suite Raoul Hardibert. Cependant, aux approches de midi, en ce brillant jour de juin, les flâneurs étaient rares sur les dalles étincelantes. D’un coup d’œil, on les distinguait tous, parmi les miroitements d’eau et de soleil, dans l’éclat du lumineux décor.
Les beaux yeux un peu myopes de Nicole, d’un mauve plus délicat parmi l’ardeur des reflets, scintillaient avec inquiétude entre les lourds cils rapprochés.
--«C’est curieux. Et nous sommes en retard. Lui si exact!
--Monsieur Hardibert est peut-être entré au café, là-bas, pour fuir la chaleur.
--Voulez-vous que j’aille voir, marraine?»
Sans attendre la réponse, Toquette se trouvait à dix pas, filant vers l’extrémité du Promenoir. Sa marche bondissante de fillette l’emportait avec une liberté souple de jeune animal. Dans la clarté, ses cheveux d’or flambaient.
--«Toquette!...» rappelait Nicole. Et contrariée: «Elle ne va pas entrer dans ce café toute seule, j’imagine. D’ailleurs, certainement, Raoul n’est pas là.
--Je vais vous la ramener, madame.»
Les longues enjambées de Sérénis n’atteignirent Victorine Mériel que sous la tente de toile abritant les petites tables. Elle ne s’y arrêtait pas, entrait bravement dans la salle, dont la fraîcheur relative retenait quelques consommateurs autour des chopes de bière.
--«Mademoiselle Toquette, attendez-moi!»
Il la vit plantée, un rire d’espièglerie aux lèvres, devant quelqu’un qui, lui faisant face pourtant, ne la voyait pas.
Tout de suite, les souvenirs d’Ogier se réveillèrent. Des images internes surgirent, s’adaptant à la physionomie apparue. Il reconnut le directeur de la Martaude.
L’ingénieur s’accoudait à la petite table en bois ciré. Sa main droite, armée d’un crayon, reposait sur une feuille couverte de croquis et de chiffres. La face levée, le regard direct, mais absent, il semblait avoir perdu toute notion de la scène extérieure. A côté de lui, son verre de bière, où s’éteignait la mousse, n’avait pas été touché.
Ce visage caractéristique apparaissait en plein, Hardibert ayant retiré son chapeau. Une belle tête, malgré la quarantaine dépassée, grisonnant les cheveux drus, aux racines droites. Un profil sec et brusqué, plein d’énergie. Une élégance de proportions qu’accentuait la barbe finement coupée, en pointe. Une stature qu’on devinait haute, bien que l’homme fût assis. Quelque chose de martial dans l’ensemble, qui, sous l’uniforme, se fût dessiné en une allure superbe. Mais Raoul n’était pas un soldat, c’était un savant. Ce que le métier militaire, avec ses habitudes d’âme et de corps, eût ajouté d’aisance, de netteté, de hardiesse, à ses gestes et à ses traits, lui manquait pour être tout à fait le beau cavalier qui semblait taillé en sa personne. L’empreinte professionnelle se marquait, inverse. Les épaules un peu étroites pour ce corps bien découplé, se voûtaient légèrement. La distraction perpétuelle du regard mettait une atonie presque morne dans les prunelles foncées,--des prunelles de cette catégorie qu’on nomme «de velours», mais qui, justement, n’avaient pas la moelleuse douceur de leur nuance, ni la voluptueuse humidité où nage d’habitude leur ardeur orientale. Ces yeux-là, durs et clos sur la pensée intérieure, déconcertaient par le contraste entre leur désintéressement de toute séduction et ce qu’on pourrait appeler leur vocation de conquête. Plusieurs cœurs de femmes y avaient trouvé un tragique déboire. Et moins sentimentale encore que les yeux était la bouche, aux lèvres bien tracées, mais plates, tendues de réflexion quand elles ne s’amincissaient pas d’ironie, s’affilant au bord comme le tranchant d’une lame.
--«Eh bien, parrain?...» fit Toquette, lui mettant sous le nez sa frimousse de malice.
Hardibert tressaillit, la regarda vaguement, puis, d’un seul coup, prit conscience.
Sérénis, qui l’observait avec sa préoccupation de psychologue, remarqua ceci: la réaction agressive du premier mouvement:
--«Allons... quoi?... Fais donc attention... tu vas renverser cette bière...
--Oh! parrain grognon...»
Aussitôt, dans la barbe brune, un sourire s’esquissa, vraiment doux, quoique teinté de raillerie et de hauteur. Dans cette nature, la bonté foncière ne montait pas spontanément à la surface. Sans méchanceté vraie, le caractère se révélait pénible, presque intolérable pour les natures tendres.
Toquette n’était pas une tendre. Elle ne s’effarouchait ni ne se blessait, se sachant quand même en faveur. Aussi réussissait-elle admirablement auprès de ce rude, qui n’admettait pas qu’on ressentît trop ses rudesses.
--«Comment, parrain, vous me recevez mal, quand je vous déniche loin du rendez-vous! Sans moi, marraine vous attendrait longtemps sur le Promenoir.
--J’y suis, sur le Promenoir.
--Non, dans le café.
--Ne sois donc pas déjà si femme par l’ergotage, Toquette. Le café fait partie du Promenoir, c’est la même chose.»
Elle ne répondit pas, trop maligne pour le contrarier, pour souligner ce qui se devinait, que Hardibert, entré là un instant pour inscrire quelque note, s’était oublié dans ses calculs. D’ailleurs, Ogier s’approchait.
--«Monsieur Sérénis, parrain. Vous savez... le poète en herbe de marraine...»
Cette bizarre présentation devait rappeler une taquinerie à l’adresse de Nicole. Ogier n’eut garde de s’en formaliser. L’amie d’enfance s’exposait donc, par quelque partialité pour lui, à de petites escarmouches intimes?... Quant à Raoul, la définition de sa filleule lui parut sans doute opportune pour restreindre toute prétention chez le jeune inconnu.
--«Parfait... Très bien...» prononça-t-il d’un ton si distant que Sérénis, malgré tout ce qui le captivait, faillit prendre congé sans retour. Mais, tout à coup, le directeur de la Martaude parut se souvenir. «Ah!... n’êtes-vous pas le fils de mon pauvre collègue Selni?»
Ogier pâlit, étreint par le souvenir, si poignant dans une telle bouche. Pour lui, toutefois, la mort de son père restait un accident auquel l’ancien rival demeurait étranger. Coïncidence douloureuse, non pas motif de haine. Il s’inclina, muet, mais sans hostilité.
Hardibert lui tendit la main.
--«Très heureux de vous retrouver, jeune homme. La Martaude est toujours votre maison. Pourquoi ne vous y voit-on plus?»
Il ne s’aperçut pas du silence froissé d’Ogier, qui rougissait maintenant, après avoir pâli, son émotion dégonflée sous la piqûre d’amour-propre de s’entendre appeler «jeune homme».
Tous trois sortaient sur le Promenoir. Et rien n’exista plus pour le poète que cette jolie vision: Nicole venant au-devant d’eux, dans son frais costume de toile, à blouse de linon, son délicieux visage aux bandeaux sombres, affiné, et comme nacré, par la transparence lilas de son ombrelle, dans la vibration dorée de la lumière éparse. Autour d’elle, le vide clair et bleu du fleuve, où se hérissaient des mâtures. Sur l’eau aveuglante, les étraves brunes semblaient briser des miroirs étamés d’or. Une sirène cria. Dans la nerveuse perceptivité de Sérénis, toutes ces impressions s’enregistraient. Tandis que Hardibert, l’esprit encore absorbé par le problème poursuivi tout à l’heure, ne prenait des choses qu’un contact vague et importun.
--«Où étais-tu donc, Raoul?» demanda la jeune femme.
--«Mais... où tu m’avais donné rendez-vous, ma chère...» riposta le mari d’un ton cassant.
Ce n’était rien, cette réponse, même dans l’enfantillage autoritaire de vouloir couper court à tout reproche sur un manque d’attention. C’était si peu de chose pour une Toquette, par exemple, que celle-ci fit un signe à sa marraine, en haussant les épaules, comme pour dire: «Vous seriez vraiment trop déraisonnable de regimber le moins du monde ou de prendre cela à cœur.» Mais il est des natures pour qui ces petits dénis de justice deviennent cruellement sensibles, surtout lorsqu’ils se répètent à tout propos. Un besoin intense d’équité, jusque dans les moindres choses, les leur rend insoutenables. Et ceci était si vif chez Nicole, que, malgré sa douceur, elle parvenait rarement à retenir, dans des cas semblables, une récrimination plaintive. Si, en ce moment, elle se taisait, semblant obéir à la pantomime insouciante de Toquette, c’est qu’elle contenait un frémissement de chagrin autrement aigu qu’à l’ordinaire. Jamais l’accent impératif avec lequel lui parlait ce mari tellement plus âgé qu’elle et d’une personnalité despotique, ne lui avait ainsi heurté le cœur. Voilà donc le premier mot qu’il trouvait à lui dire devant Ogier Sérénis!... Une divination de la délicatesse, de la minutie tendre que le jeune homme devait apporter dans toute affection, lui fit s’exagérer cette brusquerie conjugale, dont il s’étonnait sans doute et la plaignait outre mesure. Malgré tout, elle n’était pas une femme malheureuse. Pourquoi s’avisait-elle, cette fois, qu’elle pouvait en avoir l’air? Et pourquoi en ressentir une mortification spéciale devant un tel témoin?
Tel fut pourtant le genre d’impression qui, tout de suite, prédomina chez elle, et lui gâta un peu la joie de cette matinée. Dès la traversée de l’Escaut, sur le petit vapeur, Hardibert montra, d’une façon qui parut à sa femme plus manifeste qu’à l’ordinaire, l’extériorité acerbe de sa nature et le goût singulier qu’elle lui connaissait, non seulement d’avoir raison pour les plus négligeables choses, mais surtout de mettre les gens dans leur tort.
--«Je m’assieds ici pour ne pas avoir le soleil,» avait-elle déclaré.
--«C’est la place où il donne le plus,» affirma-t-il aussitôt.
Déroutée un instant, elle reprit:
--«Ah! tu penses que le bateau va tourner?»
Sans s’expliquer, il eut un demi-sourire dédaigneux, qui faisait aussitôt souhaiter, comme une chance des plus désirables, que le bateau ne tournât pas, ou pas assez du moins pour que la marge d’ombre quittât le banc choisi. D’aussi minces détails prenaient, malgré qu’on en eût, l’importance d’une revanche à obtenir sur cet interlocuteur agressif.
Le «Tu vois, ma pauvre petite. Ah! dame, il faut connaître un peu les quatre points cardinaux», dont il ridiculisa la déroute de Nicole, quand, le bateau ayant effectivement viré, elle eut aux épaules la tape brûlante du soleil, fit sentir à la jeune femme ce malaise désagréable qu’on éprouve à paraître se vexer d’un incident auquel on ne voudrait attribuer aucune importance. Elle eut conscience d’un énervement sur son visage et dans sa voix, tandis qu’elle essayait de rire en disant à Sérénis:
--«Pourvu que mon grand homme de mari ne vous fasse pas trop l’effet d’un savant rébarbatif... Vous auriez peur de venir à la Martaude. Mais, je vous assure... il n’est pas si terrible qu’il veut en avoir l’air.»
Ogier, dans les yeux couleur d’hortensia, qu’ombrait la palpitation nerveuse des cils, distingua le gracieux mouvement d’âme. Le mari, lui, n’y vit qu’une manière détournée de le traiter en tyran, et, content d’atteindre d’une même cinglée de raillerie celui qu’il jugeait une jeune nullité prétentieuse, il prononça:
--«Voyons, ma chère, si femme que soit un poète, monsieur Sérénis ne l’est pas, j’en réponds, au point de me juger terrible parce que je me permets de remarquer humblement qu’il n’y a pas d’ombre en plein soleil. Ah! jeune homme!» continua-t-il, sans que l’écrivain, trop intéressé, sourcillât cette fois sous l’épithète, «heureusement que les lois de l’univers échappent au caprice des femmes! Des petits êtres, si faibles qu’on les briserait d’une chiquenaude... Elles ont un instinct de domination qui n’admet pas l’obstacle. Aucun sens des nécessités. Dire que ça réclame des droits politiques!
--Dites donc, parrain... Si les hommes s’en servent tous bien, de leurs droits politiques, et s’ils ont tous le «sens des nécessités,» interpella Toquette, qui enfla comiquement la voix sur ces trois mots, «pourquoi qu’y a tant de révolutions et de guerres civiles, et si assommantes à apprendre dans les bouquins d’histoire?
--Toi, retourne donc à l’école te faire coiffer du bonnet d’âne,» dit le savant, dont les doigts secs, aux jointures fines, d’homme de race et d’homme d’étude, pincèrent une oreille de l’effrontée.
Subitement, il se détendit. Tous riaient. Voilà ce qui lui plaisait... Qu’on lui ripostât, qu’on eût l’âme assez élastique pour rompre devant ses estocades, pour narguer ses coups de boutoir, pour lui nier à lui-même une âpreté dont il n’admettait pas toutes les conséquences. Mais il fallait à ce jeu l’indépendance du cœur. Les promptes meurtrissures de Nicole, qu’il jugeait irritantes et absurdes quand il en prenait par hasard conscience, naissaient d’un rêve de sentimentalité qui s’acharnait. D’un tel rêve, au temps de sa virile jeunesse, quelques femmes, tour à tour, s’étaient déprises. Son noble visage, où l’amertume coutumière ne gravait pas encore son pli, où la vertigineuse cérébralité ne jetait pas encore son voile, les avait séduites. Sa hauteur les avait piquées. Chacune crut atteindre une tendresse lointaine, et d’autant plus profonde, chez ce philosophe aux attitudes misogynes. Toutes firent l’expérience de l’irrémédiable malentendu entre cette nature, pourtant affectueuse, et le vœu féminin d’amour. Hardibert la fit également, successivement, sans jamais convenir, même au secret de lui-même, qu’il y eût de sa faute. Il en prit une idée plus définitive, plus solidement ancrée, de la déplorable infériorité des femmes. C’étaient de petits animaux qu’on devait dresser comme les autres, avec un peu de sucre et beaucoup de cravache. Mieux encore, il fallait les enfermer, suivant la sagesse orientale, dans les harems, puisque c’était le seul moyen qu’elles ne prissent pas la clef des champs. Quant à d’autres clôtures, enveloppement de compréhension, palissades de caresses, liens de grâce, chaînes dévouées qui enserrent d’autant mieux que le cœur captif est d’essence plus haute, il en méconnaissait l’efficacité, citant pour exemple quelques basses courtisanes épousées par passion, chez qui le rédempteur avait rencontré plus d’infidélité que de reconnaissance.
Tel était, au point de vue sentimental, ce Raoul Hardibert, amoureux notoirement inférieur, mari loyal, directeur énergique, maître redoutable et généreux, homme de chatouilleux honneur, de fierté âcre, de caractère détestable, ingénieur de premier ordre.
Nicole Dervangeaux, à dix-huit ans, l’épousa, éblouie. Par son père, depuis que Raoul était entré à l’usine, l’admiration s’instillait en elle. Engoué de ce génial collaborateur, le vieux chef de la Martaude, volontairement ou non, suggestionna sa fille. Le physique, si séduisant de gravité pour cette jeune isolée aux songeries altières, ne faisait que gagner par la quarantaine approchante. Nicole avait au cœur cet instinct, fait tout ensemble d’humilité et d’orgueil, qui porte certaines adolescentes, toutes sérieuses de passion ignorée, vers les hommes de seconde jeunesse ou même mûrs. Elles souhaitent leur domination, pour s’anéantir délicieusement sous leur volonté forte, et elles sont flattées de les émouvoir. Quant à Raoul, jamais il n’avait éprouvé la sensation de son prestige autant que sur cette enfant. Et c’était là, outre l’attirance d’une créature fraîche, désirable et charmante, sa plus vive, et presque son exclusive notion de l’ivresse sentimentale.
Ce fut donc un mariage d’amour, dont l’amour était absent: chez l’épouse, par ignorance virginale, chez l’époux, par une ignorance toute différente, mais plus absolue, puisqu’il y manquait la vocation, l’intuition, le vœu secret de l’être vers une harmonie merveilleuse.
Aujourd’hui, après six ans d’irréprochable union, rien n’était changé. Raoul et Nicole s’aimaient, dans les mêmes rapports de protection et d’admiration, de prestige et d’aveuglement, sans que l’une se fût éveillée, ni que l’autre se fût converti à ce qui fait d’un couple humain l’unique chose d’extase, envolée et planante, que symbolise la vision passionnée d’Alighieri: «_Ces deux qui vont ensemble et paraissent au vent si légers_...»
Ni l’un ni l’autre ne s’en doutaient, d’ailleurs. Il se peut que Nicole eût souffert du caractère de Raoul, mais ces contrariétés d’existence n’intéressaient pas,--elle l’eût juré,--le fond de ce qu’elle croyait son bonheur.
Ce matin, au bord de l’Escaut, dans ce midi d’argent et d’or, où pleuvait un peu d’azur pâli de lumière, pourquoi donc le sourire pincé d’amertume aux lèvres d’Ogier, et la caressante tristesse de ses yeux, lui firent-ils penser qu’il pouvait secrètement la plaindre?...
--«Sais-tu ce que tu ferais, Raoul, si tu voulais être tout à fait gentil?...» dit-elle, sans se rendre compte du paradoxe entre l’expression mignarde et la force ample et rêche d’une telle nature. «Eh bien, tu nous accompagnerais demain à Bruges.
--Demain?... oh! impossible... J’ai deux rendez-vous d’affaires.
--Ici?