Part 11
--«Comprends-tu bien ce qu’on attend de moi?... Expulser des ouvriers à cause de leurs opinions. Influencer par menace le vote des autres. Persuader à tous ces électeurs soi-disant libres, que l’indépendance de leur suffrage ne s’accorde pas avec la nécessité de gagner leur pain.
--Mais c’est une infamie qu’on te propose!
--Voilà le mot que j’attendais de toi, Nicole.
--Et... si tu refuses?
--L’État suspendra ses commandes.
--Oh! cela nous fera beaucoup de tort, dis?
--D’autant plus que pour ne pas jeter brusquement un trop grand nombre d’ouvriers sur le pavé, je ne liquiderai que peu à peu l’excédent du personnel. Et il sera considérable, cet excédent. Certains ateliers chômeront tout à fait.
--Tu y mettras du tien, pour eux?
--Du mien, Nicole?... Du tien, du nôtre, ma pauvre enfant. Et voilà pourquoi je ne peux rien décider qu’avec ton avis.
--Sans moi, quel parti prendrais-tu, Raoul?
--Tu ne t’en doutes pas, mon petit Niclou?
--Si... J’en suis sûre.»
Il y eut un silence. Leurs pas les avaient ramenés près de la maison, autour d’une pelouse découverte, au sommet du parc. Cet endroit dominait l’usine et le village. La transparente nuit d’été leur laissa distinguer l’élancement des cheminées gigantesques, les longs toits luisants des halls, et, plus loin, parmi l’amas noir des habitations,--humbles demeures tassées et chétives,--les petites lumières des foyers incertains. Constellations soucieuses et éphémères, sous la sérénité immuable des constellations célestes. De quelle splendeur brillaient ces vastes étoiles au-dessus de ces étincelles jaunâtres--plus touchante pourtant que la magnificence enflammée des astres!... Le mystère de la vie consciente et de la douleur était là. Et pour cette frêle palpitation, sur les planètes tièdes, chauffaient sans relâche, éternellement, les fournaises énormes des soleils.
--«Mon ami,» dit la voix tremblante de Nicole, «je suis avec toi dans ce qui est notre devoir. Tu ne renverras pas un seul ouvrier. Tu sais bien que je ne tiens ni au luxe ni à l’argent. Ce qui m’inquiète, c’est toi... tes inventions, tes expériences... ces nouvelles machines qui coûtent si cher... Comment feras-tu? Ne vivais-tu pas pour tout cela?»
Lentement, avec une intonation basse et profonde, Raoul répondit:
--«Je vivais peut-être trop pour cela. Je négligeais un peu le cher trésor que je possède. Petit Niclou, pardonne-moi si j’ai été un mari bourru, désagréable... Tu m’apparais si simplement généreuse, ce soir, que j’ai des remords...
--Tais-toi... tais-toi...» murmura-t-elle.
Mais il poursuivait:
--«Voilà le bon côté de ce qui nous arrive. Je me verrai astreint à des travaux plus pratiques, et m’enfoncerai moins dans les calculs abstraits. Alors, près de toi, je ne serai pas si absorbé. D’ailleurs, je ne veux plus l’être... Tu finirais par ne plus savoir combien je t’aime, si vraiment, si profondément... Tu n’en as jamais douté, dis, mon Niclou? Va, tu n’auras pas à regretter ta vaillance de ce soir... Je te rendrai heureuse, mignonne. Tu le mérites si bien!...»
Il s’arrêta, surpris, car elle fondait en larmes. Qu’avait-elle? Le sacrifice accepté était-il au-dessus de ses forces? Craignait-elle le changement de situation, la gêne possible?... Hardibert la questionnait sans obtenir de réponse. Il l’entraîna vers un banc, la fit asseoir, et, presque effrayé des sanglots qui la secouaient, il parla de lui chercher quelque chose à boire, d’appeler sa femme de chambre.
--«Pour rien au monde!» fit-elle, se cramponnant à son bras.
--«Mais qu’as-tu?...
--C’est toi... c’est toi...» balbutia-t-elle. «Je ne te savais pas si bon...»
Il rit.
--«Je t’ai donné une bien mauvaise idée de moi, Nicole... Quel vilain monstre étais-je donc? Ah! j’ai beaucoup à me faire pardonner.»
A genoux près d’elle, maintenant, il exagérait son repentir, mêlant aux graves paroles les puérilités par lesquelles sa gaucherie d’homme froid se tirait des expansions difficiles. Et il y avait dans sa maladresse même quelque chose d’attendrissant, qui perçait le cœur de sa femme.
Elle, comme lui, et lui, comme elle, ils se trouvaient à ce moment dans le meilleur du bien qu’ils voulaient faire. Ce qu’ils accompliraient demain plus ou moins entièrement, suivant la formule de leurs natures, ils le préméditaient ce soir dans une perfection merveilleuse. Nicole, plus imaginative, dépassa Raoul sur ces hauteurs idéales que l’âme atteint, mais où elle ne peut rester. Une irrésistible exaltation l’envahit.
--«Relève-toi,» prononça-t-elle d’une voix doucement rauque et impressive. «C’est à moi de m’agenouiller devant toi.
--Que dis-tu?...»
L’irréparable se tisse à la trame de nos existences par nos gestes nobles aussi bien que par nos mouvements pervers. Nicole ne pouvait être vertueuse avec circonspection. Seule et de sang-froid, l’énergie lui manquerait. C’est ce qu’elle craignit, c’est ce qu’elle exprima; en jetant cet appel--plus dangereux qu’elle ne supposait à un mari tel que Hardibert:
--«Sauve-moi!...»
Il répéta, se relevant comme elle le lui enjoignait, et l’accent soudain durci:
--«Que dis-tu, Nicole?... Perds-tu la tête?...
--Non... Mais j’ai failli la perdre... J’ai eu un moment de folie... Je ne serai en sécurité qu’après m’être confessée à toi... Tu viens de m’apparaître si grand... Ah! Raoul, sois mon refuge...»
Elle tremblait. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. A peine avait-elle commencé l’acte de contrition, qu’elle en sentait la difficulté, le péril. Ce qu’elle n’en voyait pas, c’était la cruauté. Mais l’amant, dans son mari, ne pouvait apparaître à son cœur, qu’aveuglait une autre passion. Celui vers qui jaillissait son aveu, c’était l’époux abstrait, à qui elle voulait garder sa foi, le héros si ferme dans l’accomplissement du sacrifice, l’ami suprême, dont elle venait de mesurer le dévouement, la sollicitude... A ce personnage mystique, elle adressait des gémissements de faiblesse humaine. Mais c’étaient des oreilles humaines, c’était une poitrine de chair et de sang, qui recevaient la hasardeuse confidence. A mesure que la griserie sublime et que la terreur de la chute, haussaient Nicole jusqu’à la plus extravagante franchise, le déchirement d’une blessure atroce ramenait Raoul dans la région brutale des instincts. Seulement, chez lui, la brutalité restait froide, l’orgueil dominait tout.
Il posait nettement, férocement, la question:
--«Parle clair. Je n’entends rien aux fuyantes périphrases des femmes. Tu as une intrigue?...»
Elle s’effara. La réalité surgit. L’enthousiasme généreux se retira d’elle comme une vague qui reflue. Balbutiante, sa protestation trébucha sur ses lèvres.
--«Ah! on a des surprises étranges avec vous autres!» dit amèrement Raoul, en une de ces formules dédaigneuses où il enveloppait volontiers tout l’autre sexe. «J’avais pourtant confiance en toi, Nicole. Pourquoi?... Je n’en sais rien, car je connais les femmes. Quant à te demander au juste où tu en es de ton aventure, ni de qui il s’agit, je n’essaierai même pas. Les aveux de ce genre ne sont jamais que des demi-aveux.
--Raoul!...
--Qu’est-ce qui t’a pris de me faire celui-là? Je ne le conçois pas. Le moment n’est pas si gai pour moi, et je n’avais pas trop de toute mon énergie.
--Mon Dieu!... Mon Dieu!...»
L’invocation éclata si plaintive dans la gorge spasmodique de Nicole, que les deux danois, Mâtho et Tanit, couchés au bord du gazon, se dressèrent, et vinrent frôler leur maîtresse de leurs mufles inquiets. Elle ne sentit pas leur souffle compatissant. Par un grand effort, maîtrisant le désarroi de ses nerfs, elle prononça:
--«Raoul, tes doutes et ton ironie me sont plus cruels que ne serait ta colère. Mais j’ai cherché un châtiment, je ne m’en plaindrai pas. Fais-moi expier comme tu l’entendras la défaillance de cœur dont je m’accuse. Seulement, crois-moi quand je te fais le serment que je n’ai pas à me reprocher une démarche dont ton honneur ou le mien puissent prendre ombrage. Je ne regrette pas d’avoir parlé, car cette folie se dissipera d’autant plus vite que tu me feras plus souffrir.
--Souffrir...» murmura-t-il en un écho ricanant.
Comment Nicole eût-elle deviné, à travers la gouaillerie âcre, de quel commentaire secret s’accompagnait le mot?... «Souffrir?...» se disait Hardibert. «Et moi, est-ce que je ne vais pas souffrir?...» Son ricanement raillait cette réflexion intime plus encore que les paroles de sa femme. Non, il ne laisserait pas sa sensibilité détendre l’armature rigide de son vouloir. Encore moins la laisserait-il se manifester, pour donner prise, sur sa force, à cette fragilité ondoyante qu’est une âme féminine. La sauvage pudeur qui refrénait chez lui toute marque de tristesse sentimentale, s’accentuait d’une orgueilleuse rancune. Nicole,--sans le savoir, car elle le voyait planer dans une sérénité supérieure,--l’avait écorché à vif en lui avouant une infidélité, fût-ce d’imagination. Il ne lui laisserait pas surprendre que le sang coulait. Ah! qu’il la connaissait peu! Que l’organisation morale de l’un était mal en rapport avec celle de l’autre!... Un cri de rage douloureuse ou même une divagation de fureur jalouse, de la part de Raoul, et Nicole, ce soir, lui revenait toute. Mais non... C’était plus impossible que le déplacement d’une de ces étoiles, là-haut, dans les effrayants hiéroglyphes du ciel. Ils étaient là, tous deux, elle, effondrée dans la secousse d’une de ces émotions qui jettent toute l’âme au dehors, lui, debout devant elle, plus fermé qu’un hermès dans sa gaine de pierre.
Mais quelle erreur n’avait-elle pas commise en prenant tout à l’heure pour des avenues ouvertes dans cette personnalité si complexe, les échappées de désintéressement, d’honnêteté magnifique, de confiance même! Par ces portes, elle s’était engouffrée comme une libellule qu’étourdit l’orage, et voici qu’elle se meurtrissait à d’incompréhensibles murailles. Désintéressé, il pouvait l’être, et magnifiquement honnête, et même confiant. Mais il restait, par-dessus tout, logique autant qu’une équation d’algèbre.
Le sublime illogisme de l’amour, incompatible avec sa nature, l’exaspérait. Et le malheur voulant qu’il souhaitât en secret l’amour, son esprit si droit éprouvait sur ce point l’infirmité de sa rectitude même, avec l’amertume inconsciente d’une telle anomalie.
Tout, en lui, se tendait pour le moment vers la mesquinerie de ce résultat: ne pas donner à Nicole la satisfaction de constater sa cuisante mortification. Cet homme ignorerait toujours la magie de la petite phrase: «Tu me fais de la peine», quand elle pénètre dans l’infini d’une tendresse de femme--surtout d’une femme telle que la sienne.
Il dit à celle-ci:
--«Tu penses bien qu’avec les préoccupations dont tu as pu te faire une idée, je ne vais pas encore me mettre martel en tête pour des fariboles--un de ces caprices comme vous en avez toutes, et qui vous fait éprouver pendant cinq minutes des passions foudroyantes, auxquelles vous ne pensez plus le lendemain. Je te supposais au-dessus de ces niaiseries romanesques. Je me suis trompé, voilà tout. Je ne dis pas que j’ai été trompé,»--et son accent sardonique souligna le pénible jeu de mots,--«parce que le jour où cela arriverait, je m’en apercevrais tout seul. Tu n’aurais pas besoin de me le dire... Nous autres, manipulateurs de mécanismes précis, nous avons des méthodes d’observation dont ne se doutent pas les petites femmes.»
Cette prétention, dans une menace de croque-mitaine, eût fait sourire celle qui l’écoutait, si elle avait eu le cœur à sourire. Pauvre manipulateur de mécanismes précis! qui n’évitait même pas de froisser sa femme devant un consolateur charmant, et que rien n’avait éclairé tous ces derniers jours sur le trouble où elle se débattait! Mais Nicole, dans son sentimentalisme débordant, ne pouvait posséder un seul atome de cette substance cristallisatrice qui s’appelle la dérision. D’ailleurs toute velléité malicieuse eût été bien vite étouffée par la question flagellante qui suivit:
--«Je ne te demande qu’une chose: as-tu autorisé quelque entreprise inconvenante? Quelqu’un a-t-il une seule lettre de toi? Parce qu’alors j’aurais à agir.»
Nicole frémit. Sa poétique aventure, sous ces termes exacts, prenait un aspect vil, qui l’emplissait de honte angoissée. Une entreprise inconvenante... Qu’est-ce que Georget avait fait d’autre, dans son audacieuse expédition de ce soir? Et quand il avait osé la saisir entre ses bras? Une lettre! Mais oui... N’avait-elle pas oublié toute dignité jusqu’à lui écrire: «Ne souffrez pas autant que moi.» Sous la rosée de ses larmes, ses joues devinrent brûlantes. Ce qui l’avait si doucement exaltée rentrait donc dans la catégorie des fautes vulgaires et basses?... Contraste suppliciant de la règle nécessaire et unique avec les régions si diverses où se situent les actes individuels.
Cependant, Raoul insistait. Son anxieuse irritation s’affilait en sarcasme:
--«Tu vois... Tu te dérobes devant une interrogation catégorique. Les femmes nous donnent, quand la fantaisie leur en prend, la mise en scène de la franchise. Mais dès qu’on les presse un peu, on n’obtient plus rien. Allez donc leur extraire le plus simple fait, sans qu’elles l’entortillent d’alambiquage.
--Je ne puis pas te donner des faits,» dit Nicole, «puisqu’il n’y en a pas.
--C’est bien vrai?
--Oui, Raoul, c’est vrai.
--Alors,» reprit-il brusquement, «ne me reparle jamais de cette sottise. Rentrons.»
Nicole se dressa, les larmes taries, l’âme dégonflée et abattue comme une oriflamme qui, après avoir flotté éperdument, retombe lorsque le vent du ciel l’abandonne. «Qu’importe,» se dit-elle, «je ferai ce que je dois.» Et, tout à coup cette pensée la frappa, qu’elle avait atteint son but. Ne voulait-elle pas s’arrêter sur la pente vertigineuse? L’ascensionniste roulé aux abîmes se cramponne où il peut, fût-ce à une arête de glace, et ne discute pas son soutien. Le sien était d’une rude, mais inébranlable, efficacité. Aucune tentation ne sollicitait plus, à cette minute, son cœur amorti. Elle s’abandonnait à un engourdissement mélancolique. De froides ondes envahissaient peu à peu les retraites de sa joie, de sa tendresse, de son désir. Les choses ardentes et cachées qui brûlaient naguère dans son sein, s’éteignaient toutes ensemble, noyées sous un flot taciturne. Elle pensait, avec une inertie singulière, à cette cachette de feuillage, où Georget, tout palpitant, guettait sa venue.
«J’ai pourtant juré d’y retourner,» songea-t-elle. «Mais que lui dire?... Comment le persuaderai-je de s’éloigner sans retour?...»
La difficulté de le décourager assez irrévocablement, et peut-être, malgré tout, la crainte de faiblir, le souvenir du trouble inouï, qu’elle ne retrouvait plus, mais qu’elle n’osait braver, suggérèrent à Nicole une étrange résolution. Elle s’en avisa soudainement, tandis qu’en silence Raoul et elle s’avançaient vers la maison, suivis par la marche veloutée des deux grands chiens.
--«Faisons encore un tour,» dit-elle à son mari. «Je ne veux pas que nous restions sur une équivoque. Quoi que tu en penses, je suis sincère. Je sens bien que j’ai en moi les paroles définitives qui t’en persuaderont.
--Les mots sont bien inutiles. Mais c’est comme tu voudras,» dit Raoul.
Détournant alors la conversation, il revint au sujet dont la gravité pathétique avait remué si à fond leurs âmes. Quelle serait bientôt la situation de la Martaude? On y fabriquait des machines diverses, mais principalement des moteurs à vapeur pour la marine de l’État. La disgrâce qui l’atteindrait demain aurait des conséquences déplorables. Tous les calculs du directeur tendaient à ce que ces conséquences ne retombassent que le moins possible sur les ouvriers. Il sacrifierait sa fortune personnelle, celle de sa femme, il sacrifierait ses ambitions scientifiques, pour garder quand même ceux qui attendaient leur pain de l’usine, en même temps que pour retrouver des débouchés industriels immédiats et combler la fâcheuse lacune.
Hardibert, sorti du domaine sentimental où il pataugeait si lourdement, venait de retrouver ses moyens, et même ce qu’il appelait volontiers d’un terme emphatique: son prestige. Il en avait un, non douteux, aussi bien intellectuel que moral. Tout ce qu’il disait maintenant était d’une lucidité superbe et d’une générosité rare. En l’écoutant, Nicole remontait peu à peu l’échelle mystique, se sentait reprise et portée par un souffle grandiose. Son cœur se gonflait d’une ivresse de sacrifice. Profitant de la distraction de son mari, qui, rempli maintenant de son idée, ne remarquait pas les allées parcourues, elle le dirigeait vers l’endroit où Georget l’attendait. N’avait-elle pas juré d’y revenir? Elle tiendrait parole. A mesure qu’elle en approchait, le tremblement dont elle était secouée devenait intolérable. La pulsation affolée de ses artères mettait un bourdonnement dans ses oreilles. Sa poitrine sautait sous des chocs si violents que Raoul finirait par les entendre. Dans cette crainte, Nicole pressait sur son sein ses mains convulsives. Mais tout à coup, voici que l’image de Georget, perdue jusque-là sous les orageuses vapeurs de sentiments si troublés, surgit en elle avec une intensité saisissante. Les yeux, les yeux bleus, les yeux de rêve, d’amour et de reproche, la transpercèrent. Rien d’aussi aigu, durant cette soirée d’agonie, ne l’avait poignardée. Qu’allait-elle faire?... Oh! le pauvre ami!...
Un regard égaré de Nicole implora la nuit charmante, les étoiles de splendeur, la grâce obscure des feuillages. Pourquoi ces conseils de joie, de volupté, d’insouciance, dans la Nature, si une caresse, un battement de cœur, compromettent l’ordre universel plus qu’un léger souffle nocturne sur les corolles frissonnantes? Tant d’impassibilité dans les espaces sans bornes et une si torturante ardeur dans l’atome humain! Pourquoi?... Tout être a senti l’effarant contraste, qui a traîné, comme Nicole, une âme et une chair saignantes à chaque fibre, dans la paix d’un vaste jardin, sous l’écrasante sérénité d’un beau soir.
«Il le faut!...» se dit-elle. «Allons... Allons! Il le faut.»
Elle arrivait, côte à côte avec son mari, devant le massif--énorme corbeille d’ombre, surmontée par des catalpas aux fleurs pâles--dans lequel se tenait Sérénis. Dieu!... elle crut entendre un craquement léger... Heureusement, les chiens n’étaient plus là. En courant vers l’ami caché, peut-être l’eussent-ils fait découvrir à leur maître. Nicole avait donc pris la précaution de les rentrer au moment où l’on contournait l’habitation.
Elle ralentit le pas. Aussi bien, comment trouvait-elle la force de mettre un pied devant l’autre?
Sa voix s’éleva, incertaine, étouffée, puis soudain résolue et claire dans l’impressionnant silence.
--«Écoute-moi,» dit-elle à son mari. «Écoute. Tu vas suivre ta conscience. Tu vas courir des risques et traverser une épreuve. Je veux en prendre ma part avec toi. J’en suis digne. Ne m’en écarte ni par un doute, ni par un dédain, ni par une méfiance. Tout à l’heure, en te faisant l’aveu de ma folie, j’ai voulu te montrer mon cœur tout entier, pour que tu le reprennes, même--surtout--dans ce qu’il a de faillible et de chancelant. Peut-être y ai-je mis de la maladresse. Tu ne m’as pas comprise. Mais essaie du moins de me croire. Je suis, je serai toujours ta femme loyale et fidèle. Tu as ma foi, mon admiration, mon obéissance...»
Touché de son accent, atteint à des profondeurs inconnues par cette sincérité pénétrante, sans savoir d’où en venaient les tragiques vibrations, Hardibert demanda doucement:
--«Est-ce tout?»
Ce fut le seul mot que risqua sa fierté. Violemment, il souhaitait une protestation d’amour. Ah! plus violemment que jamais, depuis que la trouble confession lui avait ouvert, sur l’émotivité passionnelle de sa femme, d’étranges aperçus. Mais il ne l’eût provoquée par nul impérieux élan de sa propre tendresse. Peut-être même, s’il eût voulu s’assouplir jusque-là, n’aurait-il su comment s’y prendre. Quand Nicole exprima les plus vifs sentiments à son égard, sauf celui qu’il attendait, il ne trouva donc que cette froide question:
--«Est-ce tout?...»
Elle comprit. Et cette façon de lui réclamer l’inestimable grâce, comme si elle eût rendu des comptes matériels et dû rectifier le total d’une addition, aurait, même en des dispositions plus favorables, paralysé sa bonne volonté. Cependant il ne s’agissait plus de ce qu’elle éprouvait. Le devoir accepté lui mettait à l’épaule une serre puissante et terrible. Elle ne pouvait plus y échapper. Elle irait jusqu’au bout. Il fallait que, dans les ténèbres, soudain épaissies de fatalité, Georget entendît des paroles irrévocables. Il fallait que, sur la nébuleuse clarté du chemin, il vît se dessiner le geste qui l’arracherait d’elle.
--«Non,» répondit Nicole, «ce n’est pas tout. Si je ne te disais pas que je t’aime, c’est que je voulais mériter de le dire en te prouvant bientôt que rien ne reste en moi d’une illusion insensée. Quand tu seras persuadé que mon cœur n’a jamais cessé de t’appartenir, alors j’oserai te parler de mon amour.
--Parle-m’en tout de suite...» murmura son mari en la pressant contre sa poitrine.
--Je suis à toi, Raoul,» s’écria Nicole.
Comment eût-il observé qu’elle n’exhalait pas ce mot dans le soupir délicieux d’une amante qui s’abandonne, mais qu’elle le lançait farouchement, renversée contre son bras en une raideur spasmodique, et l’oreille attentive, les yeux dilatés, épiant--eût-on cru--quelque épouvantable écho.
Rien ne répondit pourtant, rien ne bougea dans la merveilleuse paix éparse. Sur la corbeille d’ombre du taillis voisin, les catalpas, plus clairs, avec leurs larges feuilles et leurs thyrses pâles, s’épanouissaient somptueusement. Quelque chose se contractait peut-être horriblement à leurs pieds. Quoi donc?... Une liane convulsive?... une couleuvre déchirée par un hérisson?... ou ce qui leur importait moins encore... un cœur d’homme?... Les beaux arbres n’en prirent point souci.
Sur ses lèvres glacées, Nicole acceptait les lèvres de Raoul.
--«Viens...» lui dit l’époux triomphant. «Viens, mon joli Niclou. Tu verras comment ton grincheux de mari chasse les chimères des petites folles.»
Hélas! voilà les gentillesses qui remplaceraient, aux heures où elle voudrait transformer le réel en idéal, les adorables couplets d’amour que, pour son malheur, Nicole avait maintenant dans la mémoire. Et, ce qu’il y avait de plus déconcertant peut-être, c’est qu’elle ne pouvait méconnaître ni dédaigner le sentiment conjugal qui se traduisait si bizarrement.
Complexes problèmes des âmes et de la chair!
Dévastée d’angoisse au point qu’elle s’étonnait de n’en pas mourir, la jeune femme se laissa entraîner vers la maison.
Arrivée là, son malaise apparut si véritable, que, sur ses prières, Raoul consentit à la laisser. Elle accepta un verre d’eau, et s’enfuit dans la chambre où elle avait obtenu de s’isoler depuis son retour de Bruges.
Cette chambre donnait, non pas du côté de la façade,--qui regardait le parc,--mais en arrière. Par conséquent, elle dominait l’usine et le pays.
C’était à peu près la perspective que Raoul et sa femme contemplaient tout à l’heure d’une terrasse: les longs fûts d’ombre des cheminées, et là-bas, l’amas noir des maisonnettes du village. Nicole, en s’approchant de la fenêtre, ne retrouva plus les petites constellations jaunes. A cette heure, elles étaient toutes éteintes. La frêle palpitation de vie pour laquelle chauffent éternellement les fournaises énormes des soleils, se suspendait là, dans le repos.
Même sur le tournant de route pâle, distinct entre l’épaulement de la colline et les premières maisons, rien ne passait à cette heure.