Part 10
--Même si pour conserver le pain, comme tu dis, de quelques énergumènes, tu mets en péril celui de tous?...
--Et de quelle façon?...
--Tu le sais aussi bien que moi... On leurre les classes ouvrières avec les programmes socialistes. On les mène à des expériences désastreuses... Elles y vont en aveugles, éblouies par des mots sonores, incapables de raisonner ou de prévoir.»
Hardibert, non par insouciance, mais en philosophe qui sait que certaines évolutions sont inévitables, haussa les épaules.
--«Hélas!... le troupeau humain n’a jamais marché autrement.
--Mais ici, dans une circonstance déterminée, quand tu peux, en étendant le bras, retenir au bord du gouffre ces pauvres moutons de Panurge, tu refuses... sous prétexte que ce serait abuser de ton pouvoir de patron!...
--Je refuse.
--Pourquoi?
--Parce que,» prononça Hardibert avec force, «je ne dirai jamais à un homme, fût-ce au plus obtus de mes manœuvres: «Tu as une chimère de bonheur... Renonces-y, ou je te jette à la misère, toi et ceux que tu aimes, ceux que ton travail nourrit.»
Chabrial, vivement, saisit le mot au vol:
--«Une chimère de bonheur... Tu le reconnais... Une chimère!
--Soit!» convint l’usinier. «Mais, pour le pauvre diable, c’est la meilleure part de la vie. Quand il glisse son bulletin dans l’urne, il entrevoit un avenir de félicité. Il rentre... Il dit à sa femme: «Si notre candidat est élu, les choses iront mieux pour nous. On mangera plus souvent de la viande, tu auras des robes neuves, et, plus tard, nos enfants seront des messieurs.» Cela s’appelle l’espérance, Chabrial. C’est aussi sacré que le pain.»
Le mari de Jeanine eut un mouvement. Hardibert, s’arrêtant de marcher, lui mit une main sur le bras:
--«Lorsque toi, lorsque les démocrates qui pensent comme toi, vous avez accordé à cet homme le droit de vote, pourquoi n’avez-vous pas raisonné comme aujourd’hui sur son ignorance, son aveuglement, son besoin de tutelle? Vous avez pensé qu’il se contenterait à perpétuité de votre État bourgeois, de votre Providence administrative. Le droit divin du rond-de-cuir... après celui de la couronne. Allons donc! Un coussin percé n’a pas le prestige d’un diadème!»
Le rire sardonique de Raoul abasourdit son ancien camarade. Le jacobinisme borné de Chabrial ne comprenait rien à cette alliance d’une philosophie, incrédule aux panacées de la politique, dédaigneuse du puéril espoir des masses, avec un esprit de justice et une générosité qui respectaient ce même espoir.
Il murmura:
--«Tu n’es pourtant pas socialiste?...
--Oh! non. Mais je ne puis empêcher que mes ouvriers le soient. Je le serais à leur place, comme eux ignorant des lois économiques qui régissent les sociétés modernes, en même temps qu’héritier de générations religieuses ayant cru aux lois divines qui régissaient les sociétés anciennes. Le peuple a une mentalité toute métaphysique. Il ne conçoit pas la réalité. Trop longtemps il en a oublié les nécessités si dures, en allant dans les églises écouter les prêtres qui lui promettaient le ciel. Aujourd’hui, il va dans les meetings politiques, écouter les farceurs qui lui promettent l’égalité de bien-être pour tous et le partage des richesses. Ne doit-on pas lui fournir un idéal nouveau, puisqu’on lui a enlevé l’idéal d’autrefois?...
--Mais,» dit Chabrial, «cet idéal nouveau, il est mensonger!
--S’il était vrai, ce ne serait pas un idéal.
--Et quand la déception viendra?
--Elle ne sera pas plus amère que l’écroulement de tant d’autres rêves. L’immuable réalité n’en deviendra ni meilleure ni pire. Il y a une somme de causes qui doivent produire leurs effets, quoi qu’en pense et quoi qu’en dise l’humanité. Les événements nécessaires s’accomplissent toujours malgré nous.»
Hardibert prononça cette réplique d’un ton bref et détaché, comme s’il jugeait oiseux de résumer en quelques phrases, forcément trop abstraites, tout un enchaînement formidable d’idées absolument incompatibles avec la façon de raisonner de son auditeur. Et tout de suite, dans une intonation très différente:
--«Mais tu avais autre chose à me dire. Quelle est donc cette énigme dont tu m’annonçais l’explication? Je suis plus loin que jamais de la deviner, je t’assure.»
Le député perdit un peu de son assurance. Son visage massif et sanguin, dont une pointe de barbe châtaine corrigeait à peine la lourdeur, se décolora visiblement. Mais il le détourna aussitôt et se remit en marche. Il évitait ainsi le regard gênant de son compagnon.
--«Voyons... Ce n’est pas à un homme comme toi, connaissant la vie et les choses, que je devrai mettre les points sur les i. Ne t’ai-je pas démontré pourquoi, et à quel point, le Gouvernement tient au bon résultat de l’élection?
--Parbleu, oui. C’est assez clair.
--Eh bien, si tu refuses le gage de dévouement qu’on attend de toi, une indication à tes ouvriers, le renvoi de Coursol et de ses principaux acolytes, ne crains-tu pas?...
--Quoi donc?...
--Réfléchis que l’État est ton meilleur client. S’il suspendait ses commandes...
--Hein?...»
L’exclamation de Hardibert partit en un cinglement sous lequel tressaillit Chabrial. Car, si le directeur de la Martaude n’en croyait pas ses oreilles, c’était moins dans le doute des mots que dans l’étonnement indigné de les recevoir d’une telle bouche.
--«C’est toi qui t’es chargé de me donner cet avertissement!... Tu as accepté une pareille mission!...
--Mon devoir est de te prévenir, en ami.
--En ami!» répéta Raoul. Déjà sa voix se posait de nouveau, reprenait sa redoutable douceur ironique, après le léger éclat de surprise. «C’est aussi en ami, j’espère, que tu as fait le prix de ma conscience. Quelle cote lui as-tu donnée, sur ton marché politique?
--Il ne s’agit pas de cela, mon cher. J’ai pris sur moi de t’exposer certains vœux du Gouvernement...
--Et de les appuyer par certaines menaces?
--Les conséquences se déduisent d’elles-mêmes.
--Aie donc le courage de ta démarche, mon pauvre Chabrial.»
Et le chef d’usine lança une raillerie sur les exigences de la politique, si peu d’accord avec celles de la température. Le déplacement de Paris à la Martaude était fatigant par cette chaleur, surtout pour Mme Chabrial.
--«Ma femme est venue par pure sympathie. Elle aime beaucoup la tienne,» affirma le député.
Ce fut sa dernière tentative de diplomatie. Encore cinq minutes, et la ferme précision de Hardibert avait fait jaillir les dessous malpropres, comme un bistouri sûrement manié fait jaillir le pus d’un abcès. Le fait brutal apparut. On s’était trouvé désappointé en haut lieu par l’avortement de la grève, à la Martaude. Car on attendait un prétexte pour une répression énergique, et, en particulier, l’arrestation de Coursol, avant l’élection. Les excès des meneurs, donnant lieu de sévir, eussent intimidé les hésitants. On aurait, tout au moins, divisé le groupe ouvrier. Tandis qu’il apparaissait compacte et bien discipliné, montrant par sa modération même qu’il obéissait à un mot d’ordre, qu’il préparait sa revanche légale, c’est-à-dire l’envoi du représentant socialiste à la Chambre. Dans cette conjoncture, le Ministère faisait entendre au directeur que, s’il n’agissait pas, en pesant sur le vote de ses ouvriers, et tout au moins en expulsant Coursol, la Martaude se passerait à l’avenir des commandes de l’État.
Hardibert vit le dilemme clairement: l’abus de pouvoir, ou la ruine. Il ramena Chabrial du côté de ces dames, vers le petit vallon d’obscurité, de fraîcheur. Des voix gaies y babillaient dans le murmure de la source. On avait étalé des échantillons de dentelle sur la table, en écartant les carafons et les verres. Une jeune fille se tenait debout, jolie, avec des yeux retroussés et rieurs. C’était Fanny Coursol, que Nicole avait fait appeler pour soumettre à la critique parisienne de Jeanine un projet de boléro en vieux venise. Et, sur ce sujet de chiffons, les quatre femmes présentes, y compris l’experte ouvrière, se passionnaient joyeusement, tout à coup sans rivalité ni méfiance, dans une véritable franc-maçonnerie de leur sexe, oubliant, l’une, ses intrigues, l’autre, son amertume jalouse, celle-ci, les convoitises du chef odieux et l’indifférence du prestigieux maître, celle-là, même l’appréhension délicieuse qui la tenait au bord de l’avenir comme sur la marge d’un abîme d’extase et de terreur.
--«Ah! ah!...» s’écria Raoul, avec un enjouement qui ne lui était pas ordinaire. «Nous arrivons à temps, mesdames. Vous pataugeriez de la belle manière sans un avis masculin. Et Raybois même vous a abandonnées!...
--Il est descendu aux ateliers,» interposa Berthe, tandis que Mme Chabrial protestait quant à la compétence des hommes en matière de toilette.
--«Si vous croyez que nous nous habillons pour vous plaire! Nous ne sommes sensibles qu’à la critique des autres femmes.
--C’est bien pour cela que vous commettez tant de lourdes fautes en fait de lignes et de couleurs. Vous écoutez vos amies, qui prononcent selon la mode, approuvent ce qui est luxueux, et non ce qui sied à votre type, à votre teint, à votre silhouette...
--Oh! Raoul Hardibert, le savant directeur de la Martaude, donnant une consultation de toilette!...
--Parfaitement... Voyons un peu... Passez-moi ces petites loques... Qu’est-ce que vous alliez faire de ça?...»
Il prenait les morceaux de dentelle, indiquait des arrangements, des combinaisons, et même dessina un modèle de corsage sur son calepin. C’était si nouveau, d’une si aimable fantaisie, que Nicole en éprouva comme un attendrissement, et que Jeanine, cherchant le regard de son mari, resté en arrière, sourit avec un battement de cils, comme pour lui dire:
«Allons, tu n’as pas trop mal manœuvré. Ça y est, n’est-ce pas?»
Chabrial secoua la tête. Et Jeanine ramena sur Hardibert la méchanceté déçue de son regard. Celui-là n’était pas un des pantins dont elle ferait jouer les ficelles.
L’heure du dîner approchait. On l’avait avancée, pour que les visiteurs pussent prendre un train rapide qui passait à Sézanne assez tôt dans la soirée. Les instances de la maîtresse de maison ne les décidèrent pas à profiter des chambres préparées à leur intention.
Le crépuscule traînait encore au ciel en des reflets plus délicats qu’un effeuillement de pétales, quand le landau descendit à travers le parc, entre les masses des arbres déjà noirs, pour reconduire M. et Mme Chabrial. Les Hardibert les accompagnaient. Du moins le directeur devait aller jusqu’à la gare, tandis que Nicole, les quittant à la grille, ne sortirait pas de la propriété. Autour de la voiture, gambadaient Mâtho et Tanit, les deux dogues danois.
Tout à coup, les chiens se mirent à donner de la voix. On passait à ce moment au-dessous de l’allée en terrasse où se trouvait le banc sur lequel Ogier avait un jour attendu Nicole et le massif d’où Toquette lui avait lancé des roses.
--«Il y a quelqu’un là-haut. Stoppez donc, Honoré!» s’écria Hardibert.
--«J’ai cru voir une ombre,» fit Jeanine. «Mais je supposais qu’un de vos jardiniers...
--Les chiens n’aboieraient pas,» observa Nicole.
--«Crains-tu donc les vauriens? Je croyais le pays si sûr,» insinua Chabrial.
--«Écoute, Nicole,» reprit Hardibert sans relever l’ironie, «tu me ferais plaisir de nous laisser là. Nous attendrons deux minutes, le temps que tu remontes en vue de la maison, et tu prendras les chiens. Ne viens pas jusqu’au bout du parc.
--Mais, quelle idée! Jamais nous n’avons eu peur...
--Allons... J’aime mieux... Dépêche-toi. Tu vas nous faire manquer le train.»
Elle obéit, sans conviction.
--«Tiens, Raoul... regarde... Les chiens sont là-haut maintenant. Tu vois... Ils ne disent plus rien.»
Cependant elle serrait les mains de Chabrial, de Jeanine.
--«Revenez quand même. Vous savez... Il n’y a jamais eu de crime à la Martaude.
--Au revoir. La journée a été charmante!
--Il faudra, une autre fois, accepter l’hospitalité de nuit, cria-t-elle encore, en riant.
--Adieu.
--A bientôt.
--Bon retour!
--Allons, va, va...» pressait Raoul. «Je veux te savoir rentrée, et nous ne sommes pas trop tôt... Mais non, ne prends pas par là!... Remonte la grande allée... Appelle les chiens... Toto!... Nini... Uït.»
Il siffla les danois qui, en quelques bonds, ayant escaladé la pente, venaient de fouiller le massif, où ils avaient cessé d’aboyer.
Nicole, pour couper au plus court, prenait le même chemin. Elle grimpa si légèrement qu’elle se trouvait dans le sentier d’en haut avant que les deux bêtes en fussent descendues.
--«Là... Ne m’attendez pas. J’ai mes gardes du corps.»
Elle courut. On vit sa robe claire voltiger, rapide, contre les ténèbres du massif, puis il y eut un arrêt, un cri étouffé.
--«Nicole!...» appela Raoul.
Quelques secondes muettes... Il s’élançait... Mais de nouveau, une pâleur de robe au bord du talus.
--«Je suis là... Au revoir!
--Qu’y avait-il?
--Mais rien... Pas une âme... Tu vois bien comme les chiens sont tranquilles. Allons, partez, ne manquez pas le train.»
Était-ce la distance qui faisait sa voix si assourdie, comme ouatée?...
--«Je ne suis pas tranquille,» jetait Hardibert. «Elle a eu peur, et ne veut pas le dire.»
Il sautait de la voiture.
--«Excusez-moi si je la rejoins. Madame, tous mes respects, et mille pardons, vraiment. Filez, Honoré... Ne flânez pas. Vous n’avez que juste le temps.»
Il n’avait pas serré la main de Chabrial--dans sa hâte, sans doute.
Le député cria:
--«Et ton dernier mot?...
--Je te l’enverrai demain,» répliqua le directeur d’usine, qui déjà escaladait la pente gazonnée.
--«Grotesque!...» murmura Jeanine, dans le souffle plus vif du soir. Car la voiture filait à un trot extraordinaire de Capon et du Brûlé.
A quoi s’appliquait le vocable? A la gauche tentative de son mari pour arracher, au dernier moment, une réponse, quand il n’avait pas su l’obtenir de toute la journée?... Au congé si brusque de Hardibert?... A l’effarement de leurs hôtes pour une feuille qui remuait dans un taillis?...
Édouard hésita sur l’interprétation, et ne jugea pas à propos d’éclaircir son doute. Savait-on ce qu’Honoré pouvait entendre de son siège? D’ailleurs, le silence maussade de Jeanine valait mieux que ce qu’elle aurait à lui dire quand elle serait fixée sur l’échec, plus que probable, de sa négociation. Elle tenait tant à ce qu’il rapportât cette assurance de succès au Ministère! Elle se préoccupait tellement de son avenir! Vraiment le pauvre garçon éprouvait plus de peine à lui causer ce déboire que d’inquiétude pour la politique de ses protecteurs, même de cet excellent Prézarches, qui devait créer à son profit une Direction générale des chemins de fer.
Cependant Hardibert atteignait l’allée supérieure et criait:
--«Nicole!... Nicole!... Me voilà!...»
Dans l’ombre profonde, sous le couvert des arbres, sa femme s’arrachait à deux bras, qui, d’une étreinte insensée, venaient de la saisir.
Ogier Sérénis était là. Il avait commis cette dangereuse escapade d’arriver à la Martaude, le soir, pour s’introduire dans le parc à la faveur du crépuscule, guetter celle qu’il aimait, puis frapper son imagination et son cœur en une apparition romanesque. Dans ce but, il avait évité la gare de Sézanne, pour que sa présence ne fût pas signalée, parvenant ici par des détours, et au moyen des véhicules les plus bizarres. Son voyage s’achevait par une longue course à pied. A l’instant, il franchissait la grille ouverte, et c’est tout juste s’il avait eu le temps de grimper dans la contre-allée et de se jeter sous bois pour éviter la rencontre de la voiture. C’est après lui que les chiens avaient aboyé, c’est lui qu’ils avaient dépisté dans le massif. Bien lui en avait pris d’avoir fait, dans son récent séjour, la connaissance des deux redoutables bêtes, qui, sans cela, eussent tôt fait tourner au drame son inconséquente idylle. Mais Mâtho et Tanit s’étaient immédiatement calmés en flairant cet ami dont ils appréciaient les caresses magnétiques et chaleureuses. Les animaux d’une maison se prennent vite à l’atmosphère de langueur tendre qu’y apportent les amoureux. Aussi, quand Nicole eut grimpé à leur suite, ils revinrent à elle, dans un froissement d’arbustes, leurs grands corps tout frémissants de joie, leurs queues nerveuses fouettant l’air, pour retourner aussitôt vers Ogier, qui, la voyant seule, s’avançait dans le taillis.
--«Mon amour!... N’ayez pas peur!... C’est moi!...»
Une émotion indicible avait anéanti la jeune femme, lui laissant à peine la force de répondre à ceux qui l’interpellaient d’en bas. Et voilà que son saisissement pressenti, le son étrange de sa voix, faisaient accourir Hardibert, au moment où, dans la surprise d’une telle aventure, Ogier pressait sur sa poitrine cette forme palpitante, initiée pour la première fois au fougueux emportement de la passion.
--«De grâce!... laissez-moi!...» gémit-elle, mourante d’effroi et d’un délice inconnu.
--«Vous reviendrez...» supplia-t-il dans un souffle, avec un accent qui la bouleversa. «Je vous attendrai ici toute la nuit... Promettez-le... Vous voyez bien que je suis fou!...»
L’imprudence inouïe de lui parler, dans un instant pareil, avec le mari tout proche, et parmi le silence sonore du soir, la flamme de ses yeux perçant l’obscurité, disaient assez sa folie, en effet. Nicole, défaillante d’angoisse, promit, pour mettre fin à un dialogue si périlleux.
--«Oui... oui... je reviendrai... tout à l’heure.
--Jurez!...
--Je le jure!...»
Il détacha ses mains ardentes. Mme Hardibert bondit dans l’allée. Il était temps.
--«Où avais-tu passé?... J’étais vraiment inquiet,» dit Raoul.
Elle eut, malgré la suffocation, le cœur en tumulte, assez d’astuce féminine pour répondre:
--«Je me cachais... Je voulais te punir d’être si poltron.
--Tu sais bien que je deviens lâche lorsqu’il s’agit de toi, Niclou chérie.»
Ce petit nom de Niclou qu’il avait trouvé, qu’il lui donnait seul, la caresse dont il l’enveloppa, les paroles câlines qui suivirent aussitôt, glacèrent Nicole. Par quelle fatalité ce mari dont, en l’occurrence, elle attendait plutôt quelque rebuffade, si peu enclin aux douceurs, s’avisait-il de se montrer galant?... A quelle minute! en quelle présence!... Elle pantelait d’un tel frisson!... Et Ogier, là, dans les ténèbres, qui entendait!...
Nicole hâta le pas, autant que possible du moins, car ses jambes la portaient à peine. Toutefois, malgré l’effarement de sa délicatesse, une confuse reconnaissance monta de son cœur vers celui qui intervenait si miraculeusement à propos, avec l’affirmation de sa tendresse légitime. Rien ne pouvait, mieux que cette diversion poignante, lui faire sentir l’abomination du partage, ni lui démontrer que c’est à cette vilenie qu’elle marchait. Hélas! dans ce tourbillon tragique, elle traversait une autre expérience. Toute la sensibilité de son être venait de s’émouvoir d’une volupté inconnue... Ses fibres criaient encore de joie au souvenir du brusque et doux enveloppement dans l’obscurité... Elle avait subi la caresse des bras et des lèvres avant d’avoir pu la repousser... Georget!... Mon Dieu!... Eh quoi! l’aimait-elle donc avec passion, elle pour qui ce mot renfermait un mystère qu’elle aurait cru ignorer toujours?... Ah! cette fièvre qui pourrait la faire trembler et défaillir, proie fragile, fascinée, soumise, dans l’emportement dominateur... Désespérée, elle s’en défendait.
Ou plutôt elle comprenait qu’on ne peut s’en défendre... que la vraie faute est d’affronter un péril dont rien ne préserve plus dès qu’il a effleuré la chair. Qu’avait-elle fait, malheureuse! en promettant de retourner tout à l’heure... cette nuit... dans ce buisson ardent, vers ce piège d’ivresse, sous les arbres muets et lourds?...
Nicole regarda les étoiles... Elles fleurissaient, splendides, dans la pureté sombre du ciel... Un calme planait, qui n’était pas le sommeil, mais une respiration apaisée des choses, après l’étouffement du jour. L’atmosphère était immobile et chaude. La beauté de la terre, obscure sous l’espace inconcevable, étreignit le cœur de la pauvre amoureuse. L’étrange impression!... Il lui sembla rêver un rêve d’autrefois, s’incliner du bord de son destin comme du haut d’une tour, sur l’immensité de la vie ancienne, où quelque chose d’elle se lamentait doucement... très loin.
--«Est-ce que tu m’écoutes?» demanda Raoul. «Ce que je vais te dire est grave, ma chérie.»
L’émotion de sa voix frappa Nicole. Déjà, l’instant d’avant, quand il lui parlait avec une affection inaccoutumée, elle l’avait trouvé frémissant et bizarre. Maintenant, il glissait son bras sous celui de sa femme, l’entraînant hors du chemin, dans un sentier de traverse.
--«Ne rentrons pas tout de suite. J’ai à t’entretenir d’un sujet bien sérieux. Nous serons mieux dehors. Il doit faire si chaud dans la maison!»
Le sentier était éloigné de l’endroit où se cachait Sérénis. Nicole n’éprouvait donc plus aucune crainte immédiate. Le besoin si exceptionnel de confidence que manifestait Raoul lui sembla presque opportun, reculant l’exécution de sa promesse. Elle avait juré de revenir. Mais, du moins... ah! qu’elle eût le temps de recouvrer son sang-froid.
--«Explique-toi, mon ami,» dit-elle.
--«As-tu du courage, mon petit Niclou? Es-tu une vaillante petite femme?...
--Cela signifie?...»
Il ne pouvait la voir pâlir, mais il perçut l’altération de cette douce voix.
--«Je t’effraie... Moi qui aurais voulu te faire l’existence si sûre! Mais j’ai une décision à prendre, que je ne veux point, que je ne peux point assumer tout seul.»
Elle s’étonna. Il avait si peu l’habitude de la consulter! Et elle en fit l’observation.
--«C’est peut-être mon tort,» dit Raoul.
Est-ce lui qui parlait?... Vraiment, devant cette attitude, une vague anxiété pénétrait Nicole. Elle, qui souhaitait une diversion à son entraînante aventure, une contrainte à son affolement, n’allait-elle pas rencontrer plus qu’elle ne cherchait? L’inquiétude, la curiosité, la rendirent attentive.
--«C’est,» reprit Hardibert, «qu’il s’agit de ton avenir autant que du mien, de ta fortune autant que de la mienne. C’est surtout qu’il s’agit de la Martaude, l’œuvre de ton père, et de toute cette brave population de travailleurs, son legs le plus sacré.
--Notre avenir... notre fortune... la Martaude?
--Oui. En deux mots, voilà. On me met le marché à la main. Ou je perdrai la clientèle de l’État, ou je consentirai à le servir par certaines manœuvres politiques.
--Quelles manœuvres?
--Contraindre le vote de mes ouvriers. Renvoyer ceux qui proclament trop haut des théories collectivistes. Et, naturellement, Coursol.
--Coursol!... Tu ne peux pas. J’ai promis à sa fille qu’il resterait.
--Et moi, je le lui ai promis à lui-même.
--Alors?
--Laisse-moi,» fit Raoul, «baiser ta petite main pour cet «alors».
Il le fit comme il le disait. Un changement singulier apparaissait en lui. La secousse profonde faisait surgir à la surface tout ce que son caractère concentré recélait au fond, et ce que, du reste, il avait de meilleur. Dans son accent adouci passaient de la tendresse, de la confiance, une estime singulière pour cette âme féminine, avec laquelle il cherchait une entente sur le domaine de la loyauté, du devoir, du sacrifice. Pas de dédain, ni d’ironie, pas de mesquines contradictions de mots. Est-ce maintenant qu’il était lui-même, ou d’habitude, sous l’anguleuse enveloppe du caractère? Mais à quelle minute est-on soi-même?... La Nicole qui marchait là, à son côté, qui allait lui répondre, était-ce la Nicole de Bruges, hallucinée par des rêveries trop aiguës, par des yeux trop caressants? Ou la Nicole du bosquet de ténèbres, foudroyée par une révélation brûlante?... Ni l’une ni l’autre. Déjà, dans la créature charmante, indistincte et suave sous la nuit, s’éveillaient des possibilités, endormies aux profondeurs de l’être, et que dégageaient les circonstances. L’attitude de son mari, en se transformant, la transformait. Puis, de nouvelles perspectives morales se dessinèrent.
Raoul expliquait: