Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes
Part 5
Le tunka le poursuivit jusqu’au gué de Bodogal, près de Dialiguel, sur la Falémé. Il lui barra la route avec une partie de ses hommes, tandis que l’autre partie cherchait à le tourner. Malick-Sy se vit perdu et à la merci de son ennemi. Voyant le gué au pouvoir des Sarracolés, il s’avança en désespéré à la tête de ses guerriers, sur les hommes qui le gardaient. Par cette attaque imprévue, il rompit les rangs ennemis et put franchir la rivière. Mais, dans ce dernier combat, il fut mortellement atteint. Toujours poursuivi et ne pouvant plus se tenir à cheval, il se fit transporter en civière. Il ne devait pas revoir son village et expira à Goumba-Koka, près de Sélen, sur la Falémé, en regrettant de ne pouvoir transmettre ses dernières volontés à son fils Boubou-Malick-Sy qu’il avait envoyé quelques mois auparavant dans le Fouta-Djallon, auprès de ses cousins les fils de Maty-Hamet, sœur de son père, afin d’y recruter des guerriers. Malick-Sy mourut en 1699. Il avait commencé à fonder le royaume de Bondou et à asseoir l’autorité de sa race. Il revenait au fils de continuer l’œuvre commencée par le père.
BOUBOU-MALICK-SY (1699-1718).
Malick-Sy laissa trois fils, Boubou-Malick-Sy, Mody-Malick et Toumané-Malick. Ce fut l’aîné, Boubou-Malick-Sy qui lui succéda et hérita du titre d’élimane qui avait été donné à son père. Il avait réussi dans la mission qui lui avait été confiée, et revenait du Fouta-Djallon avec une nombreuse armée, lorsqu’à Miranguikou, le manque d’eau l’obligea à faire un grand détour. Ce retard fut un malheur pour Malick-Sy qui succombait à Goumba-Koka au moment où l’armée que lui amenait son fils arrivait à Diamwély, non loin de Boulébané.
En prenant le pouvoir, il ne rêva qu’une chose, ce fut de venger son père. Après lui avoir rendu, à Ouro-Alpha, les derniers honneurs, il entra immédiatement en campagne.
Pendant que le tunka fêtait sa victoire à Tuabo, Boubou-Malick envahit le Guoy et le Kaméra, s’empara de Kounguel, Goulmy et Arondou, traversa la Falémé à son confluent avec le Sénégal, s’empara de vive force de Goutioubé, et son armée victorieuse parcourut les états du tunka jusqu’au petit village de Kéniou en pillant et brûlant tout sur son passage. Plus de trente kovas (c’est le nom que l’on donnait alors aux chefs de villages du Guoy et du Kaméra) tombèrent sous ses coups.
Après cette belle et rapide campagne, Boubou-Malick était rentré à Ouro-Alpha avec un riche butin. Son père était vengé. Il congédia alors ses alliés du Fouta-Djallon. Quelques-uns se fixèrent auprès de lui et les autres regagnèrent leur pays, enrichis des dépouilles du Guoy et du Kaméra.
Tranquille maintenant du côté des Bakiris et certain que les prétentions de son père seraient respectées par le tunka, Boubou-Malick songea dès lors à élargir son royaume du côté du sud. Le plus petit prétexte (et les noirs en savent toujours trouver) lui servit pour entrer en campagne contre les Malinkés et les Badiars. Afin de les surveiller et de les empêcher de venir piller sur son territoire, il vint s’établir à Boubou-Ya, au nord-ouest de Sénoudébou (Boubou-Ya en langue malinké signifie : « la maison de Boubou »). De Boubou-Ya, on ne tarda pas à faire Boubaïa.
C’est vers cette époque que le Bondou prit son nom d’un puits qui avait été creusé à l’endroit où se trouve actuellement Boubaïa. Deux versions sont données sur l’origine du nom de Bondou. Suivant la première, lorsque Malick-Sy suivi de ses élèves arriva en cet endroit, il existait un puits qui appartenait à une femme nommée « Coumba ». Ce puits s’effondrant chaque jour, les élèves durent le réparer et il fut désigné sous le nom de « Bondou-Coumba » (puits de Coumba). Réparé ensuite par Boubou-Malick, on donna à l’endroit où ce puits avait été creusé le nom de « Bondou-Bonadou-Malick-Sy » (puits réparé par Boubou-Malick-Sy). De là serait venu, par extension, le nom de Bondou donné au pays soumis à l’autorité des descendants de Malick-Sy. La deuxième version laisserait encore croire que Malick-Sy aurait creusé un puits en avant de Ouro-Daouda, puits auquel on aurait donné le nom de Bondou-Bâ (puits du pré ou grand puits), d’où par élision on aurait fait Bondou.
Pendant qu’il s’installait à Boubaïa près de Bondou-Coumba, Boubou faisait en même temps construire à Féna, à un kilomètre environ du village actuel de Koussan-Almamy, un solide tata (forteresse) dans lequel il installait, sous les ordres de son fils Maka-Guiba ou Maka-Djiba, un grand nombre de captifs appelés à défendre les alentours contre les attaques des Malinkés.
Il ne tarda pas à se mettre en campagne et s’empara de plusieurs villages malinkés riverains de la Falémé et situés dans la partie sud de Sénoudébou.
Réussissant partout, Boubou-Malick-Sy ne savait se contenir, et après avoir reçu des tributs considérables des Malinkés, il marcha quand même de nouveau contre eux et entraîna ses guerriers contre le village de Samba N’gala, dont on voit encore les ruines entre Goundiourou et Diddé, à l’est de Koussan-Almamy. Ce village fut pris d’assaut et les habitants furent tous massacrés ou emmenés en captivité. Mais le succès coûta cher à Boubou-Malick-Sy : il fut mortellement blessé à la poitrine. Ses hommes le portèrent sur la tête pour le ramener à Ouro-Alpha. Il mourut en route à Ouassa, entre Sambacolo et Soumourdaka.
INTERRÈGNE (1718-1728).
Boubou-Malick-Sy laissa quatre enfants : Toumané-Boubou-Malick-Sy, qui mourut peu après son père ; Mody-Boubou-Malick-Sy, qui donna naissance aux Sissibés de N’Dagor et d’Amaguié ; Maka-Boubou-Malick-Sy, plus connu sous le nom de Maka-Guiba ou Maka-Djiba, et enfin Alioum-Boubou-Malick.
Boubou-Malick-Sy mort, ses enfants se trouvèrent sans défense. Leurs oncles Mody-Malick et Toumané-Malick, à cette nouvelle, s’étaient enfuis dans le Fouta-Toro, d’où ils n’osèrent jamais revenir.
Les Malinkés, sentant bien combien était en ce moment précaire la puissance des Sissibés, envahirent le Bondou. A leur approche tous les membres de la famille de Malick-Sy s’enfuirent dans le Toro, à l’exception toutefois de Maka-Guiba. De plus, les Guirobés, forts du droit que leur donnait le traité conclu avec Malick-Sy, revendiquèrent le pouvoir suprême. Les Torodos-Tambadounabés, de leur côté, faisaient valoir des droits égaux. En un mot l’anarchie la plus complète régnait dans le Bondou.
Craignant pour ses jours, Maka-Guiba alla se cacher chez les Tiambés ou Torodos de Fissa-Tiambé. Pendant dix ans, il resta sous la tutelle d’un chef des Guénars. Les Guirobés, qui appréhendaient sa majorité, le firent rechercher. Ils firent demander au chef des guerriers, chez lequel le jeune prince était caché, s’il existait encore quelque part un rejeton de la famille des Sissibés. Celui-ci, sentant que les Guirobés, qui abhorraient cette famille, n’auraient pas manqué de le faire disparaître, répondit négativement.
Ayant atteint l’âge de trente deux ans, Maka-Guiba résolut de réclamer ses droits au commandement. Le Bondou était alors gouverné par les Guirobés, qui, n’ayant aucune autorité, en étaient arrivés à laisser à chaque village son indépendance. Maka-Guiba se rendit alors dans le Toro rejoindre ses frères, ses oncles et ses cousins, les descendants de N’Diob-Hamet, oncle de son aïeul Malick-Sy, et qui n’avaient jamais quitté Souïma. Il leur exposa le projet qu’il avait formé de reconquérir le Bondou, et leur demanda de se joindre à lui pour continuer l’œuvre de Malick-Sy, leur ancêtre. Ses oncles et ses frères n’osèrent pas se hasarder dans une entreprise aussi périlleuse et qui avait déjà fait tant de victimes dans leur famille. Mais les fils de N’Diob-Hamet lui promirent le concours le plus absolu.
Maka-Guiba ne se rebuta pas et, à la tête des quelques guerriers que lui avaient procurés ses cousins, il pénétra dans le Bondou. Il se rendit directement à Boubaïa, fit réunir les notables guirobés et guénars, et leur fit connaître ses prétentions. Les Guénars firent une vive opposition ; et après une guerre civile de courte durée, et dont il sortit vainqueur, son autorité fut reconnue, et il fut proclamé élimane, au détriment des ayants droit, qui avaient fuit et déserté la cause de Malick-Sy.
MAKA-GUIBA (1728-1764).
Pendant les trente-six années que dura son règne, le Bondou acquit une grande prospérité. Maka-Guiba dicta ses conditions aux peuples voisins. Son premier souci, après avoir assis son autorité, fut de marcher contre les Malinkés, meurtriers de son père. Le village de Miranguikou, sur la route de Koussan-Almamy à Diddé, tomba sous ses coups. Le chef, Sambou-Ahmady-Toumané, s’enfuit devant le vainqueur et se réfugia sur la rive droite de la Falémé, dans le Niagala, où il fonda le village de Farabanna.
Poursuivant ses succès, Maka-Guiba fit élever à Dara et à Diomfou des tatas qui devaient tenir incessamment Sambou en éveil et lui disputer le pays. Lui-même s’établit à Dara, après avoir confié la garde de Féna à son plus jeune fils, Paté-Gaye, déjà renommé par sa bravoure et son intrépidité. Il songea alors aux Contoukobés, et leur fit des propositions de paix. A cet effet, il envoya auprès de leur chef Niamé une députation chargée de lui demander l’aide de ses esclaves pour faire la récolte d’arachides. Niamé, plein de confiance, rassembla immédiatement tous ses hommes et les mit à la disposition de l’élimane du Bondou. En même temps, Paté-Gaye, suivant les instructions de son père, se dirigeait avec 10,000 hommes sur Kakoulou, résidence du chef des Contoukobés. Il trouva cette ville privée de ses défenseurs, la prit d’assaut et la détruisit de fond en comble. Niamé fut tué et beaucoup de ses sujets furent faits prisonniers. Ceux qui échappèrent allèrent dans le Ouli habiter le village de Tamba-Counda, où l’on trouve encore leurs descendants. Dans cette affaire, Maka-Guiba ramassa un immense butin, qu’il employa à acheter des chevaux et des munitions de guerre.
Quelque temps après, son fils Abdoul-Moussou fut tué à l’assaut de Sambanoura, sur la Falémé, village qui était habité par des Malinkés de la famille des Gassamas, dont on rencontre encore quelques descendants dans le Kantora.
De toutes les guerres que Maka-Guiba eut à soutenir, la plus sérieuse fut celle qu’il eut à faire au roi des Déniankés, Sattigui. Les Déniankés sont des métis Peulhs et Toucouleurs qui habitent sur les bords du Sénégal, entre le Guoy et le Fouta. Venus des environs de Bangassi dans le Fouladougou oriental, ils avaient d’abord émigré dans le Bondou et de là dans le Fouta-Sénégalais. Ce monarque orgueilleux, qui s’intitulait « roi du Fouta », jaloux des victoires des Sissibés et de leur prestige, résolut de leur imposer un tribut. Il écrivit alors à Maka-Guiba une lettre dont voici à peu près le sens, sinon le texte rigoureux :
« De la part du glorieux, du puissant et du redoutable Sattigui, roi du Fouta entier, lui qui a été créé pour être heureux ici-bas et pour être destiné au séjour éternel dans l’autre monde ; la preuve c’est qu’il boit à coupe pleine les douceurs de la vie ; lui qui est si aimable et si charitable pour ses amis, aussi bien qu’il est terrible, redoutable et implacable pour ses ennemis, à son humble et fidèle serviteur Maka-Guiba, qui a la hardiesse de se dire almamy et qui signe comme tel, dont la famille est issue des Torodos, qui n’ont été créés que pour être toujours misérables et pour demander la charité aux autres. Salut !
» Maka-Guiba, j’ai besoin de faire faire par les forgerons des ornements en or pour mes femmes et mes enfants. Il me faut de l’or, et en bonne quantité même ; tu auras donc à m’en envoyer cinq mesures pleines dans le plus bref délai.
» J’ai appris que tu as un cheval arabe tout blanc qui danse beaucoup ; tu auras à me l’envoyer par la même occasion pour un de mes hommes qui n’en a pas.
» J’ai appris que, parmi tes femmes, tu en as une qui sait bien faire le couscous ; il faudra me l’envoyer aussi pour me faire la cuisine, et tout cela de suite, autrement tu me forcerais à venir dans le Bondou.
» Je pense que tu voudras éviter mon arrivée, car si je vais dans le Bondou, ce ne sera que meurtres et ruines, et je jure de casser sur ta tête cette seule calebasse que tes parents t’ont laissée pour tout héritage, et dont tu te sers pour recevoir la charité des mains des autres, comme ils la recevaient eux-mêmes de leur vivant.
» Tu n’es que Torodo ; tu n’as été créé que pour la misère et la servitude.
» Salut !
» SATTIGUI, Soulé N’DIAYE. »
Au reçu de cette lettre, Maka-Guiba convoqua ses notables, et après une longue délibération, il fut décidé qu’on donnerait satisfaction au roi du Fouta. Paté-Gaye, absent au moment du palabre, revint à Dara, et en apprenant ce qui s’était passé, demanda la réunion immédiate des personnes qui avaient pris cette décision. Il se fit alors lire la lettre de Sattigui, et après l’avoir fait copier, l’arracha vivement des mains du marabout, la déchira et en fit avaler les morceaux au courrier qui l’avait apportée ; après quoi, il le fit accompagner par deux cavaliers, pour l’empêcher de prendre aucun repos dans tout le Bondou. C’était la guerre inévitable.
Le chef du Fouta, dès qu’il connut ces détails, devint furieux, et n’eut pas beaucoup de peine à décider ses guerriers à venger l’offense qui venait de lui être faite. Certain d’avoir facilement raison de ce petit royaume du Bondou, il se mit à la tête de ses troupes et, après avoir traversé la Falémé à Arondou, vint camper devant Tafacirga, tandis qu’un autre corps d’armée, commandé par son fils Guiladio, se dirigeait sur Féna, semant la ruine et le pillage sur son passage.
De son côté, Ahmady-Gaye, l’aîné des fils de Maka-Guiba, partit à la tête des guerriers du Bondou, de Dara à l’ouest de Gatiari, sur la rive droite de la Falémé, et se dirigea contre Sattigui lui-même. Arrivé à la hauteur du gué de Naïé, il partagea ses guerriers en deux troupes et confia le commandement de la seconde à son frère Paté-Gaye, auquel il ordonna de franchir la Falémé et de marcher contre l’ennemi par la rive gauche pour lui donner une fausse alerte. Mais lorsque Paté-Gaye arriva à Naïé, et après avoir passé le gué, il rencontra, entre le village et la rivière, le corps d’armée de Guiladio. Celui-ci avait appris la marche d’Ahmady-Gaye contre son père, et il s’était porté en toute hâte sur le gué, afin de franchir la Falémé et aller barrer le passage au prince Sissibé. Mais il comptait sans la colonne de Paté-Gaye. L’action s’engagea aussitôt. Guiladio, à un moment donné, se trouva à environ cinquante mètres de Paté-Gaye, qui le reconnut aussitôt, et qu’il reconnut également. Ils échangèrent à cette distance des coups de feu, mais sans se toucher. Ils se ruèrent alors l’un sur l’autre dans un furieux corps-à-corps. La victoire demeurait indécise, et tous les deux étaient blessés, lorsque Paté-Gaye, prenant son second pistolet, qu’il n’avait pas déchargé, le dirigea sur la poitrine de Guiladio et l’abattit sur le coup. En voyant tomber leur chef, les Foutankés (hommes du Fouta) se débandèrent et s’enfuirent de tous côtés.
Ahmady-Gaye, de son côté, avait continué sa route par la rive droite de la Falémé, et était tombé sur la colonne de Sattigui. Les Foutankés se défendirent vaillamment ; mais rien ne put arrêter l’élan des Bondounkés (hommes du Bondou), enhardis par le succès obtenu par Paté-Gaye et par la mort de Guiladio. Sattigui, battu, s’enfuit et rentra dans le Fouta avec les débris de son armée, dont un grand nombre de guerriers étaient restés sur le champ de bataille. Il fit alors amende honorable, et la paix fut signée.
Délivré de Sattigui, Maka-Guiba songea alors à conquérir le Bambouck. Il leva de nouveau une nombreuse armée, et marcha contre son vieil adversaire Malinké Sambou-Ahmady-Toumané, chef de Farabanna. Il vint mettre le siège devant ce gros village. Mais devant sa résistance, et après avoir passé un long temps devant ses tatas infranchissables, l’armée du Bondou dut battre en retraite. Poursuivie par Sambou, elle fut mise en déroute, et ce fut dans un de ces engagements que fut tué Maka-Guiba.
C’est de Maka-Guiba que datent les deux branches régnantes des Sissibés. De sa première femme, Diélia-Gaye, il eut quatre fils : Ahmady-Gaye, Moussa-Gaye, Séga-Gaye, Paté-Gaye. Les trois premiers montèrent sur le trône, et le dernier mourut encore jeune. Ce sont leurs descendants qui formèrent la souche royale de Koussan-Almamy.
Avec sa seconde femme, Aïssata-Béla, il eut trois fils : Ahmady-Aïssata, Malick-Aïssata et Ousman-Tounkara. Le premier régna longtemps et les deux autres périrent au désastre de Dara-Lamine, victimes de la vengeance de Paté-Gaye. Leurs descendants formèrent la branche de Boulébané.
Il existe encore deux autres familles de Sissibés, mais tellement secondaires, qu’elles ne peuvent aspirer au trône.
SAMBA-TOUMANÉ (1764).
Le frère aîné de Maka-Guiba, Toumané-Boubou-Malick-Sy, avait, en mourant, laissé un fils, nommé Samba-Toumané. Il fit valoir ses droits à la couronne et fut élu par les notables Guirobés et Guénars comme étant le doyen d’âge, et cela, selon les lois d’hérédité en vigueur. Son règne fut de courte durée. Une intrigue se forma contre lui, et, sous prétexte que son père n’avait pas osé s’unir avec Maka-Guiba pour reconquérir le Bondou, il fut banni du pouvoir par les Sissibés, qui se trouvaient alors dans le Bondou. Expulsé par Ahmady-Gaye, le fils aîné de Maka-Guiba, il se réfugia dans le Fouta-Toro après deux mois de règne seulement.
Les Sissibés du Bondou, héritiers de Maka-Guiba et continuateurs de la politique de Malick-Sy, décidèrent, en même temps, que tous les princes qui ne s’étaient pas ralliés à la cause de leur ancêtre seraient par ce fait exclus à tout jamais, eux et leurs descendants, du trône du Bondou. Ainsi se trouvèrent bannis du pouvoir les familles de :
1o Samba-Toumané-Malick, fils de Toumané-Boubou-Malick ;
2o Mody-Boubou-Malick ;
3o Alioun-Boubou-Malick.
Il ne restait donc plus que la génération de Maka-Guiba qui serait appelée à régner, et cela en récompense de ce que leur père avait reconstitué le royaume du Bondou.
AHMADY-GAYE (1764-1785).
En montant sur le trône, après la mort de son père, Ahmady-Gaye prit le premier le titre d’Almamy (le puissant). Ses prédécesseurs, comme nous l’avons dit, n’étaient que des Elimanes (chefs de religion). Il avait hérité de grandes richesses, et ses sujets purent jouir d’une vie paisible et se livrer à l’agriculture et à l’élevage des troupeaux.
Ahmady-Gaye avait pris le royaume craint et respecté des voisins ; et, pour asseoir davantage sa prépondérance, il obligea le Ouli à signer avec lui un traité d’alliance, et fit avec les Bakiris plusieurs arrangements heureux.
Mais le Bambouck et le Tenda, se sentant menacés, lui déclarèrent la guerre, et l’amenèrent à marcher sur Farabanna, dont il dut abandonner le siège après avoir vainement tenté l’assaut. Il fut plus heureux dans le Tenda. En peu de jours, il s’y empara de plusieurs villages et soumit complètement le pays.
Ce fut à son retour de sa campagne dans le Tenda qu’Ahmady-Gaye fit construire à Koussan-Almamy, à 7 ou 8 kilomètres de Miranguikou, place forte des Malinkés, un tata formidable pour se défendre des pillards et des ennemis de sa famille, qui, excités par des marabouts, tentaient de fomenter des révoltes. Pour les réprimer, il envoya de suite son frère Paté-Gaye, qui, arrivé devant un village du Ferlo, dont les portes étaient fermées, les fit enfoncer, et ayant mandé le chef, le fit mettre à mort. Chaque village eut à payer un impôt de quatre vaches toutes les fois qu’un Sissibé y recevrait l’hospitalité. Malgré leur soumission, il maintint cette amende à tous les villages du Ferlo, et parvint ainsi à apaiser les troubles que des ambitieux avaient voulu faire naître.
Plus tard, il se présenta deux fois, avec une forte armée, devant Farabanna, et mourut sans avoir pu se rendre maître de cette forteresse, mais après avoir eu la satisfaction de voir les murs de Koussan-Almamy complètement terminés. Ce fut à Dara, prés de Gatiari, qu’il s’éteignit, en laissant dans tout le Bondou un souvenir fort respecté.
Ahmady-Gaye est le premier des souverains du Bondou qui ait fait quelque chose, au point de vue de l’administration du pays. Il édicta des lois sur la perception des impôts et réglementa les droits de douane. Il organisa une sorte de police et établit un code de justice conforme au Coran, dans lequel étaient stipulées les peines à infliger à ceux qui enfreindraient la sainte loi ou qui se rendraient coupables envers la société. En d’autres termes, il essaya d’appliquer le Coran dans toutes les circonstances où cela était possible.
Ahmady-Gaye laissa sept enfants mâles : Ahmady-Makomba, qui fut tué à Dellafra (Tenda) ; Toumané-Mody, Malick-Coumba, Ahmadou-Sy, qui régnèrent ; Abderrahaman-Ahmady-Gaye, Séga-Ahmady-Gaye, qui périrent à Dara-Lamine, et Salif-Ahmady-Gaye, qui mourut à Boulébané.
L’aîné, Ahmady-Makomba, était seul fils d’une femme libre ; les autres avaient pour mère une captive. Aussi Ahmady-Makomba refusa-t-il de partager ses biens avec ses frères et fut-il reconnu comme chef de la famille.
MOUSSA-GAYE (1785-1790).
Moussa-Gaye, frère d’Ahmady-Gaye, le plus âgé de la famille royale, succéda à son frère, en vertu des lois de succession. Son règne fut surtout marqué par la guerre qu’il fit au Guoy. Ce fut vers cette époque que le chef des Diaybès, N’Diaye-Gauki, vint s’établir à Bakel, sous la protection de l’almamy du Bondou. Ahmady-Gaye continua à couvrir de son autorité son successeur, Silman-Moladiou. C’était vers l’époque de la première occupation de ce poste par les Anglais. Le tunka de Tuabo revendiqua comme lui appartenant les terrains de Bakel et voulut percevoir les droits que les Anglais s’étaient engagés à payer comme location au chef de ce village. De son côté, Silman-Moladiou prétendait que, ces terrains ayant appartenu à ses ancêtres, c’était lui qui devait percevoir l’impôt. Mais, se sentant trop faible pour pouvoir soutenir la lutte contre le tunka, il vint demander l’assistance de l’almamy du Bondou. Sur ces entrefaites, une épidémie s’étant déclarée parmi les hommes qui composaient la garnison du poste, et presque tous les soldats étant morts, le commandant dut abandonner Bakel et regagner la côte avec six ou sept hommes seulement. La cause de discorde disparut donc. Quelque temps après, un gérant de la Compagnie du Sénégal revint occuper Bakel.
A cette époque, le point où se faisait le principal commerce de la région était le village de Kounguel. Il y avait alors là une escale de grande importance, où se trouvaient de nombreux chalands et même quelques bricks de commerce. Silman-Moladiou, pensant être secouru par les traitants de Kounguel, refusa un beau jour de payer à l’almamy du Bondou l’impôt qu’il lui devait verser en échange de la protection dont celui-ci le couvrait. Moussa-Gaye se vit donc forcé de prendre les armes contre son ancien allié et marcha contre Bakel. Silman-Moladiou s’enfuit au premier choc. La légende rapporte que la grosse pierre que l’on voit encore suspendue au rocher qui se trouve au bas de la tour de la Montagne-aux-Singes, à Bakel, a été déplacée par les secousses que lui ont imprimées les pieds des chevaux de l’almamy Moussa, lors de l’attaque de Bakel. Son neveu, nommé Sambouddou-Malick, fils de son frère Malick-Aïssata, fut mortellement atteint dans le milieu même du village, entre la position actuelle du poste et l’endroit nommé « L’Hôpital ». Il mourut dans cette même journée.
Moussa-Gaye, maître de la situation, imposa un impôt aux commerçants qui viendraient trafiquer à Bakel et à Kounguel. Avant son avènement au trône, il était, du reste, allé à Saint-Louis et avait pu, au préalable, traiter cette question avec les administrateurs des compagnies qui avaient alors la direction du pays.