Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes
Part 3
L’exploitation de ces mines par les indigènes n’a lieu actuellement que pendant l’hivernage. Elle ne se fait plus par puits. Ils se contentent de prendre les terres de la surface, sur les bords des ravins et des marigots, et en retirent de magnifiques résultats, relativement, bien entendu, à ceux que l’on obtient en lavant les sables de la Falémé.
Les orpailleuses opèrent à l’aide de calebasses, absolument de la même manière que les orpailleurs de la Californie et de l’Australie avec des sébilles. Pour cela, après avoir recueilli les terres dans leurs calebasses, elles les portent sur les bords du marigot, les débourbent avec les mains et, par une suite d’oscillations et de mouvements, font venir les parties les plus légères à la surface. Ces parties sont rejetées au fur et à mesure, et bientôt il ne reste au fond de la calebasse qu’un sable noir, assez fin, composé de fer oxydulé et d’émeri, au milieu duquel on distingue facilement les paillettes d’or.
Les essais faits par M. Maritz sur les terres de Kéniéba ont donné les résultats suivants :
« Cent kilogrammes de terre provenant de l’une de nos galeries, traitée comme il vient d’être dit, produisirent 0g177. On prit le résidu, c’est-à-dire les terres rejetées des calebasses par les orpailleuses ; ces terres furent pilées dans un mortier en bois avec un pilon en bois, c’est-à-dire bien imparfaitement, puis lavées, puis repilées et relavées, en tout quatre fois. Après chaque opération, on trouva plus d’or qu’à la première, et après les quartz on obtint 1g300 à ajouter à 0g177.
» Les 100 kilogrammes de minerai, au lieu de 0g177, produisirent donc 1g477.
» Les derniers résidus auraient encore pu être pilés et lavés, et auraient sans doute produit un peu d’or.
» Les sables de la surface du sol, traités de la même manière, ont donné 0g00091 par 100 kilog.
» Traités par des procédés plus complets, il est certain que leur rendement serait considérablement augmenté. »
En 1843, M. Huart Bessignères, chargé par le gouvernement d’explorer ces mines, disait que les indigènes ne retiraient pas le centième du précieux métal qu’elles contenaient.
En 1853, M. Rey annonçait que les terres de Kéniéba rendraient 1 kilog. d’or pour 5,000 kilog. de terre.
Tout cela avait engagé le gouvernement français à entreprendre l’exploitation de ces terres, réputées si riches ; malheureusement, les appréciations de ces voyageurs se trouvèrent erronées, et l’exploitation fut si peu avantageuse qu’elle fut abandonnée en 1860.
Ces essais n’ont été exécutés que sur des terres privées des débris de quartz, qui, eux aussi, contiennent de l’or.
Du poste que nous avions construit, il reste à peine quelques vestiges de murailles pour en indiquer l’emplacement. Boubakar-Saada, craignant que les Malinkés ne parvinssent à s’en emparer et à s’y retrancher, en ordonna la destruction.
Le Père Labat, dans son récit du voyage de Compagnon, cite encore bien des mines d’or, dont on n’a pu jusqu’ici retrouver la trace, ni même le souvenir. D’après lui, il y en aurait deux à Naié. Aujourd’hui, les habitants ne se souviennent nullement en avoir jamais entendu parler. Il en est de même pour celle de Fourquarane, où, d’après le même auteur, il y aurait aussi une mine d’argent dont on n’a jamais pu, malgré les plus actives recherches, retrouver l’emplacement.
Outre les mines d’or, le Bondou posséderait encore, d’après certains auteurs, des gisements de mercure natif, ou du moins des indices que jusqu’ici l’on n’a pas pu bien définir. Je me hâte de dire que, malgré mes recherches, je n’ai pu m’en assurer par moi-même. Je ne fais donc que rapporter ici l’opinion de voyageurs plus heureux que moi, en leur en laissant toute la responsabilité.
Le mercure apparaît à l’état de petits globules très purs dans les argiles des couches supérieures, dans le village même de Sénoudébou.
On en a trouvé aussi à Farabanna, sur la rive droite de la rivière, et le long de cette rive sur environ cinquante mètres. Rien jusqu’ici n’est venu indiquer sa provenance ; mais, malgré les histoires plus ou moins fantaisistes que l’on a racontées à ce sujet, il n’est pas probable que des mains humaines se soient plu à verser là une quantité de mercure aussi considérable que celle qu’on a retirée jusqu’à ce jour.
A Farabanna, M. Baur, ingénieur civil des mines, eut connaissance de cette apparition du mercure, et en fit recueillir plusieurs bouteilles.
A l’époque des pluies, on voit le mercure apparaître dans les couches supérieures en très grande abondance. Il est facile alors, en soumettant ces terres à un lavage à la calebasse, d’en obtenir en peu d’instants une assez grande quantité. Des enfants mêmes s’amusent à le recueillir. En 1873, dès sa première apparition, les habitants, prenant cela pour de l’argent, s’empressèrent d’en remplir des bouteilles qu’ils ont conservées assez longtemps.
Le calcaire fait absolument défaut dans le Bondou. Cela n’a rien d’étonnant, étant donné l’âge géologique auquel il appartient. On trouve bien en maints endroits, notamment dans le Tiali et le Niéri, des roches d’un aspect blanc grisâtre que l’on a pris pour du calcaire véritable. Il n’en est rien. Ces roches ne sont, en effet, que des conglomérats formés de coralliens, et qui ont été déposées par les eaux en se retirant. On ne les trouve qu’à la surface du sol, où elles sont éparses, ou à une faible profondeur. Elles donnent à la cuisson non pas de la chaux, mais un ciment de mauvaise qualité.
Le charbon y est de même parfaitement inconnu. Quelle que soit la profondeur à laquelle on soit descendu jusqu’à ce jour, on n’en a jamais trouvé trace.
_Flore, productions du sol, cultures._ — La végétation est relativement pauvre dans le Bondou, du moins dans sa partie septentrionale. Dans les régions méridionales, sans être cependant remarquable, elle est plus riche. Le Ferlo et le Bondou proprement dits appartiennent tout entiers à la région des steppes soudaniennes. La flore est là d’une pauvreté remarquable. On y rencontre de vastes étendues couvertes d’acacias et de baobabs. C’est la patrie des mimosées et des graminées inférieures. Il y existe en assez grande abondance une certaine variété de gommier dont le produit ne jouit dans le commerce que d’une valeur absolument relative. C’est là encore que l’on trouve ces végétaux peu connus qui donnent la gomme de kellé, que les indigènes regardent comme un véritable porte-bonheur, et le hammout, cette résine qui présente les caractères de l’encens et qui est regardée dans tout le Soudan occidental comme une panacée universelle. Le gonakié (_Acacia Adansonii_) est surtout commun sur les bords de la Falémé. Si nous ajoutons à cela quelques rares ficus et quelques échantillons peu nombreux de benténier (_Eriodendron anfractuosum_), nous aurons cité les principales essences qui composent la flore de cette région du Bondou. Elle est bien plus riche au fur et à mesure que l’on s’avance vers le sud et dans le Tiali, le Diaka, la partie la plus extrême du Niéri et du Ferlo-Maodo, nous voyons apparaître les grandes essences qui caractérisent les pays tropicaux. Les grandes légumineuses commencent à y prendre de respectables dimensions. Les nétés (_Parkia biglobosa_) y sont particulièrement communs. Le vène (_Pterocarpus erinaceus_), le caïlcédrat (_Kaya Senegalensis_), le tamarinier (_Tamarindus Indica_), le bambou (_Bambusa arundinacea_), le fromager (_Bombax Ceiba_), le n’taba (_Sterculia cordifolia_), le palmier rônier (_Borassus flabelliformis_), les ficus de toutes variétés, etc., etc., y sont assez communs. Mais ils n’y forment nulle part des forêts assez importantes pour donner lieu à une exploitation rémunératrice. Les papayers et les dattiers croissent en abondance dans les villages du Diaka et du Niéri et donnent des fruits savoureux. Dans les forêts existent de nombreux échantillons des différentes variétés de cette fameuse _vigne du Soudan_, à laquelle certains auteurs ont cru devoir donner une importance qu’elle est loin d’avoir. Le karité (_Bassia Parkii_) n’existe que dans le Tiali, et encore en très petite quantité. Enfin, dans le Niéri, le Ferlo-Maodo, le Diaka et le Tiali lui-même, commencent à apparaître les lianes à caoutchouc et à gutta-percha : fafetone, laré ou saba, delbi et bonghi. Les plantes médicinales y sont communes, et la pharmacopée indigène trouve aisément à s’y alimenter selon les besoins. Citons au hasard : les sénés, le kinkélibah, le ricin, la casse, le bakis, etc., etc. Le Tiali et le Niéri jouissent sous ce rapport d’une réputation bien méritée. Enfin, les plaines et les plateaux sont couverts d’une brousse épaisse dont les graminées forment les éléments principaux, et qui constituent pour les bestiaux un excellent fourrage.
Le Bondou a été jusqu’au milieu du XIXe siècle un des pays les plus riches sous le rapport de la production. Grâce à la nombreuse population qu’il renfermait alors, il possédait de vastes plaines, entièrement cultivées et situées près des villages qui s’échelonnaient sur les rives de la Falémé et dans l’intérieur des terres. Depuis le passage d’El-Hadj-Oumar, ce nouvel Attila qui a porté la dévastation dans ce beau pays, emmenant à sa suite des villages entiers, trompés par de vaines promesses, il est tombé dans un profond état d’abandon et de pauvreté.
Les terrains argileux sont propices à la culture du mil (_Sorghum vulgare_). On y trouve, suivant les régions, toutes les variétés de sorgho cultivables au Soudan. Dans les terrains dont la latérite forme la base, le maïs, les arachides, les haricots, que l’on y appelle « niébés », croissent à merveille et donnent un rendement considérable. Il serait bien plus grand encore si les habitants amélioraient leurs procédés de culture. Ils se contentent, en effet, de gratter légèrement la terre après l’avoir débroussaillée, et d’y enfouir peu profondément les graines. Les fumures et les irrigations leur sont absolument inconnues. Sur les bords des marigots et dans les marais, surtout dans le sud, le riz prospère d’une façon remarquable et y est d’une excellente qualité. Autour des villages se trouvent de beaux lougans (champs cultivés) de coton et d’indigo. Enfin, dans les cours mêmes des habitations, les femmes et les enfants cultivent avec succès : courges, calebasses, oseille, oignons et ce tabac vulgaire (_Nicotiana rustica_) dont les indigènes sont si friands. Le manioc, la patate douce et le diabéré, cette sorte d’aroïdée qui donne des turions qui rappellent le chou caraïbe, prospèrent surtout dans les régions les plus méridionales.
Quant aux cultures européennes, il n’y faut pas songer, à mon avis. La nature du sol et surtout le climat ne leur permettront jamais d’y prospérer et d’y produire. On ne peut guère songer qu’à y cultiver, et encore avec de grands soins et une vigilance de tous les instants, les quelques légumes nécessaires à notre alimentation.
_Faune, animaux domestiques._ — On trouve dans le Bondou presque tous les animaux de l’Afrique occidentale. Le lion y devient assez rare. La panthère, le chat-tigre, le lynx y sont plus communs. La girafe se rencontre encore assez fréquemment dans les régions qui avoisinent le désert du Ferlo. Les antilopes y sont moins communes que dans certaines autres régions. Toutes les variétés connues y sont cependant représentées, et parmi elles nous citerons particulièrement les kobas, dumsas et diguidiankas. Par contre, les biches, gazelles et sangliers y foisonnent littéralement. Il n’est guère possible d’y chevaucher sans en faire fuir devant soi un grand nombre. Ce dernier animal s’y multiplie surtout beaucoup, car la population étant presque complètement musulmane, n’en mange pas la chair et, par conséquent, ne le chasse pas. Le bœuf sauvage, que l’on désigne sous le nom de _lour_, ou de _vache brune_, tend chaque jour à y disparaître. On n’en trouve plus que quelques rares individus. Sa chair est littéralement succulente.
L’hippopotame y habite principalement les grands bassins de la Falémé et les grands marigots, le Niéri-kô et le Sandougou. Le caïman y atteint des proportions extraordinaires, et pendant la saison sèche on peut faire dans la rivière et les grands marigots des pêches absolument merveilleuses. Le poisson y est très abondant, et il en existe une espèce, que l’on désigne sous le nom de _capitaine_, qui est supérieure à nos meilleures carpes.
L’éléphant se trouve surtout dans l’ouest et dans le sud. Il y devient de plus en plus rare.
Le gibier à plume y est très commun. La pintade se voit par vols nombreux. La perdrix, la tourterelle, l’outarde, la poule de rochers, la caille de Barbarie y sont en très grand nombre.
On trouve dans les bois de beaux oiseaux de parure ; le merle métallique, le colibri, le guépier, le geai bleu, le martin-pêcheur y ont un plumage aux couleurs les plus vives et les plus variées. Les échassiers vivent sur les bords de la Falémé par nombreuses bandes. L’oiseau-trompette, dont la peau est très estimée ; le marabout, qui fournit une très belle fourrure ; l’ibis, l’aigrette blanche, etc., fréquentent les îlots de la rivière et les bancs de sable quand elle est à sec. La sarcelle et le gros canard sauvage l’habitent aussi. Par contre, les oiseaux de proie y sont aussi relativement nombreux, et autour des villages on voit rôder en grand nombre des milans et des aiglons qui viennent jusque dans les cours enlever les jeunes poulets.
Les serpents y sont assez rares. Nous citerons particulièrement : le boa, le python, les couleuvres, le serpent-corail, le serpent-bananier et une variété de reptile venimeux, que l’on désigne à tort sous le nom de trigonocéphale.
Les insectes pullulent littéralement partout. Nous citerons plus particulièrement les moustiques et les maringouins, cette plaie des pays chauds, destinée sans doute à éprouver la patience des voyageurs. Les abeilles sont surtout communes dans le Tiali, le Diaka et le Niéri. Elles donnent un miel savoureux et abondant. Les indigènes de ces deux provinces sont des apiculteurs consommés, et tout autour des villages les arbres sont couverts de ruches. Les fourmis sont très nombreuses et il en existe un grand nombre d’espèces, parmi lesquelles nous citerons surtout la fourmi-rouge, la fourmi-cadavre, dont une seule suffit pour empester une case, et la fourmi-manian, dont la piqûre est horriblement douleureuse et suffit pour paralyser pendant quelques heures le membre qu’elle a blessé. Enfin, les termites se rencontrent partout et construisent en grand nombre leurs édifices aux formes aussi bizarres que variées.
Les animaux domestiques sont relativement nombreux, et ils le seraient bien plus encore si les indigènes veillaient avec plus de soin à la reproduction et à l’élevage.
Le cheval y est petit, mais très vigoureux. La race maure, qui vit et se développe bien dans le nord, périclite dans le sud. Là, c’est le cheval du Ouli et du Cayor qui offre le plus de résistance.
Les bœufs y sont élevés en quantité notable, surtout par les Peulhs et les Diakankés. Ils donnent une viande de boucherie un peu dure et peu abondante, mais le lait des vaches est parfait et très riche en matières grasses. Elles n’en donnent malheureusement que fort peu.
Les chèvres et les moutons sont également assez communs, mais leur chair est généralement peu savoureuse. Il en est de même de celle des poulets, qui est absolument coriace. Ces derniers sont très nombreux dans tous les villages.
Nous citerons enfin en terminant l’âne, qui y est petit, mais élégant de formes et très vigoureux. C’est, dans toute cette région, la bête de somme par excellence. Malheureusement, les indigènes ne se préoccupent pas assez de le multiplier. Il rend de grands services aux caravanes et pourrait faire l’objet d’un commerce important.
_Climatologie._ — Le climat du Bondou appartient à la classe des climats chauds par excellence. Comme dans toute cette partie de l’Afrique occidentale, il y existe deux saisons bien tranchées : la saison sèche et la saison des pluies ou hivernage.
La saison sèche commence, en général, vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre. Elle dure jusqu’à la fin de juin. Mais cela n’est vrai que pour la partie nord du pays. Dans les régions méridionales, elle est beaucoup plus courte. Elle est caractérisée par une élévation considérable de la température, et il n’est pas rare de voir le thermomètre, pendant les mois d’avril et de mai surtout, marquer jusqu’à 46 et 47 degrés centigrades à l’ombre et jusque dans l’intérieur des cases. Le baromètre est toujours très haut et ne varie pas plus de un millimètre à un millimètre et demi. Les vents régnants sont alors ceux d’est-nord-est, qui arrivent surchauffés par les sables brûlants du Sahara, sur lesquels ils passent. L’atmosphère est alors absolument dépourvue d’humidité. En quelques jours, tout se dessèche rapidement, et la campagne prend ce caractère de solitude et d’aridité saharienne qui frappe et attriste quand, pour la première fois, on met le pied sur ce sol ingrat et désolé.
Pendant sept mois de l’année, il ne tombe pas une goutte d’eau, sauf toutefois dans les premiers jours de février, durant cette courte période que l’on est convenu de désigner sous le nom de petit hivernage. Les vents passent alors au sud et au sud-ouest, le ciel se couvre, le baromètre baisse, et généralement le matin, pendant six à sept jours au plus, tombe une pluie fine que la terre desséchée a bien vile absorbée. Mais le soleil ne tarde pas à se montrer à nouveau, et alors, jusqu’au mois de juin, rien ne vient plus altérer la sérénité de l’atmosphère. — Ces chaleurs torrides, mais sèches, sont relativement bien supportées par l’Européen et sa santé ne s’altère pas trop. Il subit bien quand même l’influence du climat, se débilite, s’anémie ; mais il est, à cette époque de l’année, bien moins exposé à ces terribles maladies qui sont l’apanage de ce pays meurtrier. Il n’a guère alors à craindre que les dysenteries, très fréquentes dans les mois de novembre, décembre et janvier, où le rayonnement nocturne est si prononcé et si rapide qu’en moins de deux heures la température s’abaisse parfois jusqu’à 8 degrés centigrades au-dessus de zéro. Il convient alors de ne pas coucher dehors et de se bien couvrir le ventre soit avec une couverture de laine, soit avec la classique ceinture rouge en flanelle.
Dans la partie nord, les premières pluies commencent à tomber vers la fin de juin. Dans les régions méridionales, l’hivernage est beaucoup plus précoce et dure aussi plus longtemps. Dans le Diaka et la partie sud du Niéri, par exemple, il pleut depuis la fin de mai jusqu’à la fin de novembre. Les premiers orages sont généralement courts, et il ne tombe alors qu’une petite quantité d’eau qui occasionne une légère crue passagère des rivières et des marigots. Un mois après, la saison pluvieuse est définitivement établie. Chaque jour, ce sont des orages épouvantables, des tornades terribles, pendant lesquels le vent souffle en fureur, et qui se terminent par des pluies diluviennes. Il faut lire dans le _Roman d’un Spahi_, de Pierre Loti, la description de cet étrange météore que l’on désigne sous le nom de _tornade_. Nul mieux que lui n’en a parlé. Qu’on me permette de rapporter ici les quelques lignes qu’il lui a consacrées : « Cependant, il faut avoir habité le _pays de la soif_ pour comprendre les délices de cette première pluie, le bonheur qu’on éprouve à se faire mouiller par les larges gouttes de cette première ondée d’orage.
» Oh ! la première tornade !... Dans un ciel immobile, plombé, une sorte de dôme sombre, un étrange _signe du ciel_ monte de l’horizon. Cela monte, monte toujours, affectant des formes inusitées, effrayantes. On dirait d’abord l’éruption d’un volcan gigantesque, l’explosion de tout un monde. De grands arcs se dessinent dans le ciel, montent toujours, se superposent avec des contours nets, des masses opaques et lourdes ; on dirait des voûtes de pierre près de s’effondrer sur le monde, et tout cela s’éclaire de lueurs métalliques, bleues, verdâtres ou cuivrées, et monte toujours.
» Les artistes qui ont peint le _déluge_, les cataclysmes du monde primitif, n’ont pas imaginé d’aspects aussi fantastiques, de ciels aussi terrifiants. Et toujours, pas un souffle dans l’air, pas un frémissement dans la nature accablée.
» Puis, tout à coup, une grande rafale terrible, un coup de fouet formidable couche les arbres, les herbes, les oiseaux, fait tourbillonner les vautours affolés, renverse tout sur son passage. C’est la tornade qui se déchaîne, tout tremble et s’ébranle ; la nature se tord sous la puissance effroyable du météore qui passe.
» Pendant vingt minutes environ, toutes les cataractes du ciel sont ouvertes sur la terre ; une pluie diluvienne rafraîchit le sol altéré d’Afrique, et le vent souffle avec furie, jonchant la terre de feuilles, de branches et de débris.
» Et puis, brusquement, tout s’apaise. C’est fini. Les dernières rafales chassent les derniers nuages aux teintes de cuivre, balayent les derniers lambeaux déchiquetés du cataclysme, le météore est passé, et le ciel redevient pur, immobile et bleu. »
A cette époque de l’année, la température n’est pas relativement très élevée. Elle ne dépasse guère 34 degrés ; mais c’est à peine si, pendant la nuit, il se produit une rémission d’un ou deux degrés. L’atmosphère est lourde, surchargée d’humidité et d’électricité. C’est la saison excellemment pernicieuse à l’Européen. Sa santé s’altère rapidement, il s’étiole, et, plus qu’en tout autre moment, il est sujet à ces mortelles endémies qui pardonnent si rarement. Le paludisme est alors au paroxysme et la fièvre, cette terrible fièvre aux symptômes si multiples et si différents les uns des autres, ne tarde pas à paralyser et à anéantir le courage le mieux trempé et l’organisme le plus énergique.
Les animaux eux-mêmes n’échappent pas à l’influence de ce climat, et chiens, mulets et chevaux, importés d’Europe, lui paient, comme l’homme, un effrayant tribut de mortalité.
Et pourtant, antithèse terrible, la nature prend alors son aspect le plus riant et le plus enchanteur. Le sol se couvre de verdure et les arbres revêtent leur plus beau manteau de feuilles. C’est l’époque où le baobab lui-même, ce squelette géant des forêts africaines, sent couler dans ses vastes flancs une sève plus généreuse : en quelques jours, son tendre feuillage se développe et ses fleurs gigantesques s’épanouissent. Mais il ne faut pas se le dissimuler, quand on le voit ainsi rajeunir, c’est l’annonce de cette triste et funeste saison. Les indigènes ont, du reste, pour caractériser ces deux époques de l’année si différentes l’une de l’autre, un proverbe que je tiens à relater ici : « Quand le baobab, disent-ils, se couvre de feuilles, c’est le signal de la mort des Blancs ; mais quand il les perd, c’est l’annonce de celle du Noir. »
Pendant toute la durée de l’hivernage, le baromètre subit des variations brusques et d’énormes écarts. J’ai pu remarquer qu’en général, les tornades s’annonçaient presque toujours par une forte dépression qui atteignait son maximum six heures environ avant l’apparition de la tourmente.
_Ethnographie._ — Le Bondou, si l’on en croit la tradition que se sont transmise les griots et les marabouts, était, avant l’arrivée dans le pays du marabout toucouleur Malick-Sy, qui marquera pour nous la fin de la période légendaire, une agglomération de petits états indépendants les uns des autres, commandés par de véritables roitelets absolus dans leurs minuscules royaumes. — La population de certains de ces états était nomade, celle des autres sédentaire. Ces premiers habitants du Bondou ne se ressemblaient guère : ils n’avaient ni les mêmes mœurs, ni les mêmes usages, ni les mêmes instincts ; ils ne parlaient pas non plus la même langue.