La vigne et la maison: roman

Part 9

Chapter 93,881 wordsPublic domain

«Il a été retenu. Ce n’est pas sa faute», pensait Paule qui avait erré pendant une demi-heure, pleine d’anxiété et de confusion.

Il voulut savoir si elle venait souvent à Belle-Rive:

--Les Lafaurie reçoivent beaucoup. A la campagne, les visites sont une distraction... Odette sans doute est votre amie.

--Oh! non, protesta Paule, je ne viens pas souvent; aujourd’hui, c’est pour cet été la dernière fois.

Il entendait bien qu’elle voulait dire: «Quand vous serez parti, on ne me verra plus, c’est seulement à cause de vous.» Le ton de sa voix était un peu douloureux et désabusé:

--Odette n’est pas mon amie. Pour se plaire dans le monde, il faut se contenter d’une certaine amabilité superficielle. Seulement, pour moi, un peu, ce n’est rien. Les gens veulent surtout que tout soit facile, et que personne ne les dérange ou ne les ennuie. Moi, si j’avais des amis, j’aimerais me gêner, me fatiguer pour eux; ce serait mon bonheur de donner beaucoup. Mme Lafaurie, qui est très aimable pour moi, m’invite volontiers si elle me rencontre, elle n’aurait pas l’idée de m’écrire. Odette est très gentille, mais elle n’a pas besoin de moi; elle ne peut vivre que dans une bande de jeunes gens et de jeunes filles; elle n’aime pas causer. Si je venais trop souvent, je l’ennuierais. Ce n’est pas l’amitié, cela.

C’était la première fois qu’elle parlait si longuement à quelqu’un, si intimement, mais Seguey était encore pénétré par les pensées brûlantes que M. Peyragay avait suscitées. Il écoutait mal. Peu à peu, ce grand désir de sincérité l’atteignait pourtant. Il la regarda. Les yeux brun clair tournés vers lui étaient baignés d’un regard d’amour.

Elle continuait, comme si elle eût voulu, une fois au moins, aller au bout de cette pensée:

--Avoir des amis, c’est être sûr qu’on est aimé, qu’on ne gêne pas, qu’on peut entrer avec confiance dans une maison qui vous est ouverte.

Il semblait qu’elle eût déjà lutté longuement contre ce mensonge des apparences, dont se contentent tant d’autres natures: «Ce n’est pas bien prudent, lui disait-il, avec une amertume soudaine, de vouloir seulement ce qui est vrai, d’aller jusqu’au fond. On s’expose à des déceptions.»

Un groupe de jeunes femmes passa tout près d’eux. Odette Lafaurie les accompagnait; elle portait en travers devant elle une raquette de tennis, son pas enroulait sa robe lâche autour de ses jambes. Seguey continuait:

--Dans les relations, la plupart des gens apportent seulement des préoccupations d’intérêt ou de vanité. On recherche telle personne parce qu’elle est le lien qui vous rattache à certains milieux.

Elle marchait à côté de lui, les yeux maintenant baissés. Est-ce que lui non plus ne comprenait pas? Elle, si fière, qui demandait tout, elle était disposée avec lui à se contenter de très peu de chose...

--Chez vous, dit-elle enfin, je n’étais pas intimidée. Votre mère accueillait si bien. J’aurais aimé revenir sans cesse, rester plus longtemps.

Elle se rappelait être allée à Valmont un jour où les vendanges devaient s’achever. Plusieurs jeunes filles tressaient des guirlandes; dans la grande porte du cuvier ouvert, Mme Seguey avait fait suspendre une touffe d’asters et d’hélianthus...

--Oui, dit Seguey adouci et se souvenant, elle aimait que tout fût joli.

Il revoyait ces réjouissances. Après quinze jours de gaieté et de soleil, de branle-bas dans toute la maison, les vendanges se terminaient dans une grande fête. La charrette chargée de bastes entassées, dont la plus haute pavoisée de pampres, rentrait au milieu des rires, des chants, dans un cortège d’enfants qui écrasaient sur leurs joues les dernières grappes. Sa sœur était là aussi, petite fille, en robe claire... Le soir, conduite par le doyen des paysans, la troupe venait en procession offrir aux maîtres un bouquet énorme...

«Comme il se souvient de tout cela», pensait Paule.

Elle était heureuse d’avoir touché une partie de son cœur restée si sensible. Dans la douceur de cette intimité naissante, elle se sentait de nouveau revivre: ce jour-là, le visage éclairé, les mouvements recueillis et tendres, elle était jolie...

Ils venaient de faire volte-face au bout de l’allée, près d’un grand massif de cannas aurore. Pour revenir au fleuve, ils s’engagèrent dans un des étroits couloirs de verdure. La lumière filtrée par les feuilles y était blonde et dormante. Gérard s’était un peu rapproché de Paule; il se voyait l’attirant à lui, couvrant de baisers ce visage altéré d’amour.

Il n’y avait personne dans la petite tribune de pierre et ils y montèrent. Le ciel palpitait devant eux comme un abîme de lumière. Elle s’était accoudée et ne disait rien, les yeux fatigués par l’immense éblouissement. Des barques passaient. Elle se sentait comme en dehors de la vie, au-dessus des choses...

Un bruit de pas dans les feuilles mortes la fit tressaillir. Ils se retournèrent. Mme Saint-Estèphe, quittant vivement un jeune homme qui l’accompagnait, alla vers Seguey:

--Il m’a été dit que vous aviez l’intention de partir demain?

Sa voix, qu’elle s’efforçait de rendre ironique, tremblait légèrement de contrariété.

Il répondit, avec les formes habituelles de la politesse que des affaires le rappelaient. Elle affecta de ne rien en croire: les hommes se retranchaient toujours derrière ce prétexte.

Elle revenait vers la maison et ils la suivirent.

Dans le jardin, comme elle ouvrait une ombrelle verte, Odette, qui paraissait nerveuse et bouleversée, arrêta sa sœur. Elle voulait savoir s’il était vrai que Gérard Seguey allait partir.

--Il le dit du moins, répondit Gisèle, qui la regarda comme si une idée subite frappait son esprit.

Un peu en arrière, Seguey disait à Paule:

--Vous vous en allez? Je pensais vous voir davantage. Ici, je sais, c’était difficile. Si vous le vouliez, je pourrais aller vous dire adieu demain, dans la matinée.

XIV

Seguey refusa la voiture qui devait le raccompagner. La veille, à la fin de la soirée, il avait pris congé de ses hôtes, et demandé que ses valises fussent transportées à la gare dans la matinée. Quant à lui, il préférait marcher un peu avant de partir. Personne ne pensa qu’il voulait monter à Valmont.

Tout en s’éloignant, il revoyait les heures de la veille; Paule, en face de lui, sur la petite terrasse, pâle d’amour. Elle aussi, infiniment seule, se débattait dans les tristesses. Il aurait voulu l’attirer à lui et l’apaiser entre ses bras; mais, dans cet abandon, ne consommerait-il pas sa propre défaite? La vie l’entraînait. Vers quels lendemains?

Il revivait aussi une tout autre scène, qui avait éveillé en lui un monde de pensées. C’était le soir, après le dîner. Il avait vu M. Lafaurie venir à lui, souriant, affable. Dans le petit salon, où le vide s’était fait autour d’eux immédiatement, l’entretien avait commencé sans préliminaires: la proposition que M. Peyragay était évidemment chargé de lui transmettre, mais que sa froideur avait arrêtée, M. Lafaurie la lui avait faite du ton le plus aimable; rien d’autoritaire ne se dégageait de sa personne à ce moment-là, aucun désir de rappeler combien la situation présente de Seguey était difficile; au contraire, toute la bonne grâce que cet homme si fin savait déployer:

«Je serai heureux de vous avoir,» disait l’expression bienveillante de son beau visage. Tout de suite, il le traitait en collaborateur, mélangeant agréablement les louanges aux indications:

--Cette sorte d’affaires, vous la connaissez. Vous ne seriez pas le petit-fils d’un homme que Bordeaux n’a pas oublié si les questions d’armement vous restaient fermées... Vous n’avez jamais été là-bas... C’est parfait. Vous n’y apporterez pas d’idées préconçues. Chez moi, on a toujours eu une défiance extrême des gens qui prétendent tout savoir d’avance. D’ailleurs, avec votre tact, vous verrez vite ce qui en est, et que l’essentiel est de pénétrer les gens et les choses. Dans ces pays, il y a toujours beaucoup d’intrigues, de consciences douteuses ou malhonnêtes, mais vous n’êtes pas de ceux qui tombent dans les pièges, et ma proposition vous montre assez quelle confiance...

Certes, il n’était pas de ceux qu’on joue aisément. Tant de manières charmantes ne lui avaient pas dissimulé qu’il serait là-bas en sous-ordre, et que le petit-fils de Jean-Jacques Seguey tomberait au rôle d’employé supérieur, d’employé pourtant. Cette situation, dont M. Lafaurie disait habilement qu’elle était brillante, elle l’enchaînait au char d’un autre. Les apparences ne le trompaient pas. Le même homme qui était hier si séduisant pour le conquérir, resserrerait demain sur lui une poigne de fer. Il travaillerait à sa fortune. Entre cette maison et la sienne, une rivalité autrefois avait existé dont il retrouvait dans sa sensibilité les traces profondes. Voilà de quelle façon elle se terminait aujourd’hui en lui. La défaite encore, et irrémédiable! Dans de telles ruines, que pouvait-il d’ailleurs rebâtir?

Ses paupières battirent. A Valmont, n’était-ce pas encore cet air de désastre qu’il allait trouver?

Le village, qu’il dut traverser, avait son air de gaieté et d’animation. La journée commençante le rafraîchissait de ses brises. Le soleil le baignait de ces ondes argentées qui font si brillantes les heures du matin.

On voyait là, des deux côtés de la route départementale, une cinquantaine de maisons rangées. La gare avait été bâtie au fond du vallon. La Pimpine coulait auprès d’elle, baignant les chevaux que l’entrepreneur de charrois y faisait descendre et entraînant vers la Garonne des flottilles de canards que les ménagères allaient chercher dans les oseraies.

Le petit cours d’eau passait sous la route, au bas de la côte, à l’endroit où avaient été bâties les premières maisons. Celle du pharmacien, par crainte des inondations, avait été élevée sur une plate-forme de ciment qui formait un bastion au bord de la rue. En haut de la montée, dominé par le clocher de l’hospice, le rocher feuillu fermait la vue.

Il regardait toutes choses avec une émotion singulière, comme pour les pénétrer jusqu’au fond et s’en souvenir. Il n’avait jamais remarqué combien une petite épicerie sombre, à droite de la route, paraissait paisible et somnolente, avec sa vitrine encombrée de sabots, de pelotons de ficelle, d’engins de pêche, et les bidons d’essence posés sur un banc. Trois pas plus loin, étalant ses grandes devantures vitrées à un carrefour, en face d’une petite place en terrasse plantée de trois platanes et d’une croix de fer, un vaste établissement d’alimentation représentait dans le village l’activité et la vie moderne. Déjà grondait, le long du trottoir, la trépidation d’un grand camion automobile surchargé de sacs. On le sentait prêt à s’élancer sur toutes les routes, fait pour l’élargissement des affaires et pour la richesse. Dans le bureau de tabac, qui était aussi un cabaret, deux ou trois paysans buvaient du vin blanc. Seguey se rappela combien cette petite salle débordait le dimanche de fumée et de vie bruyante; c’était là le réceptacle des passions qui secouent les hommes, la politique fermentait au fond des gros verres, toutes les questions qui n’échauffent bien que lorsqu’on est plusieurs à les discuter, avec du vin et du tabac.

Il quitta la rue pour s’engager dans un chemin creux qui s’élevait au flanc du coteau. Encaissé, bordé d’un côté par un haut talus, il longeait le mur du couvent. A travers le portail, Seguey aperçut deux religieuses qui portaient un chaudron de cuivre. Elles avaient, sur leur robe brune, un tablier bleu. Dans le jardin, des volubilis couleur de saphir fleurissaient sur une barrière; quelques vieillards étaient assis: une femme trottinait, les cheveux tirés, sa jupe de pauvresse découvrant des bas de coton blanc dans de gros chaussons de lisière.

Une pensée grandissait qui lui cachait ce ramassis de vies misérables. Lui aussi souffrait d’une de ces douleurs qui ne s’avouent pas. Qu’y-a-t-il dans les plaies que nous font les questions d’argent? Quelle humiliation les corrode pour que la volonté s’exténue à les cacher sous les vêtements, comme cette bête qui rongea les entrailles du héros antique sans qu’il se fût trahi par un cri? Les amis mêmes ont le geste instinctif de s’en détourner. Seguey se demandait s’il en découvrirait tout à l’heure quelque chose à Paule. Devant elle, ne serait-ce pas aussi se diminuer? Les attendrissements lui faisaient horreur. Mais que ce pays était beau!

Au-dessous de lui, le grand paysage était étendu, vert au premier plan, puis baigné au delà du fleuve de lumière bleue. En bas du coteau, la palud se divisait en prés et en vignes, avec des rangées d’arbres fruitiers qui bordaient les chemins de propriété. Les maisons étaient posées dans les feuillages. Dans les lointains commençaient les pins, et les huit pylônes d’un poste de télégraphie aérienne dressaient sur l’horizon des silhouettes presque chimériques.

Quand Valmont fut sur le point de lui apparaître, il se surveilla, observant vis-à-vis de lui-même les règles de modération qu’il s’était fixées, mais une grande tristesse l’envahit dès qu’il vit la façade blanche et les contrevents fermés. Il se rappela le jour où là maison avait été vidée de ses meubles. Tout l’après-midi, devant le perron, les paysans attroupés regardaient descendre les sommiers, les armoires et les ciels de lit.

Il tourna dans une allée bordée de lilas. Derrière la maison, un noyer d’Amérique, léger feuillage agité et mêlé de jaune, avait jonché la pelouse de grosses noix vertes. Il en ramassa une, respira son odeur de poivre, et la rejeta.

Il se tint à l’écart des communs, ne voulant pas être reconnu. Un coin du jardin était marqué par un colombier, en bas duquel se trouvait une pièce remplie de ferraille et de vieux outils. Un pigeon posé sur une planchette le regarda passer; il était blanc, la queue relevée; son œil paraissait dur dans une peau rouge.

En un quart d’heure, il eut tout revu. Que ce jardin paraissait désert! Mais puisque sa mère n’était plus là, puisque jamais ne reparaîtraient sur la prairie son parasol de coutil rayé et sa chaise longue, que venait-il chercher ici? Valmont n’existait plus que dans sa mémoire. Que valait la réalité auprès de tant d’images descendues en lui, parmi lesquelles son cœur n’épuiserait jamais la déchirante douceur de se souvenir?

Partout les vendanges étaient commencées.

Depuis le début de septembre, chacun s’occupait des préparatifs. On avait balayé les cuviers, arrosé les cuves, et mis à l’air tous les ustensiles. Dans les vieux pressoirs, un ouvrier accroupi avait soigneusement mastiqué les joints, étalant avec une palette de bois un ciment rouge mélangé de suif qu’il faisait fondre dans un poêlon. Il s’en dégageait une odeur de cire qui se mêlait à celle des murs humides. Dans les cuisines, on avait fourbi les chenets, l’écumoire, la cuiller énorme qui sert à remuer la soupe dans un pot de fer. Les charrettes passaient sur les routes, transportant plusieurs étages de barriques vides qui s’élevaient au-dessus de leurs fourragères.

Dans les vignes, se détachant parmi les feuilles jaunes, apparaissaient de loin les mouchoirs noués sur le chapeau des jeunes filles. De toutes les maisons du village et de la campagne s’échappaient le matin des bandes joyeuses. Tous, depuis les vieillards jusqu’aux enfants, et les chiens mêmes, entraient dans le mouvement de la grande fête; les pêcheurs cessaient de pêcher, les couturières de tirer l’aiguille, Mme Rose abandonnait ses paniers et mettait son âne en vacances.

Tout ce monde coupe, mange et rit, s’enveloppe les jours de brouillard dans de vieux tricots, se régale le matin de raisins glacés, et vide des cruches de piquette dans le soleil. Les vapeurs roses du couchant éclairent le retour des lourdes charrettes. Une odeur de moût qui fermente s’échappe des cuves. Leur gouffre est plein d’un sourd grondement; et dans le sang échauffé par le vin nouveau, la vie aussi tressaille plus forte, les mouvements de joie et d’humeur s’y succèdent par sautes brusques, du rire, des chants, puis des querelles qui éclatent en une minute.

Le matin où Paule attendait Seguey, elle était allée près de la route, au bord d’une vigne que l’on vendangeait. La troupe avait vu glisser au-dessus d’un rang son ombrelle blanche. Le vieux Pichard, les bras ruisselants de jus écarlate, foulait les belles grappes d’un bleu noir que renversaient dans une baste les vide-paniers. Mme Rose, dont les ciseaux ne s’arrêtaient pas, encourageait un enfant qui lui faisait face:

--Passe par-dessous, mon petit homme. Voyez s’il coupe bien. C’est qu’il n’a pas du sang de lapin. Vide-paniers, tu ne veux donc pas venir me trouver... Ah! l’insolent, il courtise les jeunes filles. Cours vite ici, mon joli garçon!

Un peu plus loin, une femme âgée parlait aux pieds de vigne avec affection:

--Ah! le pauvre! Comme il est chargé! Encore un de débarrassé... Le voilà bien à l’aise jusqu’à l’année prochaine. C’est drôle, tout de même, que ces affaires-là poussent sur du bois.

Sa figure décharnée de vieille paysanne, sous son mouchoir sombre, était creusée de grandes rides autour du menton.

Deux jeunes filles, du bleu et du rose, le visage rapproché à travers les feuilles, chuchotaient longuement. L’une d’elles, fière de sa belle natte, de ses traits fins, de sa taille mince, aurait voulu savoir comment on danse le fox-trott. Mais l’autre, qui avait des yeux bleu clair, dans une figure ronde et plate, toute tachée de son, ne connaissait que la scottisch, la mazurka, et cette ronde pendant laquelle on chante: «A la tresse, jolie tresse...»

Plusieurs fois, pendant cette matinée, Paule avait été de la maison au bord de la route. Seguey tardait à paraître. Elle redoutait qu’il ne vînt pas. Toute la nuit, ayant été agitée, troublée, elle aurait voulu précipiter la marche des heures. Avant l’aube, elle avait ouvert sa fenêtre: la campagne était grise encore, les arbres tranquilles; tout exhalait un calme qui l’avait frappée. C’était donc ici qu’il allait venir. Quelle était cette parole qu’il n’avait pas dite et qu’il s’était décidé à lui apporter?

En ces heures glacées où la nuit s’achève, il lui semblait bien long d’attendre le jour. Maintenant, elle aurait voulu retenir le temps.

L’appel de la cloche éclata soudain. Louisa, quand elle ne savait où la trouver, avait coutume de sonner ainsi. Elle rentra rapidement. La vieille femme, plus hargneuse que jamais en ces jours où toutes ses casseroles étaient bousculées, se plaignit qu’elle ne fût jamais à la maison; on avait autre chose à faire qu’à l’aller chercher.

Paule, d’un geste, lui imposa silence:

--Mais enfin, pourquoi?

Pouley se montra.

Il avait son éternel sourire sur sa face rouge, tortillait sa casquette dans ses deux mains, et ne parut pas comprendre quand elle déclara, le visage mécontent et froid, qu’il lui était impossible de l’écouter:

--Revenez demain si vous voulez. Aujourd’hui, je suis occupée.

Elle insista:

--J’attends quelqu’un.

Louisa, qui ne perdait rien de la conversation sans en avoir l’air, tourna vivement la tête vers la route. Pouley, planté devant la porte de la cuisine, ne faisait pas mine de bouger. Paule répéta:

--Demain, si vous voulez.

Dans le jardin, comme elle contournait la maison, elle entendit le bruit de ses gros souliers. Toujours bonhomme, il la rattrapa, regarda à droite et à gauche, et, satisfait de la tenir enfin à l’écart:

--Crochard, il y a deux jours, est venu me trouver le soir.

Il parlait d’une voix presque basse, l’air mystérieux:

--Pouley, qu’il me dit, je te préviens que tu n’as pas à compter l’année prochaine sur les prairies. «--Qu’est-ce que tu en sais? que je lui dis.--Parce que c’est moi qui les ai louées, l’affaire est faite.» Au premier mot, je ne l’ai pas cru, parce que je sais comme il se vante. Mais pour pouvoir mieux lui répondre, je suis venu voir. Ce n’est pas que la chose vaille le dérangement. Avec un homme comme moi, qui vous ai rentré tous vos foins, vous ne penseriez pas...

--Si ce n’est que cela, trancha Paule, vous pouvez être bien tranquille, nous n’en avons pas seulement parlé. Allons, au revoir, monsieur Pouley.

Mais il l’arrêta au coin de la maison, lui barrant la route:

--Alors, je pourrai lui dire que je les aurai l’année prochaine, et puis les autres. Un bail de dix ans, c’est ce que je voulais vous proposer.

Elle essayait de se dégager:

--Je vous ai dit que je suis pressée.

L’homme continuait de suivre son idée. Dans sa figure patiente, ses yeux clignotaient. Son menton, sur le col de sa blouse bleue, ressortait carré. Rien n’empêchait «Mademoiselle» de se prononcer.

Il soupira:

--Autrement, on parle, on dispute, on ne sait plus lequel écouter...

Sur ces derniers mots, elle le vit qui s’écartait respectueusement. Un chien aboya.

Seguey arrivait.

Depuis la veille, l’esprit de Paule s’était fatigué à imaginer ce moment. Cependant, à le voir paraître, elle éprouva un saisissement et son cœur battit. Le reste du monde s’effaça pour elle: les regards de Louisa, postée sur la porte de la cuisine, l’air de complicité de Pouley qui se retirait discrètement, tant d’autres curiosités cachées, tout lui échappa. Il n’y avait plus qu’elle et lui dans son vieux domaine et une solitude profonde les enveloppait.

Elle lui offrit d’entrer dans la maison, mais il refusa:

--Peut-être, lui dit-il, n’aurais-je pas dû venir ici?

Il paraissait hésitant, nerveux. Sa voix avait eu une inflexion de tristesse qui ne pouvait tromper. Il portait en lui un fond de douleur. Craignait-il que sa visite fût critiquée? Elle remarqua que sa figure était creusée; les yeux, dans son teint brun, paraissaient plus clairs, brillants et fiévreux.

--Mais, dit-elle doucement, je vous attendais.

Elle continua:

--A Belle-Rive, nous n’avons jamais pu causer tranquillement. Tout le monde semble agité, pressé. J’aurais voulu vous remercier mieux de m’avoir écrit, d’avoir eu quelquefois une pensée pour moi. Dans mon malheur, vous m’avez aidée...

--Moi, dit-il vivement en prenant sa main, mais je n’ai rien fait. C’est vous, Paule, vous seule. Tout à l’heure, à Valmont, je pensais à vous. Il n’y a que vous qui puissiez comprendre...

Elle marchait à côté de lui, tête nue, ayant oublié sur un banc son chapeau de paille et l’ombrelle blanche. Les allées étaient jonchées de feuilles rousses, de feuilles d’argent toutes tigrées de noir et de marrons d’Inde. Un peu de brise glissait dans les arbres déjà dégarnis; leur dépouille sèche passait par grands vols.

Il lui parlait de la vente de Valmont, du regret qu’il en avait eu. Un instant, ils se sentirent intérieurement tout près l’un de l’autre, près de se rejoindre.

--Oh! disait Paule, les choses qu’on aime, qu’il doit être dur de les céder pour de l’argent!

Il la regardait, avec la gravité d’un homme qui a mesuré toutes les bassesses de la vie:

--Dans les soucis d’argent, il y a toujours tant d’autres peines!

Elle courbait un peu la tête, hésitante, n’osant pas poser la question qui brûlait son cœur. Qu’y avait-il donc? Des tristesses qui touchaient peut-être au plus intime de lui-même, à la dignité, à l’honneur? Une force de passion s’élevait en elle. Les pires suppositions ne lui représentaient rien qui la fît frémir: elle ne redoutait qu’un malheur au monde, celui de le perdre.

Il la sentait à son côté entièrement à lui. Une émotion d’amour montait dans ses fibres. Avec elle, la médiocrité eût été embellie, la vie transformée; la douleur n’eût été qu’un motif d’être mieux aimé, plus complètement défendu par ce cœur profond prêt à se placer entre les duretés du monde et sa déchéance. Il imaginait sa tête posée sur l’épaule qui touchait la sienne, la laideur humaine oubliée, mais les mots fondaient sur ses lèvres. Il sentit que la minute était passée, qu’il ne pourrait pas...

L’horloge de la chapelle frappa lentement les coups de midi. Paule les comptait, par habitude, ne sachant pas que les battements fidèles avaient la mission de fixer exactement cette heure dans son souvenir.