Part 10
Puis l’angélus souleva dans l’air ses grandes clameurs, exaltant sur la campagne riante et dorée la visite de l’ange, la fête éternelle du plus pur amour.
Ils s’étaient assis en face du fleuve, à droite du portail, sur un banc rongé de lichens. Plusieurs générations y avaient guetté, dans les jours d’été, la venue fameuse du mascaret, ou simplement le passage d’une «gondole» verte qui s’arrêtait à l’embarcadère mouillé près du port. On y accédait par une passerelle qui descendait en pente rapide, formant un angle presque droit quand la marée basse découvrait au-dessous des roseaux les pentes de vase.
Ce service de bateaux, interrompu pendant la guerre, n’avait pas été rétabli. Seguey le regrettait. Le court voyage était charmant. Il avait, sur le pont, une place de prédilection; dans la cabine, les riverains se recevaient comme dans un salon, M. Peyragay tenait sous le charme de ses histoires les propriétaires mêmes qui ne parlaient habituellement que du cours des vins.
Les yeux de Seguey se fixaient sur Paule qu’il se rappelait y avoir vue, petite fille, dans une robe blanche très empesée.
--Vous n’avez pas une photographie de vous, avec cette robe?
Il regrettait tout ce qu’il avait aimé, qui n’existait plus.
Le temps passait. Il fallait partir.
Elle fit quelques pas avec lui sur le chemin de halage. Il était protégé du soleil par une bordure de chênes magnifiques; à travers leurs plus basses branches, les yeux découvraient la nappe brillante du ciel d’automne et l’ondulation des coteaux. Le fleuve coulait de l’autre côté du chemin; une épaisseur grise de roseaux et d’oseraies le dissimulait.
Le soir, le soleil brûlait cette berge avant de descendre comme un globe rouge derrière l’écran de l’horizon. Les barques échouées sur la vase du petit port craquaient de chaleur, la réverbération de l’eau fatiguait les yeux. Mais, le matin, il n’était point sur cette rive un plus bel ombrage que celui du vieux rang de chênes: ils étaient sept ou huit, robustes, non point très hauts, mais développant une ample verdure; quelques tiges de lierre couraient dans la gerçure des écorces.
Seguey et Paule s’étaient arrêtés pour les regarder. Le soleil pleuvait entre les étages de verdure. Les feuilles touchées paraissaient blondes et translucides. Une barque passa que l’on devinait au battement des rames et au mouvement de l’eau sur la rive; quelques ondulations vinrent mourir au pied des roseaux qui s’inclinaient dans un bruit de soie.
Deux ou trois fois, il avait commencé de lui dire adieu. Mais elle le retenait:
--Vous avez le temps.
Elle ne pouvait croire que ce fût fini pour ce jour-là. Ses mains ne se tendaient que pour le garder. Elle avait tant de choses à lui dire qui, depuis toujours, pesaient sur son cœur. La ruine, elle s’y serait enfoncée avec lui, s’il l’avait permis; le bonheur était dans sa présence, il n’était que là, mais il y a sur les lèvres d’une jeune fille un sceau invisible qu’elle ne peut rompre la première.
Quand il fut parti, elle rentra dans le jardin vide. Tout ce qu’elle avait à faire paraissait soudain inutile et privé de sens: entre cette heure et les réalités quotidiennes, un abîme s’était creusé.
Elle avait senti qu’il l’aimait.
Le jour où les vendanges s’achevaient, une dispute s’éleva à la fin de l’après-midi. Paule avait donné de l’argent pour que la jeunesse s’amusât le soir à l’auberge. Ceux qui ne dansaient pas demandaient leur part. Crochard, qui avait beaucoup bu, réclamait très haut; la veille, une explication au sujet des prés l’avait mis en rage, Pouley s’était vanté d’avoir fait l’affaire et signé un bail pour dix ans. Depuis, Crochard rôdait sans cesse autour de la maison, aigri, violent.
Quand Paule, à la fin de la journée, le vit passer, poussant son bœuf, et jetant aux uns et aux autres des mots irrités, elle pensa avec angoisse qu’il lui serait impossible de garder cet homme.
Dans le cuvier, où était foulée la dernière vendange, sous le feu trouble d’une lampe, le travail se prolongea jusqu’à près de huit heures. Paule regardait, dans les demi-ténèbres, la danse de quatre hommes écrasant les grappes; leurs jambes rougies s’enfonçaient dans l’épaisseur bleue. Ils la ramenèrent, avec des pelles de bois, dans le milieu du large pressoir. Le moût ruisselait.
A ce moment, Crochard entra, le pas chancelant, et s’entrava dans le tuyau de la pompe à vin. Il lança un juron ignoble.
Elle lui demanda s’il s’était fait mal. Mais déjà, il avait jeté la pompe à bas et se répandait en injures.
Elle alla vers lui. Une force la poussait. Le moment était venu pour elle de rejeter enfin une odieuse domination.
Elle lui dit:
--Sortez.
Une rage folle le secoua. Il ne sortirait pas. Ce n’était pas comme cela qu’on parlait aux gens. Sa petite tête coiffée d’un béret se rapprochait d’elle, crispée et furieuse. Paule en sentait l’haleine avinée. Mais elle faisait tête, le visage pâle et impassible; d’un geste, elle écarta les hommes accourus:
--Non, laissez-moi!
Et à Crochard:
--Je vous ai dit de sortir.
Il la menaçait maintenant, de son poing noueux qui avait rompu tant de fouets sur ses chiens et sur son bétail. La colère qui était en lui balayait tout, ambition, calculs,--une colère d’homme fou d’orgueil et à moitié ivre. Elle, elle, cette petite, elle avait l’audace de lui résister. Et il lui jetait, tout contre sa face, son profond réservoir d’injures,--les mots les plus bas, ceux qu’on crache aux filles. Il les reprenait, avec les pâteuses répétitions de l’homme qui a bu; et elle reculait peu à peu, traquée maintenant contre le pressoir.
Elle dit enfin, affreusement pâle:
--Emmenez-le.
Il y eut un bref corps à corps, des «bordées» d’injures, puis le tapage se perdit...
A Louisa, promptement survenue au bruit, elle répondit d’une voix qui s’efforçait de demeurer ferme:
--Ce n’est rien.
Dans sa chambre seulement, elle s’abandonna. La brutalité de l’attaque l’avait étourdie. Elle éprouvait bien un soulagement à la pensée que cet homme ne pouvait plus rentrer chez elle, mais ses impressions étaient les plus fortes, et elle sanglotait de souffrance et d’humiliation, écœurée par les mots affreux.
Elle se sentait pleine de pitié pour sa jeunesse. Plus encore que d’affection, elle avait besoin de respect. Pendant ces quelques instants affreux, les barrages avaient été rompus et la vie avait précipité sur elle ses flots les plus sales. Où trouverait-elle un refuge sûr? Le nom de Seguey, qui avait été mêlé à cette scène, la faisait rougir.
Un sentiment d’horreur lui venait pour l’existence que ce vieux domaine lui imposait. Pour la première fois, elle le haïssait; tout ce qu’elle avait aimé en lui s’évanouissait dans l’impression que sa jeunesse était sacrifiée à une tâche lourde et inutile; elle l’avait vu, dans sa pensée, florissant, prospère, avec ses vignes croulant sous les fruits: maintenant, elle n’aspirait plus qu’à la paix. Y parviendrait-elle?
Une phrase reparut soudain dans sa mémoire:
«Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes.»
Un frémissement la secoua toute. Elle se marierait. Seguey reviendrait, elle appuierait sur lui sa tête si lourde et, quand il saurait de quelle manière elle était traitée, il l’envelopperait de ses deux bras pour la protéger. Toute sa peine se réfugierait contre son cœur.
DEUXIÈME PARTIE
I
Lorsque Gérard Seguey, descendant du train, se trouva au bout du pont de pierre, il remarqua tout de suite que les pêcheurs de morue étaient arrivés.
Huit jours avant, quand il avait quitté Bordeaux, il n’y avait encore, dans le port, que deux goélettes. Maintenant, elles étaient une quinzaine, rangées deux par deux et formant une file, comme un grand convoi ancré au milieu du fleuve. Autour d’elles, dans la lumière ambrée d’un après midi de septembre, crépitait comme pour une danse infatigable l’étincellement de petites vagues. Ce clapotis éblouissant courait sur leurs flancs. Les unes, hautes sur l’eau, allégées, découvraient une ligne de flottaison de couleur ocre; d’autres s’enfonçaient, appesanties par leur lourd butin. Quelques bricks-goélettes y étaient mêlés. Les coques battues par la mer se détachaient presque uniformément d’un gris de saumure, avec de grandes traînées rouilleuses; les ponts étaient encombrés de toiles roulées, de cordes, de doris enchâssées les unes dans les autres; de ces épaisseurs de choses jaunâtres jaillissaient les hautes mâtures--deux mâts, trois mâts, en bois clair, luisant, montant d’un seul jet ou croisés de vergues, et entre lesquels s’élançaient les drisses. Leurs gréements dessinaient, dans le grand paysage de la rade, d’aériennes figures de géométrie: pyramides nettes des haubans, aux faces tendues comme des échelles; losanges multiples, toute une architecture élégante et sèche dressée pour le vent et pour les oiseaux. Ses traits audacieux semblaient sur le ciel tracés au burin.
Chaque année, à la même époque, le cortège besogneux remontait le fleuve, ayant drainé dans les brouillards de l’océan l’antique richesse des poissons salés. Il avançait dans l’immense croissant formé par la rade, laissant derrière lui les bassins de réparation, les quais verticaux où s’amarrent les paquebots massifs des grandes Compagnies. Il passait devant la longue façade du dix-huitième siècle, coupée de loin en loin par de grands cours et de vastes places; la plus belle, l’esplanade des Quinconces, encadrée d’arbres, luxe royal d’air et d’espace, au cœur d’une ville toute commerçante, lui présentait son double phare, sa terrasse dressée au-dessus du port, sa rampe à balustres que l’on pourrait voir au fond d’un tableau de Claude Lorrain ou de Véronèse; la place Richelieu, avec ses hôtels où siègent les sociétés de navigation; l’ancienne place Royale, symétrique et harmonieuse, d’une noble architecture Louis XV, qui a gardé sous les fumées les belles lignes de Gabriel, et où l’âme même de la Cité règne vigilante et laborieuse. La Bourse et la Douane y ont été bâties face à face, comme à Venise la Libreria vis-à-vis du palais des Doges. Ce décor classique, d’un goût sobre et pur, s’accorde avec l’idéal de mesure, d’ordonnance régulière et de correction que l’aristocratie bordelaise impose à sa ville. Mais le vieux quartier est proche, pittoresque et sale, tout grouillant de vie populaire. C’est devant lui que les goélettes viennent s’amarrer sur les bouées de corps mort.
Il y a là, pour les attendre, de grosses gabares qui s’attachent au flanc des bateaux pêcheurs. Une fourmilière d’hommes se font passer de main en main les grands poissons plats qui n’apparaissent que pour disparaître. La ville réveille les portefaix, couchés sur le seuil des portes ou assis le long des trottoirs; les charretiers mettent en branle les longs camions bas que tirent plusieurs chevaux attelés en flèche. Les chargements s’engouffrent dans l’ancien Bordeaux où serpente, sombre et célèbre depuis des siècles, la rue de la Rousselle. Un relent de morue y flotte; les grands-parents de Montaigne, plusieurs générations d’Eyquem, s’y sont enrichis.
Les hommes de la mer débarquent. Ils ont revu de loin, en bas des maisons rangées sur le port, une bordure lépreuse de bars équivoques. Leurs larges carrures encombrent l’entrée toujours ouverte. Un perroquet enchaîné la garde. Des lanternes vénitiennes, orange, vertes, multicolores, s’y allument le soir dans la fumée, au-dessus des filles qui versent à boire. Ils se groupent aussi, le long des trottoirs, devant les petites voitures drapées d’andrinople où les marchands ambulants débitent des foulards, des bretelles et des pipes mélangés aux porte-monnaie. Par derrière cette façade, à la fois princière et sordide, les maisons louches entr’ouvrent sur des ruelles leur corridor noir où l’on trouve parfois au petit jour de grands corps couchés.
Seguey aimait ce tableau du port.
Il habitait sur le quai de Bourgogne, en face de la montée du pont: une longue terrasse en pente douce, plantée comme une promenade de quatre rangs de tilleuls. Les femmes, l’été, y cousent des voiles, les sandaliers y transportent leur établi. Un marché s’y tient le samedi, et le lundi la foire aux guenilles. Le grand effort monumental du dix-huitième siècle a élevé tout à côté un hémicycle de façades, la place Bourgogne, avec l’ouverture béante d’un arc de triomphe. Mais ce quartier bruyant, animé et dépenaillé, garde une physionomie que la vie moderne entame avec peine.
C’est Saint-Michel. Il se tasse au pied de ce monument populaire qui est son église. Il a son clocher, haut de cent huit mètres, planté sur la rade. Dans cette ville où les églises dressent dans le ciel tant de tours inégales, la sienne est unique. C’est _la flèche_, mot que toutes les bouches modulent d’un accent affreux. Un caveau s’ouvre dans sa base, recélant des momies qui passent pour une des curiosités de la ville. Mais, en réalité, elle est gardienne et symbole des choses vivantes; autour d’elle tettent en plein terroir les vieilles racines.
_La flèche_... Elle est la reine de l’esprit local, d’un vocabulaire qui fait parfois sursauter d’horreur l’oreille délicate ou non prévenue; un monde spécial s’accroche à elle, la foule des vanniers, des marchands de filets, des gagne-petit, et aussi la clientèle du bateau-soupe mouillé à côté des bains sur le bord du fleuve. La halle voisine déborde à ses pieds. Chaque matin dresse autour d’elle des parapluies de toile grise abritant des légumes, des viandes entassées, des quartiers de lard. Les oignons et les têtes d’ail s’accumulent par terre sur de vieilles toiles. Les ruisseaux traînent des détritus et des troncs de choux. Autour d’elle s’agite la nuée bruyante des portanières qui soutiennent en équilibre sur leur tête une corbeille ronde, ou reviennent couronnées de leur coussinet.
C’est alors, dans l’encombrement des caisses renversées, des paniers ouverts, que sa vraie vie éclate. Elle est dans le rire des jeunes filles, qui ont sur un peigne de strass un chignon déployé comme un éventail; elle est dans l’assemblée des femmes assises au milieu de leur déballage, les hanches rebondies, la poitrine grasse, et qui ont, pour interpeller, des roulements d’yeux, des rengorgements, toute une mimique inimitable. Son âme joyeuse se répand en cris, renouvelant derrière les tréteaux une séculaire comédie d’appels et d’insultes. Son âme misérable est dans l’éventail des petites rues souillées où des loques pendent aux fenêtres. L’Espagne est là aussi, avec ses femmes rondes comme des tourelles dans des entrepôts de grenades; l’Afrique y mêle ses grands diables de nègres en bourgeron bleu et casquette sombre, balançant leurs bras, quand ils ne pressent pas sur leur cœur des paquets enveloppés de gros papier jaune. Et voilà que la marée humaine roule encore parmi tous ceux-là, énormes et enfantins, accompagnés parfois par une coiffe blanche, ceux qu’on appelle ici les «Terre-Neuviens».
La maison qu’habitait Seguey, comme toutes celles de la «façade», avait été construite au dix-huitième siècle, alors que de véhémentes colères accusaient un grand Intendant, M. de Tourny, de transformer la ville en un chantier de construction. Elle avait une belle architecture classique, une entrée voûtée, des balcons charmants et un étage dans le toit d’ardoise. Celle-là n’était pas déshonorée par des rideaux sales derrière les vitres, de vieilles persiennes, une devanture bariolée de bar au rez-de-chaussée. Au second étage, on voyait même des stores de tulle et des jardinières remplies de géraniums.
Au-dessus de chaque porte s’épanouissait, sculptée dans la pierre, au fond d’une sorte de coquille, une figure malicieuse.
Elles apparaissaient entre des volutes et des attributs, noircies par les fumées du port, mais étonnamment vivantes sur cette cimaise. Le peuple des marins, des charretiers, des filles qui ont aux oreilles des pendants de cuivre, défilait au-dessous d’elles sans les voir jamais. Mais elles, d’en haut, les dévisageaient.
Elles regardaient passer la vie.
Le dix-huitième siècle souriait en elles. Quelle coquetterie animait cette figure de femme aux cheveux bouffants, au nez relevé sur une bouche en croissant de lune. Combien narquoise se révélait cette face d’homme: un front couronné de quatre cornes, le regard railleur, les lèvres charnues et délicates sur une barbe qui semblait douce dans la pierre même. Les navires pouvaient bien apparaître et s’évanouir, les couples, un instant enlacés, se jeter dans l’oreille des phrases brutales, elle disait, cette figure encadrée d’une ancre et d’un éventail, que l’amour est chose légère.
Il en était une surtout qui eût pu servir de modèle à Quentin-Latour: un masque de femme un peu lourd et gras, couronné de fleurs, qui lançait un regard oblique. Elle semblait épier le galant qui allait tourner au coin de la rue. La bouche spirituelle avait sa riposte prête au coin du sourire. Celle-là connaissait tout des choses et des gens: elle regardait, sur le trottoir, la vieille marchande qui s’était fait un chapeau de gendarme avec un journal, débiter dans ses cornets des poignées de crevettes et des crabes rouges. Les hommes, largement souillés de sueur, de charbon et d’huile, ne l’effrayaient pas. Mais, dans ce flot humain, elle n’avait qu’un seul amoureux, souvent infidèle, qui passait bien des fois sans lever la tête. Ce soir-là, après huit jours d’absence, il était rentré brusquement. Et elle guettait, malicieuse, sa sortie prochaine.
La domestique, Virginie, remettait à Seguey un paquet de lettres. C’était une mulâtresse qui avait servi pendant trente ans chez sa mère comme femme de charge. Elle avait un visage couleur de cannelle sous un madras jaune, des anneaux d’or aux oreilles, et un vieux cœur plein de dévouement passionné et d’enfantillage.
Seguey, qui la tutoyait depuis l’enfance, coupa court à son bavardage.
L’appel du téléphone résonna trois fois. Gérard, qui achevait de lire son courrier, étendit la main vers l’appareil posé sur sa table. Sa physionomie se fit attentive: M. Lafaurie l’attendait à la fin de l’après-midi.
Un moment encore, dans le petit salon ouvert sur le quai, il examina sa situation. L’affaire qui se présentait à lui, s’il trouvait le moyen de la modifier à son avantage, était peut-être une chance heureuse. Il considérait comme transitoire la position qu’il occupait chez un courtier maritime, depuis longtemps en relation avec sa famille. Au lendemain de la démobilisation, il était entré dans ce bureau avec la pensée d’y faire un apprentissage, et aussi d’attendre qu’une occasion de fortune vînt s’offrir à lui. Il s’y était d’ailleurs attardé. Il avait été un peu distrait, quelquefois hautain et dédaigneux. En réalité, le goût de son indépendance morale le tenait souvent à l’écart. Dans ses relations, il avait tout naturellement cherché les qualités rares, la culture, la distinction, au détriment d’autres avantages que la vie monnaie. Cet art de choisir ses amitiés, ses plaisirs d’esprit, c’était le plus coûteux de tous les luxes, parce qu’il risquait de le mettre en marge. Au fond, il portait en lui un inconscient mépris de l’argent--mépris hérité de parents négligents, artistes et un peu prodigues. Maintenant, l’argent, qui ne souffre pas l’indifférence, prenait sa revanche. Et il se rappelait les mythes antiques: le monstre féroce qui affronte l’homme et le met en pièces s’il n’est pas dompté. Un plus lointain atavisme se réveillait aussi en lui: celui du grand-père Seguey qui avait vécu dans cette ville presque comme un roi, et dont l’œuvre s’était fondue. Il avait suffi pour cela de bien peu de temps. Deux générations avaient passé et le remettaient au point de départ.
Ses yeux cherchaient lentement ce qui lui restait: dans ce petit bureau, qui eût fait la joie d’un antiquaire, qu’est-ce que la vie lui avait laissé? Des éventails, des châles de l’Inde aux longues palmes rousses, des miniatures délicieuses. Son regard se fixa sur un petit tableau de Galard, un berger des Landes très haut perché sur ses échasses, son tricot aux doigts, qui avait été la perle d’une exposition de l’art du Sud-Ouest. Le conservateur du Musée lui en avait offert un grand prix. A des enchères, les amateurs bordelais se le fussent disputé. Mais tout cela, dont il avait tiré de si intimes satisfactions, comme c’était peu! Il y découvrait maintenant l’expression même de sa destinée; dans leur naufrage, quelques parcelles de beauté avaient surnagé, mais ce n’étaient que des débris.
Son esprit était vraiment ce jour-là extrêmement lucide. Il voyait exactement où il en était: au point de vue social, il bénéficiait d’un ancien prestige dont le lustre allait s’éteignant; son nom n’était coté comme une valeur que dans la mémoire des vieux négociants, il faisait partie d’un passé. «Ancienne Maison J.-J. Seguey», pouvait-il lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre jaune. Des hangars se trouvaient en face, recevant les marchandises avant l’embarquement et à l’arrivée. La même raison sociale s’y étalait en grosses lettres d’outremer sur un fond gris-clair: «Compagnie de navigation. Ancienne Maison Seguey et Fils.» La vieille flotte n’existait plus, ces grands voiliers qui naviguaient autrefois pour eux entre Bordeaux et la Martinique. Les siens leur avaient donné de beaux noms: _La France chérie, La Confiance_...
Le capitaine Guignon, justifiant sa réputation malheureuse, en avait mis un sur des récifs. Les autres avaient eu peu à peu bien des avaries. C’étaient maintenant des paquebots à deux ou trois ponts qui portaient, largement peint sur leurs cheminées, le pavillon blanc aux étoiles bleues.
Dans le monde aussi, peut-être, le crédit dont il jouissait était-il tout près de sa fin? Pendant son séjour à Belle-Rive, auprès de certaines personnes qui exagéraient l’amabilité, il avait eu parfois l’impression d’une imperceptible réserve. Ce n’était presque rien encore, une nuance, mais que sa nature enregistrait immédiatement. Jusque-là, bien qu’il pût paraître diminué, ses qualités d’esprit et de goût lui valaient une indiscutable considération. Il n’était personne qui ne tirât quelque vanité de le fréquenter. Dès son entrée dans le monde, à la fin d’études brillantes, il avait été classé, déclaré une fois pour toutes «très intelligent» dans une société où le premier jugement se modifiait peu. Chacun y était, d’un bout à l’autre de son existence, auréolé ou desservi par cette mystérieuse sentence qui prenait la forme classique du lieu commun.
Certes, sans qu’il se mît jamais en avant, et sans doute à cause de cette réserve, l’opinion s’était plu à renchérir sur son mérite. Mais, auprès des gens qui représentaient une grosse fortune, une réputation de cette sorte ne pouvait se soutenir que difficilement.
Ah! il regardait devant lui sans illusion. Sa valeur intellectuelle, autour de laquelle on avait fait parfois un bruit déplaisant, personne ne lui aurait accordé la moindre attention s’il n’avait été un homme du monde, allié aux meilleures familles de la société. Dans d’autres conditions, il n’eût été qu’un pauvre garçon, un Jules Carignan, ce qui aurait autorisé chacun à prendre avec lui un air protecteur sans le protéger jamais effectivement. Mais, pour des raisons d’ordre différent, la même disgrâce le menaçait: la médiocrité était devant lui, et peut-être la pauvreté.
Lui-même, le matin, avait dit à Paule: «Vous ne savez pas combien la ruine est une laide chose.» Oh! bien laide! Non pas tant à cause des retranchements matériels que parce qu’elle pose la grande question: Être ou ne pas être. Manquer d’argent, c’est se trouver sans cesse limité, cerné, avec une sensation d’insécurité qui met une fièvre impuissante dans le goût d’agir. C’est aussi se voir chaque jour dans la dépendance des gens et des choses.