La vie secrète

Part 5

Chapter 53,691 wordsPublic domain

Avec quel frémissement, jadis, elle avait lu cela pour la première fois! Lorsqu’après la mort du vieux Peyrolles, devenue maîtresse des revenus, elle s’était décidée à envoyer l’enfant dans un collège, elle n’avait obéi en vérité qu’à l’orgueil. A tant faire que d’élever un mioche par charité, une Peyrolles doit y mettre le prix. Plus tard, elle avait éprouvé une jouissance d’amour-propre à recevoir les notes adressées par le directeur du collège, mais cette jouissance était de même ordre que celle donnée par un placement bien choisi. Si enfin elle avait exigé qu’on tût son nom à l’intéressé, ç’avait été moins par délicatesse que par crainte d’indiscrétion. Elle ne se souciait pas que le bruit en revînt à Montaigut.

Tout à coup, au reçu de cette lettre, une émotion l’avait bouleversée. Ce n’est pas impunément qu’on fait un homme. Elle pouvait récuser les liens de chair l’attachant à cet être: il restait qu’elle avait payé pour qu’il sût penser ainsi, fièrement et noblement, et que, par suite, il était sien.

Le feuillet tourna.

_Je ne souhaite à personne le désespoir qui a suivi ces découvertes. C’est aussi une chose cruelle qu’au moment où j’ai l’occasion de reconnaître vos bienfaits, je ne puisse le faire sans risquer de vous blesser par le rappel d’une parenté qui vous déplaît, ou de condamner deux mémoires que je viens d’apprendre à bénir. Dès aujourd’hui j’ai pu trouver de quoi vivre en poursuivant mes études. M. Bertin veut bien me garder dans son collège en qualité de surveillant. Non seulement votre œuvre est achevée, mais avant quelques années, j’espère sinon m’acquitter,--il y a des bontés que rien n’efface,--du moins reconstituer entre vos mains au profit d’autres déshérités le capital que vous m’avez si généreusement avancé..._

Un peu plus bas, une signature: _Marc_, quatre lettres dont aucun nom de famille ne corrige l’orgueil solitaire.

Mlle Peyrolles laissa tomber la lettre. Ce matin-là, sa lecture, au lieu d’exciter en elle de la colère, lui donnait au contraire une impression de déroute. Dire que tout son désir appelait un enfant et que, cet enfant, elle l’avait écarté; car, elle en avait la certitude, il aurait suffi de lui répondre: Viens! il serait accouru. Vision bienheureuse! Elle imaginait cette arrivée, la vieille maison rayonnant de vie neuve et sans cesse près de soi un être qui vous doit tout. Pas besoin d’authentiquer une parenté pour être aimée: que Marc fût ou non son neveu, cela l’empêchait-il d’être pour toujours le fils de son âme?

--Mademoiselle!

Surprise d’attendre si longtemps Mlle Peyrolles, Dorothée appelait depuis le jardin.

--Qu’y a-t-il encore?

--Le premier coup de la messe est sonné!

--C’est bon, je descends...

Avec une sorte de rudesse, Mlle Peyrolles repoussa les papiers et les remit en place. Au choc du réel, elle venait de retrouver tout à coup ses révoltes anciennes. Bon pour les heures d’insomnie de parer un inconnu de toutes les qualités qu’on lui souhaite. Songer qu’il avait cru se libérer d’une telle dette en restituant de l’argent!

Elle murmura:

--Je divague: oublier la messe!

Elle mit ensuite son chapeau, acheva rapidement d’ajuster sa toilette. Elle se sentait encore étourdie, les jambes flageolantes, les yeux brûlés par le manque de sommeil. Rien qu’à prendre ainsi le cycle normal de ses occupations, elle avait conscience pourtant de ressaisir son équilibre. Il y a dans la régularité une force latente. Il suffit d’agir aux mêmes heures et de la même façon pour devenir une loi vivante et paraître, moins qu’un autre, exposé aux coups du hasard.

Quand elle arriva au jardin, cette impression d’équilibre retrouvé se fortifia encore. La chaleur torride qui recommençait symbolisait à sa manière la poursuite de l’ordre de choses établi. Écartées les pensées de cette nuit de fièvre: tout était en place, elle-même redevenue pareille, raisonnable et placide.

--Mademoiselle a bien dormi? interrogea Dorothée.

--Assez bien. C’est le second coup qui commence?

--Oui; lorsqu’à la fin du premier, j’ai vu que Mademoiselle restait là-haut, j’ai bien pensé qu’elle avait dû ne pas l’entendre.

--Alors, je pars. Tu me rejoindras quand tu auras achevé.

Elle rentra dans le vestibule, prit son paroissien sur la console. Dorothée la rejoignit.

--Au fait! tout à l’heure, j’ai trouvé une lettre pour Mademoiselle.

--Une lettre? Le facteur est donc passé?

Dorothée affecta de fouiller longuement dans ses poches.

--Je ne crois pas; d’ailleurs l’enveloppe n’a pas de timbre.

--Donne donc! interrompit Mlle Peyrolles, impatiente à l’idée de manquer le début de la messe.

--Voilà.

Dorothée tendit le pli froissé.

--Un prospectus, sans doute, dit Mlle Peyrolles.

Et distraitement, elle regarda l’adresse.

--Ah! Mon Dieu! qu’avez-vous?

Pâle comme un cierge, Mlle Peyrolles venait de chanceler, mais déjà, héroïque, elle se redressait:

--Rien!

--Cependant...

--Rien, te dis-je!

Une seconde, elle examina encore l’adresse, la dévora du regard, puis brusquement faisant tête à la curiosité de cette fille glissa l’enveloppe dans le paroissien.

--Je sais ce que c’est: hâte-toi, nous serons en retard.

Et elle sourit.

Elle souriait, tenant en main cette petite chose qui allait bouleverser certainement sa vie, cette petite chose que dans ses pires audaces elle n’avait jamais espérée et qui était là, pourtant, alourdissant les feuillets de son livre au point qu’elle ne savait plus si elle pouvait marcher: une lettre de _Lui_, peut-être apportée par _Lui_!

--Mais va-t’en donc! qu’as-tu à me surveiller?

Cette fois Dorothée recula; la porte s’ouvrit; Mlle Peyrolles sortit sans retourner la tête.

Elle s’en allait, automatique et raide. Où allait-elle? elle l’ignorait. Elle voulait d’abord se garer des yeux trop clairvoyants, des maisons, des hommes, de tous les vivants qui espionnent. En même temps, un mot qu’elle épelait machinalement vacillait devant elle: Marc!

Puis ses idées tourbillonnèrent.

--Le voir!

Ainsi, à l’heure même où elle songeait à lui, où elle désespérait de jamais le connaître, il était venu! C’était lui, sans doute, dont elle avait entendu le pas, si tard, dans la rue. En se mettant à la fenêtre, elle aurait pu l’apercevoir! Et à cette pensée, une joie physique la souleva. Le monde extérieur disparut. Elle aurait voulu aussi interroger les pierres, les pavés, pour savoir si le passant tardif était bien lui!

--Bonjour, Mademoiselle.

Dominique, à demi gouailleur, salue la châtelaine qui se rend à ses mômeries du matin.

--A propos, Dominique, n’auriez-vous pas vu passer quelqu’un?

--Si fait.

--Qui était-ce?

--Cadette.

--Merci.

Folle! si ç’avait été _Lui_, Dominique aurait-il pu le savoir?

Ah! lire ce papier qui, à travers les feuilles du paroissien, la consumait! Lire tout de suite pour échapper à l’attente qui transforme les minutes en jours... mais où se réfugier?

Et tout à coup, elle se rendit compte que si elle suivait d’instinct le chemin de l’église, c’est que l’église était ce refuge. A l’église, elle avait sa place réservée dans une chapelle; à l’église, elle serait isolée de la nef, des fidèles, de Dorothée même qui s’installait toujours auprès des bénitiers. L’église seule est lieu propice, asile obscur où l’on peut, sans se trahir, cacher son visage, pleurer de joie, étouffer des sanglots...

Alors, elle dut se vaincre pour ne pas y courir. Quand elle atteignit le porche, elle croyait avoir marché depuis des heures. Quand elle entra, son angoisse s’exaspéra. Au nom de la prudence, il fallait accomplir paisiblement les rites, tremper son doigt dans l’eau bénite, se signer avec une révérence devant le maître autel, s’agenouiller avec lenteur, recueillie... Enfin, tout est fini: elle est au port; elle peut rouvrir le paroissien, elle déchire l’enveloppe, elle lit!

_Madame, traversant une crise grave de ma vie, il m’a semblé possible de recourir à vous. J’ignore s’il vous plaira de me recevoir. J’attends à Revel votre décision. Quelle qu’elle soit, vous pouvez être assurée de ma reconnaissance et de mes profonds sentiments._

_Marc._

Stupeur! il n’y a rien autre: c’est tout ce qu’il a trouvé!

Mlle Peyrolles regarda autour d’elle. L’église était d’un vide affreux. Au-dessus de l’autel, la statue de sainte Letgarde, repeinte à neuf, avait l’air d’une idole vilaine. L’abbé Taffin, engoncé dans une chasuble délabrée, récitait le _confiteor_ d’un ton distrait. Une désolation régnait. Dieu même semblait absent.

Mlle Peyrolles remit le feuillet dans l’enveloppe, celle-ci dans le paroissien et s’effondra sur son prie-dieu. Elle éprouvait une sorte de relâchement dans sa pensée surmenée. Elle n’analysait pas la déception que lui avait donnée cette chose lue, il lui suffisait de savoir qu’elle n’avait plus à la lire.

Cependant peu à peu les phrases s’ordonnaient dans sa mémoire. Déjà elle les savait par cœur.

«Madame, traversant une crise grave...»

Et ce fut une autre sensation encore mal définie mais plus douloureuse. On aurait dit que ces termes vagues, volontairement obscurs, étaient calculés pour surprendre sa pitié ou contraindre sa décision. Les formules de politesse recouvraient mal le rendez-vous d’affaires. Cela ressemblait à une manœuvre basse; le sens même avait un air distant qui tuait la confiance. Brusquement, elle songea:

«Si je ne répondais pas?»

En même temps, une montée de désespoir lui serra le cœur: de toute son âme, elle souhaitait n’avoir jamais connu l’existence de cet être dont l’ingratitude la déchirait. Ne pas répondre, ne pas le voir, évidemment c’était cela le bon sens. S’il était venu, d’ailleurs, que lui aurait-elle dit? Comme elle comprenait qu’en désirant le ramener auprès d’elle, elle avait désiré l’impossible. Tout dans la présence de Marc l’aurait embarrassée. Elle n’aurait pu le traiter en visiteur étranger, elle ne voulait pas le traiter en parent. Quelle sorte d’âme aussi était la sienne? Était-il seulement religieux? Il suffisait de vouloir préciser la rencontre qui s’offrait pour que mille questions surgissent, en désordre, insolubles, car Mlle Peyrolles ne savait rien, pas même s’il était grand ou petit, brun ou blond, ni quelle carrière il avait prise, ni quelle conduite il menait.

Ainsi, dès qu’elle songeait à lui, elle se noyait dans la nuit et cette nuit allait rester! Une occasion unique avait surgi, la certitude s’offrait, il n’y avait qu’un signe à faire; pour une crainte imaginée, parce qu’une lettre écrite en hâte ou dans la fièvre ne disait pas ce que Mlle Peyrolles avait espéré, l’occasion allait passer, le signe ne serait pas fait! Quelle absurdité!

L’enfant de chœur agita la clochette. Un instant sa voix fluette s’unit à celle de l’abbé Taffin pour réciter le _Sanctus_. Un silence profond s’établit, transformant la grange qu’était l’église en un lieu sublime où la Passion recommençait.

Prosternée, Mlle Peyrolles murmura:

--C’est impossible, il faut le voir... lui parler...

Aussitôt une allégresse la bouleversa. Tous ses doutes s’évanouissaient. Après avoir consulté sa raison, elle s’apercevait qu’il n’y avait eu là qu’une manœuvre hypocrite et le besoin de trouver un prétexte pour justifier ce que son cœur avait déjà décidé.

Elle avait oublié l’abbé Taffin qui officiait, Dorothée qui somnolait au bas de la nef; elle ne songeait pas que cette arrivée de Marc allait révolutionner Montaigut, peut-être ressusciter les racontars d’autrefois. Elle, si prude en temps ordinaire, était devenue sans scrupules. Dieu! que cette messe était longue! Encore un jour ensuite, avant la réunion! Il faut avoir savouré l’anxiété d’attendre pour connaître le prix du temps. Si, du moins, la prière avait pu l’occuper! mais en vain se condamnait-elle à lire le paroissien, les mots dansaient; cela seul sortait des oraisons que demain, ce soir, _il_ serait là. Et nulle appréhension: on trouve simple que le rêve se réalise, simple encore que la vie accepte d’être conforme à nos désirs.

De guerre lasse et pour calmer tant d’exaltation, Mlle Peyrolles voulut examiner l’abbé Taffin.

Plus pâle que de coutume, sans que rien cependant décelât les émotions de sa nuit, celui-ci entamait les dernières oraisons. Mais pour la première fois Mlle Peyrolles remarqua sa placidité et ce sourire qui semblait l’affiche d’une âme niaise. En vérité, ce prêtre avait trop le geste méticuleux, la componction béate. Ce pouvait être un saint homme, un confesseur expert pour le gros de la conduite; jamais il n’eût compris l’émoi dont Mlle Peyrolles vibrait, ni sa passion nourrie dans le silence pour un inconnu qui allait venir.

--_Benedicat vos omnipotens..._

La main de M. Taffin bénit les chaises vides: l’office était achevé.

Une minute encore, Mlle Peyrolles s’efforça de rester sur son prie-dieu, puis elle se leva et descendit la nef.

La lumière y entrait à flots. Arrivant à travers chaque verrière par grands jets distincts, elle allait s’écraser en face sur la muraille puis, rebondissant, éclaboussait l’espace d’une vapeur de poussières illuminées.

--Va prévenir Jean qu’il attelle, dit Mlle Peyrolles à Dorothée agenouillée comme d’habitude auprès du bénitier. Il faut qu’il aille à Revel, tout de suite...

Ce qui suivit devait, plus tard, lui laisser le souvenir d’événements étrangers à sa vie.

Elle avait à peine quitté l’église que M. Taffin la rejoignait, ayant lui aussi omis de réciter ses grâces.

--Figurez-vous, Mademoiselle... mais qu’avez-vous? comme vous êtes pâle!

--Une nuit mauvaise... rien de sérieux.

--J’espère que ce n’est pas la soirée d’hier?

Et absorbé par ses propres soucis:

--... Donc figurez-vous que M. Lethois n’a pu rentrer chez lui. Une série d’incidents! sa clé perdue, sa porte fermée... il a dû coucher au presbytère... Et Cadette maintenant qui vient me dire que Dominique ne veut pas entendre parler de crocheter la serrure avant ce soir! Comprenez-vous ces gens qui refusent le travail quand... Je vous assure que vous semblez malade: on jurerait que vous avez de la fièvre!

--Moi? Je n’ai jamais été si bien portante! Au surplus, avez-vous des commissions pour Revel? J’y envoie Jean, dans un instant.

--Merci, je n’ai besoin de rien.

--Alors, au revoir.

--Vous rentrez? Écoutez donc... Dominique...

--Excusez-moi: je suis pressée.

Folie singulière, dans sa hâte elle n’avait oublié qu’une chose: écrire la réponse qu’on doit porter à Marc! Mais comment l’écrire? Par quel mot débuter? «Monsieur...» Cette appellation glaçait. «Mon cher neveu...» Impossible de traiter ainsi celui qu’elle a toujours refusé d’accepter comme tel. «Mon cher Marc...» invitait à s’enquérir des raisons motivant une telle bienveillance. Revanche de la logique: Mlle Peyrolles n’a jamais imaginé qu’il y eût un désaccord entre sa conduite et sa tendresse: dès le début, la contradiction éclate. Que sera-ce tout à l’heure quand ils seront face à face?

Il faut se décider, pourtant. Jean, dans l’antichambre, s’enquiert auprès de Dorothée:

--Les bêtes s’agacent. Quand partons-nous?

--Est-ce que je le sais! Mademoiselle est dans la salle. Allez le lui demander.

Soudain, Mlle Peyrolles s’est levée. Sa décision est prise. Quand on peut marcher droit au but, inutile de se réfugier dans les détours. Ce qui ne s’écrit pas, peut se dire.

--Dorothée! je pars.

--Mademoiselle s’en va?

--Mon ombrelle! vite!

L’ombrelle n’est pas là: on la cherche partout. Dorothée suffoquée vire, tournoie, ne découvre rien.

--Enfin, la voici!

C’est Mlle Peyrolles qui l’a trouvée. Elle s’élance vers le break:

--Allez, Jean.

Les chevaux s’ébrouent.

--J’oubliais! j’aurai quelqu’un à déjeuner. On couchera sans doute.

Et cette fois, le départ suit. Mlle Peyrolles ne regarde plus Dorothée que cet ordre imprévu a achevé de bouleverser. A peine aperçoit-elle l’abbé Taffin et M. Lethois, tous deux chez Dominique, et qui, en dépit de leur discussion avec le forgeron, tournent la tête, attirés par le bruit.

Une seconde, les regards de ces trois êtres se rencontrent, s’interrogent. On dirait qu’ils devinent. Là où d’autres n’apercevraient que des _habitants_ en train d’échanger un salut, durant l’espace d’un éclair, ils ont vu trois étrangers isolés dans leurs secrets.

Déjà Mlle Peyrolles a détourné les yeux; la voiture disparaît.

M. Lethois reprend:

--Il faut que cette plaisanterie finisse!

M. Taffin soupire:

--Dominique, décidez-vous!

Et la vie reprend son cours, cette vie plate, uniforme, grise, qui s’étale comme une mer sur les courants profonds: masque impassible, comique, qui donne à l’humanité sa figure, mais derrière lequel les cœurs battent et la tragédie gronde...

LIVRE II

LES ARRIVANTS

I

Jude Servin entra en coup de vent:

--Tiens, fit-il, voilà ce qu’on trouve dans le courrier.

Il riait mais, à travers sa gaîté, on devinait de l’énervement.

Le vieux Clerc cessa de compulser le registre sur lequel il additionnait avec application.

--Qu’est-ce? demanda-t-il.

--Lis.

Jude jeta un papier sur la table et se mit à marcher dans l’étroit cabinet qui servait à la fois de bureau pour Clerc et d’antichambre pour les gens désireux de parler au «patron».

Clerc ajusta ses lunettes et, dépliant le papier, l’examina. C’était un billet composé avec des caractères découpés dans un journal et qu’on avait collés en les assemblant avec soin. Il disait:

«_Un homme prévenu en vaut deux. Prenez garde au dépôt. Le bois brûle aisément._»

Clerc relut deux fois, pesant les mots.

--Vous n’avez trouvé aucune indication sur l’enveloppe?

--Aucune. Cela vient de Revel naturellement.

Clerc répéta:

--Naturellement...

Il enleva ensuite ses lunettes comme il les avait mises, avec méthode, et réfléchit.

Le grondement de l’usine en marche remplissait la pièce, mais ils y étaient si bien accoutumés qu’ils ne le percevaient pas. A côté de Clerc, par la fenêtre ouverte, on apercevait les ateliers. Trois corps distincts encadraient une cour très vaste. C’était, au fond, la scierie, à droite la galerie de montage, à gauche celle du vernissage. Isolé dans un angle, sans ouvertures apparentes, se dressait le dépôt des bois, celui dont parlait le billet.

Les murailles en briques et les toitures vitrées flambaient sous le soleil matinal. Cela donnait l’impression d’une ville neuve encore inhabitée et réduite à loger des machines en attendant qu’elle trouve des habitants.

Clerc, accablé, soupira:

--Après la grève, l’incendie... c’est complet.

--La grève! qui parle d’une grève?

--Mais tout le monde! Il n’est question que d’elle! Hier encore, au café, le garçon m’a dit: «Eh bien! il paraît qu’au 14 juillet, ça ronflera chez vous?»

Jude haussa les épaules:

--Tu seras bien toujours le même!

Et arpentant la petite pièce, les mains aux poches:

--Tout le monde en parle!... Parbleu! tout le monde la désire, excepté ceux que cela concerne! Laisse clabauder: j’ai foi dans mon étoile; surtout, j’ai foi dans mes idées!

--Et moi, je dis que vous avez tort, répondit Clerc d’une voix sourde. Bonnes pour les hurluberlus de Paris qui vous ont monté la tête, vos idées! Lorsqu’il y aura de la casse, aucun ne viendra y voir. Quant à vos ouvriers, ils valent les autres: des noceurs et des ivrognes. Tenez, cela me fait rire! en leur donnant la part aux bénéfices, des retraites, et tout le tremblement, vous vous imaginez vous faire aimer! Soyez sûr qu’en touchant leur argent, ils pensent simplement que vous avez dû rudement les voler pour en arriver là. L’incendie, la grève, tout est possible... tout! et encore autre chose!

Il parlait sans colère, mais une conviction têtue luisait dans ses yeux, et l’on sentait que rien au monde ne pourrait la lui arracher. Jude, qui s’était arrêté pour écouter, sourit:

--Alors pourquoi m’avoir suivi quand je suis venu?

--Pourquoi?... oui pourquoi?... je me le demande.

Il souriait aussi. Leurs pensées venaient de quitter brusquement l’usine pour remonter au lointain passé.

En effet, comment Clerc aurait-il pu quitter l’enfant qu’il avait élevé? Depuis cinquante ans bientôt, il n’avait jamais eu d’autre toit que celui des Servin. Entré d’abord comme simple domestique, il y était devenu tour à tour une façon d’intendant, puis un ministre indispensable, presque un parent adopté, enfin l’âme même de la maison, car, devenu orphelin, Jude n’y avait plus trouvé que lui.

Tout, d’ailleurs, était contraste entre eux. Au physique, Clerc, cassé par l’âge, des cheveux blancs hérissés sur la nuque, le crâne luisant, les joues flasques; Jude avec un air d’assurance, des cheveux bruns, le front volontaire, la bouche sensuelle; au moral, Clerc, homme d’autrefois, amoureux de l’ordre établi et estimant que les castes sociales sanctionnent avec équité des degrés divers dans la moralité; Jude toujours en attente d’une révolution qui donnera au monde la justice dont il manque.

Leur gaîté ne dura qu’un instant.

--En attendant, reprit Clerc, il y a cela...

--A tout hasard, préviens Doré. J’entends que désormais aucun ouvrier ne pénètre au dépôt sans être accompagné, mais il n’y aura rien parce qu’il n’y a jamais rien eu, sinon une menace d’imbécile.

--Ou un avis donné à bon escient.

--Dont je profite!

La porte s’ouvrit: une femme parut au seuil.

--Eh bien, quoi? s’écria Clerc, on ne frappe plus avant d’entrer? Qu’est-ce que vous demandez?

A la vue d’une étrangère, il avait saisi le billet pour le faire disparaître.

La femme répondit d’une voix sans timbre:

--Je voudrais parler à M. Servin.

--C’est moi: qu’y a-t-il? dit celui-ci.

Elle répéta, sans avancer:

--Je voudrais vous parler.

--Soit: dépêchez-vous; ce matin, je suis pressé.

Puis, comme elle montrait Clerc, embarrassée:

--Si cela concerne l’usine, il n’est pas de trop.

Alors, lentement, elle acheva d’entrer dans le bureau, referma soigneusement la porte derrière elle, et avançant encore:

--Je suis Madame Pastre, dit-elle gravement.

Dressée au milieu de la pièce, la taille rigide, les mains tremblantes, elle semblait à la fois misérable et tragique. Ce n’était pas une paysanne, en dépit du madras qui la coiffait à la vieille mode, ni une bourgeoise bien qu’un mantelet de soie recouvrît ses épaules. Une mendiante, peut-être, ou une folle... Jude, une seconde, soupçonna un lien possible entre cette apparition et l’avertissement anonyme qui venait de les troubler. A y regarder mieux, il ne vit plus qu’un être quelconque, acculé par la détresse et en quête de pain.

--Vous cherchez de l’ouvrage? demanda-t-il sans hésiter.

Elle acquiesça d’un signe de tête. Il fit un geste de lassitude.

--Je n’y puis rien. On n’embauche plus avant l’hiver. Revenez dans trois mois.

La femme eut un frémissement à peine perceptible.

--Alors, il n’y a pas d’ouvrage ici, même pour Mme Pastre?...

--Ni pour vous, ni pour une autre.

Et Jude se tourna vers Clerc, affectant ainsi de le prendre à témoin. Il s’étonnait de cette insistance à répéter un nom ignoré, comme si ce nom avait dû suffire à déterminer son consentement.

--Il faudra bien pourtant que vous m’en procuriez, maintenant que je suis dans la misère!

--Vous figurez-vous par hasard que je sois chargé de faire vivre tous ceux qui ne trouvent pas leur vie ailleurs?

Jude n’avait pu retenir un mouvement d’irritation. Il conclut:

--Dans trois mois, pas avant. Allez!

Mais, au lieu d’obéir, la femme avança d’un pas. Un orage de colère ravageait son visage.

--Je vous dis qu’on n’a pas le droit de chasser d’ici Mme Pastre!... Mme Pastre que vous avez ruinée!...

--Oh! Madame, interrompit Jude, croyant cette fois qu’elle était vraiment folle, c’est m’accorder beaucoup d’honneur quand je n’ai même pas celui de vous connaître.

Stupéfaite, elle avait cru d’abord qu’il se moquait. Des sons inarticulés s’étranglèrent ensuite dans sa gorge: