La vie secrète

Part 4

Chapter 43,663 wordsPublic domain

Ils s’examinèrent, éperdus. Après avoir été un instant si proches, leurs cœurs venaient de s’éloigner brusquement. Si pareille d’ailleurs est la détresse humaine que, croyant parler pour eux seuls, ils allaient résumer désormais le conflit le plus grave où se débat la conscience du monde.

--J’avais cru comprendre que votre malheur venait d’une déception plus profonde, reprit l’abbé Taffin avec un dédain qu’il ne cachait point: je vois qu’il n’en est rien. Vous regrettez moins la vie de l’âme que vos menues besognes. Autant l’une eût été difficile à ranimer, autant les autres se remplacent aisément.

M. Lethois riposta:

--Voulez-vous dire qu’en dehors de vos lyrismes pieux, il n’est point de travail qui élève la pensée, et vous flattiez-vous de me faire partager vos visions?

--Mes visions ont le mérite de ne jamais tromper. Qui votre science a-t-elle sauvé?

--La science ne sauve pas: il lui suffit d’être la vérité.

--Ce n’est pas une raison pour qu’elle suffise à l’homme.

--Qu’elle lui suffise ou non, reprit M. Lethois avec violence, elle va son chemin!

--Et que vaudront ses résultats demain?

--Demain, où en sera votre ivresse?

--Dieu ne change pas!

--Dieu même est hypothèse!

--Malheureux! prenez garde en blasphémant d’attirer sa colère!

--Prenez garde qu’au moindre souffle de réalité, c’en soit fait de vos rêves!

Encore un coup, leurs ripostes se croisaient, frémissantes. Ils se défiaient du regard.

L’abbé Taffin fit un grand geste et jeta:

--Je ne crains rien!

Comme éclairé par une seconde vue, M. Lethois répéta:

--Un souffle suffirait... Savez-vous seulement si votre Sainte a existé?

--Taisez-vous!

--Vous voyez bien!

--Je vois... je vois que tous les hommes se valent, s’ingéniant à faire souffrir les autres quand ils souffrent eux-mêmes.

Et cette fois, tels des coureurs harassés, ils se retrouvèrent au point de départ. Du heurt de ces deux âmes, du rayonnement de ces deux vies secrètes, il ne restait que cela: une conscience plus aiguë de la souffrance.

La lampe avait baissé. Leurs visages avaient des bouffissures, ces pâleurs que donne l’insomnie. Ils frissonnaient ainsi que des voyageurs qui attendent, la nuit, dans une gare.

Désolé d’avoir livré son secret pour rien, M. Lethois se leva.

--Encore la brume! murmura-t-il, jetant les yeux vers la fenêtre.

L’abbé Taffin qui avait suivi le mouvement de M. Lethois, aperçut une clarté blafarde à travers les carreaux.

--Serait-ce l’aube, déjà?

Il alla vers la table, fit glisser pêle-mêle dans le tiroir tous les papiers qui encombraient celle-ci, puis ouvrit la croisée. Aussitôt un grand souffle d’air froid pénétra; la flamme de la lampe oscilla. Attirés par la fraîcheur, les deux hommes se penchèrent au dehors et, la tête baignée dans l’air délicieux, regardèrent.

Spectacle ineffable: le jour venait.

Tout près d’eux, c’était la nuit, tapie le long des murailles, collée aux contreforts de l’église, ou rampant sur les cailloux du chemin: mais, dès le début de la plaine, une pénombre cendrée glissait à ras de terre, s’étalait sur les champs et les routes, comme un tapis de laine. Çà et là, de longs rouleaux de vapeur stationnaient près des fossés, avant que de partir pour les longs voyages dans l’espace. Puis, plus loin, la cendre s’éclaircissait, laissait transparaître des myriades d’arbres grêles. Enfin, à l’horizon, la Montagne noire, pareille à un récif, émergeait de la mer mouvante des ombres, puis le ciel... un ciel auquel la ligne nette des sommets donnait un recul prodigieux, un ciel vert, plus limpide qu’une eau de torrent, aussi vaste que l’océan: ce ciel, porte du matin, dont aucune bouche humaine n’a rendu la splendeur, mais que les mourants attendent, avant de mourir, pour le voir une dernière fois!

L’abbé Taffin joignit les mains.

--L’aube!... c’est l’aube!

Déjà, des rais d’or fusaient. Le vert devenait rose, le rose se muait en azur. Partout de longues craquelures brisaient la vapeur matinale, découvrant des verdures, des toits. Les couleurs étaient lustrées, la terre paraissait neuve. Ah! cette enfance divine du jour qui approche, les mains chargées d’inconnu! Comme à la contempler seulement, l’homme sent la vie légère! Plus tard, l’angoisse reviendra, et la fatigue et le découragement morne; en ce moment, il n’y a plus que le délice d’apercevoir la lumière et le besoin de se mettre à genoux pour la remercier d’être là!

--L’aube...

Instinctivement, lui aussi, M. Lethois parcourait d’un regard peureux la brume qui roulait sur la plaine, et celle encore qui baignait la montagne. Brume réelle ou imaginaire? Hélas! comment le savoir? Où commençait la trahison des yeux? A quel signe distinguer le mirage de la réalité? Timide, il scrutait ce flottement universel sous lequel le sol disparaissait, sans oser aborder la vraie lumière ni le vrai ciel. Tout à coup, il étouffa un cri: là-bas, à l’horizon, plus de contours indécis, plus de lignes déformées: les bois se détachaient avec une admirable netteté, l’azur avec une pureté sans égal.

--Qu’y a-t-il? s’écria M. Taffin.

M. Lethois, transfiguré, balbutia:

--L’aube que je ne croyais plus voir...

--Vous la voyez?

--Je vois!

Une émotion poignante les bouleversa.

--Ah! mon ami, que je suis heureux!

L’abbé Taffin ouvrit les bras. Oubliée leur terrible dispute, fini le cauchemar de cette nuit, où chacun avait révélé ses intimes secrets; en eux comme au dehors, c’était un réveil ineffable.

En se détachant de l’étreinte de son ami, M. Lethois fut surpris de retrouver l’abbé Taffin pareil à autrefois; de même l’abbé Taffin reconnut à peine M. Lethois. Tous deux avaient déjà repris le masque journalier. Ce fut avec une voix autre que M. Lethois murmura ensuite:

--A propos, puisque ce mauvais rêve est oublié, vous oublierez aussi, n’est-ce pas, ce que j’ai pu vous dire?

Semblablement, l’abbé Taffin retrouva son accent jovial et son sourire d’homme heureux pour répliquer:

--Soyez tranquille, je garderai vos confidences, puisque vous ignorez les miennes!

Il ajouta:

--Maintenant, vous devriez vous reposer. Il est trop tard pour se coucher, mais en restant sur ce fauteuil, peut-être arriverez-vous à dormir.

--Volontiers.

Une dernière fois, M. Lethois rendit grâce à la féerie qui incendiait les crêtes.

--Que c’est beau, la lumière! fit-il en quittant la fenêtre.

--La journée sera plus torride qu’hier, répondit de même M. Taffin.

Il venait de prendre son bréviaire, sans quitter sa place, comme s’il adorait la nature elle-même. Il commença ensuite:

«_In nomine Patris et Filii..._»

La course folle du réveil-matin scanda le souffle régulier de M. Lethois. Au loin, un coq chantait.

Le soleil parut.

IV

Cinq heures...

Des bruits de basse-cour, des hirondelles qui passent avec un vol de flèche; un chien aboie quelque part, dans une ferme...

Cinq heures: comme il fait bon! En face du château, la glycine empoussiérée qui pend aux fenêtres de Dominique agite ses grappes sous la brise. Un géranium rouge, sur le chambranle, incline ses pompons pour saluer chaque souffle, puis se redresse, jaloux des parfums qui passent; et ces parfums, à leur tour, s’évaporent, venus on ne sait d’où, capiteux, discrets... Est-ce l’odeur triste des menthes, l’odeur fraîche des absinthes, l’odeur sauvage des arbouses, l’odeur sucrée des genets? Il y a de tout dans ce bouquet invisible que l’aube a cueilli et promène, des fleurs de la plaine et des fougères de montagne, de l’eau du torrent et des gouttes de rosée: cependant que la lumière, ingénue et sereine, se lève, ayant la beauté chaste de l’enfance et l’attrait du baiser.

Déjà le soleil a plaqué sur un coin de l’église un beau triangle d’or. Les angélus commencent. Un bourdon velu tourne sur lui-même à la manière d’un derviche. C’est le matin...

Au troisième coup de l’angélus, la forge s’ouvrit et Dominique parut, les manches troussées pour le travail, la pipe au bec. Avec sa barbe de fleuve jaunie par le tabac et son bonnet sur l’oreille, il ressemblait aux patriarches qui veillent à la porte des cathédrales anciennes.

Presque au même instant, un volet s’entrebâilla en face, à l’étage du château.

Dorothée avança la tête.

--Bonjour, dit-elle.

Dominique salua d’un signe, sans ôter sa coiffe.

--Ça va? reprit Dorothée.

--Ça va, répondit-il, laconique.

--Toujours beau temps?

--Oui.

--Pécaïre!

Elle s’effaça pour reparaître à la croisée suivante. L’un après l’autre, les contrevents roulaient sur leurs gonds. Dominique, impassible, continuait de tirer des bouffées.

--Sans les courants d’air, on étoufferait, dit Dorothée parvenue à la dernière fenêtre.

--Oui, dit encore Dominique.

Et il regarda la façade, longuement, comme il la regardait tous les matins, depuis son enfance. Il l’avait vue décrépite, jadis, et sans pignon. Il avait vu aussi le vieux Peyrolles en rajeunir les moellons, devenir noble, mourir... Tandis que la masure se muait en château, lui était resté pareil dans sa forge où l’on ferrait encore les bœufs dans le _travail_ à la manière antique. Ruminant ces choses, il nourrissait des pensées ironiques, qu’il ne disait à personne.

«Ah! ce n’est pas moi qui aurais changé mon nom ni surtout laissé perdre mon gosse; car enfin on a beau n’en plus parler, le gars du père Peyrolles...»

--Encore un gond que vous avez réparé et qui ne veut pas tourner!

Dorothée, poursuivant sa tournée, ouvrait maintenant le rez-de-chaussée.

Dominique dut interrompre sa rêverie.

--Mettez-y du pétrole, répliqua-t-il sans s’émouvoir.

--C’est votre marchandise qui ne vaut rien!

--Une autre fois, vous vous occuperez vous-même de surveiller mes commandes...

Il éprouvait une hostilité sournoise à l’égard de cette domestique qui avait pris le ton de Mlle Peyrolles et traitait en maîtresse les fournisseurs. Ayant ensuite craché par terre, il s’apprêtait à rentrer dans la forge, quand un bruit de marche rapide détourna son attention.

--Tiens! fit-il, voilà Cadette.

--Mademoiselle Cadette?

Vivement Dorothée se pencha pour mieux voir. Cadette, en effet, arrivait à grands pas, venant du presbytère.

Elle était vêtue de noir. Un foulard de soie noire cachait son bonnet à tuyaux, et son visage, dans ce cadre, devenait couleur de cuivre.

Dès qu’elle eut aperçu Dominique, elle lui fit des signes.

--C’est vous que je viens chercher! Une serrure à ouvrir...

Dorothée salua.

--Déjà levée, Mademoiselle?

--Ah! Dieu! ne m’en parlez pas! il en arrive, des affaires...

Et sans attendre la réponse de Dominique, Cadette approcha de la fenêtre.

--Figurez-vous...

--C’est chez le curé, la serrure? interrompit Dominique impatienté.

--Tout à l’heure! jeta Cadette sans tourner la tête.

--Parfait, dès lors qu’il n’y a pas de presse, j’irai quand j’aurai le temps...

--Figurez-vous, ma chère, que M. Lethois a couché à la cure, reprenait Cadette sans plus s’occuper du forgeron; quand je dis couché, je me trompe. Ni M. le curé, ni lui, n’ont quitté le salon. M. Lethois, hier soir, aurait perdu sa clef--c’est même pour cela qu’on réclame Dominique--et il a une figure! M. Lethois perdant sa clef! Voyez-vous cela?

Dorothée qui écoutait avidement, murmura:

--Hier soir aussi, j’avais cru remarquer...

Mais elle s’interrompit, dressa l’oreille:

--Entrez donc... cela vaudra mieux.

--C’est que...

--Je vais ouvrir.

A pas de loup, Dorothée se rendit au vestibule, et très doucement, avec des précautions infinies pour ne pas réveiller Mademoiselle, tourna le pêne. Un rais de lumière pénétra par la porte entrebâillée, posant une barre d’or sur les carreaux.

--Prenez garde, dit Cadette qui avait rejoint le perron, je crois que vous perdez une lettre.

Elle montrait une enveloppe à terre, tout près de la jupe de Dorothée.

Celle-ci ramassa le papier:

--Une lettre?

Intriguée, elle la tournait dans ses doigts.

--Ce n’est pas pour moi; c’est pour Mademoiselle... et pas de timbre... Qui a bien pu apporter cela?

--Quelqu’un sans doute... hier soir...

S’approchant sur la pointe du pied, Cadette s’était glissée dans le vestibule.

--Impossible! hier soir était le jour de ces Messieurs. Mademoiselle, qui surveille tout, l’aurait aperçue quand elle les a reconduits.

--Alors, ce matin...

--Ou cette nuit...

--Voyons l’écriture.

Cadette mit ses lunettes.

--Regardez: «Hôtel de la Lune» c’est marqué.

--Mademoiselle n’y connaît personne.

--Cependant, ça en vient.

Elles se regardaient. Elles avaient l’intuition de tenir en main la clef d’événements insolites. Très naturellement, Cadette leva ensuite l’enveloppe et s’efforça d’en déchiffrer le contenu par transparence.

--Cette fois, je ne me trompe pas, Mademoiselle est levée et va m’appeler, interrompit Dorothée, sauvez-vous!

--Si vous appreniez quelque chose...

--Je vous le dirais.

--Au revoir!

Ayant mis un doigt sur ses lèvres pour recommander encore la discrétion, Dorothée fit disparaître la lettre dans sa poche, remit tout en place, et monta.

--Est-ce toi, Dorothée? interrogea Mlle Peyrolles enfermée dans sa chambre.

--Oui, j’apportais...

--Plus tard: je m’habille... Va d’abord t’occuper des châssis.

Était-ce l’impression des récits de Cadette, Dorothée crut aussi trouver dans l’accent de cet ordre habituel quelque chose d’anormal. Ce matin, décidément, de l’imprévu rôdait dans l’air. Elle obéit pourtant, descendit au jardin: mais là, comme elle levait la tête, elle eut un nouvel étonnement. Elle venait de surprendre derrière le rideau de vitrage Mademoiselle prête de pied en cap et qui guettait. «Pourquoi désire-t-elle se débarrasser de moi?» songea Dorothée. La silhouette s’effaça. Satisfaite probablement de savoir la domestique loin d’elle, Mlle Peyrolles était retournée près de son secrétaire. Depuis longtemps déjà elle relisait des notes de fournisseurs et des correspondances...

* * * * *

L’idée lui en était venue, irrésistiblement, à l’aube.

Après le départ de ces «Messieurs», le silence revenu, les prières dites, la lumière éteinte, étendue dans son lit, elle avait fermé les yeux. Le plus souvent elle s’endormait tout de suite, comme les enfants. Elle avait, en effet, cette sérénité bien portante que donne la certitude de toujours agir suivant la règle. Même, ce sommeil régulier lui semblait dû. Elle en jouissait à heures fixes, n’y souffrant pas plus de retards que dans le payement des fermages. Ce soir-là cependant, il n’était pas venu au rendez-vous. En revanche, elle s’était sentie énervée, également incapable de trouver une place reposante et de garder l’immobilité.

Mécontente, elle s’était efforcée d’abord de ne penser à rien. Elle écoutait simplement les bruits d’alentour: un trottinement de souris au-dessus du plafond, des craquements du parquet travaillé par la sécheresse, un ver logé dans le bois du lit et qui tournait sa vrille... bruits de la maison, la nuit, si différents des bruits de la terre, où ce n’est plus la vie qui tressaille mais la lente décomposition de ce que l’homme a rassemblé.

Un instant Mlle Peyrolles crut distinguer des pas dans la rue et pensa: «Comment peut-il encore y avoir des gens dehors, si tard!»

Illusion, d’ailleurs, car presqu’aussitôt cela s’éteignit. Quand on est très attentif, l’imagination crée ainsi des fictions dont elle est dupe.

Soudain Mlle Peyrolles s’était dressée: un coup violent venait de retentir à la porte. Sans même se vêtir, elle courut à l’une des fenêtres qui donnaient sur la rue:

--Qui est là?

C’était la Blanchotte, demandant le curé.

--Ces messieurs sont partis. Allez à la cure!

Et elle était revenue, irritée par cette alerte, tremblant d’une peur inexplicable et niaise.

Elle se recoucha. Elle songeait maintenant à «ces Messieurs». Comme il arrive durant les insomnies, ses idées couraient d’un point à l’autre sans lien, mais prodigieusement nettes. Elle revit la dispute, l’adieu glacial, et les deux hommes qui s’éloignaient dans la nuit claire. Jamais elle n’avait eu si bien conscience du peu de place qu’ils occupaient dans ses affections. Ils étaient une distraction à défaut d’autres. Elle s’était faite à les voir, comme on se fait aux meubles laids. Lequel d’entre eux, d’ailleurs, se serait soucié de lui plaire? Le curé venait, parce qu’il est de tradition qu’un curé aille au château. M. Lethois ne s’occupait que de lui-même. L’un obéissait aux suggestions de sa prudence, l’autre à son égoïsme. Quel mensonge que la vie!

Sans remarquer l’inconséquence, elle leur en voulut violemment de cette indifférence.

«Si je mourais, qui songerait à me regretter?»

Et un grand froid intérieur la glaça. Personne pour l’aimer; pas de famille; une fortune inutile qui attisait seulement les jalousies. Sa piété et le train absorbant des pratiques religieuses avaient pu masquer l’ennui des heures vides, mais non remplir celles-ci. Étaient-ce donc les fous qui avaient raison?

Aussitôt, par un brusque détour, le souvenir d’un de ces fous lui revint. Elle se rappela son frère...

Mlle Peyrolles eut un sursaut, comme si vraiment ce frère venait d’entrer, et avec lui, tout le passé tragique.

Il venait d’entrer, expliquait au vieux Peyrolles qu’ayant un fils depuis le matin, il voulait en honnête homme épouser la mère et reconnaître l’enfant. Le père criait: «Jamais!» Puis deux ripostes brèves:--Est-ce parce qu’elle est pauvre ou parce qu’elle fut ma maîtresse?--Les deux raisons sont bonnes.--Elle viendra ici ou je pars avec elle: choisis!--Va-t’en!

Après, un grand trou d’ombre... A dix jours d’intervalle arrivaient des sommations et une lettre éperdue. Celui qu’on avait chassé était mort subitement: l’enfant restait sans nom; les survivants restaient sans pain. Impitoyable, le vieux Peyrolles n’avait pas pleuré, il n’avait pas porté le deuil; il s’était tu. Silence monstrueux qui tuait une seconde fois le mort, contre lequel, pourtant, Mlle Peyrolles n’avait pas protesté.

En vérité, elle non plus n’avait pu comprendre ce coup de folie pour une gueuse. Dans ce débat, toutes ses croyances, tous ses instincts de ménagère économe et correcte l’avaient jetée du côté du père. Comme lui, elle avait éprouvé un soulagement à penser que l’intrus ne violerait pas la forteresse familiale. Ce dénoûment tragique lui semblait providentiel et bienfaisant. Cependant quelle obscure pitié l’avait poussée le jour même à jeter à la poste un mandat de vingt-cinq francs pour cette gueuse et son mioche?...

Encore les pensées de Mlle Peyrolles tournèrent. Elle se demanda: «Où est le bien?»

L’acte de son frère était condamné par les seules règles de vie qu’elle respectât. En refusant l’enfant, c’était l’intégrité de la famille, le fondement légal de toute société qu’on défendait. Cependant, si le drame avait recommencé aujourd’hui, était-il certain qu’elle eût agi de même?

Elle fit un geste de colère, appuya la tête sur l’oreiller:

--Dormons! il faut dormir...

Mais à partir de là, un mot flotta dans la pénombre: l’enfant.

Avoir un enfant! Être aimée par un enfant! Sans l’enfant à quoi bon posséder une maison, des champs, tant d’argent? Parce qu’elle ne connaîtrait jamais cette joie, elle se découvrait isolée affreusement. C’était à la fois une douleur d’âme aiguë et un malaise de son corps stérile. Après avoir gardé cette virginité que les saintes offrent au Christ comme la plus belle des parures, loin de goûter la paix promise, elle redoutait d’être dupe. Obstinément aussi, elle songeait à ce neveu qu’ils avaient écarté.

Un homme, maintenant. Il devait avoir vingt-trois ans. A qui ressemblait-il? Dire qu’elle ne l’avait jamais vu, ne le verrait jamais! Pas même une photographie, rien qui pût aider à imaginer son visage, ni surtout à découvrir son âme!

Dehors, l’aube arrivait. L’un après l’autre, elle rendait visibles les meubles de la chambre: d’abord la table, puis un siège, auprès de la cheminée, un secrétaire. Chacun en reparaissant avait l’air satisfait du voyageur qui, après une absence, reprend place au foyer. Quatre heures sonnèrent.

Épuisée, Mlle Peyrolles quitta son lit.

--C’est la chaleur qui m’empêche de dormir...

Et elle ouvrit la fenêtre. C’était presque au même instant que le curé et M. Lethois avaient ouvert celle du presbytère et contemplé le ciel. Par un hasard singulier, le soleil levant réunissait ainsi, dans une communion mystique, ces trois âmes si diverses. Toutefois, absorbée par ses regrets, Mlle Peyrolles ne songea point à bénir la lumière.

Après un bref regard jeté sur l’horizon, elle acheva de se vêtir, fit tourner la clef du secrétaire et prenant un paquet qu’enveloppait du papier bleu, dénoua la ficelle qui le liait. Des feuillets s’étalèrent devant elle.

Tout ce qu’elle savait de «l’enfant» était contenu là; car entraînée par la force des événements, elle avait continué d’écrire _là-bas_! En se penchant sur ces papiers, la plupart jaunis par le temps, avait-elle l’espoir d’y découvrir des traits nouveaux? N’obéissait-elle pas plutôt à cet instinct qui, lorsqu’on souffre trop, veut qu’on déchire encore la blessure? Elle ne raisonnait pas, mais fébrile, tourna les pages. Le passé, une fois de plus, se déroula...

D’abord une lettre d’orthographe incertaine; celle-là même qui avait fait surgir à nouveau, devant l’égoïste sécurité de Mlle Peyrolles, le drame à demi oublié:

_Mademoiselle, il n’y a plus rien dans ma mansarde. Ni charbon, ni pain. Ce ne serait rien si j’étais seule, mais mon fils--votre neveu--pleure de faim..._

Énervée, Mlle Peyrolles replia la feuille, sans poursuivre. Elle se rappelait trop cette requête où la mourante sommait la famille de s’acquitter de ses charges. Quand la mort est proche, la vérité s’exprime en cris farouches et dédaigne les faux-fuyants. Plus de plaintes, aucun appel à la pitié; mais un droit qui s’affirme, supérieur aux hypocrisies de la loi et aux sophismes sociaux. L’enfant est à vous, à vous de le faire vivre!... Si bien que le mois suivant, Mlle Peyrolles n’avait pas hésité et acquittait les frais d’orphelinat.

L’orphelinat! fabrique sinistre de déshérités ou de malfaiteurs, où l’on engrange la provision de chair à souffrance et ce trop-plein d’humanité dont il est bon de faire épargne, car les morts d’adultes profitent mieux.

L’enfant était resté là sept ans. Justement trois lettres suivaient, avec l’en-tête de la maison, décorées de dentelles et de fleurs à couleurs criardes, toutes trois répétant la même dictée, destinées à rappeler les subsides attendus et navrantes de bêtise:

_Ma chère bienfaitrice, en vous remerciant de votre grande bonté, je prie Dieu de vous accorder une bonne année et le paradis..._

Inutile encore de relire; le gaufrage et les bouquets coloriés changeaient seuls à chaque millésime. Aucune indication à tirer de ces caractères tremblés qu’emprisonnaient à grand’peine deux raies tracées d’avance au crayon.

Ensuite des factures, des relevés d’examen et de places, enfin une enveloppe: Mlle Peyrolles a trouvé ce qu’elle cherche.

_Madame, je sais depuis une heure à qui je dois d’avoir fait des études comme un riche, d’être bachelier, ce qui est peu, et en état de conquérir une situation, ce qui est tout. Il n’y a donc pas de ma faute si j’ai tardé si longtemps à vous exprimer ma reconnaissance. Je vous dois tout, excepté ce que vous ne pouviez sans doute me donner, excepté ce que les enfants dont l’état civil est pareil au mien, ne peuvent avoir. En apprenant à la fois l’étendue de ma dette et ma condition, j’ai senti que ma vie commençait et que je devenais homme..._

Ici, s’achevait la page. L’écriture était haute, d’allure ferme, avec des lignes montantes. Mlle Peyrolles attendit un instant avant de poursuivre.