La vie littéraire. Quatrième série
Chapter 5
On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de César et comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer à tous droits sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans, prisonnier de Ferdinand le Catholique, César réussit à s'évader du château de Medina del Campo et, s'étant mis au service du roi de Navarre, son beau-frère, se fit tuer en furieux à Viana. Dans sa vie si courte, il étonna moins encore par la froideur de sa scélératesse que par l'éclat de son intelligence. C'était un capitaine excellent et un politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours à la vérité effective de choses.
«Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et magnifique et, dans la carrière des armes, telle est son audace, que les plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; dès qu'il s'agit d'acquérir de la gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos, ni fatigue, ni danger. À peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend son départ. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.»
Nul doute que César Borgia n'ait été un des plus habiles hommes de son temps.
Des témoignages irrécusables nous le montrent doux à ses peuples, attentif à ne point les surcharger d'impôts, et, en marche dans les campagnes à la tête de ses troupes, libéral pour tous ceux qui venaient au-devant de lui demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer la liberté de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de quelque soldat réfractaire. César ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il était assez habile pour se montrer juste et humain quand il le fallait.
Il eut, avec l'âme la plus noire, une brillante et vaste intelligence. Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand génie? Non, car, en définitive, il ne fonda rien et le démon dont il était possédé précipita furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance créatrice est toujours le partage de la grandeur morale.
Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes suivent le texte de très près.
Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est visible que M. Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir à l'écrire. C'est un grand curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de _César Borgia_, très étudiée dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité et la mort du héros, ainsi que quelques pages sur l'épée que César se fit faire en 1498 avec cette devise: _Cum Numine Cesaris Omen_.
JAMES DARMESTETER[7]
J'aime beaucoup le Collège de France et cela pour diverses raisons. On y professe à la fois les plus vieilles sciences du monde et les plus nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert à rien; aussi garde-t-il une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MM. les lecteurs et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et comme ils veulent. Là, M. Émile Deschanel parle ingénieusement du romantisme des classiques, et M. Brown-Sequart cherche les moyens de vaincre la vieillesse.
Cette antique maison a cela d'aimable, qu'elle est ouverte à toutes les nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le reste. Je voudrais qu'on y créât une chaire de télépathie pour quelque élève du docteur Charles Richet et une chaire de socialisme dont M. Malon serait le titulaire. J'oserais réclamer aussi une chaire d'astronomie physique, afin d'étudier de plus près les canaux de la planète Mars, qui m'inquiètent beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne sais rien de plus attachant que les jeunes sciences qui en sont encore aux fables de l'enfance, et je voudrais que le Collège de France ouvrît à toutes son sein indulgent. Cet établissement unit en lui des vieux procédés et les nouvelles méthodes: tel professeur y continue encore Rollin et nos vieux oratoriens; tel autre, comme M. Gaston Paris ou M. Louis Havet, y déploie toutes les ressources de l'érudition moderne. C'est une abbaye de Thélème où chacun est libre parce que tout le monde y est sage. On souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y sommeille quelquefois. On doit y être heureux. Chaque maître a ses auditeurs. L'un est écouté par de jeunes savants, l'autre par des femmes élégantes, un troisième par quelques vieillards frileux. Et chacun a une belle affiche blanche à la porte de sa maison. M. Renan administre le Collège de France avec un esprit de prudence et d'amour et cette foi dans les choses de la science qui inspire toutes ses pensées et toutes ses actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix, l'indépendance et la justice. Il rappelle ces grands abbés d'autrefois qui, tenant la crosse d'une main grasse et blanche, déployaient dans le gouvernement de leur monastère la plus douce énergie et cachaient leur zèle sous leur sourire.
Il n'y a pas jusqu'aux murs du Collège de France qui ne me charment par une expression de silence et de recueillement. Ils sont vieux, mais non point d'une antiquité profonde. Leurs premiers fondements datent de deux siècles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin poudreux et racorni les lamentations de Ramus, se plaignant d'être réduit à professer dans la rue, en sorte que ses leçons, disait-il, étaient sans cesse «importunées et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandières». Mais les murs du Collège de France, qui commencèrent à s'élever sous Louis XIII, ont entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande, Vauquelin et Cuvier. Et plus tard ils ont entendu ceux dont Michelet a dit: «Nous étions trois cordes harmonieuses: Quinet, Mickiewicz et moi.»
Quand on va au Collège de France, pour bien faire, il faut aller par la rue Saint-Jacques. C'est une rue mal pavée, étroite et tortueuse, mais noble et pleine de gloire. Car c'est là que furent établies, au temps du roi Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien. Trois siècles, cette voie fut honorée par d'illustres et doctes libraires, et maintenant, ruinée et déchue, elle est encore bordée d'étalages de bouquins latins et grecs. Là, sous un ciel gris, dans l'ombre humide, sur le pavé gras, bousculé par les voitures, le pauvre poète qui aime le livre parce que le livre est le rêve, s'arrête instinctivement devant les boîtes du bouquiniste. Il ouvre un petit classique de deux sous, de mine pitoyable et tout taché d'encre. Il lit et voit bientôt--ô magie!--des figures de vierges passer dans leur tunique blanche. Il voit Antigone sous les lauriers sacrés. Et il s'en va poursuivant, les pieds dans la boue, l'essaim des ombres héroïques et charmantes.
Je l'avoue, jadis, à l'âge où l'on attrape les vers de Sophocle aux étalages des bouquinistes, j'allais au Collège de France par cette étroite, montueuse, raboteuse, sale et vénérable rue Saint-Jacques, où l'on acquiert le mépris des faux biens avec la certitude que les seules richesses enviables sont celles de l'intelligence. Si j'ai pris la liberté de vous conduire aujourd'hui--par la rue Saint-Jacques--à la vieille maison que fonda François Ier, c'est pour vous faire entendre un des plus jeunes et des plus estimés professeurs du Collège de France, M. James Darmesteter, qui y occupe la chaire des langues iraniennes. Ce nom de Darmesteter est deux fois cher à la science. Le frère de James, Arsène, est mort jeune, mais non pas sans avoir laissé des travaux considérables sur la langue française. Il était excellent par la méthode, la rectitude et la faculté de construire. Son livre de la _Vie des mots_ est d'une logique supérieure. Arsène a fait, en collaboration avec le vénéré M. Hatzfeld, un dictionnaire français qui, je l'espère, sera bientôt publié et qui sera le premier où l'on trouvera les divers sens de chaque mot dérivant logiquement les uns des autres et s'expliquant par leur succession même. C'était l'homme le plus simple, le meilleur, le plus laborieux, et tous ceux qui l'ont fréquenté dans sa modeste maison de Vaugirard peuvent témoigner de la sainteté de sa vie. Je vois encore sa figure paisible et grave d'artisan, son geste sobre, son air d'humilité fière et d'intelligente candeur. J'entends encore sa parole nette comme sa pensée, égale, douce et pénétrante. Son jeune frère, M. James Darmesteter pour lequel il avait un coeur et des yeux de mère, donnait d'aussi grandes espérances, fondées sur d'autres qualités. Plus spontané, plus rapide, tout en intuitions soudaines, James était admirable pour la hardiesse et la variété des vues. Il abondait en idées générales, et l'on devinait dès lors que son activité dévorerait une large part de science et de poésie. Il n'avait ni la sérénité ni la prudence intellectuelle de son frère. Sa parole haletante, brève, imagée, annonce un tout autre génie; son regard fiévreux trahit le poète, et en vérité il est poète autant que savant. Je voudrais vous peindre ce noir regard d'arabe sur son pâle visage aux traits accentués, qui porte les traces d'une extrême délicatesse de tempérament. Je voudrais montrer tout ce qu'il y a de passion et d'ardeur dans cette enveloppe frêle. Du moins vous le retrouverez tout entier dans ses livres, dans son style éclatant et brisé, dans ses idées emportées, dans son impétueuse imagination.
James Darmesteter est juif. Il en a le masque, il en a l'âme, cette âme opiniâtre et patiente qui n'a jamais cédé. Il est juif avec une sorte de fidélité qui est encore de la foi. Assurément, il est affranchi de toute religion positive. Il a fait sa principale étude des mythes, et il s'est appliqué à reconnaître à la fois le mécanisme des langues et le mécanisme des religions. Il sait comment les croyances d'Israël se sont élaborées. Mais dans un certain sens il a gardé sa créance à la Bible des juifs. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, il est resté attaché à l'esprit des Écritures. Bien plus, par un tour original de la pensée, il fait entrer les plus belles parties du christianisme dans le judaïsme et ramenant l'église à la synagogue, il réconcilie la mère et la fille, dans une Jérusalem idéale. Mais c'est la fille, comme de raison, qui reconnaît ses torts et confesse ses erreurs. Il trouve que le christianisme a beaucoup de judaïsme. Et voici comme il s'exprime dans ses _Essais orientaux_:
«Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite ligne du judaïsme vit et vivra. Le règne de la Bible et des Évangiles, _en tant qu'ils s'inspirent d'elle_, ne pourra que s'affermir à mesure que les religions positives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les grandes religions survivent à leurs autels et à leurs prêtres: l'hellénisme aboli a moins d'incrédules aujourd'hui qu'aux jours de Socrate et d'Anaxagore: les dieux d'Homère se mouraient quand Phidias les taillait dans le paros; c'est à présent qu'ils trônent vraiment dans l'immortalité, dans la pensée et le coeur de l'Europe. La croix a beau tomber en poussière: il est quelques paroles, prononcées à son ombre en Galilée, dont l'écho vibrera à toute éternité dans la conscience humaine. Et quand le peuple qui a fait la Bible s'évanouirait, race et culte, sans laisser de trace visible de son passage sur la terre, son empreinte serait au plus profond du coeur des générations qui n'en sauront rien, peut-être, mais qui vivront de ce qu'il a mis en elles. L'humanité, telle que la rêvent ceux qui voudraient qu'on les appelât des libres penseurs, pourra renier des lèvres la Bible et son oeuvre; elle ne pourra la renier du coeur sans arracher d'elle-même ce qu'elle a de meilleur en elle, la foi en l'unité et l'espérance en la justice, sans reculer dans la mythologie et le droit de la force de trente siècles en arrière.»
En réalité, c'est dans le crépuscule des dieux que M. James Darmesteter réconcilie le Messie avec les Juifs qui l'ont crucifié. Un pieux athéisme le dispose à toutes les conciliations. Son syncrétisme est d'autant plus large qu'il embrasse des idées pures. Il a raison; quand ils n'ont plus de prêtres, les dieux deviennent très faciles à vivre. Cela se voit dans les musées. Et si les hôtes de M. Guimet échangent, sur leurs socles d'ébène ou de bronze, des regards irrités ou surpris, ils se tolèrent les uns les autres et le dialogue de leurs yeux vénérables se prolongera à jamais dans une paix auguste.
Les dieux, M. James Darmesteter les a tous mis d'accord, et Jésus avec eux, dans les admirables poèmes en prose de son livre de _la Légende divine_. Il a montré en eux les formes diverses de la conscience humaine.
Ces pages, d'un rythme puissant et d'une pensée profonde, portent cette dédicace: _Mariæ sacrum_. Il est permis de reconnaître sur cette inscription votive le nom de la compagne du poète et du savant, car ce nom appartient à la poésie et à l'art.
Mary Robinson, aujourd'hui madame Darmesteter, est un poète anglais d'une exquise délicatesse; ses mains gracieuses savent assembler des images, grandes et vivantes qui nous enveloppent et ne nous quittent plus.
Et ce poète est aussi un historien. Mary Robinson a dit: «Les sirènes aiment la mer et moi j'aime le passé». Elle aime le passé et elle écrit en ce moment une histoire des républiques italiennes.
C'est dans l'intimité de ce charmant et noble esprit que M. James Darmesteter poursuit ses travaux, prépare ses cours et publie les monuments et les souvenirs qu'il a rapportés de l'Inde.
CONTES ET CHANSONS POPULAIRES[8]
JEAN-FRANÇOIS BLADÉ
I
Je ne pensais pas retourner sitôt, même en esprit dans cette aimable ville d'Agen, où, le mois dernier, grâce aux félibres, je reçus un si bon accueil, et que je crois voir encore couchée au pied de sa colline, sans magnificence, mais non sans grâce, avec sa tour romaine, ses rues à arcades, son fleuve aux grandes eaux argentées et ses filles du peuple, qui, coiffées d'un bandeau clair, portent tranquillement leur beauté comme un héritage antique.
J'avais dit à la petite Vénus du musée, si gracile et si fine, un adieu que je croyais long pour ne pas dire éternel. Et voici que déjà elle me fait signe et me rappelle dans le tiède et doux Agenais. Elle me dit: «Reviens en imagination sur les bords de ma Garonne et lis les contes et les poésies de Gascogne recueillis par Jean-François Bladé. Ne t'y trompe pas: Bladé est un savant, mais il a le goût, il a la grâce, le charme. Ses livres sont de doctes livres; pourtant j'y ai laissé traîner un bout de ma ceinture; tu t'en apercevras au parfum.»
Et la petite Vénus agenaise ne m'a pas trompé. M. Bladé a recueilli les contes et les chansons de la Gascogne, et ce ne fut pas seulement de sa part une oeuvre d'érudit; il y a mis avec de la méthode et du savoir, quelque chose d'infiniment précieux: l'amour et cette grâce, cette vénusté qui place son livre sous le vocable de la petite déesse que nous admirions tant, Paul Arène et moi, parmi les pierres gallo-romaines du musée d'Agen. Le prix de ces travaux, j'espère vous le faire sentir. J'en veux parler sans hâte et tranquillement, et si je n'ai pas tout dit aujourd'hui, j'y reviendrai la prochaine fois: ces heures d'automne sont les plus douces de l'année et l'on y peut causer à loisir dans le calme des soirées grandissantes.
Aussi bien s'agit-il ici de chansons et de contes rustiques, de proverbes et de devinettes. Je sais qu'on les aime. On les aime comme les croix de Jeannette, les pannières, les boîtes à sel, les armoires normandes au fronton desquelles deux colombes se baisent, les soupières d'étain où l'on mettait la rôtie de la mariée, la vaisselle à fleurs et les plats sur lesquels étaient peints un saint patron en habit d'évêque ou bien une sainte Catherine, une sainte Marguerite, une sainte Dorothée, portant la couronne et les attributs de leur mort bienheureuse. Ce sont là les reliques des humbles aïeux de qui nous sortons. La mode s'en est mêlée et a failli tout gâter. En vieilles chansons comme en vieille vaisselle la fraude est venue servir la vanité. Mais dans toutes choses il faut considérer le vrai.
M. Bladé a mis plus de vingt-cinq ans à recueillir les contes et les chansons avec lesquels de vieilles servantes avaient bercé son enfance. Comment il s'y prit, c'est ce qu'il a expliqué dans deux préfaces charmantes. Il interrogea les bonnes gens du pays, les femmes, les vieillards qui savaient les histoires du temps passé. D'autres, sans doute, en ont fait autant. M. Charles Guillon, par exemple, à qui l'on doit un recueil des _Chansons populaires de l'Ain_, a patiemment interrogé les paysans de la Bresse.
Le métier n'est pas facile: «Le paysan, dit M. Gabriel Vicaire, s'imagine volontiers qu'on se moque de lui; défiant à l'excès, il ne se livre qu'à son corps défendant. Voulez-vous l'amener à vos fins? Il faut avoir su l'apprivoiser de longue date. Et même alors que de déceptions! Pour quelques trouvailles de haut prix, que de couplets sans valeur, que de refrains insignifiants, empruntés au répertoire des cafés-concerts! Je ne parle pas des interpolations, des enchevêtrements sans nombre, où il est presque impossible de se reconnaître. Si vous demandez l'explication de quelque mot abracadabrant: «C'est ainsi, vous répondra-t-on; la chanson dit comme cela. Je n'en sais pas davantage». Puis le chanteur, pour être en possession de tous ses moyens, a besoin de s'humecter largement la gorge, et si vous avez l'imprudence d'outrepasser la dose, sa langue s'empâte, ses idées s'embrouillent. Il est désormais impossible d'en rien tirer.»
Tous ces contretemps, toutes ces difficultés, tous ces obstacles, M. Bladé les a connus, et il en a triomphé.
Marianne Bense, du Passage-d'Agen, servante d'un curé, et veuve Cadette Saint-Avit, de Cazeneuve, lui furent d'un grand secours; elles savaient autant de contes qu'en sut jamais ma mère l'Oie. Cazaux de Lectoure, pareillement, était un conteur excellent. Mais sa défiance était extrême. Il est mort plein d'années, Dieu ait son âme! «Je tiens pour certain, dit M. Bladé, que Cazaux s'est tu sur bien des choses et qu'il est mort sans me juger digne de noter la moitié de ce qu'il savait.» M. Bladé nota les «dits» de ces savants de village. Il fut, selon sa propre expression, «le scribe intègre et pieux». Ce n'était pas trop de sa prudence, de son expérience, de son savoir, de ses méthodes pour éviter les méprises. Il en est de deux sortes. Un mauvais collecteur risque de recueillir ou des inepties imaginées à son service par l'illettré qu'il consulte ou des pastiches introduits dans le pays par un lettré qui s'amuse. Ces pastiches furent de tous temps assez communs.
On sait que les vaux-de-vire, attribués à Olivier Basselin, sont de l'avocat Le Houx, quand ils ne sont pas tout uniment de M. Julien Travers. Quant à ceux de Basselin, ils sont perdus; et, comme dit la chanson, nous n'en «orrons» plus de nouvelles. La chanson de M. de Charrette,
Prends ton fusil, Grégoire,
qui était très goûtée dans les châteaux après 1848, avait été composée vers ce temps-là, sur un vieil air, par Paul Féval. Elle n'était pas mal tournée, et, hors une _vierge d'ivoire_ assez étrangement placée dans le sac d'un chouan, elle avait l'air suffisamment breton.
Pour bien faire il faut traiter le folk-lore avec toute la rigueur que comporte la mythologie comparée. C'en est une branche.
M. Maxime du Camp, qui, soit dit en passant, s'intéressait déjà aux chansons de village alors qu'on n'y pensait guère, sait mieux que personne qu'en cette matière, comme en toute autre, le faux se mêle au vrai et qu'il importe avant tout d'en faire la distinction. Un jour, en feuilletant je ne sais quel recueil, il reconnut sous ce titre: _Très ancienne chanson dont on n'a pu retrouver la suite_ un couplet facétieux de sa connaissance. «Ce couplet, nous dit-il, avait été fait devant moi, il y a vingt-cinq ans environ, lorsque les clowns anglais vinrent jouer quelques pantomimes à Paris, et eut un certain succès dans les ateliers d'artistes.»
Une aventure plus singulière arriva à M. Paul Arène. On sait que ce parfait conteur, ce poète véritable, fut en 1870 capitaine de francs-tireurs et qu'il mena cent Provençaux à la guerre. Il avait composé, paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes chantaient en marchant:
Le Midi bouge, Tout est rouge.
Il n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au feu comme de braves gens qu'ils étaient. Aussi bien leur capitaine était-il un vaillant petit homme, point maladroit ni manchot, car il avait dans sa prime jeunesse, pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On dit même, mais je n'en crois rien, que notre excellent confrère M. Francisque Sarcey n'a jamais parlé de Paul Arène que comme torero. Quoi qu'il en soit, après la guerre, Paul Arène déposa le képi et le ceinturon. Vers 1875, se trouvant à Paris, qu'il aime parce que c'est une ville où il y a beaucoup d'arbres, il fut invité à une soirée chez une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une chanson vraiment naturelle, celle-là, dont on n'avait jamais connu le père et qui avait été recueillie chez des bergers.
Paul Arène se rendit à l'invitation. On chanta
Le Midi bouge, Tout est rouge.
Et quand ce fut fini, tout le monde d'admirer et d'applaudir.
Il n'y avait point à s'y tromper. C'était bien la poésie naturelle née de l'amour et formée sans étude; sa beauté le disait assez. Comme on entendait bien dans ces vers, dans ce chant, la voix de ces héros paysans qui ont donné leur vie sans dire leur nom. L'art se trahit toujours par quelque chose de froid ou d'emphatique, de bizarre ou de convenu. Quel poète aurait trouvé ce ton si juste, ces accents si vrais de colère et de bonne haine? Non, certes, ce n'était pas un artiste, un poète de métier qui avait conçu _le Midi rouge_!
M. Paul Arène écoutait ces propos de l'air que nous lui connaissons, et de ce visage immobile, qui semble avoir été taillé dans le buis d'un bois sacré par un chevrier aimé des dieux, au temps des faunes et des dryades. Il écouta et se tut. Un autre, de moins d'esprit, se serait plu à rassembler sur soi les louanges égarées. Il eût troublé les enthousiasmes. M. Arène aima mieux en jouir. Et il y trouva un plaisir plus délicat. Il approuva d'un signe de tête. Peut-être même se donnait-il la joie de partager l'illusion générale et de considérer pour un moment sa chanson comme une chanson populaire, comme un chant de l'alouette française, jeté un matin sur le bord du sillon ensanglanté. Et après tout il en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il n'était plus seulement Paul Arène, il était le peuple de France, il était tous ceux qui allaient, le fusil sur l'épaule, se battre pour la patrie. Sa chanson était devenue une chanson populaire. Elle courait les routes, faisant halte le dimanche dans les cabarets du village. Il en est de celle-là comme des autres. Il a bien fallu quelqu'un pour les faire et le poète n'était pas toujours berger: c'était, j'imagine, quelquefois un monsieur. Pourquoi un monsieur ne ferait-il pas, d'aventure, aussi bien qu'un paysan, des couplets de guerre ou d'amour?
II