La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 4

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M. Mounier savait à qui il parlait.

Ce premier volume nous montre en M. de Barante un homme de beaucoup de tact, de sens et finesse, un homme de second plan, mais qui a bien son originalité: c'est un janséniste aimable.

MYSTICISME ET SCIENCE

_Dic nobis Maria..._

Je ne suis, qu'un rêveur et sans doute je ne perçois les choses humaines que dans le demi-sommeil de la méditation, mais il me semble que la saison où nous sommes, l'équinoxe du printemps, est une époque de conciliation et de sympathie pendant laquelle il convient de faire entendre des paroles d'espérance et d'amitié. Et ce qui me fait croire cela, c'est, vous le dirai-je, la coutume des oeufs de Pâques qui, datant d'un âge immémorial et remontant sans doute aux civilisations primitives, s'est conservée jusqu'à nos jours chez les peuples chrétiens. Cette longue tradition, qui atteste l'esprit conservateur des sociétés, montre aussi que bien des choses peuvent être conciliées, qui semblaient inconciliables.

Il faut entendre les leçons du calendrier. Au moment de l'année que nous avons dépassé de quelques jours, les mystères de la nature et les mystères de la religion se confondent en féeries magnifiques; l'esprit et la matière célèbrent à l'envi l'éternelle résurrection; les sanctuaires et les bois fleurissent ensemble. L'Église chante: «_Dic nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur le chemin?--J'ai vu le suaire et les vêtements, les témoins angéliques, et j'ai vu la gloire du Ressuscité.» Et ces paroles charmantes expriment avec la même puissance le retour du printemps et la victoire du Christ. Elles associent dans une image de passion et de gloire l'éternel Adonis et le Dieu des temps nouveaux. Tandis que de la nef montent avec l'encens ces paroles joyeuses: «Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?» les oiseaux qui font leur nid dans le vieux clocher répondent par leur chant: «Marie, Marie, dans ton chemin, tu as vu les premiers rayons du soleil se mêler à la douce pluie, comme le sourire aux larmes, et se transformer en feuilles et en fleurs. La lumière se change aussi en amour quand elle pénètre dans nos coeurs. C'est pourquoi, saisis de l'ardeur de bâtir des nids, nous portons des brins de paille dans noire bec. Oui, la chaleur féconde se métamorphose en désir. Ce qui est une grande preuve de l'unité de composition de l'univers. M. Berthelot, qui est chimiste, commence à soupçonner ces choses, que les vieux alchimistes avaient devinées avant lui. Mais comment, de cette unité, sortit la diversité? C'est ce qui passe l'intelligence des chimistes comme celle des oiseaux.

Voilà, voilà ce que Marie a vu sur son chemin. Elle a vu la gloire du Ressuscité, qui meurt et qui renaît tous les ans. Il renaîtra longtemps encore après que nous ne serons qu'un peu de cendre légère; mais il ne renaîtra pas toujours, car il n'est (tout soleil qu'il est) qu'une goutte de feu perdue dans l'espace infini. Et que sommes-nous, nous les oiseaux? Un rien, un monde. Nous aimons, nous couvons nos oeufs, nous nourrissons nos petits. Nous sommes une parcelle de la vie universelle. Et tout, dans l'univers, est utile, à moins que tout ne soit qu'illusion et vanité; ces deux idées sont également philosophiques. Mais les oiseaux croient que les oiseaux sont nécessaires et ils agissent en conséquence.»

Voilà le dialogue des orgues et des oiseaux tel que je l'ai entendu en passant devant une église de village, le matin de Pâques. Il m'a paru très religieux.

Dans tous les pays et dans tous les siècles, le solstice du printemps a mêlé ainsi, dans une solennité joyeuse, les espérances du mystique à l'allégresse de la nature. Le christianisme ne s'est pas dégagé, dans ses féeries pascales de ce doux paganisme qui l'enlace, au fond de nos campagnes, comme le lierre et la ronce embrassent une croix de pierre.

M. Camille Flammarion me contait un jour que dans le Bassigny, son pays natal, les paysans célèbrent encore le renouveau, comme au temps de Jeanne d'Arc, en associant aux cérémonies du culte catholique des rites plus anciens, qui témoignent d'un naturalisme candide. Et partout la rencontre de Marie avec le mystérieux jardinier devient le symbole des joies de la terre en même temps que des espérances célestes. «_Dic nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?...» Je la retrouvais l'autre jour, cette parole liturgique, dans une revue de littérature et d'art, au début d'un de ces articles de critique morale qui trahissent le mysticisme de la génération nouvelle. «Marie, qu'as-tu vu sur la route?» répétait avec anxiété M. Paul Desjardins, ce jour de Pâques, en commençant d'écrire sur un des maîtres en qui la jeunesse a mis de grandes espérances[5].

Et ces pages, d'un accent si pur, d'un sentiment si généreux, témoignaient d'une telle inquiétude que j'en fus un peu troublé. Le _Dic nobis, Maria_ y devenait la devise d'une palingénésie confuse, d'une religion indécise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va naître. Cet article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres, du malaise de l'esprit nouveau.

Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de suivre ce mouvement qui commence; il faut le suivre avec sollicitude, et dans celle humeur bienveillante qui nous pénétrait au moment d'écrire ces lignes. Nous nous attacherons à discerner la direction que prennent les jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus sages d'essayer de conduire et d'éclairer ceux qui entrent aujourd'hui dans la vie intellectuelle. Je n'ai pas d'autre ambition pour ma part que de me débrouiller parmi ces nouveautés indécises. Je le dois, il le faut, puisqu'enfin j'écris, ce qui est terrible, quand on y songe.

Le plus clair c'est que la confiance dans la science, que nous avions si forte, est plus qu'à demi perdue. Nous étions persuadés qu'avec de bonnes méthodes expérimentales et des observations bien faites nous arriverions assez vite à créer le rationalisme universel. Et nous n'étions pas éloignés de croire que du XVIIIe siècle datait une ère nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut bien reconnaître que les choses ne vont pas aussi vite que nous pensions et que l'affaire n'est pas aussi simple qu'elle nous paraissait: M. Ernest Renan, notre maître, qui plus que tout autre a cru, a espéré en la science, avoue lui-même, sans renier sa foi, qu'il y avait quelque illusion à penser qu'une société pût aujourd'hui se fonder tout entière sur le rationalisme et sur l'expérience.

La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puisqu'on repousse cette science que nous apportions comme la révélation suprême, il faut bien que nous sachions pourquoi on la repousse.

On lui reproche d'abord son insuffisance. La science, nous dit-on, n'est pas fondée; vous avez constitué des sciences, ce qui est bien différent. Et qu'est-ce que vous appelez sciences, s'il vous plaît? Des lunettes, ni plus ni moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus pénétrante et vous permettent d'examiner certains phénomènes plus exactement. D'accord! Mais, cela importe-t-il beaucoup? Quand vous avez observé quelques mirages de plus dans cet abîme d'apparences qui est l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison des choses, les lois du monde qu'il importerait de connaître? Et croyez-vous que vos découvertes en physiologie et en chimie vous aient mis sur la voie d'une seule vérité morale?

Votre science ne peut aspirer à nous gouverner parce qu'elle est d'elle-même sans morale et que les principes d'action qu'on pourrait en tirer seraient immoraux.

Elle est inhumaine; sa cruauté nous blesse; elle nous anéantit dans la nature; elle nous rapproche des animaux et des plantes en nous montrant ce qu'ils ont en commun avec nous, c'est-à-dire tout: les organes, la joie, la douleur et même la pensée. Elle nous montre perdus avec eux sur un grain de sable et elle proclame insolemment que les destinées de l'humanité tout entière ne sont pas quelque chose d'appréciable dans l'univers.

En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini en nous. Elle nous apprend que la terre n'est pas même un globule dans cette veine d'Ouranos, que nous nommons la voie lactée; elle nous fait rougir de honte et de confusion au souvenir du temps où nous nous croyions le centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous qui, en réalité, tournons gauchement autour d'une médiocre étoile, un million de fois plus petite que Sirius.

Notre imperceptible canton de l'univers semble assez pauvre, autant que nous pouvons en juger. Il n'a qu'un soleil, tandis que beaucoup de systèmes en ont deux ou trois. Son astre central doit avoir peu d'éclat, vu des systèmes les plus voisins. Il est rougeâtre, ce qui est signe qu'il ne brûle plus avec l'énergie des jeunes étoiles toutes blanches; bientôt, dans quelques millions de siècles seulement, il ne montrera plus qu'un disque fuligineux, taché de larges scories noires; et ce sera la fin, et le grain de poussière, qui se nomme la Terre et qui n'aura plus de nom alors, roulera avec lui dans la nuit éternelle.

L'humanité aura péri, sans doute, bien avant cette époque. En attendant, on nous enseigne que nous nous acheminons vers la constellation d'Hercule; notre poussière y parviendra un jour dans l'ombre et le silence: c'est là tout ce que la science peut nous révéler des destinées de l'humanité.

Nous faisons le voyage en compagnie de quelques planètes dont les unes se perdent pour nous dans la lumière du soleil, comme Vénus et Mercure et les autres dans la nuit de l'espace, comme Uranus et Neptune. On croit avoir remarqué que Vénus ne présente jamais qu'une face au soleil. Mais on n'en est pas encore bien sûr. La seule planète dont nous ayons pu observer la surface est Mars, notre voisin; on y a distingué des terres, des mers, des nuages, de la neige au pôle, et M. Flammarion en a dessiné la carte. M. Schiaparelli y a vu des canaux, l'an passé. Ces canaux se creusent comme par enchantement et, si ce sont là des ouvrages de l'industrie martienne, il faut reconnaître que les ingénieurs de cette planète sont infiniment supérieurs aux nôtres. Mais on ne sait pas si ce sont des canaux et il semble bien que ce monde soit mouvant et plus agité que la face de la terre. Sa figure change à toute heure. Il est infiniment probable qu'il est habité; mais nous ne saurons jamais quelles formes y revêt la vie. Il est vraisemblable qu'elle y est aussi pénible que sur la terre; nous pouvons le croire, et c'est là du moins une consolation que la science ne nous enlève pas.

Et quant à l'homme même, qu'en a fait la science? Elle l'a destitué de toutes les vertus qui faisaient son orgueil et sa beauté. Elle lui a enseigné que tout en lui comme autour de lui était déterminé par des lois fatales, que la volonté était une illusion et qu'il n'était qu'une machine ignorante de son propre mécanisme. Elle a supprimé jusqu'au sentiment de son identité, sur lequel il fondait de si fières espérances. Elle lui a montré deux existences distinctes, deux âmes dans un même individu.

La génération nouvelle fait ainsi le procès à la science et la déclare déchue du droit de gouverner l'humanité.

Que veut-elle mettre à la place des connaissances positives? C'est ce que nous avons le devoir de rechercher.

CÉSAR BORGIA[6]

Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout ce que fait la bête humaine quand elle est robuste et déchaînée. Ces Espagnols romanisés n'étaient point nés qu'on sache avec un autre coeur, avec une autre âme que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tiennent encore par des fibres saignantes. Les sentiments naturels éclatent en eux avec violence. Le pape Alexandre a des entrailles de père: devant le cadavre de son premier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa fille Lucrèce est capable d'attachement et donne des larmes sincères à la mémoire de son second mari et à celle de son frère. Et si le plus dénaturé des Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse et de mesure qui atteste du moins une certaine beauté intellectuelle. Non, les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du mot. Leur personne morale n'était atteinte, à ce qu'il semble, d'aucun vice constitutionnel: ils ne différaient point, par leurs idées ou leurs sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient entourés. C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la vie. Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils pouvaient tout: c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de se le dissimuler: les sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias, je veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse envie de s'accroître et de jouir.

Notre société en renferme encore un très grand nombre. Ils sont de tempérament médiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la civilisation d'affaiblir peu à peu les énergies naturelles. Mais le fonds humain ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux, sensuel, féroce.

Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie, dans ses quatre murs tapissés de papier vert, toutes les convoitises et toutes les haines qui s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté espagnole. Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins ardente, moins fière; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond, l'affaire est la même: il s'agit de vivre, et cela seul est déjà féroce.

César était encore adolescent quand son père, le cardinal Rodriguez Borgia s'éleva par la simonie au siège pontifical. C'était un vieil homme dur et rusé qui gardait pour la luxure et la domination des capacités énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme chez les bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à son côté, dans la chaire de Pierre, celle belle Julie Farnèse que le peuple de Rome appelait, pour égaler le blasphème au scandale, la femme de Jésus-Christ, _sposa del Christo_. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre avait revêtu de la pourpre: «C'est le cardinal _della Gonella_, le cardinal du cotillon». Le Romain riait et laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme chez les grands, dans tout le peuple, la chair débridée faisait rage. Ce vieux pontife obèse était grand d'impureté, quand, aux noces de Lucrèce, il versait des dragées dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, après souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des courtisanes nues, qu'éclairaient les flambeaux de la table posés à terre. Cependant le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque jour quelqu'un dont on apprenait la mort en même temps que la maladie. Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de ses ennemis. À cela près, bon chrétien, car il n'erra jamais en matière de foi et se montra fort désireux d'accroître le domaine de saint Pierre. Mais, à vrai dire, il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du sceau pontifical, régente du Vatican et gouverneur de Spolète.

À quinze ans, César était archevêque de Pampelune; à dix-sept, cardinal de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison du Transtevère. Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche, les quelques mots que voici:

«Il allait partir pour la chasse: il était vêtu de soie, l'arme au côté. À peine un petit cercle rappelait le simple tonsuré. Nous cheminâmes ensemble à cheval, en nous entretenant. C'est un personnage d'un grand esprit, très supérieur, et d'un caractère exquis. Il est d'une grande modestie.» Les contemporains vantaient volontiers la modestie de César et celle de sa soeur Lucrèce. Il reste à savoir ce qu'ils entendaient par modestie, et si ce n'était pas l'élégante sobriété du geste et de la parole.

En ce cas, César méritait cette louange. Bien qu'instruit dans les sciences sacrées et les sciences profanes, théologien, humaniste et même poète, il demeurait silencieux et taciturne. C'était, disent ceux qui l'ont approché, un seigneur fort solitaire et secret, _molto solitario e segreto_. Amoureux des étoffes somptueuses, des bijoux ingénieux et des pierreries étincelantes, il passait magnifiquement vêtu, roulant entre ses doigts une boule d'or contenant des parfums, et la tête déjà pleine de ces grands desseins que Machiavel devait bientôt admirer. Sous un ciel et dans un temps où c'était une gloire que d'être beau, César était d'une beauté éclatante.

Cette race des Borgia, que l'obésité envahissait avec l'âge, était superbe dans la première sève de la jeunesse. Ce prince blond et charmant, _biondo e bello_, songeait à rejeter la pourpre qui l'embarrassait et à ceindre l'épée. Mais l'épée qu'il convoitait, l'épée de capitaine général des milices pontificales devant laquelle s'inclinait le gonfalon de l'Église, son frère, le fils aîné du pape, le duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas arracher.

À vingt ans, César commit son premier crime et ce fut le chef-d'oeuvre des crimes. Les deux frères dînaient dans la maison de Madona Vanozza, leur mère, proche Saint-Pierre aux Liens. Dîner d'adieu; ils devaient tous deux quitter Rome le lendemain, César pour assister au couronnement du roi de Naples, Gandia pour recevoir l'investiture des nouvelles possessions que lui avait données le pape. On se sépara assez avant dans la nuit. César sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se séparèrent devant le palais du cardinal Sforza. Là, le duc de Gandia prit congé de son frère et s'engagea dans une ruelle.

Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher partout pendant deux jours; ce fut en vain. Le troisième jour on envoya trois cents mariniers fouiller le lit du Tibre; l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du duc de Gandia, percé de neuf blessures et la gorge ouverte. La douleur du père fut horrible et démesurée. Cet homme sensuel, déchiré dans ses entrailles, ne cessait point de gémir et de pleurer. Son orgueil s'était écroulé avec sa joie. Il demandait pardon à Dieu, cependant il poussait l'enquête, anxieux de connaître la vérité, impatient de lumière. Chaque jour apportait quelque indice. Des témoins avaient vu les assassins soutenir le corps vacillant sur un cheval, puis le jeter dans le fleuve. On allait découvrir les coupables. Tout à coup le pape arrêta l'enquête. Il craignait d'en savoir déjà trop. Il ne voulait plus connaître le meurtrier de son fils. Il ne voulait pas savoir le nom que Rome entière prononçait tout bas.

«Sa Sainteté ne cherche plus, dit un témoin, et tous ceux qui l'entourent ont la même opinion, il doit savoir la vérité.» Trois semaines plus tard, César était de retour à Rome. Le Sacré Collège se rendit au Vatican, où le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner sa bénédiction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis le meurtre. Arrivé au pied du trône, César s'inclina. Son père ouvrit les bras et le baisa silencieusement au front, puis il descendit de son siège. _Eo deosculato, descendit de solio_. En posant ses lèvres sur le front de Caïn, ce malheureux père a goûté sans doute toute l'amertume humaine, et son silence est plein d'une désolation infinie. Mais c'est un homme de premier mouvement, en qui toutes les impressions, même les plus fortes, sont fugitives. Bientôt il oubliera le cadavre sanglant que le Tibre a roulé. Il admirera malgré lui ce fils audacieux qui n'a craint ni Dieu ni son père. Il reconnaîtra son sang. Il débarrassera César de la pourpre qui va mal à un tel audacieux et il l'enrichira des dépouilles de la victime. C'est à César qu'il remettra le gonfalon de l'Église. Et quand César aura conquis les Romagnes et rendu à saint Pierre les villes de son patrimoine, les entrailles du père tressailliront de joie et d'amour. Trois ans plus tard, à la nouvelle que son fils va venir, le pape ne donne plus d'audiences, dit un clerc des cérémonies, il est fiévreux, agité; il pleure, il rit en même temps.

Ces sentiments ne témoignent-ils pas d'une humanité terriblement rude et simple? C'est ainsi, n'est-il pas vrai? qu'on imagine l'âme des hommes des cavernes.

En fait de crimes, César ne fit jamais plus grand que l'assassinat de Gandia. Mais ses autres meurtres, celui, par exemple, d'Alphonse de Bisceglie, le second mari de Lucrèce, portent ce même caractère d'utilité pratique. César tua toujours froidement, sans fantaisie, par pur intérêt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidité dans le crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un génie démesuré et des ardeurs surhumaines. Ce blond César, danseur gracieux, qui conduisait, entre deux assauts, des ballets symboliques, était un Hercule.

Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'année 1500, on avait organisé des courses de taureaux à Rome, derrière la basilique de Saint-Pierre, selon la mode apportée à Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. César descendit, à visage découvert, dans l'arène, combattit à pied, simplement revêtu d'un pourpoint, avec l'épée courte et la _muleta_ et, dans cinq passes successives, se mesura avec cinq taureaux qu'il mit tous à mort. Il abattit même le dernier d'un seul coup d'espadon, aux cris d'une foule en délire.

Aux fêtes du troisième mariage de Lucrèce Borgia, le 2 janvier 1502, il y eut encore des combats de taureaux sur la place Saint-Pierre. Cette fois, César descendit à cheval dans l'arène. Il salua l'assistance à la mode espagnole et, fonçant droit sur la bête, l'attaqua à la lance. Puis il se montra à pied au milieu du _cuadrilla_ de dix Espagnols.

Il est croyable, que, dans sa vie brûlante, il ne connut pas de plus grande joie que celle d'employer la force inépuisable de ses muscles. On le voyait sans cesse occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer à cheval ou une corde neuve.

Les historiens nous le montrent à Césena, après la conquête, entouré de ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la colline où les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur adresse, et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en usage chez ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les rustres.

Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé Charlotte d'Albret, fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours après son mariage et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens, la trouva belle et la fit enlever. À Capoue, il garda pour lui les plus belles prisonnières. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M. Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la mère des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme, il ne donna jamais une pensée à une femme. Mais cet homme fort perdit, près d'une femme, en un jour, sa santé et sa beauté. À vingt-cinq ans son visage se couvrit subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu'à sa mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible dès lors.