La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 21

Chapter 213,961 wordsPublic domain

Il laissait les vers brillants des _Vignes folles_ et des _Flèches d'or_. Comme poète, Glatigny procède de Banville, avec une nuance d'originalité. Et en art il faut saisir la nuance. L'oeuvre de ce poète a son prix et sa valeur, et la municipalité de Lillebonne a été bien inspirée en honorant la mémoire de son enfant qui fut pauvre et qui, dans sa vie innocente, oublia tous ses maux en chantant des chansons.

M. MARCEL SCHWOB[31]

Il y a beaucoup moins de lecteurs pour les nouvelles que pour les romans, par cette raison suffisante que seuls les délicats savent goûter une nouvelle exquise, tandis que les gloutons dévorent indistinctement les romans bons, médiocres ou mauvais. Il n'est pas de feuilleton, si fade ou si coriace, qui ne soit avalé jusqu'à la dernière tranche par quelque pauvre d'esprit affamé de grosse littérature.

Les gloutons sont nombreux en ce monde terraqué où l'on mange. Pour neuf lecteurs sur dix, un roman est un plat dont ils s'empiffrent et dont ils veulent avoir par-dessus les oreilles. Aussi les fournisseurs ordinaires du public ont-ils un tour de main incomparable pour fabriquer des romans compacts et lourds comme des pâtés. Ils vous bourrent leur clientèle, ils vous la gavent jusqu'à la rendre stupide. Ils connaissent leur monde. Le vrai liseur de romans demande seulement qu'on l'abêtisse.

Celui-là lit un roman dans sa soirée et il serait bien incapable de lire autre chose qu'un roman. Il lit très vite, car rien ne l'arrête, et quand il a fini il ne sait plus ce qu'il a lu. Ce genre de lecteur n'est pas rare, et c'est pour lui que nos bons faiseurs travaillent.

Il n'y aurait pas grand mal à cela si, pour grossir leur clientèle, des écrivains de talent ne s'obstinaient à produire roman sur roman et ne s'étudiaient à dire en quatre cents pages ce qu'ils eussent mieux dit en vingt. Je ne me plains pas des mauvais romans, faits sans art pour les illettrés. Tout innombrables qu'ils sont, ils ne comptent pas. Je me plains de voir paraître tant de romans médiocres, écrits par des gens de quelque valeur et lus par un public cultivé. On en publie, de ceux-là, jusqu'à trois et quatre par semaine et c'est un flot montant qui nous noie. J'admire que des gens de bon sens, intelligents et qui ne sont pas sans lecture, se flattent d'avoir tous les ans à faire au public un récit en un volume in-18 jésus, et qu'ils se livrent de gaieté de coeur à ce genre de travail sans songer que notre siècle, en le supposant à cet égard plus heureux que les précédents, laissera après lui tout au plus une vingtaine de romans lisibles. C'est pourtant, si l'on y songe, une excessive prétention que de vouloir imposer une fois l'an au monde trois cent cinquante pages de choses imaginaires! Que le conte ou la nouvelle est de meilleur goût! Que c'est un moyen plus délicat, plus discret et plus sûr de plaire aux gens d'esprit, dont la vie est occupée et qui savent le prix des heures! La première politesse de l'écrivain, n'est-ce point d'être bref? La nouvelle suffit à tout. On y peut renfermer beaucoup de sens en peu de mots. Une nouvelle bien faite est le régal des connaisseurs et le contentement des difficiles. C'est l'élixir de la quintessence. C'est l'onguent précieux. J'admire infiniment Balzac; je le tiens pour le plus grand historien de la France moderne qui vit tout entière dans son oeuvre immense. Mais à la _Cousine Bette_ et au _Père Goriot_ je préfère encore, pour l'art et le tour, telle simple nouvelle: la _Grenadière_, par exemple, ou la _Femme abandonnée_. Aussi je ne crois pas donner une médiocre louange à M. Marcel Schwob en disant qu'il vient de publier un excellent recueil de nouvelles. M. Marcel Schwob a intitulé son livre _Coeur double_, et je n'en conçois pas très bien les raisons, même après qu'il les a déduites dans sa préface. Cette préface me plaît, parce qu'on y parle d'Euripide et de Shakespeare et qu'elle respire un amour fervent des lettres. Mais je n'ose me flatter de l'avoir bien comprise. M. Marcel Schwob, comme un nouvel Apulée, affecte volontiers le ton d'un myste littéraire. Il ne lui déplaît pas qu'au banquet des Muses les torches soient fumeuses. Je crois même qu'il serait un peu fâché si j'avais pénétré trop facilement les mystères de son éthique et les silencieuses orgies de son esthétique.

Il est très occupé d'Aristote qui voulait que le poète tragique corrigeât la terreur par la pitié, et il se flatte d'avoir observé dans son _Coeur double_ ce précepte du Stagirite. Il peut avoir raison, mais c'est une raison qui ne me frappe pas, et je ne sais pas démêler le lien mystérieux qui, dans sa pensée, unit ses contes et en fait un tout indivisible. Je ne connais pas M. Marcel Schwob. On me dit qu'il est très jeune, et, à ce compte, sa préface peut passer pour une folie charmante de jeunesse.

À son âge, je n'étais pas content quand je n'avais pas expliqué l'univers dans ma matinée, sous les platanes du Luxembourg. En ce temps-là j'aurais été capable, je crois, de faire une préface comme celle de M. Marcel Schwob, le talent mis à part, bien entendu. Je ne parle que de la générosité tumultueuse des idées générales. Mais il n'y a que M. Marcel Schwob pour écrire tout jeune des récits d'un ton si ferme, d'une marche si sûre, d'un sentiment si puissant. Il nous avait promis la Terreur et la Pitié. Je n'ai guère vu la Pitié. Mais j'ai senti la Terreur. M. Marcel Schwob est dès aujourd'hui un maître dans l'art de soulever tous les fantômes de la peur et de donner à qui l'écoute un frisson nouveau. Bien qu'il procède parfois d'Edgar Poë et de Dickens (l'influence de Dickens est sensible dans un _Squelette_), bien qu'il montre une aptitude naturelle et méthodique à calquer les formes d'art les plus diverses, bien que tel de ses contes soit du Pétrone très réussi, que tel autre rappelle les apologues orientaux de l'abbé Blanchet et que tel autre semble tiré d'un livre bouddhiste, il est original, il a une manière composite qui lui est propre, et il a trouvé un genre de fantastique sincère et personnel. Il serait assez difficile de définir ce fantastique et d'en montrer les ressorts. M. Marcel Schwob semble peu crédule. Il ne donne point dans le merveilleux de ce temps-ci. Il est tout à fait brouillé avec les spirites et, loin de revêtir leurs pratiques de poésie et de passion, comme l'a fait M. Gilbert-Augustin Thierry dans sa _Rediviva_, il se moque de M. Medium avec une massive et terrible gaieté qui sent un peu l'ale et le gin. Quant aux mages, si nombreux aujourd'hui et si vaillants à écrire de gros traités, il doute de l'efficacité de leur science, à juger par ce qu'il dit (dans le conte des _Oeufs_) de Nébuloniste, magicien d'un certain roi de féerie. «C'était un élève des mages de la Perse; il avait digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Cakyâmouni, il était remonté au berceau de toutes les religions et s'était pénétré de la morale supérieure des gymnosophites. Mais il ne servait ordinairement au roi qu'à lui tirer les cartes». C'est tout ce que j'ai pu découvrir de magie dans le _Coeur double_, et l'on n'y voit point, comme chez M. Joséphin Peladan, un vieux docteur allemand, épris d'esthétique, visiter la nuit en corps astral la jolie femme qui avait eu l'imprudence de remettre sa jarretière sous la fenêtre où il prenait le frais en songeant à l'Aphrodite des Cnidiens. M. Marcel Schwob n'est point tenté par les nouvelles hypothèses sur l'au delà. Les anciennes le laissent aussi incrédule. Son fantastique est tout intérieur; il résulte soit de la construction bizarre des cerveaux qu'il étudie, soit du pittoresque des superstitions qui hantent ses personnages, ou tout simplement d'une idée violente chez des gens très simples. Il ne nous montre ni spectres ni fantômes; il nous montre des hallucinés. Et leurs hallucinations suffisent à nous épouvanter. Rien de plus effrayant que ce riche affranchi romain, cet autre Trimalcion, qui a vu des stryges dévorer un cadavre:

Soudain, le chant du coq me fit tressauter et un souffle glacé du vent matinal froissa les cimes des peupliers. J'étais appuyé au mur; par la fenêtre, je voyais le ciel d'un gris plus clair et une traînée blanche et rose du côté de l'Orient. Je me frottai les yeux, et lorsque je regardai ma maîtresse, que les dieux m'assistent! je vis que son corps était couvert de meurtrissures noires, de taches d'un bleu sombre, grandes comme un as--oui, comme un as--et parsemées sur toute la peau. Alors je criai et je courus vers le lit; la figure était un masque de cire sous lequel on vit la chair hideusement rongée; plus de nez, plus de lèvres, ni de joues, plus d'yeux; les oiseaux de nuit les avaient enfilés à leur bec acéré, comme des prunes. Et chaque tache bleue était un trou en entonnoir, où luisait au fond une plaque de sang caillé; et il n'y avait plus ni coeur, ni poumons, ni aucun viscère; car la poitrine et le ventre étaient farcis avec des bouchons de paille.

Voyez aussi le conte des trois gabelous bretons qui poursuivent en mer le galion du capitaine Jean Florin. Ce galion, chargé des trésors de Montezuma, ne débarquait jamais. Là encore, dans cette histoire de vaisseau fantôme, la terreur est produite par une superstition grossière et poétique que le conteur nous oblige à partager avec les trois marins.

On peut dire de M. Marcel Schwob, comme d'Ulysse, qu'il est subtil et qu'il connaît les moeurs diverses des hommes. Il y a dans ses contes des tableaux de tous les temps, depuis l'époque de la pierre polie jusqu'à nos jours. Mais M. Marcel Schwob a un goût spécial, une prédilection pour les êtres très simples, héros ou criminels, en qui les idées se projettent sans nuances en tons vifs et crus.

Je ne sais s'il est Breton, son nom ne semble pas l'indiquer, mais ses figures les mieux dessinées, du trait le plus pittoresque et le plus sympathique, sont des Bretons, soldats ou marins. (Voir _Poder_, les _Noces d'Ary_, _Pour Milo_, les _Trois Gabelous_.)

En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus pur argot parisien. Il emploie la langue verte, autant que j'en puis juger, avec une élégance que M. Victor Meusy lui-même pourrait envier.

Il aime le crime pour ce qu'il a de pittoresque. Il a fait de la dernière nuit de Cartouche à la Courtille un tableau à la manière de Jeaurat, le peintre ordinaire de mam'selle Javotte et de mam'selle Manon, avec je ne sais quoi d'exquis que n'a pas Jeaurat. El dans ses études de nos boulevards extérieurs, M. Marcel Schwob rappelle les croquis de Raffaelli, qu'il passe en poésie mélancolique et perverse.

Que dire enfin? Il y a près de quarante contes ou nouvelles dans _Coeur double_. Ces nouvelles sont toutes ou rares ou curieuses, d'un sentiment étrange, avec une sorte de magie de style et d'art. Cinq ou six, les _Stryges_, le _Dom_, la _Vendeuse d'ambre_, la _Dernière Nuit_, _Poder_, _Fleur de cinq pierres_, sont en leur genre de vrais chefs-d'oeuvre.

MADAME DE LA SABLIÈRE

D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS

I

On m'a communiqué cinquante-trois lettres, adressées par madame de la Sablière à l'abbé de Rancé, du mois de mars 1687 au mois de janvier 1693. Cette correspondance est tout à fait inédite. Je la crois assez précieuse pour être offerte au public, du moins dans ses parties les plus touchantes.

Madame de la Sablière est surtout connue pour avoir accordé à La Fontaine une hospitalité gracieuse; sa mémoire, associée à celle du poète, mérite un souvenir fidèle. Au reste, cette dame est par elle-même très intéressante. Elle avait un esprit agile et curieux, une âme inquiète, un coeur enflammé. Elle fit de sa vie, comme tant d'autres femmes, deux parts consacrées, la première à l'amour profane, la seconde à l'amour divin. Sa pénitence souleva quelque admiration dans cette société accoutumée à voir les dames faire de pareilles fins. Jamais conversion ne fut plus sincère que celle de madame de la Sablière. Mais, en changeant d'existence, elle ne changea point de coeur et l'on peut bien dire qu'elle aima Dieu comme elle avait aimé M. de la Fare. Les lettres dont je parle furent écrites après la conversion. Ce sont des entretiens spirituels d'une extrême ardeur et dont la monotonie fatiguerait, si l'on ne sentait sous le vague du langage les élans de l'âme.

Marguerite Hessin, née d'une famille bourgeoise et réformée, épousa, à vingt-quatre ans, en 1654, Antoine de Rambouillet de la Sablière, fils du financier Rambouillet qui, titulaire d'une des cinq grosses fermes, avait tracé à grands frais, dans le faubourg Saint-Antoine, des jardins magnifiques, qu'on nommait les Folies-Rambouillet. Antoine de la Sablière était conseiller du roi et des finances, régisseur des domaines de la couronne et assez riche pour prêter un jour quarante mille écus au prince de Condé. Ils eurent trois enfants en trois ans: Nicolas, l'aîné, en 1656, Anne, la cadette, en 1657, Marguerite, la troisième, en 1658.

Il y avait alors des femmes savantes. Madame de la Sablière fut de celles-là et fit figure dans le groupe des libertins et des libertines. Le libertinage, à l'entendre comme on l'entendait alors, était une disposition d'esprit à ne croire à rien, sans le dire trop haut. Les libertins formaient une petite société très brillante. Le roi tolérait leur discrète impiété de table et de ruelle, bien moins dangereuse pour la paix de l'Église que les fières disputes des solitaires de Port-Royal.

Pendant que M. de la Sablière, qui était aimable, faisait de petits vers aux dames, sa femme se jeta avec ardeur dans la philosophie et dans les sciences. Le vieux mathématicien Roberval lui donnait des leçons. Saint-Évremond était en correspondance avec elle. Bernier logeait chez elle, Bernier, qu'on nommait le joli philosophe, qui avait parcouru la Syrie, l'Égypte, l'Inde, la Perse, et servi de médecin à Aureng-Zeb, et qui, étant allé partout, revenu de tout, avait beaucoup à dire, étudiait sans cesse et ne croyait guère. Il fit pour madame de la Sablière un abrégé du système de Gassendi, son maître; et c'est un abrégé qui n'a pas moins de huit volumes.

La maison de madame de la Sablière était l'hôtellerie des savants. Elle y recueillit même un géomètre, le jeune Sauveur, qui devint par la suite un des plus grands mathématiciens français. Passant Armande en zèle pour les belles connaissances, elle allait le matin chez Dalancé faire des expériences au microscope et le soir assistait chez le médecin Verney à une dissection. À trente ans, elle était illustre. Le roi Sobieski, de passage à Paris, l'alla voir. Pour tout dire, c'était Vénus Uranie sur la terre. Elle s'était jetée dans la science avec une curiosité dévorante, et toute l'ardeur d'une âme qui ne quittait les choses qu'après les avoir épuisées. Point précieuse, pédante moins encore, quoi qu'en ait pensé Boileau après qu'elle eut blessé son amour-propre de rimeur.

Boileau était un bon humaniste, d'un esprit judicieux, sans grande curiosité. Il s'enferma toute sa vie dans le cercle des belles-lettres et resta toujours étranger aux sciences physiques et naturelles. Aussi lui arrivait-il parfois d'employer dans ses vers des termes savants dont il ignorait le sens. Quand madame de la Sablière lut les Épîtres, elle s'arrêta, dans la cinquième, à ces vers:

Que, l'astrolabe en main, un autre aille chercher Si le soleil est fixe et tourne sur son axe, Si Saturne à ses yeux peut faire un parallaxe...

Elle marqua de l'ongle cet endroit du livre et se moqua du poète qui parlait de l'astrolabe sans savoir ce que c'était, qui disait un parallaxe quand il fallait dire avec tous les savants une parallaxe et qui semblait enfin ne pas se faire une idée bien exacte du cours des planètes. Le régent du Parnasse, pris en faute comme un écolier et corrigé par une femme, en eut du dépit. Elle le jugeait trop ignorant; il la jugea trop savante et lui garda rancune. Son jugement était droit et son coeur honnête; mais, cultivant la satire, il était vindicatif par profession. Méditant une poétique vengeance, il polit et repolit dans sa tête quelques vers destinés à prendre place dans sa satire des femmes. Je ne saurais dire au coin de quel bois, selon son usage, il en attrapa les rimes; contentons-nous d'affirmer que l'ombre du bonhomme Chrysale, lui tenant lieu de muse, en fournit l'inspiration. Le poète y désignait, sans la nommer

cette savante, Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente.

Et, dans son envie de piquer la savante à l'endroit sensible, il s'avisa de dire que l'astronomie lui fatiguait les yeux et lui gâtait le teint. D'où vient, s'écriait-il dans un mouvement d'enthousiasme calculé,

D'où vient qu'elle a l'oeil trouble et le teint si terni? C'est que, sur le calcul, dit-on, de Cassini, Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière, À suivre Jupiter passé la nuit entière.

On voit que l'astrolabe lui tenait au coeur et qu'il était assez content de faire voir qu'il en connaissait enfin le véritable usage. On ne sait si le trait eût porté et si madame de la Sablière en eût été blessée. L'irréprochable Boileau, satisfait d'avoir pu se venger, ne se vengea pas. _Satis est potuisse videri._ Il garda ses vers en manuscrit.

Poète de bonne compagnie, il ne se fût pas pardonné d'avoir offensé une femme. Il n'aurait pas eu, du reste, tous les rieurs de son côté, et quelques gentilshommes auraient pu payer ses rimes, un soir, au coin d'une rue, d'une volée de bois vert. En ce temps-là, c'était assez l'usage. Madame de la Sablière, sans beaucoup de beauté, ce semble, ni de santé, était charmante et savait plaire. Sa maison n'était pas ouverte qu'aux savants et aux poètes. Les gens de cour y soupaient, et ces soupers devaient être fort gais; l'abbé de Chaulieu y donnait le ton. En lui commençait l'espèce des abbés d'alcôve qui devait bientôt pulluler autour des femmes de condition. Chapelle lui avait appris au cabaret à rimer des chansons. Il se servait de ce petit talent aux soupers de madame de la Sablière, où se réunissaient Rochefort, Brancas, le duc de Foy, Lauzun et quelques autres écervelés. La Grande Mademoiselle, qui avait des droits sur le coeur de Lauzun, trouvant qu'il fréquentait trop assidûment les Folies-Rambouillet, en prit de l'ombrage. On tenta de donner le change à sa jalousie. «La Grande Mademoiselle, lui disait-on, doit-elle s'inquiéter de cette petite femme de la ville nommée la Sablière?» Mais la petite-fille de Henri IV n'était rassurée qu'à demi.

Certainement madame de la Sablière avait une très mauvaise réputation. Il est délicat de rechercher en quoi elle pouvait la mériter. Mais il semble bien qu'elle ait manqué surtout de prudence qu'elle n'ait pas assez sacrifié à l'opinion et, pour parler le langage du temps, pris trop peu de soin de sa gloire. Au fond, elle était plus passionnée que voluptueuse. Et Bernier, qui vivait chez elle, lui trouvait des préjugés. Il est vrai qu'il en trouvait aussi à Ninon. Causant un jour avec Saint-Évremond de la mortification des sens, il lui dit:

«Je vais vous faire une confidence que je ne ferais pas à madame de la Sablière, à mademoiselle de Lenclos même, que je tiens d'un ordre supérieur; je vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me paraît un grand péché.»

Et ce propos nous apprend que madame de la Sablière n'était point aussi avancée dans la philosophie épicurienne que la grande Ninon, qui avait elle-même, au gré de Bernier, encore quelques progrès à faire. L'événement devait donner raison à Bernier. Madame de la Sablière aima La Fare, et rien n'est plus contraire que l'amour à la sagesse d'Épicure. La Fare était un joli homme qui avait l'esprit agréable et froid, un débauché fort sage. Il se laissa d'abord aimer, et pendant quelque temps montra même de l'empressement. Ses compagnons de table, qu'il négligeait, se moquaient de lui. Chaulieu vint lui dire:

--On vous met à la place de la tourterelle pour être le symbole de la fidélité.

Au printemps de 1677, il vendit sa charge de sous-lieutenant des gendarmes-Dauphin. Il a donné lui-même les raisons qui l'avaient poussé à quitter le service. À la demande d'un avancement mérité, Louvois avait répondu par un refus brutal. «Cette réponse, dit La Fare, jointe au mauvais état de mes affaires, à ma paresse et à l'amour d'une femme qui le méritait, tout cela me fit prendre le parti de me défaire de ma charge.» On voit que madame de la Sablière n'est que pour un quart tout au plus dans cette détermination. Le sentiment de La Fare, qui semble avoir été d'abord assez vif, se tempéra très vite. Madame de la Sablière le vit de jour en jour moins assidu, plus distrait. Les tourments de la pauvre femme ne cessèrent plus; il lui fallut essuyer sans relâche «les mauvaises excuses, les justifications embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir».

Ce refroidissement n'échappait pas à la malignité du monde. Quelques-uns accusaient d'inconstance madame de la Sablière. D'autres, mieux avisés, prenaient sa défense:

«Non, non, répondaient-ils, elle aime toujours son cher Philadelphe; il est vrai qu'ils ne se voient pas du tout si souvent, afin de faire vie qui dure, et qu'au lieu de douze heures, par exemple, il n'est plus chez elle que sept ou huit. Mais la tendresse, la passion, la distinction, et la parfaite fidélité sont toujours dans le coeur de la belle, et quiconque dira le contraire aura menti.»

Cependant La Fare relâchait des liens qui commençaient à l'impatienter. Ennemi de toute contrainte, il reprit peu à peu sa chère liberté. Maintenant, il soupait comme devant; la Champmeslé lui donnait quelque occupation. De plus, s'il faut en croire l'effronté petit abbé de Chaulieu, La Fare versa un soir avec Louison devant la porte de madame de la Sablière, qui eut bientôt une nouvelle rivale plus redoutable que les autres, la bassette.

Ce jeu de cartes, introduit en France par l'ambassadeur de Venise, y était alors dans toute sa nouveauté. Fontenelle, dans les _Lettres du chevalier d'Her..._, reprochait à ce jeu de nuire à la galanterie. «Cette maudite bassette, écrivait-il, est venue pour dépeupler l'empire d'amour, et c'est le plus grand fléau que la colère du ciel pût envoyer. On peut appeler ce jeu-là l'art de vieillir en peu de temps.» Sauveur fit une table de probabilités pour montrer qu'il y avait dans le jeu des coups plus avantageux les uns que les autres. On crut dans le public que cette table enseignait les moyens de jouer à coup sûr, et la rage des joueurs en redoubla. En dépit de cette modération renouvelée d'Horace dont il se piquait, La Fare devint un des plus obstinés joueurs. Il passait les jours et les nuits à Saint-Germain, devant des cartes, avec un visage enflammé. Il perdait assez, car le bruit de sa déveine parvint jusqu'à La Fontaine, alors à l'ombre et au vert dans son pays natal.

Pendant qu'il jouait, madame de la Sablière se consumait d'angoisse et de dépit, séchait dans la fièvre et dans les larmes. M. de la Sablière, de son côté, dépérissait de chagrin. Après la mort subite de mademoiselle Manon de Vaughangel qu'il aimait, il s'affaissa, languit pendant un an et s'éteignit le 3 mai 1679, âgé de cinquante-cinq ans, après vingt-cinq années de mariage.

Au bout de deux ans, M. de La Fare laissa paraître une telle négligence que tout le monde vit que c'était fini. Et cette négligence parut blâmable. On peut dire même qu'elle fit scandale. Madame de Coulanges se faisait remarquer parmi les belles indignées. Elle ne saluait plus M. de La Fare et disait joliment:

--Il m'a trompée!

Madame de la Sablière, bien qu'elle aimât toujours, ne put garder d'illusions. Elle était dans l'âge où les femmes ont besoin d'être aimées pour rester jolies. Puisqu'on l'abandonnait, elle sentit qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde. Trahie, désespérée, vieillie, assaillie d'images funèbres, elle alla porter à Dieu sa santé ruinée, sa beauté perdue et son coeur encore brûlant.

II