La vie littéraire. Quatrième série
Chapter 20
M. Charles Le Goffic n'a pas encore vingt-huit ans révolus, et pourtant il touche par son origine au temps jadis; il naquit contemporain des vieux âges, car il vit le jour et fut nourri dans la petite ville de Lannion, qui était encore, il y a un quart de siècle, une ville du moyen âge. Il coula de longues heures à voir, sur les quais, les eaux paresseuses du Leguer caresser mollement les coques noires des cotres et des chasse-marée. Il mena ses premiers jeux dans les rues montueuses, à l'ombre de ces vieilles maisons aux poutres sculptées et peintes en rouge, aux murs que les ardoises revêtent comme d'une cotte d'armes azurée et sombre. Il courut sur le pont à dos d'âne et à éperons qui, près du moulin, ouvrait naguère encore la route de Plouaret. D'origine italienne par sa mère, l'enfant était, par Jean-François, son père, de vieille souche bretonne. Le Goffic veut dire, en celtique, petit forgeron. Jean-François Le Goffic était libraire à Lannion, mais c'était un libraire d'une espèce rare et singulière, c'était le libraire-éditeur des bardes. Dans ce pays, où, dit François-Marie Luzel, «le barde chante sur le seuil de sa porte», où, dit Émile Souvestre, «les couplets se répondent de roche en roche, où les vers voltigent dans l'air comme les insectes du soir, où le vent vous les fouette au visage par bouffées, avec les parfums du blé noir et du serpolet», Jean-François Le Goffic imprimait en têtes de clous les gwerz héroïques et les sônes gracieux, et sans doute il avait beaucoup à faire, étant l'éditeur attitré des disciples de Taliesin et de Hyvarnion, des modernes Kloers et de toute la confrérie du bon saint Hervé. M. Charles Maurras nous apprend que laïques et clercs, mendiants et lettrés, tous les jouglars du pays se réunissaient une fois l'an dans la maison de Jean-François à un banquet où l'on chantait toute la nuit sur vingt tonneaux de cidre défoncés. Conçu dans ces fêtes de la poésie populaire, Charles Le Goffic naquit poète. Par la suite, il étudia, il alla faire ses classes à Rennes et devint un monsieur. En bon Breton qu'il était, il eut un duel à dix-huit ans. Destiné au professorat, il vint achever ses études à Paris. Là, sur la montagne Sainte-Geneviève, il lui souvint des fêtes paternelles et des femmes de Lannion. Sous leur coiffe blanche et dans leur robe noire, les femmes de Lannion sont d'une exquise beauté. Leur teint pâle, leur démarche austère, le bandeau qui couvre à demi leurs cheveux les font ressemblera des nonnes; mais, brunes aux yeux bleus, elles ont aux lèvres un sourire mystérieux qui prend le coeur. Au sortir des études, Charles Le Goffic fit des vers, et ils parlaient d'amour, et cet amour était breton. Il était tout breton, puisque celle qui l'inspirait avait grandi dans la lande, et que celui qui l'éprouvait y mêlait du vague et le goût de la mort. Le poète nous apprend que sa bien-aimée, paysanne comme la Marie de Brizeux, avait dix-huit ans et se nommait Anne-Marie.
Elle est née au pays de lande, À Lomikel, où débarqua, Dans une belle auge en mica, Monsieur saint Efflam, roi d'Irlande.
C'était, en effet, la coutume des vieux saints irlandais d'aborder la côte armoricaine dans une auge, et Charles Le Goffic devait connaître par le menu l'histoire de saint Efflam et de son épouse Énora, pour l'avoir vu jouer en mystère, dans son enfance, à la Saint-Michel, à Lannion.
Elle est sous l'invocation De madame Marie et d'Anne, Lis de candeur, urnes de manne, Double vaisseau d'élection.
Elle aura dix-huit ans le jour, Le jour de la fête votive Du bienheureux monsieur saint Yve, Patron des juges sans détour.
Or, la fête de saint Yves Hélouri tombe le 19 mai. Et le poète lui-même nous dit ailleurs que Anne-Marie est née «un joli dimanche de printemps» et que, selon l'usage, sainte Anne et la Vierge en personne se tenaient l'une au lit de la mère, l'autre sur le berceau de l'enfant.
Le poète ne nous a pas conté ses amours par le menu. Il nous apprend seulement qu'il a retrouvé sa payse à Paris, sauvage encore, naïvement jolie, ayant gardé sa grâce rustique, sa voix lente; mais, on peut le soupçonner, égarée et déchue.
Hélas! tu n'es plus une paysanne: Le mal des cités a pâli ton front, Mais tu peux aller de Paimpol à Vanne, Les gens du pays te reconnaîtront.
Car ton corps n'a point de grâces serviles, Tu n'as pas changé ton pas nonchalant, Et ta voix rebelle au parler des villes A gardé son timbre augural et lent.
Et je ne sais quoi dans ton amour même, Un geste fuyant, des regards gênés, Évoque en mon coeur le pays que j'aime, Le pays très chaste où nous sommes nés.
Qu'est devenue Anne-Marie à Paris? Nous l'ignorons, et cela ne laisse pas de nous inquiéter. On ne peut s'empêcher de voir vaguement, dans l'ombre du soir, tourner sur la tête de la jeune Bretonne les ailes enflammées du Moulin-Rouge, tandis que l'étudiant rêveur lui arrange des triolets avec une infinie douceur d'âme:
Puisque je sais que vous m'aimez, Je n'ai pas besoin d'autre chose. Mes maux seront bientôt calmés, Puisque je sais que vous m'aimez Et que j'aurai les yeux fermés Par vos doigts de lis et de rose. Puisque je sais que vous m'aimez, Je n'ai pas besoin d'autre chose.
Je voudrais mourir à présent, Pour vous avoir près de ma couche, Allant, venant, riant, causant. Je voudrais mourir à présent, Pour sentir en agonisant Le souffle exquis de votre bouche. Je voudrais mourir à présent Pour vous avoir près de ma couche.
Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra, Ou roses blanches de l'Écosse, Fleurs d'églantier, fleur de cédrat, Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra, Dites-moi les fleurs qu'il faudra, Les fleurs qu'il faut pour notre noce, Jasmins d'Aden, oeillets d'Hydra, Ou roses blanches de l'Écosse.
Sur les lacs et dans les forêts. Pieds nus, la nuit, coûte que coûte, J'irai les cueillir tout exprès, Sur les lacs et dans les forêts. Hélas! et peut-être j'aurais Le bonheur de mourir en route. Sur les lacs et dans les forêts, Pieds nus, la nuit, coûte que coûte.
Le poète semble bien croire là que, si l'amour est bon, la mort est meilleure. Il est sincère, mais il se ravise presque aussitôt pour nous dire sur un ton leste avec Jean-Paul que «l'amour, comme les cailles, vient et s'en va aux temps chauds». Au reste, je n'essayerai pas de chercher l'ordre et la suite de ces petites pièces détachées qui composent l'_Amour breton_ ni de rétablir le lien que le poète a volontairement rompu. C'est à dessein qu'il a mêlé l'ironie à la tendresse, la brutalité à l'idéalisme. Il a voulu qu'on devinât le joyeux garçon à côté du rêveur et le buveur auprès de l'amant. Il en est de l'amour breton, comme de ces fêtes que Jean-François donnait aux bardes bretons; on y conviait Viviane et Myrdinn, les enchanteurs et les fées, mais on y défonçait des foudres de cidre. _Amour breton_ embarrassait déjà les commentateurs qui, comme Jules Tellier, vivaient dans l'intimité du poète. L'un d'eux ayant interrogé M. Quellien, qui est barde, en tira cette réponse précieuse: «Nous autres Bretons, nous aimons que dans un livre il y ait de l'âme. Pour ce qui est du coeur, nous nous en passons.» Pourtant il y a aussi du coeur dans _Amour breton_. On sent une vraie douleur, de vrais troubles, de vraies larmes dans le poème du _Premier soir_.
Toi qui fuis à pas inquiets, Je t'avais pardonné ta faute. Pourquoi t'en vas-tu? Je croyais Qu'on devait vivre côte à côte.
Ô nuits, ô douces nuits d'antan, Où sont nos haltes et nos courses; Le vieux saule près de l'étang, Et les genêts au bord des sources?
Mais, pour la bien sentir, il faudrait citer la pièce tout entière. Comme art, le poème de M. Le Goffic est rare, pur, achevé. «Ces vers, a dit M. Paul Bourget, donnent une impression unique de grâce triste et souffrante. Cela est à la fois très simple et très savant... Il n'y a que Gabriel Vicaire et lui à toucher certaines cordes de cet archet-là, celui d'un ménétrier de campagne qui serait un grand violoniste aussi.» On ne saurait mieux dire, et si, en effet, le jeune poète breton rappelle un autre poète, c'est celui de la Bresse, c'est Gabriel Vicaire et sa rusticité exquise.
M. Jules Simon, qui est resté Breton à Paris, au milieu de sa gloire, disait un jour bien joliment: «Je ne sors jamais de l'Opéra sans penser que je serais bien heureux d'entendre un air de biniou.»
Je ne suis pas Breton et je n'ai vu la Bretagne que dans ces promenades rapides et étonnées qui ressemblent à de beaux rêves. Mais en entendant le biniou de Le Goffic, je crois revoir la grève désolée, la fleur d'or de la lande, les chênes plantés dans le granit, la sombre verdure qui borde les rivières et sur les chemins bordés d'ajoncs, au pied des calvaires, des paysannes graves comme des religieuses.
ALBERT GLATIGNY
La petite ville de Lillebonne, doucement couchée dans sa verte vallée, avec ses ruines romaines et son château normand, ses filatures et ses blanchisseries, était toute pavoisée en l'honneur d'un de ses fils qui fut, de son vivant, comédien errant et rimeur très magnifique. Il se nommait Albert Glatigny.
Devant le buste qu'on venait de découvrir au bruit des fanfares, mademoiselle Nau récita des strophes qui furent très applaudies:
Ô vagabond! frère des dieux, Qui, pour l'amour de la Chimère, Grimpas vingt ans la côte amère, Les pieds saignants, l'oeil radieux;...
Poète errant ou bateleur À qui l'hôte ferme la porte, Tu dormais en plein champ? Qu'importe Lorsque la luzerne est en fleur!...
Tu buvais l'eau des sources vives, Tu t'attablais aux noisetiers; Maigre festin; mais vous étiez, La fauvette et toi, les convives.
Si, rousse et rouge, te bouda La maritorne de l'auberge, Tu voyais en leur neige vierge Les trois déesses de l'Ida!...
C'est Catulle Mendés qui invoquait avec ce lyrisme fraternel le poète dont il fut le confrère et l'ami au temps ancien du Parnasse et des parnassiens.
Albert Glatigny n'est mort que depuis dix-huit ans, mais son existence semble reculée dans un passé profond, et il semble plus proche de Destin et de l'Étoile que des comédiens qui donnent aujourd'hui des représentations en province. Ses aventures rappellent les comédiens pittoresques de Le Sage et de Scarron, dont la race est maintenant éteinte.
C'était un grand et maigre garçon à longues jambes terminées par de longs pieds. Ses mains, mal emmanchées, étaient énormes. Sur sa face imberbe et osseuse s'épanouissait une grosse bouche, largement fendue, hardie, affectueuse. Ses yeux, retroussés au-dessus des pommettes rouges et saillantes, restaient gais dans la fièvre. M. Louis Labat, qui a recueilli des souvenirs conservés à Bayonne depuis 1867, dit qu'il était taillé à coups de serpe, en façon d'épouvantail. Quand je le vis, quatre ans plus tard, il était tout à fait décharné. Sa peau, que la bise et la fièvre avaient travaillée, s'écorchait sur une charpente robuste et grotesque. Avec son innocente effronterie, ses appétits jamais satisfaits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre, d'aimer et de chanter, il représentait fort bien Panurge. C'était Panurge, mais Panurge dans la lune. Cet étrange garçon avait la tête pleine de visions. Tous les héros et toutes les dames romantiques, en robe de brocart, en habit Louis XIII, se logèrent dans sa cervelle, y vécurent, y chantèrent, y dansèrent; ce fut une sarabande perpétuelle. Il ne vit, n'entendit jamais autre chose, et ce monde sublunaire ne parvint jamais que très vaguement à sa connaissance. Aussi n'y chercha-t-il jamais aucun avantage et n'y sut-il éviter aucun danger. Pendant qu'il traînait en haillons sur les routes et que le froid, la faim, la maladie le ruinaient, il vivait dans un rêve enchanté. Il se voyait vêtu de velours et de drap d'or, buvant dans des coupes ciselées par Benvenuto Cellini à des duchesses d'Este et de Ferrare, qui l'aimaient.
Il avait coutume de dire qu'il était fils d'un gendarme et même il se plaisait à conter que, s'en étant allé avec des comédiens errants, il avait emporté les bottes de son père. Il lui advint même de traverser les landes à pied avec l'ingénue dont les chaussures trop fines se déchirèrent dans le sable. Ému de pitié, Glatigny lui donna les bottes du gendarme. Toutefois, l'extrait de naissance du poète, publié par M. Léon Braquehais, est ainsi rédigé: «Joseph-Albert-Alexandre Glatigny, né à Lillebonne, le 21 mai 1849, de l'union de Joseph-Sénateur Glatigny, ouvrier charpentier, en cette ville, et de Rose-Alexandrine Masson, couturière audit lieu.»
Il résulte de ce document que Joseph-Sénateur Glatigny, de Lillebonne, était charpentier quand un fils lui vint, qui devait être poète. Il n'était pas gendarme alors. Mais, comme le fait observer M. Léon Braquehais, il le devint plus tard. Et, s'il en faut croire Théodore de Banville, ce gendarme était brave comme un lion et cultivait des roses.
Son fils Albert devint petit clerc d'huissier, puis apprenti typographe. Il travaillait dans une imprimerie à Pont-Audemer, quand une troupe de comédiens ambulants vint donner des représentations dans cette ville. Il prit sa place au parterre. Que vit-il à la lumière des quinquets? De pauvres diables jouant les grands seigneurs, des meurt-de-faim en bottes molles, des loques, des grimaces? Non pas, certes! Il vit un monde de splendeurs et de magnificences. Les paysages tachés d'huile, les ciels crevés, lui révélaient la nature. Ces grands mots mal dits lui enseignaient la passion; ses yeux étaient dessillés; il voyait, il croyait, il adorait. C'est avec l'ardeur d'un néophyte qu'il reçut le baptême de la balle et qu'il entra dans la confrérie. MM. les comédiens furent bons princes et estimèrent que l'apprenti imprimeur saurait les souffler aussi bien qu'un autre. Ils lui permirent même de s'essayer au besoin dans le comique et dans le tragique. Son ambition n'était pas de s'enfariner le visage, d'avoir sur la nuque un papillon au bout d'un fil de fer et de recevoir agréablement des coups de pied, mais bien de porter le feutre à plume, de se draper dans la cape espagnole et de traîner la rapière funeste aux traîtres. Or, sa face de carême, son corps long comme un jour sans pain, ses pieds interminables qui le précédaient de longtemps sur la scène, faisaient de lui un personnage tout à fait incongru sous le velours et la soie. Et quand vous saurez que, doué du plus pur accent normand, du parler traînant de Bernay, il était en outre affecté d'un bredouillement qui lui faisait manger la moitié des mots, vous reconnaîtrez qu'il fut sifflé et hué en toute justice, bien que poète lyrique. Car, chemin faisant, dans Alençon, il s'aperçut qu'il était poète, après avoir lu les _Odes funambulesques_, et tout de suite il fit des vers exquis et superbes. «Des vers avec leur musique», dit son bon maître Théodore de Banville. Et, ce qui rendit sa vie impossible et chimérique, c'est que, n'ayant pas d'autre ressource que de composer des vers excellents et de jouer fort mal la comédie, il voulait manger cependant, voir le soleil de Dieu et jouir des bienfaits de la civilisation dans une certaine mesure. Afin que son roman fût complet, en plein hiver, habillé tout le long de nankin, il s'éprit d'amour pour une princesse de théâtre, qui malheureusement n'entendait rien aux sentiments poétiques. Abîmé de désespoir, il voulut se plonger son canif dans le coeur et se fendit le pouce. Il ne faut pas croire pourtant qu'il fut très malheureux. Sa misère était grande, mais il ne la sentait pas. Il aimait sa vie vagabonde et il y exerçait largement cette verve picaresque qui anime sa poésie. On en peut juger par le joli sonnet irrégulier que voici:
La route est gaie. On est descendu. Les chevaux Soufflent devant l'auberge. On voit sur la voiture Des objets singuliers jetés à l'aventure; Des loques, une pique avec de vieux chapeaux.
Une femme, en riant, écoute les propos Amoureux d'un grand drôle à la maigre structure. Le père noble boit et le conducteur jure. Le village s'émeut de ces profils nouveaux.
En route! et l'on repart. L'un sur l'impériale Laisse pendre une jambe exagérée. Au loin Le soleil luit, et l'air est plein d'odeur de foin.
Destin rêve, à demi couché sur une malle, Et le roman comique au coin de la forêt Tourne un chemin rapide et creux, et disparaît.
En relisant une notice déjà bien ancienne que j'ai faite sur Albert Glatigny, j'y retrouve quelques historiettes qui couraient au lendemain de sa mort. Je ne les donne pas pour littéralement vraies; mais si elles sont légendaires, elles appartiennent à la légende de la première heure, qui contient toujours beaucoup de vérité. Et puis, elles sont amusantes. C'est une raison pour les conter. Il faut bien, de temps à autre, divertir les honnêtes gens.
Je vous dirai donc, sur la foi des meilleurs auteurs, que, se trouvant à Paris, Glatigny obtint du directeur des Bouffes le rôle du Passant dans les _Deux Aveugles_.
C'est un rôle muet. Ce passant met un sou dans le chapeau d'un aveugle et ne dit rien. On affirme, et je le crois sans peine, qu'un soir Glatigny n'avait pas un centime. En cette conjoncture, il retourna ses goussets et dit: «Je n'ai rien à vous donner aujourd'hui, mon brave homme.» Cette phrase lui valut une forte amende, mais le comédien avait trouvé un effet et il en concevait un juste orgueil.
Vers le même temps il joua, au Théâtre-Lyrique, dans l'_Othello_ d'Alfred de Vigny, le troisième sénateur. Il avait à dire un vers et demi et touchait deux francs par soirée.
Mais voici le trait le plus mémorable de sa vie dramatique. C'était dans je ne sais quelle sous-préfecture. On jouait _Andromaque_, pour le malheur de Racine. Glatigny tenait le rôle modeste de Pylade et il n'y brillait pas. Mécontent de son succès et persuadé, en bon romantique, que le texte de Racine était insuffisant, il y ajouta une beauté. Dans la scène II de l'acte III, annonçant l'entrée d'Hermione (je ne sais quelle était cette Hermione; le ciel lui accorde de ravauder en paix les bas de sa famille!) le Pylade de basse Normandie récita les trois vers écrits par l'auteur d'_Andromaque_ et en ajouta deux autres tout à fait étrangers au texte: «Gardez, dit-il,
Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate; Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate; Oubliez votre amour. Elle vient, je la _vois_ Et si _celle_ du sang n'est point une chimère, Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère.
L'effet de ces deux derniers vers, soudés au texte de Racine, fut merveilleux. Les lettrés de la petite ville se sentirent transportés d'admiration, et le sous-préfet lui-même donna le signal des applaudissements.
Albert Glatigny avait un coeur d'or. Les jours où il dînait, il partageait son repas avec Toupinel, qui était un petit griffon errant et maigre comme son maître. M. Louis Labat a conservé dans le _Bulletin de la Société des sciences et arts de Bayonne_ le souvenir de Toupinel.
«Les jours de paye, nous dit-il, étaient jours d'orgie pour Glatigny et celui qu'il avait élevé au rang d'ami intime. L'un suivant l'autre, ils s'en allaient, rasant les murs de la ville, droit au café Farnié,--lui en une sorte d'extase, le coeur plein des soixante-dix bienheureux francs qu'il venait de toucher. Gravement, il s'asseyait devant une table solitaire, Toupinel lui faisant face, et commandait deux côtelettes. Les deux côtelettes servies, toutes fumantes, c'était un spectacle ridiculement drôle, à la fois, et touchant de voir ce grand garçon naïf découper en menues tranches la part de son camarade, lui en offrir avec des tendresses toutes maternelles chaque bouchée et, mélancolique, regarder s'envoler en claires spirales la fumée de son assiette, cependant que le griffon, posté sur son siège, dégustait en gourmet la moindre bribe de ce festin. Du coup, c'était pour un mois qu'il en fallait prendre. Toupinel, sans doute, en avait conscience: aussi se gardait-il de perdre une minute. Par rare occurrence, ces aubaines se renouvelaient parfois, mais à des périodes essentiellement variables.»
Je n'ai pas connu Toupinel, qui dut terminer sa vie errante vers 1868. Mais j'ai connu Cosette, qu'un sonnet a rendue immortelle. Cosette était de race douteuse et de mine commune, mais elle avait beaucoup d'esprit et de coeur. Durant plusieurs années, on ne put voir Glatigny sans Cosette. Dans une lettre où le pauvre comédien raconte avec une gaieté courageuse les souffrances et les mauvais traitements qu'il a endurés, il ajoute: «Ma pauvre petite chienne a reçu un coup de pied dans le ventre qui a failli la tuer. Pour le coup, j'ai pleuré.» Les circonstances dans lesquelles Cosette fut traitée avec cette brutalité sont singulières. Elles ont été racontées tout au long dans le _Temps_ du 17 janvier 1891, en première page. Je les rappellerai très sommairement d'après la version que le poète en a donnée lui-même dans un petit livret aujourd'hui introuvable, qui s'appelle le _Jour de l'an d'un vagabond_.
Le 1er janvier 1869, après bien des aventures de grands chemins, Glatigny, qui se trouvait alors à Bocognano, en Corse, fut arrêté par un gendarme et mis au cachot où il resta enfermé quatre jours sous l'inculpation d'avoir assassiné un magistrat. Le gendarme l'avait pris pour Jud, qu'on cherchait partout et qu'on ne trouvait nulle part, pour la raison suffisante qu'il n'existait pas. Le gendarme de Bocognano était comme les chiens de garde, il n'aimait pas les gens mal habillés et ses soupçons s'éveillèrent au seul aspect des braies et de la veste sordides du poète-comédien. C'est du moins ce que révèle le procès-verbal d'arrestation dans lequel on lit ceci:
«Nous avons remarqué cet individu dont son aspect nous a paru fugitif.»
Et, ce qui est singulier, il se trouva un juge suppléant pour répondre: «Oui, oui, effectivement, effectivement» à cette observation de la gendarmerie, et faire mettre Glatigny aux fers, dans un cachot où Cosette défendit courageusement son maître contre les rats qui voulaient le dévorer. Il était déjà atteint de la phtisie dont il devait mourir, et son état s'aggrava dans la prison malsaine de Bocognano.
De retour au pays normand en 1870, il y trouva une jeune fille qui y fuyait l'invasion allemande, mademoiselle Emma Dennie. Elle l'aima pour son bon coeur, pour son talent de poète, et surtout parce qu'il était malheureux. Elle consentit à l'épouser et, atteinte du même mal, elle se fit sa garde-malade. Cette charmante femme donna un foyer au pauvre vagabond, revenu, hélas! de toutes ses courses. Après la guerre, ils allèrent tous deux habiter à Sèvres, près Paris, une petite maison au pied du coteau, sur le bord d'un chemin en pente, raviné par les pluies.
C'est là qu'Albert Glatigny mourut le 16 avril 1873, dans sa trente-cinquième année. Il avait écrit:
... Que l'on m'enterre un matin De soleil, pour que nul n'essuie, Suivant mon cortège incertain, De vent, de bourrasque ou de pluie; Car n'ayant jamais fait de mal À quiconque ici, je désire, Quand mon cadavre sépulcral Aura la pâleur de la cire, Ne pas, en m'en allant, occire Des suites d'un rhume fâcheux Quelque pauvre dévoué sire Qui suivra mon corps de faucheux.
Ses amis le conduisirent au cimetière de Sèvres (il m'en souvient) par une de ces matinées de printemps, mêlées de pluie et de soleil, qui ressemblent à un sourire dans des larmes.