La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 18

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Madame de Gueldre était femme à répondre de la sorte. Mais, si la déclaration venait d'un homme sincère et vraiment ému, elle en ressentait une véritable peine, craignant plus que tout au monde de paraître coquette ou mauvaise et de faire souffrir. C'était une belle et rare créature. Elle fut tout à fait attristée le jour où M. de Mons lui dit d'un accent qui ne trompait point: «Je vous aime».

«Élégant sans être ridicule, spirituel sans être impertinent, instruit sans être ennuyeux», montant bien à cheval, tirant à merveille, Bernard de Mons était de plus un mauvais sujet: il avait donc tout ce qu'il faut pour plaire à une femme. Mais Liane ne l'aimait point, bien qu'il fût aimable, parce que les convenances ne forment point l'amour et parce que son heure n'était point venue. Cette heure sonna au moment précis où le vicomte de Guibray vint en buggy avec un très beau cheval alezan au château de Kildare où madame de Gueldre passait l'été. M. de Guibray prenait, quand il lui plaisait, la voix câline et l'oeil caressant. Mais son front restait étroit et têtu. C'était un provincial très mondain qui avait l'habitude de donner leur titre aux gens quand il leur parlait, et d'appeler madame de Gueldre «marquise». M. Robert de Bonnières pourrait nous dire exactement ce qu'il faut penser de ces mauvaises habitudes. M. de Guibray avait, à mon sens, des torts encore moins pardonnables.

Content de lui, léger, insensible, d'un égoïsme odieux, il était beaucoup moins aimable que Bernard de Mons, qui gaspillait en toute rencontre son temps, son argent, sa santé, mais non point son coeur, Bernard, grand enfant prodigue, si bien fait pour tomber en pleurant entre deux beaux bras miséricordieux. Jean de Guibray n'était pas aimable; il fut aimé. Comment s'y prit-il pour séduire cette fine et fière créature, cette Liane, exquise et jusque-là assoupie dans une chasteté facile? Il n'y mit point d'art ni d'étude. Il n'y mit pas même de réflexion. Il fut seulement grossier. Au retour d'une partie de campagne, dans la nuit, en landau, il risqua une caresse qui était une insulte. Liane, offensée et charmée, sentit qu'elle était toute à lui et qu'il la prendrait quand il voudrait, comme une proie inerte. Pourtant, c'était une petite personne courageuse et clairvoyante. Elle le voyait tel qu'il était, pitoyablement frivole, incapable d'aimer, plutôt méchant que bon. Sa tête n'était pas prise. C'est précisément pour cela qu'elle allait à sa perte infaillible. Elle n'avait pas même la ressource du dialogue intérieur, du soliloque efficace. Elle ne pouvait rien pour elle-même. Que répondre aux suggestions muettes? Qu'opposer à ces forces aveugles qui nous travaillent dans le secret de l'être? «Elle se considérait avec l'extrême sincérité qu'elle apportait en toutes choses; elle se trouvait profondément bête et ridicule...

«Ainsi, ce monsieur, qu'elle connaissait à peine la veille, tenait maintenant la première place dans sa vie! Et comment avait-il pris celle place?... Était-ce en l'éblouissant par son esprit ou en lui révélant une âme exquise?... C'était tout simplement en faisant ce qu'il eût fait avec une fille.»

Enfin, elle l'aimait. «Elle voulait le voir, tout le reste lui était égal.»

M. de Guibray, de son côté, poussait très mollement l'aventure, se contentant çà et là de quelques privautés furtives, et surtout fort peu désireux de conclure. Les embarras d'une liaison l'effrayaient d'avance, et il s'occupait en ce moment même de se marier et de se bien marier. En vérité, madame de Gueldre avait mal placé le trésor de son amour. Une femme peut-elle se tromper à ce point? C'est presque un lieu commun d'admirer l'instinct qui conduit les femmes dans l'amour. Les hommes à bonnes fortunes quand ils se mêlent, par hasard, d'avoir des idées générales, déclarent volontiers que les femmes ne se trompent guère dans leurs choix. Ils songent évidemment à celles qui les ont choisis. Mais, sans invoquer le témoignage de cette vieille dame qui avouait, de bonne grâce, qu'elle avait été bigrement volée dans sa vie, il est croyable que les femmes n'ont pas toujours la main gauche heureuse, dans un pays où on les recherche par vanité autant que par goût. Et la France est précisément ce pays-là. Enfin, elles peuvent mal choisir dans tous les pays du monde parce que dans tous les pays l'homme est le plus souvent léger, vain et trop égoïste pour consentir seulement à s'aimer lui-même en elles. «On ne tombe jamais bien», dit Alexandre Dumas. On peut tomber aussi mal, mais non plus mal que madame de Gueldre. Cette jolie petite créature pétrie de grâce, de courage et de bonté, pour prix de tout son être abondamment offert, ne reçut pas même un peu de tendresse hypocrite ou de sensualisme vrai, ou d'estime indifférente. Car cet homme ne l'aimait pas, ne la voulait pas et il la croyait légère; il ne se gênait pas pour le lui faire entendre, et elle ne disait rien pour l'en dissuader. Elle songeait: À quoi bon? Il ne me croirait pas. Et peut-être lui plairais-je encore moins, s'il savait qu'il n'y a rien dans ma vie. Elle avait vu jouer la _Visite de noces_ et elle le savait un peu snob.

«Il ne lui avait rien promis; elle ne lui avait rien demandé; elle n'espérait rien de cette liaison bizarre et inachevée. Elle ne regrettait rien non plus... Malgré sa conviction absolue de n'être pas aimée de Jean, elle éprouvait un désir fou d'être à lui tout de même; un besoin de souffrir plus qu'elle n'avait souffert encore.»

Liane vécut ainsi quelques semaines, attendant de rares visites ou des lettres qui ne venaient point, s'offrant en vain, sans même se sentir humiliée: elle n'avait plus d'amour-propre, n'ayant que de l'amour, anxieuse, éperdue, brûlée de fièvre et de larmes. Et ce fut là sa passionnette. Elle n'avait demandé qu'une seule grâce à M. de Guibray: «Promettez-moi, lui avait-elle dit de m'avertir quand vous vous marierez.» Il ne lui fit pas cette faveur, et c'est par le journal qu'elle apprit le mariage de M. Marie-François-Jean, vicomte de Guibray, avec mademoiselle Lucile-Marie-Caroline de Lancey. Dès lors elle résolut de mourir et ne s'occupa plus que de mourir en femme de goût, le plus naturellement possible. Elle n'avait point d'enfants, mais elle devait à M. de Gueldre d'éviter un scandale posthume. On ne manquera pas de dire: Quoi? se tuer pour si peu! se tuer pour rien! Après tout, elle n'a pas perdu M. de Guibray, qui n'a jamais été à elle. Quels liens s'étaient donc rompus pour que sa vie entière s'écoulât comme d'une blessure et pour que ce jeune front suât la sueur d'agonie? On dira encore: Les femmes qui sont communément instinctives et dociles à la nature, qui obéissent facilement aux suggestions de la chair et du sang, ne se tuent point pour un rêve. Ce n'est pas l'usage. Moi-même j'ai quelque doute sur ce point; mais je ne suis pas assez grand clerc pour en décider. Je crois ce qu'on me dit, surtout quand c'est bien dit. Et j'imagine que Gyp pourrait répondre: «Pourquoi voulez-vous que Liane soit morte d'amour? Elle s'est tuée de dégoût et parce que la vie, ce n'était donc que ça! Elle s'est condamnée parce qu'après ce qu'elle avait fait et subi, le bonheur seul pouvait l'absoudre et que le bonheur ne pouvait plus venir. Enfin, elle avait un infini besoin de repos. C'était une Bretonne; elle aimait la mort.»

Je crois que Gyp parlerait ainsi pour expliquer cette sotte et tragique aventure. En effet, Liane était Bretonne, c'est-à-dire qu'elle avait l'âme grande, abandonnée et simple. Comme elle aimait beaucoup Dieu, elle s'arrangea un pieux suicide. Tout le temps qu'avait duré sa passionnette, elle avait mis Dieu dans les affaires de son coeur. À Sainte-Anne d'Auray, elle avait fait une neuvaine pour que M. de Guibray l'aimât. À Paris, dans les jours désolés d'une séparation sans souvenirs, elle allait chaque matin à Saint-Roch brûler un cierge. Elle est agréable à Dieu, pensait-elle, «cette jolie colonne blanche, élégante comme une tige de lis, qui se consume silencieusement en élevant vers le ciel sa flamme claire». Le matin du jour qu'elle avait choisi pour mourir, elle fit allumer tous les cierges que pouvait contenir sur ses pointes aiguës l'if de la chapelle. Un moment, elle les regarda brûler, puis elle rentra chez elle, se vêtit de sa plus belle robe et, ayant bu une fiole de morphine, elle se coucha sur son lit et, pleine d'espoir en Dieu, s'endormit du dernier sommeil. Ce n'était peut-être pas très logique. Un théologien verrait bien vite que Liane raisonnait mal. C'est que Liane n'était pas théologienne et qu'elle n'avait aucune idée d'un Dieu tout à fait régulier. On a remarqué que, depuis les temps les plus reculés, les dieux des femmes ne sont point dogmatiques et qu'ils ont une inépuisable indulgence pour les faiblesses du coeur et des sens. Et pendant que Liane était étendue toute blanche sur son lit, la pâle et chaste flamme, nourrie de cire d'abeilles, montait dans l'église vers le dieu qui doit à cette femme la part d'amour et de bonheur qu'elle n'a point eue en cette terre.

Voilà l'histoire de Liane. Je l'ai gâtée en la contant. Il fallait n'y pas toucher, n'en altérer en rien la charmante simplicité. J'ai montré une fois de plus que les scoliastes ne devraient point griffonner en marge des livres d'amour. Mais les scoliastes sont incorrigibles; il faut qu'ils barbouillent de leur prose les plus touchantes histoires. Si, du moins, j'avais pu vous donner quelque idée du charme de _Passionnette_. On sait que ce petit nom de Gyp est le pseudonyme d'une arrière-petite-nièce du grand Mirabeau, madame la comtesse de Martel-Janville, qui nous a accoutumés à des dialogues d'une ironie légère et sûre, où la vie mondaine se peint d'elle-même dans sa brillante frivolité. J'ai médité naguère en moraliste, quelques-uns de ces sveltes chefs-d'oeuvre d'esprit, de finesse et de gaieté. _Passionnette_ nous révèle un aspect nouveau du talent de cet écrivain, et nous savons aujourd'hui que Gyp est un conteur vrai, délicat et touchant. Et puis il court dans ce petit livre un souffle de générosité et de courage; il y règne une sensibilité profonde et contenue; on y sent une bonne foi, une franchise qui, s'alliant étrangement à l'inconscience la plus féminine, inspirent une sorte très rare d'admiration et de sympathie.

J.-J. WEISS

Sa destinée fut diverse comme son âme. Les contrariétés de son esprit gênèrent sa fortune. Doué d'une intelligence toute spéculative, il nourrit les ambitions d'un homme d'État. Il se croyait formé pour les affaires, et, en vérité, ce qui le tentait, c'était le roman des affaires. S'il avait écrit ses mémoires, la littérature française posséderait un grand chef-d'oeuvre de plus et l'on s'émerveillerait de voir dans notre démocratie un Retz universitaire, un Saint-Simon plébéien.

Jean-Jacques Weiss naquit à Bayonne, dans la caserne, sous les plis du drapeau blanc qui devait trois ans plus tard faire place aux trois couleurs. Sa mère rêva pour lui, sur son berceau, le hausse-col du capitaine. Son père, musicien gagiste dans un régiment de ligne, le fit inscrire au corps comme enfant de troupe, et jusqu'à l'âge de douze ans, il mena, de garnison en garnison, une vie saine et pittoresque. Cinquante ans plus tard, sous le pressentiment de sa mort prochaine, se rappelant son enfance, il en a fait la peinture la plus fraîche et la plus vive:

J'ai toujours devant l'esprit, a-t-il dit, ma petite chambre du grand quartier à Givet, entre le roc abrupt de Charlemont et la Meuse au flot âpre; le fort Saint-Jean, où le mugissement de la vague berçait mes nuits; Vincennes, de qui le donjon, aux rayons d'une pleine lune de juin, me versait la mélancolie des siècles. Un beau jour, le sapeur de planton chez le colonel arrivait à la caserne avec un pli cacheté pour l'adjudant-major de service: «Faisons les sacs, disait-il, nous partons dans dix jours». Chaque année me découvrait un nouveau coin de la France et me livrait une nouvelle impression de ce pays multiple, bien plus divers en son unité artificielle que l'Allemagne aux trente-six États. Nous étions dans les monts du Jura; en route pour la Durance et la fontaine de Vaucluse! La soif de voir et de regarder était chez moi inextinguible. À trois heures et demie du matin, le tambour, par les rues, battait la marche du régiment; la colonne de marche se formait sur la place principale du lieu; je prenais rang à l'arrière-garde; quand les jambes me manquaient, ce qui n'était pas fréquent, je me hissais parmi les bagages sur la charrette louée jusqu'à l'étape prochaine par le bataillon; et devant moi défilait la France, monts et vallons, fleuves et ruisseaux, sombres châteaux crénelés des temps lointains et riantes villas bâties de la veille.

Victor Hugo, lui aussi, fut, dans son enfance, pupille d'un régiment, et il a pu dire:

Moi qui fus un soldat quand j'étais un enfant.

Immatriculé par son père, alors colonel, sur les contrôles de Royal-Corse, créé en 1806 dans le royaume de Naples pour aider Joseph à combattre les partisans de la Pouille et des Calabres, il parcourut de ses petites jambes, au pas militaire, les routes d'Italie, d'Espagne et de France et vit une suite infinie de paysages qui devaient rester peints dans ses yeux, les plus puissants du monde.

Avec nos camps vainqueurs, dans l'Europe asservie J'errai, je parcourus la terre avant la vie.

Voilà les premières sources où s'alimenta le génie de Victor Hugo. J.-J. Weiss tira aussi le meilleur profit de ces belles promenades qu'il faisait d'un bout de la France à l'autre, quand la patrie, en bonne mère, le nourrissait de pain noir et d'air pur. Il y prit un sens large de la nature, le goût de la chose vivante et de la chose humaine, l'intelligence et l'amour de la terre natale. Pour les enfants bien doués, il n'est pas d'école qui vaille l'école buissonnière. Car les buissons des routes, la fumée des toits et les champs et les villes, et le ciel ou riant ou sombre, révèlent aux âmes naissantes qui s'entr'ouvrent des secrets plus précieux mille fois que ceux qui sont éclaircis dans les livres. Et l'école buissonnière devient de tout point excellente quand la discipline militaire en tempère la fantaisie.

Il ne faut pas croire aussi que J.-J. Weiss n'ait lu, jusqu'à l'âge de onze ans, que dans les feuilles des arbres et dans les nuages du ciel. Il y avait dans le fourgon, à côté des instruments du musicien gagiste, quelques volumes dépareillés dont l'enfant faisait ses délices. C'étaient les fables de Florian, avec les deux idylles de _Ruth_ et de _Tobie_, le _Télémaque_, _Robinson_, les histoires de Rollin et l'_Odyssée_, si amusante et si facile dans les vieilles traductions. On le voit, le choix était bon, et le pupille du régiment trouvait dans cette petite bibliothèque de campagne tout le romanesque ingénu et toute la raison ornée qu'il était en état de comprendre.

Et puis parfois, dans les villes de garnison, il allait au théâtre et voyait jouer quelque drame bien sombre ou un joli vaudeville du répertoire de Madame. Si bien qu'étant entré à douze ans au collège de Dijon, il brûla deux classes en dix mois et devint tout de suite un humaniste excellent.

En même temps qu'il étudiait Homère et Virgile, il apprenait à danser. La chose est en elle-même de peu de conséquence, et je n'ai entendu dire à aucun de ceux qui ont connu J.-J. Weiss qu'il se soit poussé dans le monde par son art à conduire le cotillon. Il convenait lui-même de bonne grâce que ses leçons de danse lui avaient fort peu profité et qu'il n'était point un Bassompierre. Il le regrettait peut-être un peu dans le fond de son coeur, car, tout négligé qu'il était dans ses habits, il s'entendait aux grandes élégances, ayant beaucoup fréquenté les cours avec madame de Motteville, Saint-Simon, madame de Caylus et madame de Staël. Quoiqu'il en soit, je ne dirais rien de son maître à danser, s'il n'avait rendu le bonhomme immortel en une page qu'on ne trouve dans aucun de ses livres et qui est un chef-d'oeuvre d'esprit, de sens et de bon langage. Donc c'était en l'an 1839, le jeune Weiss prenait des leçons de danse et de maintien d'un vieux Dijonnais, nommé Mercier, professeur de la bonne école et classique s'il en fut jamais. On me saura gré, pour le surplus, de citer littéralement:

Il [Mercier] jouait lui-même sur le violon les pas qu'il nous faisait danser. On enfilait la rue Condé qui est l'artère centrale de Dijon; on tournait à gauche, en venant de la place d'Armes, dans une petite rue sombre; on traversait une boutique, on descendait trois marches, et c'était là. Là, dans une arrière-salle éclairée en plein jour par de fumeux quinquets, trônait le père Mercier, professeur de violon, de danse, de maintien et de salut à la française, célèbre dans Dijon par lui-même et par son fils, un grand violoniste, qui aurait acquis une gloire européenne, s'il avait consenti à échanger le séjour de sa ville natale, qu'il aimait autant qu'elle est aimable, contre le séjour de Paris qu'il n'aimait pas. La figure du père Mercier respirait la sérénité rébarbative d'un digne homme qui a vécu cinquante ans sous l'oeil de ses concitoyens, sans qu'aucun d'eux puisse lui reprocher d'avoir manqué une seule fois aux bons principes ni sur la danse, ni sur le violon, ni autrement. En matière de danse, surtout, ses principes étaient terribles. En voilà un qui pouvait se vanter de ne pas concevoir la danse comme un amusement! J'avais déjà lu dans les livres que cet art est un art amollissant. Les auteurs inconsidérés qui donnaient des définitions pareilles n'avaient jamais pioché les cinq positions, les battements et les pliés sous le père Mercier, au mois de juillet, par trente degrés de chaleur.

Un jour qu'il me tenait dans la cinquième position--croiser les deux pieds de manière que la pointe de l'un et le talon de l'autre se correspondent--j'osai lui dire que je ne comprenais pas bien les avantages de cette position, peu habituelle dans le monde et pas mal gênante, et je poussai la hardiesse jusqu'à lui demander quand est-ce qu'il m'apprendrait enfin la valse? Si vous aviez vu sa surprise et sa suffocation! Il posa d'abord ses lunettes, puis son violon; il me regarda en silence avec sévérité; quand il jugea que j'étais suffisamment couvert de confusion, il me tint ce discours féroce: «Jeune homme, respectez mon âge. Je n'enseigne pas le bastringue. Votre honoré père peut vous ôter de mon cours quand il lui plaira. Tant que vous y resterez par sa volonté, retenez bien mes deux principes. _Primo_, la grande maxime, en quelque art que ce soit, est de ne jamais adoucir les difficultés de la chose au commençant. _Secundo_, qu'est-ce que M. Maîtrejean vous enseigne au collège royal? Des langues que vous ne parlerez jamais. Eh bien! donc, ici, vous n'apprendrez que des pas qui ne se dansent plus, le menuet, la gavotte, l'anglaise, etc.» Et se rengorgeant: «Je suis professeur de danses mortes!» Je rattrapai tant bien que mal la cinquième position.

Et, faisant, au déclin de sa vie, ce retour vers le caveau du père Mercier, J.-J. Weiss déclarait que le professeur de danses mortes était dans la bonne doctrine et que son élève le tenait pour obligé de ses fortes leçons. «Il est évident, disait-il, qu'il n'a pas réussi à me communiquer l'élégance d'Alcibiade. J'ai cependant une petite idée que je n'ai pas perdu ma peine avec les cinq positions. Je dois au père Mercier le besoin et le sentiment de l'agilité dans le style.» Au temps du père Mercier, J.-J. Weiss, à Dijon, partageait son admiration entre Homère, Théocrite, Virgile et Paul de Kock, qu'il lisait d'une âme légère et innocente. Ces bigarrures de sentiment et de goût sont ordinaires à la jeunesse. Mais elles étaient si naturelles à J.-J. Weiss, qu'il en resta quelque peu arlequiné jusqu'à la fin. La _Laitière de Montfermeil_ lui rappela toujours les _Syracusaines_ de Théocrite. Et il était déjà vieux quand il écrivait: «Je ne puis prononcer le nom de Paul de Kock, sans évoquer un essaim de Nausicaas au lavoir et de Galathées fuyant à âne vers les saules!»

De tels rapprochements peuvent choquer un froid esthète! Mais peut-être serait-on mieux avisé de s'y plaire comme aux jeux d'un esprit aimable et aux fantaisies d'une intelligence merveilleusement agile. J.-J. Weiss termina ses études à Paris, au collège Louis-le-Grand. À vrai dire, il fréquentait les théâtres avec autant d'assiduité que les classes. On a son témoignage sur ce point: «J'ai fait mes classes moitié à Louis-le-Grand, moitié à Feydeau et à l'Odéon.» Quand il n'avait pas mieux, il avait le Petit-Lazari, où le parterre coûtait cinq sous. Par cette raison et pour beaucoup d'autres, il remporta le prix d'honneur en philosophie. Après quoi il entra à l'École normale et fit partie de la promotion orageuse de 1847. Paris, ses théâtres, ses clubs, ses pavés soulevés par l'émeute, ses cabinets de lecture, ses cafés politiques et littéraires, les promenades dans le jardin du Luxembourg, sous les platanes, les jeunes conversations devant le Velléda de la Pépinière, les longs espoirs, les grandes ambitions, les ardeurs, le bruit, il fallut quitter tout cela pour le silence de la province, pour la vie étroite et monotone du professeur. J.-J. Weiss fut envoyé au lycée de La Rochelle, où il fit la classe d'histoire.

Aux ennuis du métier s'ajoutaient alors les dégoûts dont l'Université, qu'avaient abattue la loi du 15 mars 1850 et le décret du 19 mars 1852, était abreuvée par une administration jalouse, haineuse et dure. On sait que le ministère Fortoul a laissé dans la mémoire des vieux universitaires un pénible souvenir. En 1855, l'inspecteur d'académie ayant adressé aux professeurs du lycée de La Rochelle une circulaire rédigée de telle sorte qu'ils en furent offensés, J.-J. Weiss répondit, au nom de ses collègues, par une lettre qui valut au signataire sa mise en non-disponibilité immédiate. Mais cette disgrâce fut courte et se termina heureusement. L'année suivante, J.-J. Weiss remplaçait Prévost-Paradol comme professeur de littérature française à la Faculté d'Aix. Il y passa un an, l'année la plus délicieuse peut-être de toute sa vie. Il en garda toujours un souvenir charmé.

La ville d'Aix en 1857, a-t-il dit, n'était plus qu'un mausolée du XVIIe et du XVIIIe siècle. En sa contexture lapidaire, le mausolée avait tout à fait grand air; sous le soleil éternel et le ciel bleu inaltérable dont ils étaient baignés, les édifices, les palais et les hôtels des grands seigneurs d'antan, les promenades, les fontaines disaient magnifiquement l'élégance, la sobriété, la simplicité et la grâce, qualités essentielles des temps où la ville, qu'on ne voyait plus maintenant qu'à l'état amorti et sous quelque moisissure, avait été reluisante de nouveauté et de vie... Vers 1855, dans le coin reculé et isolé du pays de France, palpitait encore, au fond des esprits, un peu de pure France classique. Je serais bien embarrassé aujourd'hui de définir au juste ce que j'entends par classique. À la Faculté d'Aix, et sous ce climat particulier, sec et limpide, je n'étais pas embarrassé de le sentir. Un cours de faculté, un cours d'éloquence et de poésie... n'est possible, il n'échappe à l'ennui de la trivialité vide, il n'a de substance et de prix que s'il est l'oeuvre commune de l'auditoire et du maître...