La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 17

Chapter 173,864 wordsPublic domain

Ce jeune César, bibliothécaire et philosophe, qui n'avait quitté qu'à regret le manteau court des Athéniens, faisait d'abord un plaisant soldat. Marchant courbé, les yeux à terre comme un écolier, il avait grand'peine à marquer le pas sur l'air de la pyrrhique, et tandis que, ceint de la cuirasse, il s'exerçait au métier militaire, il murmurait entre les dents: «Voilà qui me va comme une selle à un boeuf!» Et, par intervalles, il soupirait: «Ô Platon!» Enfin, c'était, comme le dit le bon Ammien Marcellin, un jeune élève des Muses, nourri, nouvel Erechtée, dans le giron de Minerve, sous les pacifiques ombrages de l'Académie. Mais il avait l'âme ingénieuse et forte; après quelques semaines, il devint un dur soldat, un capitaine habile. Ses campagnes de Germanie sont dignes d'un Trajan. En quatre années, Julien passa trois fois le Rhin, délivra vingt mille prisonniers romains, réduisit quarante villes fortes et se rendit maître de tout le pays. Cependant il restait l'écolier d'Athènes, le disciple des philosophes. Il allait de ville en ville montrant aux barbares sa douceur et sa simplicité. Dans sa chère Lutèce, où il avait établi ses quartiers, il menait cette vie de méditations et d'austérités qui, selon ses maîtres néoplatoniciens, est la vie excellente. Il jeûnait et priait pour être digne d'avoir commerce avec les dieux, et, en effet, il eut des visions qu'Ammien Marcellin a rapportées. C'est là, dans le palais des Thermes, dont les ruines entendent aujourd'hui, chaque soir, les chansons des étudiants, que Julien fut proclamé Auguste par ses soldats. À défaut de couronne mieux appropriée, ils offrirent à Julien un diadème de femme, qu'il repoussa avec le doux mépris d'un philosophe. On lui tendit ensuite un frontail de cheval, dont il ne voulut pas non plus. Les soldats étaient fort embarrassés, quand un hastiaire, détachant son collier de porte-dragon, le mit sur la tête du nouvel Auguste.

La mort de Constance étant survenue à propos pour éviter la guerre civile, Julien, reconnu par tout l'empire, n'eut pas à combattre l'Auguste, mais à l'ensevelir.

On raconte qu'un jour, dans une ville dont j'ai oublié le nom, tandis que Julien, nouvellement revêtu de la pourpre, traversait les rues au milieu des acclamations du peuple, une vieille femme aveugle, levant le bras vers le jeune César, s'était écriée d'une voix prophétique: «Voilà celui qui rétablira les temples des dieux!» Alors Julien était chrétien comme son père. Par les ordres de Constance, il avait été formé dès l'enfance à la piété galiléenne; même il avait reçu les ordres mineurs et lu l'Évangile au peuple, dans l'église de Césarée. Pourtant, cette femme avait raison, et quelque pieux ennemi des chrétiens, Libanius ou Maxime d'Éphèse, pouvait la proclamer inspirée du ciel, ou croire que Minerve elle-même, comme au temps d'Homère, avait pris le visage d'une mortelle pour encourager son ami à la sagesse. Julien, élevé à l'empire, devait accomplir dans son illustre règne de quelques mois ce qu'avait annoncé la vieille aveugle. Il n'avait jamais été galiléen que par force et, tout jeune, il détestait le christianisme comme la religion de ses oppresseurs et des meurtriers de toute sa famille. Tandis qu'il fréquentait à Nicomédie les tombeaux des martyrs, il méditait sur les mystères de la bonne déesse et sur la divinité du Soleil. Chrétien en apparence, il était helléniste dans son coeur. «C'était, dit Libanius, au contraire de la fable, le lion qui prenait la peau de l'âne.» Et Libanius dit encore que Julien, devenu Auguste, brisa comme un lion furieux tous les liens qui l'attachaient au christianisme.

Il n'est pas possible de faire le dénombrement exact des chrétiens et des païens de l'empire à l'avènement de Julien. On peut croire qu'en Égypte et dans toute la province d'Afrique les forces numériques des galiléens et celles des hellénisants étaient à peu près égales. Il est certain qu'en Asie, au contraire, la population des villes était chrétienne en grande majorité. En Syrie, dans le Pont, en Cappadoce, en Galatie, les paysans eux-mêmes étaient chrétiens. En Europe, le christianisme n'avait guère pénétré dans les campagnes; là, le _pagus_, le village, demeuré idolâtre, devait donner son dernier nom à la vieille religion abolie. Mais les cultes rustiques de l'Italie et de la Gaule n'avaient rien de commun avec le mysticisme savant des rhéteurs et des philosophes hellénisants. Quant aux villes d'Occident, celles de langue grecque étaient plutôt galiléennes et celles de langue latine plutôt païennes. Mais c'est là une distinction qu'on n'oserait pas maintenir avec beaucoup de rigueur. En résumé, les chrétiens l'emportaient sans doute par le nombre sur les hellénistes et les païens réunis.

Ils tenaient les charges et les emplois, ne le cédant aux hellénistes que dans l'École qui était, il est vrai, une grande puissance dans la société du IVe siècle. En l'état des choses, un politique n'eût pas relevé les autels renversés par Constantin. Mais Julien n'était pas un politique. C'était un croyant et même un illuminé. Il rétablit le culte et les sacrifices pour l'amour des dieux et non point en considération des hommes. Théologien profond et moraliste austère, il agit d'après les suggestions de sa conscience et les mouvements d'une foi exaltée par le jeûne et l'insomnie. Il ne dormait pas. La nuit, à peine étendu sur sa natte grossière, il se relevait pour écrire ou pour méditer. On frémit à la pensée d'un empereur qui ne dort jamais. Ses écrits témoignent de son exaltation mystique. Voici ce qu'il nous dit dans un de ses petits traités de théologie:

«Dès mon enfance, je fus pris d'un amour violent pour les rayons de l'astre divin. Tout jeune, j'élevais mon esprit vers la lumière éthérée; et non seulement je désirais fixer sur elle mes regards pendant le jour, mais la nuit même, par un ciel serein et pur, je quittais tout pour aller admirer les beautés célestes. Absorbé dans cette contemplation, je n'entendais plus ceux qui me parlaient et je perdais conscience de moi-même.»

Personne ne contestera la sincérité de ces effusions. Julien était un homme religieux. Cela ne fait point de doute. On s'accorde moins bien sur le caractère de la religion qu'il professait. M. Gaston Boissier y veut voir un culte nouveau, artificiel, dont Julien était l'inventeur et qu'il tirait tout entier, dogme par dogme, de son cerveau échauffé. Mais on ne conçoit pas comment un culte de ce genre aurait pu être instauré en quelques mois. Je crois, au contraire, que Julien rétablit la vieille religion dans les formes qu'elle avait prises alors.

Cette religion n'était point le paganisme si l'on entend par ce mot l'idolâtrie populaire; ce n'était pas non plus le polythéisme, depuis longtemps remplacé, dans l'esprit des Romains lettrés, par la notion du dieu unique et de la providence divine. C'était l'hellénisme, pour la désigner par le nom qu'on lui donnait alors. Julien était un théologien subtil; à l'exemple de ses maîtres, il interprétait ingénieusement les mythes anciens. Il n'était pas novateur le moins du monde. Ses idées sur le Soleil et sur la mère des dieux sont tirées de Porphyre et de Jamblique. Il manifeste en divers endroits de ses écrits son dessein de ne point s'écarter des doctrines de Jamblique. «Suivons, dit-il, les traces récentes d'un homme, qu'après les dieux je révère et j'admire à l'égal d'Aristote et de Platon.» Et ailleurs: «Prends les écrits du divin Jamblique et tu y trouveras le comble de la sagesse humaine». Or Porphyre et Jamblique n'étaient pas seulement des philosophes néoplatoniciens, c'étaient aussi des thaumaturges et des mages. Quand ils priaient, leur corps s'élevait du sol à plus de dix coudées, et leur visage comme leurs vêtements prenaient une éclatante couleur d'or. Ces néoplatoniciens donnèrent aux religions de la Grèce leur dernière forme savante et bizarre. C'est cette forme que rétablit Julien. Il la restitua, mais ne l'inventa pas. On est amené à reconnaître qu'à ce moment de l'humanité un esprit religieux était contraint de choisir entre le mysticisme des néoplatoniciens et le dogmatisme chrétien. Et si l'on compare ces deux manières d'envisager le divin, on s'aperçoit bien vite qu'elles ne diffèrent pas autant que les théologiens l'ont cru. Sans prétendre, avec l'habile et singulier Émile Lamé, que Julien ait été plus chrétien que les chrétiens, il faut reconnaître que l'apostat se rapprochait beaucoup par la doctrine et par les moeurs de l'Église qu'il voulut détruire et qui, triomphante, jeta pendant quatorze siècles, l'anathème à sa mémoire. Il n'est pas vrai que Julien ait laissé aux chrétiens, comme dit M. Boissier, «l'avantage de ce dieu unique et universel qui veille sur toutes les nations sans distinction et sans préférence». Le dieu un et triple de Julien ressemble, au contraire, beaucoup à la trinité de saint Athanase et des chrétiens hellénisants. Julien et Libanius étaient platoniciens; les Basile et les Athanase l'étaient aussi. Que fit, en somme, cet honnête entêté de Julien sinon remplacer la trinité chrétienne par la triade alexandrine, le dieu unique des chrétiens par le dieu unique des philosophes, le Logos ou Verbe fils par le roi soleil, l'Écriture et la révélation par l'explication des mythes, le baptême par l'initiation aux mystères, la béatitude éternelle des saints par l'immortalité des héros et des sages? Ces idées vues à distance sont comme des soeurs qui se ressemblent et ne se reconnaissent pas. Et si l'on regarde à la morale de Julien, on est encore plus frappé de voir qu'un même idéal de pauvreté, de chasteté et d'ascétisme coule des sources alexandrines et des sources galiléennes. L'apostat vécut comme un saint. Ammien Marcellin, témoin de toute sa vie, nous apprend qu'après la mort de sa femme Hélène, il resta étranger à tout commerce charnel. «Cette continence, ajoute le doux Ammien, était grandement favorisée par les privations de nourriture et de sommeil qu'il s'imposait et qu'il observait dans son palais avec la même rigueur que dans les camps.»

Comme un père de l'Église, Julien fit profession de haïr et de fuir les jeux du cirque. Il tenait pour honteux de regarder danser des femmes et des jeunes garçons beaux comme des femmes. Il couchait sur une natte, ainsi qu'un ascète, et jusqu'à la négligence où il laissait sa barbe et ses ongles sent en lui la vertu chrétienne.

Pourtant l'hellénisme, souple dans ses dogmes, ingénieux dans sa philosophie, poétique dans ses traditions, eût coloré peut-être l'âme humaine de teintes variées et douces, et c'est une grande question de savoir ce qu'eût été le monde moderne s'il avait vécu sous le manteau de la bonne déesse et non à l'ombre de la croix. Par malheur, cette question est insoluble. Julien n'a pas réussi. Son oeuvre a péri avec lui. Avec lui sont tombées les espérances que Libanius exprimait avec un noble et candide enthousiasme, alors qu'il s'écriait:

«Nous voilà vraiment rendus à la vie; un souffle de bonheur court par toute la terre, maintenant qu'un dieu véritable, sous l'apparence d'un homme, gouverne le monde, que les feux se rallument sur les autels, que l'air est purifié par la fumée des sacrifices.»

Il serait permis du moins de rechercher si la tentative de Julien était aussi insensée qu'on a dit. Il semble qu'elle n'eut pas de commencements malheureux. L'enthousiasme était grand dans les villes et l'empereur fut obligé d'interdire par édit les applaudissements qui accueillaient son entrée dans les temples. Comme sous Constantin, mais en sens contraire, il y eut de nombreuses conversions et entre autres celle de Pégase, évêque d'Ilion. Ces résultats furent obtenus dans un règne si court qu'il en faut compter le temps non par années, mais par mois. Il est certain, par contre, que des difficultés nouvelles surgissaient de jour en jour et que la situation était à la mort de Julien moins bonne qu'à son avènement. Mais il ne faut pas affirmer que la tentative était impossible. Nous n'en savons rien. Était-elle d'ailleurs si inopportune dans une société qui sentait le besoin impérieux d'une religion universelle et que les disputes incessantes des sectes chrétiennes commençaient à lasser?

Si Julien s'est trompé (et il s'est trompé en définitive, puisqu'il n'a pas réussi), du moins s'est-il trompé comme un honnête homme. Nous avons vu qu'il était sincère. Il unissait la tolérance à la foi et c'est une rare et belle alliance. Il est vrai que cette modération lui a été contestée. M. le duc de Broglie a voulu faire de Julien un persécuteur; mais l'embarras qu'il y éprouve est l'indice, chez un historien si habile, d'une situation fausse. Julien s'est toujours montré contraire aux mesures violentes et à cet égard il est unique dans le monde romain.

«J'ai résolu, dit-il, d'user de douceur et d'humanité envers les galiléens; je défends qu'on ait recours à aucune violence et que personne soit traîné dans un temple ou force à commettre aucune autre action contraire à sa volonté.»

Il n'a jamais démenti ces belles paroles et il disait encore peu de temps avant sa fin:

«C'est par la raison qu'il faut convaincre et instruire les hommes, non par les coups, les outrages et les supplices. J'engage donc et toujours ceux qui ont le zèle de la vraie religion à ne faire aucun tort à la secte des galiléens, à ne se permettre contre eux ni voies de fait ni violences. Il faut avoir plus de pitié que de haine envers des gens assez malheureux pour se tromper dans des choses si importantes.»

Et ce qu'il y a d'intéressant chez Julien, c'est qu'il est à la fois un croyant exalté et un philosophe plein d'humanité. Il a donné au monde ce spectacle unique d'un fanatique tolérant.

Partial et débonnaire, cet empereur recourt pour défendre l'orthodoxie aux subtilités du raisonnement et à l'ironie philosophique. Il raille ceux qu'il pourrait mettre à mort et, comme il se moque avec esprit, on dit qu'il est intolérant. Nourri dans la violence romaine et dans la cruauté byzantine, il semble n'avoir appris que le respect de la vie humaine et le culte de la pensée. Il est empereur, et pour punir ses sujets qui l'ont offensé, lui et les dieux, il écrit contre eux une satire dans le goût des traités de Lucien. Et c'est un adversaire très dangereux, car tout mystique qu'il est et, malgré son astrologie, il a l'esprit acéré.

Au début de son principat, sa clémence ingénieuse rappelle les évêques exilés par Constance. Ce sont des ariens qu'il déchaîne sur l'Église. «Car il savait, dit Ammien, que les chrétiens sont pires que des bêtes féroces quand ils disputent entre eux.» Sans persécuter les chrétiens, il leur fit beaucoup de mal en leur retirant le droit d'enseigner la rhétorique. Qu'ils laissent aux hellénistes, disait-il, le soin d'expliquer Homère et Platon et qu'ils aillent dans les églises des galiléens interpréter Luc et Matthieu. Il eut l'idée, un peu trop piquante, de relever le temple de Jérusalem pour faire mentir les prophéties de Jésus-Christ. Il mourut chez les Perses sans avoir réalisé ce projet. Il avait soumis l'Arménie, la Mésopotamie, passé le Tigre et pris Ctésiphon quand il fut frappé mortellement d'une flèche au foie. Ammien Marcellin, témoin de sa mort, a conservé ses dernières paroles. Il n'est pas probable que Julien les ait prononcées telles que l'historien les rapporte, et le discours est peut-être entièrement supposé. Il n'en exprime pas moins les pensées véritables de Julien que son biographe avait surprises dans une longue et constante intimité. C'est le testament de cet homme extraordinaire. Il lui fait trop d'honneur pour que je ne le cite pas tout entier.

«Mes amis et mes compagnons; la nature me redemande ce qu'elle m'avait prêté; je le lui rends avec la joie d'un débiteur qui s'acquitte et non point avec la douleur ni les remords que la plupart des hommes croient inséparables de l'état où je suis. La philosophie m'a convaincu que l'âme n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle est affranchie des liens du corps et qu'on doit plutôt se réjouir que s'affliger lorsque la plus noble partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade et qui l'avilit. Je fais aussi réflexion que les dieux ont souvent envoyé la mort aux gens de bien comme la plus grande récompense dont ils pussent couronner leur vertu. Je la reçois à titre de grâce; ils veulent m'épargner des difficultés qui m'auraient fait succomber, peut-être, ou commettre quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords, parce que j'ai vécu sans crime, soit dans les temps de ma disgrâce, lorsqu'on m'éloignait de la cour et qu'on me retenait dans des retraites obscures et écartées, soit depuis que j'ai été élevé à l'empire. J'ai regardé le pouvoir dont j'étais revêtu comme une émanation de la puissance divine; je crois l'avoir conservée pure et sans tache, en gouvernant avec douceur les peuples confiés à mes soins, et ne déclarant ni ne soutenant la guerre que par de bonnes raisons. Si je n'ai pas réussi, c'est que le succès dépend de la volonté des dieux. Persuadé que le bonheur des peuples est la fin unique de tout gouvernement équitable, j'ai détesté le pouvoir arbitraire, source fatale de la corruption des moeurs et des États. J'ai toujours aimé la paix; mais dès que la patrie m'a appelé et m'a commandé de prendre les armes, j'ai obéi avec la soumission d'un fils aux ordres absolus d'une mère. J'ai regardé le péril en face, je l'ai affronté avec allégresse. Je ne vous cacherai point qu'on m'avait prédit, il y a longtemps, que je mourrais d'une mort violente. C'est pourquoi je remercie le Dieu éternel de n'avoir pas permis que je périsse ni sous les coups des conspirateurs, ni dans les souffrances d'une longue maladie, ni par la cruauté d'un tyran. J'adore sa bonté sur moi de ce qu'il m'enlève de ce monde par une mort glorieuse au milieu d'une glorieuse entreprise. Aussi bien, à juger sainement des choses, c'est une lâcheté égale de souhaiter la mort lorsqu'il serait à propos de vivre et de regretter la vie lorsqu'il est temps de mourir.»

Ne croit-on pas entendre Marc-Aurèle? Si j'ai tenté cette trop rapide apologie de Julien, c'est qu'il me semble que l'Apostat, après avoir été fort maltraité par les auteurs ecclésiastiques, n'a pas trouvé beaucoup de faveur chez les écrivains philosophes de notre temps. Auguste Comte est très dur pour lui. J'entendais un soir M. Renan dire _sous la rose_: «Julien! c'était un réactionnaire!» Peut-être, mais ce fut certainement un empereur honnête homme et un théologien homme d'esprit. Il eut tort, j'y consens, de vouloir retenir ce qui était voué à une destruction irréparable, mais n'a-t-il pas déployé les plus rares qualités dans la défense d'une cause désespérée? Enfin, n'est-ce donc rien que d'avoir réuni sous la pourpre les vertus du philosophe, du pontife et du soldat?

GYP[27]

_Passionnette_. Le mot n'est pas dans le Littré. Il n'est pas non plus dans le dictionnaire de l'Académie. Du moins, je l'ai cherché sans le trouver dans l'édition de l'an VI, qui est celle que je préfère, parce qu'elle a une jolie vignette, de style Louis XIV, où l'on voit un cartouche de palmes entre deux vases de fleurs, au milieu d'un paysage historique, et le cartouche porte cette inscription en lettres capitales: «À l'Immortalité». Je n'ai pas sous la main les éditions plus récentes, mais je gagerais hardiment que _Passionnette_ ne s'y trouve pas. Pourtant le mot est français et bien français. Pourquoi la Compagnie ne l'accueillerait-elle pas dans la prochaine édition de ce dictionnaire où elle obéit à l'usage, grand professeur de langue, notre maître et le sien? Je présenterais volontiers à ce sujet une humble requête à M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, qui, comme poète comique, ne peut manquer de sentir combien ce mot de _passionnette_ est clair, expressif, charmant. Je confesse qu'il est jeune. Ni le Trévoux ni Furetière ne le connaissaient. Mon vieux Furetière, qui fait mes fréquentes délices, donne seulement _passion_. Et après avoir cité cet exemple de M. Nicole: «Les effets extraordinaires des passions ne peuvent être imités par la raison», il ajoute, avec cette ingénuité si touchante chez un savant: «Les philosophes ne s'accordent pas sur le nombre des passions». Il leur serait également difficile de s'accorder sur le nombre des passionnettes. Et ce ne serait pas un labeur indigne des Quarante que de définir exactement _passionnette_. Je propose, en attendant, la définition que voici:

_Passionnette_, s. f., petite passion, se dit du vif sentiment d'une mondaine pour un mondain. Imperceptible piqûre d'aiguille au coeur. Gyp croit qu'une femme de bien doit en mourir.

On l'avait bien dit, à madame de Gueldre, qu'elle aurait sa passionnette. «Elle viendra, lui répétait une belle et savante amie, elle viendra la passionnette, et peut-être étrangement banale, sans que vous sachiez pourquoi ni comment vous vous éprendrez du premier venu qui, probablement, ne sera capable ni de vous comprendre, ni même de vous aimer.» Et ces fortes expressions, par lesquelles une mondaine exagérait la fragilité des femmes, devaient être pour madame de Gueldre si précises et si littérales!

C'était, une charmante femme que la comtesse de Gueldre. Elle se nommait, de son nom de baptême, Auréliane, mais ses amis l'appelaient Liane, lui donnant de la sorte le nom qui convenait à sa grâce flexible. Blonde aux cheveux légers, petite, svelte, merveilleusement souple, elle était toujours habillée de blanc, portant l'hiver de la peluche et du velours, l'été de la mousseline ou du crêpe de Chine. Elle avait gardé, après son mariage, une innocence imprudente qui s'était changée peu à peu en tristesse revêtue de gaieté courageuse. Moqueuse et brusque, mais tendre et bonne, elle avait grand pitié des hommes et des bêtes. Elle ne pouvait voir souffrir une fleur. Très artiste, elle peignait des saintes pour les églises de village et elle chantait avec sentiment de vieux airs quand elle était seule. Elle était simple, droite, vraie.

On disait de madame de La Fayette que c'était une femme vraie. Mais elle était tout ensemble vraie et secrète. Elle était vraie, mais ses amis ne savaient jamais ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait. Madame de Gueldre n'était point secrète à la manière de madame de La Fayette. Elle manquait de prudence, de sagesse mondaine, de cet esprit de crainte qui est la plus apparente vertu des dames. Trop peu soucieuse de l'opinion, elle mettait sa pudeur à cacher sa vertu.

Il n'en était point d'elle comme de cette dame (je ne sais plus où j'ai lu cela) qui disait aussi: Je suis franche. Elle le dit un jour à quelqu'un qui savait bien qu'elle ne pouvait pas l'être tout à fait, et qui lui demanda:

--Qu'appelez-vous être franche?

--Mon Dieu, mon ami! répondit-elle, une femme franche est une femme qui ne ment pas sans nécessité.

Madame de Gueldre avait passé de quelques années la trentaine sans s'être mise une seule fois dans la nécessité de mentir. Bien que tout à fait détachée d'un mari qui s'était détaché d'elle très vite et l'avait trompée sans délicatesse, elle n'avait jamais ni distingué, ni remarqué personne. On lui faisait beaucoup la cour, sans qu'elle y prît plaisir. Elle n'avait pas le goût du flirt et n'aimait pas les déclarations. La seule idée d'en entendre une la rendait malheureuse. Si la déclaration venait d'un fat ou d'un sot, elle en était irritée et blessée, ce qui prouve la délicate fierté de son âme. On conte qu'une femme d'esprit qui a beaucoup l'habitude de ces méprisables hommages, car sa magnifique beauté est très en vue dans le monde, se trouva récemment obsédée par un séducteur de profession, qui, après les détours ordinaires, en vint à lui confier qu'il l'aimait.

--Je m'en étais aperçue depuis un bon moment, lui répondit-elle en riant.

--À quoi?

--À ce que vous deveniez horriblement ennuyeux.