La vie littéraire. Quatrième série
Chapter 15
Et M. Sully-Prudhomme conclut excellemment:
«Pour lui, la preuve de l'existence de Dieu n'est pas confiée à la faculté de comprendre, mais à celle de sentir, à l'intuition du coeur, en un mot à un acte de foi.»
À propos, je crois, d'un philosophe contemporain qui unit à une rare puissance spéculative la foi du charbonnier, on a dit qu'il y avait des cerveaux à cloisons étanches. Le fluide le plus subtil qui remplit un des compartiments ne pénètre point dans les autres.
Et comme un rationaliste ardent s'étonnait devant M. Théodule Ribot qu'il y eût des têtes ainsi faites, le maître de la philosophie expérimentale lui répondit avec un doux sourire:
--Rien n'est moins fait pour surprendre. N'est-ce pas, au contraire, une conception bien spiritualiste que celle qui veut établir l'unité dans une intelligence humaine? Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un homme soit double, triple, quadruple?
Il n'y a pas même besoin pour expliquer la foi de Pascal de recourir au cerveau à cloisons étanches et à l'homme double. Pascal raisonnait tout ce qui lui semblait du domaine du raisonnement, et jamais homme ne fit de la raison un plus violent usage. Il ne raisonnait pas de Dieu, ayant tout de suite connu que Dieu n'est pas sujet au raisonnement. Il ne donna pas sa créance à Dieu. Cela lui eût été bien impossible. Il lui donna sa foi, ce qui est tout autre chose que de donner sa raison: les mystiques et les amoureux le savent; il lui donna son coeur. Il le lui donna comme le coeur se donne, sans raisonner, sans savoir, sans vouloir ni pouvoir aucunement savoir. Les oeuvres des mystiques, et tout particulièrement les méditations de sainte Thérèse, éclairciraient assez ces difficultés psychologiques. Mais, par une singularité dont je parlais tout à l'heure, les commentateurs de Pascal sont le plus souvent des philosophes qui n'étudient guère les mystiques. Aussi le croient-ils unique et singulier, faute de pouvoir le réunir à sa grande famille spirituelle.
En définitive, ce ne sont pas les moins bien avisés, ces fidèles qui, comme Pascal, n'appellent jamais leur raison au secours de leur foi. Une telle aide est toujours périlleuse. Chez Pascal, la raison, qui était formidable, eût, d'un seul coup, tout détruit dans le sanctuaire; mais elle n'y entra jamais.
Cette bonne et douce madame Périer, qui a écrit avec de si belles et discrètes façons la vie de son frère Blaise, y rapporte une pratique du grand homme qui m'a toujours donné beaucoup à penser. Pascal, retiré du monde, recevait dans sa chambre sans tapisseries et sans feu toutes les personnes qui venaient l'entretenir sur la religion. Les unes lui confiaient leurs projets de retraite. Les autres lui soumettaient leurs doutes sur les matières de la foi. À celles-là, par charité chrétienne, il ne refusait pas ses avis. Et parfois, comme on ne se rendait pas à ses premières raisons, il fallait en venir à une dispute en règle. Pascal n'aimait guère ces colloques dans lesquels on lui opposait la raison à la foi. Pour soutenir de telles discussions, il prenait soin de mettre sous ses vêtements une ceinture de fer garnie de clous dont les pointes étaient tournées en dedans. À chaque raison de son contradicteur, il enfonçait les pointes dans sa chair. Par ce moyen, il évitait tout péril et servait le prochain sans crainte de nuire à soi-même.
Il ne douta jamais. Mais il avait de la prudence, et sa grande appréhension était que la raison n'entrât par surprise dans les choses de la foi.
MAURICE BARRÈS
LE «JARDIN DE BÉRÉNICE»[23]
Vous connaissez sans doute la _Vita nuova_ de Dante Alighieri. C'est un petit roman allégorique, où se sentent la nudité grêle et la fine maigreur du premier art florentin. Sous les formes sèches et comme acides des figures se cachent des symboles nombreux et compliqués. Cette _Vita nuova_, du moins par sa subtilité, peut, à la rigueur, donner quelque idée de la manière de M. Maurice Barrès qui est, en littérature, un préraphaélite. Et c'est grâce, sans doute, à ce tour de style et d'âme qu'il a séduit M. Paul Bourget ainsi que plusieurs de nos raffinés.
L'inertie expressive des figures, la raideur un peu gauche des scènes qui ne sont point liées, les petits paysages exquis tendus comme des tapisseries, c'est ce que j'appelle le préraphaélisme et le florentinisme de M. Maurice Barrès. Mais il ne faut pas trop insister. Le _Jardin de Bérénice_ est aussi éloigné de la symétrie naïve de la _Vita nuova_ que la métaphysique de M. Barrès est distante de la scolastique du XIIIe siècle. Loin d'être arrangé avec exactitude et déduit selon les règles du syllogisme, le livre nouveau est flottant et indéterminé. C'est un livre amorphe. Et l'indécision de l'ensemble fait un curieux contraste avec la sobriété précise des détails.
Les ouvrages de notre jeune contemporain trahissent, comme la toile de l'antique Pénélope, l'effroi mystérieux de la chose finie. M. Barrès ne défait pas la nuit la tâche du jour. Mais il met partout de l'inachevé et de l'inachevable. Car il sait que c'est un charme, et il est fertile en artifices. Ses deux premiers livres, _Sous l'oeil des barbares_ et _un Homme libre_, étaient conçus dans cette manière. Par malheur, ils étaient d'un symbolisme compliqué et difficile. Aussi ne furent-ils goûtés que par les jeunes gens. La jeunesse a cela de beau qu'elle peut admirer sans comprendre. En avançant dans la vie, on veut saisir quelques rapports des choses, et c'est une grande incommodité. Le _Jardin de Bérénice_, qui est une suite à ces deux ouvrages, et comme le troisième panneau du triptyque, semblera bien supérieur aux autres par la finesse du ton et la grâce du sentiment. Toutefois, j'avertis les personnes austères qui voudraient lire ce petit livre qu'elles risquent d'en être choquées de diverses façons. Car beaucoup de sentiments qui passent pour respectables parmi les hommes y sont moqués avec douceur, et M. Maurice Barrès est incomparable pour la politesse avec laquelle il offense nos pudeurs; je le tiens un rare esprit et un habile écrivain, mais je ne me fais pas du tout son garant auprès du chaste lecteur.
J'eus pour professeur, en mon temps, un prêtre très honnête, mais un peu farouche, qui punissait les fautes des écoliers non pour elles-mêmes, mais pour le degré de malice qu'il jugeait qu'on y mettait. Il était indulgent à l'endroit des instincts et des mouvements obscurs de l'âme et du corps, et il y avait parmi nous des brutes à qui il passait à peu près tout. Au contraire, s'il découvrait un péché commis avec industrie et curiosité, il se montrait impitoyable. L'élégance dans le mal, voilà ce qu'il appelait malice et ce qu'il poursuivait rigoureusement. Si jamais M. Maurice Barrès éprouve le besoin de se confesser, comme déjà M. Paul Bourget le lui conseille, et qu'il tombe sur mon théologien, je lui prédis une pénitence à faire dresser les cheveux sur la tête. Jamais écrivain ne pécha plus tranquillement, avec plus d'élégance, plus d'industrie et de curiosité, par plus pure malice que l'auteur du _Jardin de Bérénice_.
Il n'a point d'instincts, point de passions. Il est tout intellectuel, et c'est un idéaliste pervers.
Retournant un mot fameux de Théophile Gautier, il a dit de lui-même: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur n'existe pas.» Ce qui doit s'entendre au sens métaphysique, et si on lui fait remarquer qu'il a tracé çà et là de bien jolis paysages, il répondra qu'il les a vus en lui et qu'ils marquaient les états de son âme. Il a dit encore: «La beauté du dehors jamais ne m'émut vraiment.» Et c'est un aveu de perversité intellectuelle. Car il y a de la malice à ne point aimer les choses visibles et à vivre exempt de toute tendresse envers la nature, de toute belle idolâtrie devant la splendeur du monde. M. Maurice Barrès nous répond encore: «Il n'y a de réalité pour moi que la pensée pure. Les âmes sont seules intéressantes.» Ce jeune dédaigneux qui a méprisé l'instinct et le sentiment, est-il donc un spiritualiste, un mystique exalté? Quelle philosophie ou quelle religion lui ouvre les demeures des âmes? Ni religion ni philosophie aucune. Il ne croit ni n'espère. Il entre dans l'empire spirituel sans appui moral. Voilà encore de la perversité. Son jeune maître, M. Paul Bourget, qui tente de le catéchiser un peu, lui disait naguère: «Anxieux uniquement des choses de l'âme, vous n'acceptez pas la foi, qui seule donne une interprétation ample et profonde aux choses de l'âme.» Et M. Paul Bourget prêche d'exemple: il se spiritualise beaucoup en ce moment, me dit-on, au soleil de cette blonde Sicile qui n'est plus païenne.
Cependant, il ne faut pas s'imaginer que M. Maurice Barrès erre absolument sans règle et sans guide dans les corridors de la psychologie. Cet homme curieux n'est pas tout à fait impie, encore qu'il le soit beaucoup. Je disais qu'il n'a point de religion. J'avais tort. Il en a une, la religion du MOI, le culte de la personne intime, la contemplation de soi-même, le divin _égotisme_. Il s'admire vivre, et c'est un bouddha littéraire et politique d'une incomparable distinction. Il nous enseigne la sagesse mondaine et le détachement élégant des choses. Il nous instruit à chercher en nous seuls «l'internelle consolation» et à garder notre _moi_ comme un trésor. Et il veut que cela passe pour de l'ascétisme, et qu'il y ait de la vertu à défendre le _moi_ avec un soin jaloux contre les entreprises de la nature. Un Français qui fut élevé en Allemagne et qui y resta homme d'esprit, Chamisso, a écrit un conte d'un sens profond. On y voit qu'il est criminel de vendre non pas seulement sa pensée, mais même son ombre. M. Maurice Barrès est pénétré de la vérité de ce symbole: il nous avertit qu'il faut se garder, s'appartenir, demeurer stable dans l'écoulement des choses, se réaliser soi-même obstinément dans la diversité des phénomènes, et, fût-on seulement une vaine ombre, ne vendre cette ombre ni à Dieu, ni au diable, ni aux femmes.
C'est là une morale, et une morale considérable, une vieille morale. Guillaume de Humboldt la professait et la pratiquait. Selon lui, le principe des moeurs est que l'homme _doit_ vivre pour lui-même, c'est-à-dire pour le développement complet de ses facultés.
Je crois avoir assez bien compris l'évangile du jeune apôtre. M. Barrès semble nous dire: Homme, je suis le rêveur du rêve universel. Le monde est le grain d'opium que je fume dans ma petite pipe d'argent. Tout ce que je vous montre n'est que la fumée de mes songes. Je suis le meilleur et le plus heureux de tous. La sagesse de mes frères d'Occident est vraiment incertaine et courte. Ils se croient sceptiques, lorsqu'ils sont au contraire d'une crédulité naïve. On m'appelle mademoiselle Renan. Je suis effrayé du poids des lourdes croyances qui pèsent sur l'âme de mon père spirituel. M. Renan, que d'ailleurs j'ai beaucoup inventé pour ma part, est opprimé sous toutes sortes de fidélités, et de confessions, et de professions, et de symboles. Moi, je ne crois qu'à MOI. Cela seul m'embarrasse, que le _moi_ suppose le _non moi_, car enfin, si le monde se reflète en moi, il faut bien que le monde ait tout de même une espèce de vague réalité. Mais qu'il existe, c'est son affaire et non la mienne. Je suis bien assez occupé d'entretenir la réalité de mon _moi_, qui tente sans cesse à se dissoudre.
Il a raison, M. Maurice Barrès. Son _Moi_ a une tendance singulière à se répandre dans l'infini. Il est exquis, ce moi, mais d'une délicatesse, d'une subtilité, d'un vague extrêmes. Il est fait d'affaissements, de troubles, d'hésitations et si compliqué, que c'est un héroïque travail de le contenir. Une perpétuelle ironie le subtilise et le dévore. C'est un moi fluide et charmant, d'une inquiétante ténuité. Ce moi pensant a l'éclat des nébuleuses et fait songer à ces astres frêles, à ces comètes pour lesquelles la sollicitude des astronomes redoute sans cesse quelque terrible aventure céleste. Et ces craintes ne sont point vaines. Plusieurs de ces astres subtils se sont perdus dans leur course hyperbolique, d'autres ont été coupés en deux. Ils ont maintenant deux _Moi_ qui ne peuvent se rejoindre.
Pour conjurer une semblable disgrâce, M. Maurice Barrès a recours à divers procédés. Il ne se contente pas de concentrer son _moi_ dans d'élégants romans psychiques tels que l'_Homme libre_ et le _Jardin de Bérénice_. Il agit, il institue des expériences. Je ne crois pas le fâcher en disant que sa candidature heureuse à la députation fut une de ces expériences de scepticisme pratique, et que le député de Nancy est un essayiste en action.
Doutons de tout, je le veux bien. Mais le doute ne change pas les conditions de la vie.
Sceptiques et croyants, nous sommes soumis impérieusement aux mêmes nécessités, qui sont les nécessités de l'existence. Cette nuit même, une des premières nuits douces de l'année, en finissant de lire votre livre, mon cher Barrès, j'ouvris ma fenêtre, je regardai les étoiles qui tremblaient dans le ciel allégé de ses brumes d'hiver. Et le mystère de ces brillantes inconnues me troubla une fois de plus et aussi amèrement que jamais, car je venais de faire une lecture qui n'était pas consolante. Et je songeai: peut-être que la vie telle que nous la voyons et telle que nous la concevons ici-bas, la vie organique, celle des bêtes et des hommes, n'est qu'un accident tout à fait particulier à ce petit monde insignifiant que nous appelons la terre. Peut-être que cette infime planète s'est gâtée, pourrie, et que tout ce que nous y voyons et nous-mêmes n'est que l'effet de la maladie qui a corrompu ce mauvais fruit. Le sens de l'univers nous échappe totalement; nous sommes peut-être des bacilles et des vibrions en horreur à l'ordre universel. Peut-être... Mais, comme dit Martin, qui était un sage, cultivons notre jardin. Il ne s'agit point d'expérimenter la vie. Il faut la vivre. Ayons le coeur simple et soyons des hommes de bonne volonté. Et la paix divine sera sur nous.
M. Maurice Barrès a plus d'une fois fait froncer le sourcil aux personnes graves. Mais il a exercé sur beaucoup de jeunes gens une sorte de fascination. Il ne faut pas s'en étonner. Cet esprit si troublé, si malade, si perverti et gâté, comme nous l'avons dit, par ce que les théologiens appellent la malice, n'est certes ni sans grâce ni sans richesse. Il a présenté artistement une réelle détresse morale. Et cela lui a gagné des sympathies dans la jeunesse, cela lui a valu une sorte d'admiration tendre et mouillée. Un poète de son âge qui a écrit un bien joli livre de critique, M. Le Goffic, constate cette influence profonde de M. Maurice Barrès et il l'explique en bons termes. «C'est qu'en effet, dit-il, ces livres maladifs d'art et de passion mettent dans le jour le plus vif les habitudes morales d'une jeunesse d'extrême civilisation, clairsemée dans la foule assurément, mais qui, si l'on en réunissait les membres épars, apparaîtrait plus compacte qu'on ne croit.»
Et puis enfin (aucun lettré ne s'y trompera) M. Maurice Barrès possède l'arme dangereuse et pénétrante: le style. Sa langue souple, à la fois précise et fuyante, a des ressources merveilleuses. Tel paysage du _Jardin de Bérénice_, d'un trait rapide et d'une perspective infinie, est inoubliable.
THÉODORE DE BANVILLE
Il était charmant! Nous ne le rencontrerons plus, les jours d'été, sous les platanes du Luxembourg, qui lui parlaient de sa jeunesse chevelue; nous ne le verrons plus pâle, glabre, l'oeil agile et noir, marchant à pas menus au soleil, roulant sa cigarette et vous disant bonjour avec des petits mouvements courts et si gentils qu'on ne croyait pas tout à fait que ce fussent des mouvements humains et que ceux qui aiment les marionnettes y trouvaient quelque chose de la grâce qu'on rêverait à d'idéales figurines de la comédie italienne; nous ne le verrons plus se coulant sans bruit, discret et tranquille, et pourtant laissant deviner dans toute sa personne je ne sais quoi de rare et d'exquis, de chimérique aussi, qui faisait de ce vieux monsieur un personnage de fantaisie, échappé d'une fête à Venise, au temps de Tiepolo.
Nous ne l'entendrons plus conter des histoires avec l'esprit le plus fin et le plus vif, parlant, les dents un peu serrées, d'une voix qui montait à la fin des phrases et amusait étrangement l'oreille. Nous ne l'entendrons plus nous dire avec une gaieté étincelante et délicate des aventures anciennes de lettres, d'amour et de théâtre et rappeler en longs propos, pleins de lyriques hyperboles, les funambules et Pierrot qu'il aimait plus que tout au monde. Les jeunes poètes n'iront plus, dans ce beau jardin de la rue de l'Éperon où fleurissaient en tout temps les camélias bleus, saluer le vieux maître si poli, dont l'âme était fleurie comme son jardin. Il était charmant et c'est le plus chantant des poètes de son âge.
On a remarqué que le mot qu'il employait le plus souvent et qui trahit par conséquent son état d'esprit habituel est le mot _lyre_. C'est qu'il fut beaucoup lyrique en effet. Il s'est rendu témoignage à lui-même quand il a dit, dans l'_envoi_ d'une ballade:
Prince, voilà tous mes secrets, Je ne m'entends qu'à la métrique. Fils du Dieu qui lance les traits, Je suis un poète lyrique.
Baudelaire qui fut son contemporain et son ami a très bien dit que les poésies de l'auteur des _Cariatides_ et des _Stalactites_ témoignent de «cette intensité de vie où l'âme chante, où elle est contrainte de chanter, comme l'arbre, l'oiseau et la mer». État d'âme merveilleux et rare dans lequel, par un singulier privilège, M. de Banville demeura sans effort durant un demi-siècle. Dieu, dans sa bonté, l'avait fait naître avec une âme de rossignol. On nous dit qu'à la Font-Georges, près de Moulins, où s'écoula son enfance, quand il était fatigué de jouer, il accompagnait sur un violon rouge le ramage des oiseaux. Il grandit, heureux, sous l'oeil d'une soeur aînée, dans cet Éden dont il a rappelé depuis le souvenir en strophes renouvelées des poètes de la Renaissance.
Ô champs pleins de silence, Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout filés d'or!
Ô ma vieille Font-Georges, Vers qui les rouges-gorges Et le doux rossignol Prenaient leur vol!
Maison blanche où la vigne Tordait en longue ligne Son feuillage qui boit Les pleurs du toit!
Mais ce qui est merveilleux c'est que le violon rouge de la Font-Georges, Théodore de Banville en ait joué jusqu'à son dernier soupir. Pendant près de cinquante ans, le poète nous a fait entendre le violon écarlate, à l'âme sonore, qui ne sait de la vie que la joie. Le plus habile critique du symbolisme a dit excellemment du chanteur qui vient de mourir: «Poète il a la joie, la joie des idées, la joie de la couleur et des sons, la joie suprême des rimes et de l'ode.» Et l'on peut ajouter à une telle louange, décernée par M. Charles Morice, que jamais la réflexion n'a troublé cette joie d'enfant et d'oiseau chanteur.
Théodore de Banville est peut-être de tous les poètes celui qui a le moins songé à la nature des choses et à la condition des êtres. Fait d'une ignorance absolue des lois universelles, son optimisme était inaltérable et parfait. Pas un moment le goût amer de la vie et de la mort ne monta aux lèvres de ce gentil assembleur de paroles.
Sans doute il aima, il chercha, il trouva le beau. Mais le beau ne résultait pas pour lui de la structure intime des êtres et de l'harmonie des idées, c'était à son sens un voile ingénieux à jeter sur la réalité, une housse, une nappe brillante pour couvrir le lit et la table de Cybèle. Sa jolie infirmité fut de toujours nuer, nacrer, iriser l'univers et de porter sur la nature un regard féerique qui l'inondait d'azur et de rose tendre. Il faut croire qu'un jour du temps jadis, dans un parc cher aux amants, un petit Cupidon, blotti sous un myrte où se becquetaient des colombes, avait frotté du bout de son aile les lunettes dont la Providence devait chausser ensuite le nez de M. de Banville; car sans cela M. de Banville n'aurait pas vu en ce monde seulement des choses agréables; certains spectacles lui auraient donné l'idée du mal et de la souffrance qu'il ignora toujours; sans ces lunettes galantes, M. de Banville n'aurait pas vu l'oeuvre formidable des sept jours sous l'aspect gracieux qu'il lui découvre sans cesse; il ne l'aurait pas vue brillante et légère comme le ballet d'Armide. Si, dans son ciel biblique, l'antique Iaveh prend jamais la fantaisie de lire les vers descriptifs de M. de Banville, il ne reconnaîtra pas, sous tant d'ornements, sa rude création, nourrie de sang et de larmes. Il fermera le livre à la dixième page et s'écriera: «Par Lucifer! je n'ai pas créé la terre si aimable. Ce poète, qui chante mieux que mes séraphins, exagère visiblement l'élégance de mes ouvrages.» Je vous ai parlé souvent de mon professeur de rhétorique, et c'est un ridicule où je tombe généralement après quelque songerie un peu prolongée. Il faut que j'aie rêvé en écrivant ces notes nécrologiques. Car voici que je me rappelle avec exactitude que mon professeur de rhétorique, homme instruit et fort sensé, nous lut un jour en classe un endroit du _Génie du Christianisme_ dans lequel Chateaubriand dit qu'il vit trois oeufs bleus dans un nid de merle. Mon professeur s'arrêta au milieu de sa lecture pour nous demander, avec cette bonne foi qui faisait le fond de son caractère, si les oeufs de merle nous paraissaient bleus.
--À mes yeux, ajouta-t-il, ils sont gris.
Il resta pensif un moment, répéta plusieurs fois:
--Ils sont gris, ils sont gris!...
Puis il reprit avec un soupir:
--Chateaubriand était bien heureux de les voir bleus!
Mon professeur avait raison: les poètes sont heureux; ils vivent dans un univers enchanté; ils voient tout en bleu et en rose. Autant et plus qu'un autre, M. de Banville eut ce bonheur-là.
En ce monde, où s'agitent tant de formes lamentables ou vulgaires, M. Théodore de Banville distingua surtout des dieux et des déesses. Les Vénus qu'il sut voir ont des chevelures «aux fines lueurs d'or, et leurs beaux seins aigus montrent des veines d'un pâle azur».
Ce ne sont point des Grecques. La Vénus des Hellènes est trop pâle. Et puis elle a le tort d'être géomètre et métaphysicienne. La pensée roule dans sa belle tête avec l'exactitude d'un astre lumineux parcourant son zodiaque. Elle médite sur la force qui crée les mondes et en maintient l'harmonie. Les Vénus de M. de Banville sont vénitiennes. Elles ne savent pas un mot de mythologie. Ce sont de ces figures dont les peintres disent qu'elles plafonnent.
L'olympe du poète est un Olympe de salle de fêtes. En habit de carnaval héroïque, les dames et les cavaliers vont par couples et dansent avec grâce sous la coupole peinte, au son d'une molle musique. Et c'est là le monde poétique de M. Théodore de Banville.
Rien n'y parle au coeur; rien n'y trouble l'âme. Aucune amertume n'y corrompt la douceur qu'on y boit par les yeux et par les oreilles. Parfois la fête se donne dans la Cythère de Watteau, parfois à la Closerie des lilas, et il y vient des funambules et des danseuses de corde; parfois même elle se donne dans la baraque de la foire. C'est là qu'après mille tours merveilleux
Enfin, de son vil échafaud Le clown sauta si haut, si haut, Qu'il creva le plafond de toile, Au son du cor et du tambour, Et le coeur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles.