La vie littéraire. Quatrième série

Chapter 14

Chapter 143,814 wordsPublic domain

Vous voyez que malgré la meilleure volonté du monde, cette scolie qui a été pour vous l'occasion et le prétexte de développements..., n'est pas à mettre en marge du XIe chant de l'_Odyssée_, du moins dans la traduction de Bareste, et sous peine de faire double emploi avec la note que j'ai transcrite à votre intention.

Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma considération la plus distinguée.

P. LALANNE.

Erchen (Somme) 15 février 1891.

* * * * *

Dijon, 16 février 1891.

Et moi aussi, monsieur, je lis Homère! Voilà trente ans que cela dure sans que j'en sois encore rassasié. Que voulez-vous, nous avons les manies tenaces en province!--Vous devez comprendre par cet aveu le plaisir que j'ai ressenti à voir que des maîtres comme vous et l'aimable Arène trouvaient encore le temps, à Paris, de s'amuser aux vers du vieux chanteur.

Excusez-moi donc si je me mêle à la conversation, et permettez-moi un peu de pédantisme.

J'ai été élevé à la campagne; aussi quand j'ai lu pour la première fois ce passage de l'_Odyssée_ où Tirésias prédit à Ulysse «qu'un voyageur lui demandera, en montrant sa rame, pourquoi il porte un van sur son épaule», j'ai été furieusement choqué, indigné aussi contre le traducteur, car mon dieu ne pouvant faillir, il avait dû être bien trahi par son prêtre!--Lorsque plus tard, je pus lire le texte, je revins à cette prédiction de Tirésias et je fus assez heureux pour éclaircir tout seul la pensée mal traduite.

Je m'aperçus d'abord qu'[Grec: hathêrêloigos] ne veut pas dire van; ce n'est pas là son sens exact; c'est [Grec: ptuon], qui signifie _van_, l'ustensile d'osier à deux anses, secoué par un homme, comme Homère, d'ailleurs, nous le montre dans ce passage du XIIIe chant de l'_Iliade_ (vers 588 et suivants).

[Grec: hôd ot hapo plateos ptuo phin megalên kat halôên thrôs kôsin kuamoi melanochroes, ê erebinthoi, pnoiê upo ligurê kai lixmêtêros erôê.]

_Comme dans une aire étendue les noires fèves ou les pois s'élancent du large van sous le souffle bruyant et l'effort du vanneur._

Il n'y a pas de synonymes absolus, en grec, ni ailleurs, il est donc clair que les deux mots [Grec: hathêrêloigos] et [Grec: ptuon] désignent des instruments différents, tous deux connus du poète, qui sait ce qu'il dit. Le van est le premier, [Grec: ptuon].--Je découvris promptement le second, [Grec: hathêrêloigos]: c'est la pelle de grenier, la pelle en bois, large et longue, semblable à la rame assez pour qu'un homme ignorant la navigation s'y trompe, la pelle avec laquelle on remue souvent le blé entassé, afin de l'aérer pour qu'il ne s'échauffe pas, et aussi pour le débarrasser de la poussière.

C'est là un vannage comme l'autre; d'ailleurs, peu après cette première découverte, j'eus la joie d'en contrôler l'exactitude en en faisant une seconde, qui fut de constater que nos paysans de Bourgogne appelaient fort bien van cette pelle de grenier, tout comme le véritable van d'osier, faute d'avoir deux mots, comme Homère, un pour chacun des ustensiles.

Sauf pour quelques vers manifestement tronqués par des copistes ignorants, il n'y a, voyez-vous, jamais d'obscurité dans le pur texte d'Homère. Il est vrai que pour bien le comprendre, il faut connaître à fond la vie agricole, la vie du paysan, qui n'a pas changé depuis l'_Odyssée_ jusqu'au milieu de notre siècle, et qui a toujours été la même par tous les pays.

Veuillez, je vous prie, monsieur, me pardonner cette longue indiscrétion et croyez bien aux sentiments, etc.

CUNISSET-CARNOT.

* * * * *

Monsieur,

Permettez à un grammairien de profession de vous communiquer une observation à propos du mot [Grec: hathêrêloigos]. Le mot par lui-même est très vague (_ce qui fait disparaître les barbes du blé_), et n'indique pas la forme de l'instrument. Aussi le trouve-t-on traduit par _van_ dans le dictionnaire d'Alexandre, et par _fléau_ dans la traduction de l'_Odyssée_ de Leconte de Lisle, sens qui n'est pas satisfaisant. Je crois que la traduction de MM. Paul Arène et Mistral est la bonne. Seulement, elle n'est pas nouvelle. Le dictionnaire grec-allemand Le Pape, répandu même en France, traduit très bien [Grec: hathêrêloigos] par pelle à vanner (_Worsschaufel_).

Quant à l'usage de vanner complètement le blé à la pelle, et non pas seulement de se servir de la pelle pour le jeter dans le van, vous le trouverez décrit et figuré dans un livre classique, traduit en français depuis longtemps, le dictionnaire des antiquités romaines et grecques d'Antony Rich, article _pala_ n°2. Par un hasard curieux, à la même page (_pala_ n°1), vous pouvez voir figuré un travailleur cheminant sa bèche sur l'épaule. Il ne faut pas un grand effort d'imagination pour voir dans cette bèche une rame, et cette figure pourrait presque représenter Ulysse, sa rame sur l'épaule.

Où M. Paul Arène a encore bien raison, c'est quand il conseille de faire le voyage de Provence pour comprendre les auteurs anciens. Pour moi, je vous assure que toutes les épithètes homériques de la mer, qui m'avaient paru vagues et quelquefois étranges, lorsque j'expliquais Homère étant élève, m'ont paru très claires et très vraies lorsque j'ai vécu sur les côtes de Provence. Tel rocher isolé, près de la presqu'île de Giens, m'a fait comprendre le Philoctète de Sophocle mieux que les commentaires des éditions les plus savantes.

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

P. CLAIRIN, Professeur au lycée Louis-le-Grand.

Paris, 17 février 1891.

* * * * *

Paris, 21 février 1891.

Monsieur,

Ayant lu avec un très vif intérêt votre dernier article de la vie littéraire (le _Temps_, 15 février 1891), je prends la liberté de vous écrire au sujet de la phrase des _Martyrs_, que vous avez citée.

À Pleudihen et au Minihic-sur-Rance, les paysans se servent de pelles «qui ressemblent pas mal à des rames», en guise de vans. Je dis bien: ils vannent, ils nettoient leur blé avec des pelles. Les paysans munis de pelles se placent la figure contre le vent et lancent le grain en demi-cercle devant eux. C'est ce qui a sans aucun doute, permis à Chateaubriand d'écrire la phrase dont il s'agit et dans laquelle le mot van est la traduction littérale d'[Grec: hathêrêloigos].

Votre très assidu,

GUSTAVE FRITEAU.

BLAISE PASCAL ET M. JOSEPH BERTRAND[22]

Une étude sur Blaise Pascal par M. Joseph Bertrand ne pouvait manquer d'intéresser. On était curieux de savoir la pensée du savant à qui les mathématiques doivent leurs derniers progrès sur le génie qui contribua à créer le calcul des probabilités et qui résolut de difficiles problèmes sur le cycloïde.

Ceux qui sont assez heureux pour pouvoir juger des travaux de M. Joseph Bertrand en physique mathématique et dans ce même calcul des probabilités, dont Huyghens et Pascal marquèrent les beaux commencements, s'accordent à louer la fécondité géniale du secrétaire perpétuel de notre Académie des sciences. Cela ne m'est pas permis; je dois m'arrêter, plein de regret, au seuil du sanctuaire où les initiés recherchent les seules vérités qu'il soit donné à l'homme d'atteindre absolument, et je ne puis que gémir d'être exclu des temples de la certitude. Mais il suffit d'une vue générale sur l'histoire des mathématiques pour reconnaître la grande place qu'y tient l'oeuvre de M. Joseph Bertrand et savoir que ce maître a porté dans l'analyse cette clarté rapide, cette élégante concision qui donnent la grâce à l'évidence et montrent la vérité avec tous les rayons de sa couronne. L'algèbre et la géométrie ont leur style, comme la musique et la poésie, et c'est au grand style qu'on reconnaît le génie dans les sciences comme dans les arts.

La supériorité certaine de M. Joseph Bertrand dans la science des nombres et des figures nous rend infiniment précieux tout ce qu'il nous dit des découvertes et des expériences que Pascal nous a laissées. Soit qu'il définisse la part de Blaise dans l'établissement du calcul des probabilités, soit qu'il montre par quelles incertitudes ce génie a passé avant de constituer la théorie de la pesanteur de l'air, soit qu'il nous conte cette histoire du cycloïde où l'ennemi des jésuites montra plus de zèle pour la vérité que d'indulgence pour ceux qui la cherchaient avec lui, soit qu'il nous donne pour un incomparable chef-d'oeuvre la théorie de la presse hydraulique, je m'instruis et j'admire de confiance; mais il y a un point qui touchera tout le monde. C'est cette simple phrase: «Pascal fit à seize ans sa première découverte sur les sections coniques.» Car on ne pourra oublier que celui qui rapporte cet exemple de précocité merveilleuse fut aussi, voilà presque soixante ans, un enfant prodigieux. Joseph Bertrand concourut à onze ans avec les jeunes gens qui se présentaient à l'École polytechnique et satisfit à toutes les épreuves. Ce souvenir suffira, je pense, à rendre assez touchante la page qui commence par ces mots: «Les courbes étudiées par Pascal étaient les sections du cône à base circulaire, c'est-à-dire la perspective d'un cercle.»

En résumé, et pour ne pas tourner plus longtemps autour d'un sujet dans lequel je ne saurais entrer, voici de quelle manière M. Joseph Bertrand juge Pascal comme géomètre et comme physicien, en le comparant à l'esprit le plus étendu et le plus embrassant des temps modernes:

Pour Pascal, comme pour Leibniz, dans l'histoire des sciences, la renommée est supérieure à l'oeuvre, et c'est justice; car le génie est supérieur à la renommée; l'abondance chez eux n'égale pas la richesse. Les mathématiques furent pour eux un divertissement, et un exercice, jamais l'occupation principale de leur esprit et moins encore le but de leur vie.

Avec même profondeur et égale aptitude, leurs esprits étaient dissemblables. Leibniz, curieux de tout, excepté des détails, proposait des méthodes nouvelles, laissant à d'autres le soin et l'honneur de les appliquer. Pascal, au contraire, veut tout préciser; les résultats seuls l'intéressent. Leibniz découvre l'arbre, le décrit et s'éloigne. Pascal montre les fruits sans dire leur origine. Si les difficiles problèmes résolus par Pascal s'étaient offerts à l'esprit de Leibniz, après en avoir résolu quelques-uns, les plus simples sans doute, il n'aurait pas manqué d'y signaler un grand pas accompli dans le calcul intégral. Pascal promet les solutions, les donne sans rien cacher, mais sans faire valoir sa méthode, souvent sans la laisser paraître.

Si Pascal, dont le génie n'a pas eu de supérieurs, avait rencontré comme Leibniz le principe des différentielles, sans parler de révolution dans la science, il aurait choisi, pour les produire, les conséquences précises les moins voisines de l'évidence, s'il n'avait préféré, comme il l'a fait souvent, laisser disparaître avec lui la trace de ses méditations. On pourrait comparer Leibniz à une montagne sur laquelle les pluies ne s'arrêtent pas, Pascal à une vallée qui rassemble leurs eaux, en ajoutant, peut-être, que la montagne est immense, la vallée profonde et cachée.

Il s'en faut de beaucoup que M. Joseph Bertrand ait considéré surtout, dans son étude, Pascal comme géomètre et comme physicien. Ces considérations n'emplissent que peu de pages; au contraire de longs chapitres sont consacrés à l'homme, au polémiste, au penseur, à l'écrivain, et personne ne sera surpris que l'auteur des belles biographies de Poinsot, de Gariel, de Michel Chasles, d'Élie de Beaumont, de Foucault, pour ne citer que celles-là, ait voulu épuiser tout son sujet, ce sujet fût-il Pascal. M. Joseph Bertrand a l'esprit ouvert sur toutes choses et sa curiosité s'étend sur les secrets de la nature. Il a bien soin de nous dire que la géométrie n'exclut rien. Et c'est ce qu'on lui accordera sans peine. La géométrie est à la base de tout, ou plutôt elle est dans tout comme le squelette dans l'animal. Elle est l'abstraction et elle est la réalité. Le monde visible la recouvre. Mais dans le jeu infiniment varié des formes sous lesquelles l'univers apparaît à notre âme étonnée, ses lois, toujours certaines, gouvernent la matière qui sommeille et la matière qui s'anime, le cristal et l'homme, la terre et les astres. Elle règne dans la beauté des femmes, dans l'harmonie des musiques, dans le rythme des poésies et dans l'ordre des pensées. Elle est la mesure de tout. En elle est le mouvement; en elle la stabilité. Heureux qui suit longtemps le bel ordre de ses figures, qui en découvre les propriétés immuables, et qui sait l'art

De poursuivre une sphère en ses cercles nombreux!

Mais que dis-je? ne sommes-nous pas tous géomètres en quelque manière? Sans la géométrie, l'enfant pourrait-il marcher, l'abeille faire son miel?

Non certes, la géométrie n'exclut rien, pas même les poètes que M. Joseph Bertrand cite volontiers. Il a des idées sur toutes choses. On croit, je ne sais sur quels fondements, qu'il n'est point opposé, tout savant qu'il est, à quelqu'une des religions révélées qui se partagent aujourd'hui la foi de l'humanité. Je me hâte de dire que, pour surprendre cet état d'âme dans son livre sur Pascal, il faut une subtilité d'esprit que je n'ai pas. S'il est libre penseur ou catholique, il promet, en commençant, qu'on n'en saura rien; il est aussi discret que Fortunio. Je confesse qu'après l'avoir lu je n'en sais pas plus qu'il n'a voulu et que je n'ai pas deviné sa pensée de derrière la tête. Il avait pourtant de belles occasions de se trahir en traitant de la vie, des idées, de l'oeuvre de Pascal.

Vie, oeuvre, idées, tel est en effet le sujet qu'il s'est proposé. Et il l'a traité sans doute, mais à sa fantaisie, sans souci des proportions, sans nulle envie de former un ensemble. La négligence est voulue, et ce n'est point une faiblesse. Il n'achève pas la biographie qu'il avait commencée; il court et bondit dès qu'il lui en prend envie; il s'arrête quand il lui plaît. Il est merveilleusement agile et capricieux. Son esprit, accoutumé aux méthodes transcendantes, se rit de nos trop simples procédés d'exposition et de critique. À l'occasion il est admirable dans la casuistique; il y prend goût, il s'y attarde pour son plaisir et pour le nôtre. Il n'en sort plus. Il est là dedans comme le lièvre dans le serpolet. Mais en deux bonds il remplit le reste de sa carrière et touche le but. Car La Fontaine a beau dire: le lièvre arrive toujours avant la tortue, comme le génie l'emporte toujours sur la bonne volonté.

Ce que c'est que d'avoir calculé le nombre des valeurs qu'acquiert une fonction quand on permute les lettres! Après cela, dès qu'on s'en donne la peine, on se montre plus grand casuiste qu'Escobar et Sanchez. Je vous assure que M. Joseph Bertrand est incomparable pour décider des cas difficiles. Il a pour confrères à l'Académie deux grands directeurs de consciences. M. Alexandre Dumas, qui est sévère, et M. Ernest Renan, qui est indulgent. Si M. Bertrand se mêle comme eux de guider les âmes, je lui prédis qu'il y réussira parfaitement, aujourd'hui surtout qu'il y a beaucoup d'inquiétude et toutes sortes de scrupules chez les pécheurs. Il est subtil. C'est ce qu'on veut.

Je le dis maintenant sans sourire, il a déployé dans l'examen des _Provinciales_ les plus rares facultés d'analyse. Et il est visible après cela que les _Petites lettres_ ne sont qu'une oeuvre de parti. Ce n'est point que Pascal ait altéré les textes, dont il ne connaissait d'ailleurs que les extraits que ces messieurs lui donnaient: il n'avait rien lu. Ses citations, au contraire, ont été trouvées généralement exactes. Mais M. Bertrand nous montre qu'il eût rencontré dans saint Thomas beaucoup de décisions qu'il reproche aux jésuites. Ordinairement, il fait un grief à la Compagnie tout entière de ce qui appartient à un seul membre et a été parfois combattu par un autre. Enfin, il est homme de parti.

À la vérité, nous n'en doutions guère. Et il ne faudrait pas dire que M. Joseph Bertrand a montré la partialité de Louis de Montalte pour faire plaisir aux jésuites; on risquerait fort de dire une sottise.

Ces querelles de la grâce sont aussi mortes que celles des réalistes et des nominaux. Les distinctions anciennes d'esprit et de doctrine ne subsistent plus dans le clergé, qui est devenu tout entier romain. Les jésuites d'aujourd'hui ne ressemblent point aux jésuites d'autrefois. Ils ont peut-être une morale plus sévère; ils sont, je le sais, moins polis. Je doute qu'ils s'inquiètent beaucoup de ce que Pascal a dit de leurs prédécesseurs oubliés.

D'ailleurs, M. Joseph Bertrand n'est pas le premier à montrer la partialité de Pascal. Dans un livre célèbre, qui date de 1768, vous trouverez sur les _Provinciales_ le jugement que voici:

«Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. On attribuait adroitement à toute la société des opinions extravagantes de plusieurs jésuites espagnols et flamands. On les aurait déterrées aussi bien chez les casuistes dominicains et franciscains; mais c'est aux seuls jésuites qu'on en voulait. On tâchait, dans ces lettres, de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les moeurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir; mais il ne s'agissait pas d'avoir raison, il s'agissait de divertir le public.»

Et cela n'est ni de Nonnotte, ni de Patouillet. C'est de Voltaire, dans le _Siècle de Louis XIV_.

Il y a dans un roman de Tourguénef un personnage à qui l'on dit: «Il faut être juste,» et qui répond: «Je n'en vois pas la nécessité.» Cet homme montrait une espèce de franchise. Mais, sans nous l'avouer à nous-mêmes, nous avons grand'peine à rendre justice à nos ennemis. Les fanatiques y ont plus de difficulté que les autres. Et Pascal était un fanatique. Il accabla de moqueries et de soupçons injurieux le jésuite Lalouère, qui méritait un meilleur traitement, pour s'être appliqué à résoudre des problèmes ardus sur le cycloïde. Mais il en eût trop coûté à Pascal de convenir qu'un jésuite peut être bon géomètre. C'est une extrémité qu'il évita par l'injure et la calomnie.

Il ne fut jamais au monde un plus puissant génie que celui de Pascal. Il n'en fut jamais de plus misérable. Géomètre il est l'égal des plus grands, bien qu'il ait détourné son esprit le plus possible de la géométrie. Il fait d'importantes découvertes en physique, sans la moindre curiosité de pénétrer les secrets de la nature. Il ne s'intéresse qu'à ceux qu'il découvre et ne se soucie nullement de ceux que les autres ont découverts. Il écrit, d'après les extraits que ses amis lui font, un livre de circonstance qui ne devait pas survivre à la querelle de moines dont il traite et que la perfection de l'art rend immortel. Et il méprise tous les arts, même celui d'écrire, et il n'est pas un seul genre de beauté qui ne lui fasse horreur, comme un principe de concupiscence. Malade, sans sommeil, il jette, la nuit, sur des chiffons de papiers des notes pour une apologie de la religion chrétienne; et ces notes qu'on publie après sa mort, suspectes aux catholiques, font depuis deux cents ans les délices des penseurs libres et des sceptiques. Si bien que cet apologiste est surtout publié et commenté par ses adversaires: Condorcet (1776), Voltaire (1778), Bossuet (1779), Cousin et Faugère (1842-1844), Havet (1852). Et c'est là, il faut en convenir, un étrange génie et une bizarre destinée.

Il faut prendre garde d'abord que cet homme prodigieux était un malade et un halluciné. De l'âge de dix-huit ans à celui de trente-neuf auquel il mourut, il ne passa pas un jour sans souffrir. Les quatre dernières années de sa vie, nous dit madame Périer, «n'ont été qu'une continuelle langueur». Son mal dont il sentait les effets dans la tête, intéressait les nerfs et produisait des troubles graves dans les fonctions des sens. Il croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et il semble par l'étrange amulette qu'on trouva cousue dans son habit qu'il vit parfois des flammes danser devant ses yeux.

Et si l'on songe que ce malade était le fils d'un homme qui croyait aux sorciers et en qui le sentiment religieux était très exalté, on ne sera pas surpris du caractère profond et sombre de sa foi. Elle était lugubre; elle lui inspirait l'horreur de la nature et en fit l'ennemi de lui-même et du genre humain.

Il vivait dans l'ordure et s'opposait à ce qu'on balayât sa chambre. Il se reprochait niaisement le plaisir qu'il pouvait trouver à manger d'un plat, et, n'étant point indulgent, il ne pardonnait pas aux autres ce qu'il ne se pardonnait point à lui-même. «Lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, dit madame Périer, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel.»

L'excès de sa pureté le conduisait à des idées horribles. Si madame Périer, sa soeur, lui disait: «J'ai vu une belle femme,» il se fâchait et l'avertissait de retenir un tel propos devant des laquais et des jeunes gens, de peur de leur faire venir des pensées coupables. Il ne pouvait souffrir que les enfants fissent des caresses à leur mère. Redoutant les amitiés les plus innocentes, il ne témoignait que de l'éloignement à ses deux soeurs Jacqueline et Gilberte, afin de ne point occuper un coeur qui devait être à Dieu seul. Pour la même raison, loin de s'affliger de la mort de ses proches, il s'en réjouissait quand cette mort était chrétienne. Il gronda madame Périer de pleurer sa soeur, Jacqueline, et de garder quelque sentiment humain.

Certes, Pascal était sincère. Il pensait comme il parlait. Il observait les leçons qu'il donnait, mais ces leçons ne sont-elles pas littéralement celles que recevait Orgon du dévot retiré dans sa maison?

Je pense que, pour beaucoup de raisons, Molière n'a pas songé à peindre les jésuites dans son _Tartufe_. La meilleure est qu'il eût fâché le roi, à qui il était très empressé de plaire. Mais qu'il ait songé aux jansénistes, en faisant sa comédie, c'est ce que je suis bien tenté de croire, et chaque jour davantage.

On dira que du moins Pascal considérait les pauvres comme les membres de Jésus-Christ et qu'il faisait de grandes aumônes. Oui, sans doute, il aimait les pauvres, et il en logeait chez lui. Mais faites attention qu'il les aimait comme les libertins aiment les femmes, pour l'avantage qu'il espérait en tirer; car c'est en aimant les pauvres qu'on gagne le ciel et qu'on fait son salut. Il trouvait la pauvreté trop bonne pour vouloir la supprimer. Il l'aimait du même amour dont il aimait la vermine et les ulcères.

On a dit que ce chrétien avait été tourmenté par le doute. C'est là une imagination de quelques esprits troublés du XIXe siècle qui ont voulu mirer leur âme dans celle du grand Pascal.

M. Joseph Bertrand a l'esprit trop exact et trop sûr pour croire aux doutes de Pascal. Sur ce point il est très assuré. Et dans le même temps que paraissait le livre du secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, M. Sully-Prudhomme, son confrère de l'Académie française, publiait, dans la _Revue des Deux Mondes_, une étude parfaitement déduite dans laquelle il montrait aisément que Pascal avait placé sa foi dans des régions que le raisonnement ne peut atteindre. Si quelqu'un ne mit jamais sa foi en délibération, c'est bien Pascal. Il l'a répété vingt fois: la raison ne conduit pas à Dieu; le sentiment seul y mène.

«S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible. Nous sommes incapables de connaître ce qu'il est ni s'il est.»

Et ailleurs:

«Voilà ce que c'est que la foi: Dieu sensible au coeur, non à la raison.»