La vie et la mort du roi Richard III

Chapter 3

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MARGUERITE.--Quoi! vous étiez à vous quereller et tout prêts à vous prendre à la gorge avant que j'arrivasse, et maintenant vous tournez toutes vos haines contre moi! Les malédictions d'York ont-elles donc eu tant de pouvoir sur le ciel, que la mort de Henri, la mort de mon aimable Édouard, la perte de leur couronne, et mon déplorable bannissement aient seulement servi de satisfaction pour la mort de ce méchant petit morveux? Les malédictions peuvent-elles percer les nuages et pénétrer dans les cieux? S'il en est ainsi, nuages épais, donnez passage à mes rapides imprécations.--Qu'au défaut de la guerre, votre roi périsse par la débauche, comme le nôtre a péri par le meurtre, pour le faire roi! (_A la reine_.) Qu'Édouard ton fils, aujourd'hui prince de Galles, pour me payer Édouard, mon fils, avant lui prince de Galles, périsse dans sa jeunesse, par une fin violente! Et toi, qui es reine, pour ma vengeance à moi qui étais reine, puisses-tu survivre à tes grandeurs, comme moi, malheureuse que je suis! Puisses-tu vivre longtemps pour pleurer longtemps la perte de tes enfants, et en voir une autre parée de tes dépouilles, comme je te vois aujourd'hui à ma place! Que tes jours de bonheur expirent longtemps avant ta mort, et après de longues heures de peine; meurs après avoir cessé d'être mère, d'être épouse, d'être reine d'Angleterre! Rivers, et toi, vous étiez présents, et tu l'étais aussi, lord Hastings, lorsque mon fils fut percé de leurs poignards sanglants. Que Dieu, je l'en conjure, ne laisse vivre aucun de vous, jusqu'au terme naturel de sa vie, mais qu'un accident imprévu tranche vos jours!

GLOCESTER.--Mégère, as-tu fini ta conjuration, vieille et détestable sorcière que tu es?

MARGUERITE.--Et je t'oublierais, toi! Arrête, chien: il faut que tu m'entendes. Si le Ciel tient en réserve quelques châtiments douloureux, plus cruels que ceux que je peux te souhaiter, oh! qu'il les retienne encore jusqu'à ce que la mesure de tes forfaits soit comblée, et qu'alors il précipite sur toi leur indignation, perturbateur du repos de ce triste univers! Que le ver de la conscience ronge ton âme sans relâche! que, tant que tu vivras, tes amis te soient suspects comme traîtres, et que les traîtres les plus perfides soient pris par toi pour tes meilleurs amis! Que jamais le sommeil ne ferme ton oeil de mort, si ce n'est pour qu'un songe terrible t'épouvante d'une troupe infernale de hideux démons; avorton dévoué par les fées, pourceau dévastateur[6], marqué à ta naissance pour être le rebut de la nature, et le fils de l'enfer! toi, l'opprobre du ventre pesant de ta mère, fruit abhorré des reins de ton père, lambeau déshonoré! détestable....

[Note 6: Richard portait dans ses armes un sanglier que Marguerite, pour l'insulter davantage transforme ici en pourceau (_hog_).]

GLOCESTER.--Marguerite!

MARGUERITE.--Richard!

GLOCESTER.--Quoi?

MARGUERITE.--Je ne t'appelle point.

GLOCESTER.--En ce cas, pardonne; j'avais cru que tous ces noms odieux s'adressaient à moi.

MARGUERITE.--Oui, c'était à toi; mais je n'attendais pas de réponse.--Oh! laisse-moi finir mon imprécation.

GLOCESTER.--Je l'ai finie, moi; elle se termine par ce nom: Marguerite.

ÉLISABETH.--Ainsi, toutes vos imprécations retombent sur vous-même.

MARGUERITE.--Pauvre reine en peinture! Vain fantôme de mes grandeurs! pourquoi répandre le sucre devant cette araignée au large ventre[7] dont la toile funeste t'enveloppe de toutes parts? Insensée, insensée! tu aiguises le couteau qui doit t'égorger! Un jour viendra où tu imploreras mon secours pour t'aider à maudire ce venimeux crapaud de bossu.

[Note 7: _Bouttled spider_, araignée en forme de bouteille.]

HASTINGS.--Fausse prophétesse, finis tes frénétiques imprécations, ou crains, pour ton malheur, de lasser notre patience.

MARGUERITE.--Opprobre sur vous tous: vous avez tous lassé la mienne.

RIVERS.--Si l'on vous faisait justice, on vous apprendrait votre devoir.

MARGUERITE.--Pour me faire justice, vous devriez tous me rendre vos devoirs, m'enseigner à être votre reine, et apprendre, vous, à être mes sujets: oh! faites-moi justice, et apprenez vous-mêmes à observer ce devoir.

DORSET.--Ne disputez point avec elle; c'est une lunatique.

MARGUERITE.--Silence, maître marquis; point tant d'insolence. Vos dignités, tout nouvellement frappées, commencent à peine à avoir cours. Oh! si votre noblesse toute jeune encore pouvait juger ce que c'est que de perdre son rang, et de tomber dans la misère! Ceux qui se trouvent placés sur les hauteurs sont exposés à un bien plus grand nombre de coups de vents, et s'ils tombent, ils se brisent en mille morceaux.

GLOCESTER.--Le conseil est bon, vraiment! retenez-le, retenez-le, marquis.

DORSET.--Il vous regarde, milord, autant que moi.

GLOCESTER.--Sans doute, et beaucoup plus. Mais je suis né à une telle élévation que notre nid, bâti sur la cime du cèdre, se joue dans les vents et brave le soleil.

MARGUERITE.--Et le plonge dans les ténèbres.--Hélas, hélas! témoin mon fils, qui maintenant est plongé dans les ombres de la mort, lui, dont ta rage ténébreuse a enveloppé les purs et brillants rayons dans une nuit éternelle. Votre aire a été bâtie dans notre nid aérien[8]. O Dieu qui le vois, ne le souffre pas! Il a été conquis par le sang; qu'il soit perdu de même.

[Note 8: _Your aiery buildeth in our aiery nest_, jeu de mots entre _aiery_ (aire) et _aiery_ (aérien).]

BUCKINGHAM.--Cessez, cessez, par pudeur, si ce n'est par charité.

MARGUERITE.--Ne me parlez ni de charité ni de pudeur. Vous en avez agi avec moi sans charité, et vous avez sans pudeur moissonné cruellement toutes mes espérances. Ma charité, c'est l'outrage; si je rougis, c'est de vivre; et puisse ma honte entretenir à jamais la rage de ma douleur!

BUCKINGHAM.--Finissez, finissez.

MARGUERITE.--Oh! noble Buckingham! je baise ta main en signe d'union et d'amitié avec toi. Que le bonheur te suive, toi et ton illustre maison! Tes vêtements ne sont pas teints de notre sang, et tu n'es pas compris dans mes malédictions.

BUCKINGHAM.--Non, ni personne de ceux qui sont ici: les malédictions expirent en sortant de la bouche qui les exhale dans l'air.

MARGUERITE.--Moi, je ne puis m'empêcher de croire qu'elles s'élèvent au ciel, et qu'elles y interrompent le doux sommeil de la miséricorde de Dieu. O Buckingham! prends garde à ce chien; sois sûr que quand il flatte c'est pour mordre, et que quand il mord, le venin de sa dent s'aigrit jusqu'à causer la mort. N'aie rien à démêler avec lui; prends garde à lui: le péché, le crime et l'enfer l'ont marqué de leur sceau, et tous leurs ministres l'environnent.

GLOCESTER.--Que dit-elle, milord Buckingham?

BUCKINGHAM.--Rien qui arrête mon attention, mon gracieux lord.

MARGUERITE.--Quoi! tu payes de mépris mes conseils bienveillants, et tu flattes le démon que je t'avertis d'éviter! Oh! ne manque pas de te le rappeler un jour, lorsqu'il brisera ton coeur d'amertume; et dis alors: l'infortunée Marguerite l'avait prédit. Vivez tous pour être les objets de sa haine, lui de la vôtre, et tous, tant que vous êtes, de celle de Dieu.

(Elle sort.)

BUCKINGHAM.--Mes cheveux se dressent d'entendre ses imprécations.

RIVERS.--Et les miens aussi: je m'étonne de ce qu'on la laisse en liberté.

GLOCESTER.--Je ne puis la blâmer. Par la sainte mère de Dieu, elle a essuyé de trop cruels outrages, et je me repens, en mon particulier, du mal que je lui ai fait.

ÉLISABETH.--Je ne me rappelle pas, moi, lui avoir jamais fait aucun tort.

GLOCESTER.--Et cependant vous recueillez tout le profit de ses pertes. Moi, j'ai été trop ardent à servir les intérêts de quelqu'un qui est trop froid pour s'en souvenir encore. C'est comme Clarence: vraiment, il en est bien récompensé! Voilà, pour sa peine, qu'on l'a mis à engraisser sous le toit à porcs. Dieu veuille pardonner à ceux qui en sont la cause!

RIVERS.--C'est finir vertueusement et chrétiennement, que de prier pour ceux qui nous ont fait du mal.

GLOCESTER.--C'est toujours ma coutume, et je la crois sage (_à part_), car si j'avais maudit en ce moment, je me serais maudit moi-même.

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Madame, Sa Majesté vous demande, (_à Richard_) ainsi que Votre Grâce; et vous aussi, mes nobles lords.

ÉLISABETH.--Catesby, je vous suis.--Lords, voulez-vous venir avec moi?

RIVERS.--Madame, nous allons accompagner Votre Majesté.

(Ils sortent tous, excepté Glocester.)

GLOCESTER.--Je fais le mal, et je crie le premier. Toutes les méchancetés que j'ourdis en secret, je les fais peser sur le compte des autres. Clarence, que moi seul j'ai fait mettre à l'ombre, je le pleure devant quantité de pauvres oisons comme Stanley, Hastings, Buckingham; et je leur dis que c'est la reine et sa famille qui aigrissent le roi contre le duc mon frère: les en voilà tous persuadés; et ils m'excitent à me venger de Rivers, de Vaughan et de Grey; mais je leur réponds, avec un soupir accompagné d'un lambeau de l'Écriture, que Dieu nous ordonne de rendre le bien pour le mal: c'est ainsi que je couvre la nudité de ma scélératesse de quelque vain bout de phrase volé aux livres sacrés, et je parais un saint, précisément lorsque je joue le mieux le rôle du diable!--Mais, silence; voilà mes exécuteurs. (_Entrent deux assassins_.) Eh bien, mes braves, mes robustes et résolus compagnons, êtes-vous prêts à finir cette affaire?

PREMIER ASSASSIN.--Tout prêts, milord; et nous venons chercher un ordre qui nous autorise à pénétrer jusqu'aux lieux où il est.

GLOCESTER.--J'y ai bien pensé: je l'ai ici sur moi. (_Il leur donne l'ordre_.) Dès que vous aurez fini, réfugiez-vous à Crosby. Mais, messieurs, de la promptitude dans l'exécution, et soyez inexorables. Ne vous arrêtez point à l'entendre plaider; car Clarence parle bien, et peut-être finirait-il par exciter vos coeurs à la pitié, si vous écoutiez ses discours.

SECOND ASSASSIN.--Allez, allez, milord, nous ne nous amuserons pas à babiller: les grands parleurs ne sont pas bons pour l'action. Soyez certain que nous allons agir du bras, et non pas de la langue.

GLOCESTER.--Oui, vos yeux pleurent des meules de moulin, quand les imbéciles versent des larmes. Vous me plaisez tout à fait, mes enfants. Sur-le-champ à l'ouvrage... Allez, allez, dépêchez.

PREMIER ASSASSIN.--Nous y allons, mon noble lord.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

A Londres.--Une chambre dans la Tour.

_Entrent_ CLARENCE ET BRAKENBURY.

BRAKENBURY.--D'où vous vient aujourd'hui, milord, cet air si abattu?

CLARENCE.--Oh! j'ai passé une nuit déplorable, une nuit si pleine de songes effrayants et de fantômes hideux, qu'en vérité, comme je suis un fidèle chrétien, je ne voudrais pas en passer une autre semblable, dussé-je acheter à ce prix une éternité d'heureux jours! tant j'ai été pendant toute la soirée assiégé d'affreuses terreurs!

BRAKENBURY.--Quel était votre songe, milord? Je vous prie, racontez-le-moi.

CLARENCE.--Je me croyais échappé de la Tour et embarqué pour me rendre en Bourgogne, ayant mon frère de Glocester avec moi. Il est venu me chercher dans mon cabinet, pour nous promener sur le tillac du vaisseau, d'où nous jetions nos regards sur l'Angleterre, et nous nous rappelions l'un l'autre mille mauvais moments que nous avons eus à passer pendant les guerres d'York et de Lancastre. Tandis que nous arpentions le sol tremblant du tillac, j'ai cru voir Glocester faire un faux pas; comme je voulais le retenir, il m'a poussé par-dessus le bord, dans les vagues amoncelées de l'Océan. O Dieu! qu'il m'a semblé que c'était une mort douloureuse que de se noyer! Quel vacarme effrayant des eaux dans mes oreilles! Sous combien de formes hideuses la mort s'offrit à mes yeux! Je m'imaginai voir les effroyables débris de mille naufrages, des milliers d'hommes que rongeaient les poissons, des lingots d'or, des ancres énormes, des monceaux de perles, des pierres inestimables, des joyaux sans prix semés au fond de la mer; quelques-uns dans des têtes de morts; et là, dans les ouvertures qu'avaient occupées les yeux, s'étaient introduites à leur place, comme par dérision, des pierres brillantes qui semblaient contempler avec ardeur le fond fangeux de l'abîme, et se rire des os des morts répandus de tous côtés.

BRAKENBURY.--Mais pouviez-vous ainsi, en mourant, contempler les secrets de l'abîme?

CLARENCE.--Il me semblait le pouvoir. Et plusieurs fois je m'efforçai de rendre l'âme: mais toujours les flots jaloux laissaient vivre mon âme malgré moi, et ne voulaient point lui permettre d'aller au dehors errer dans les vastes et vides espaces de l'air; mais ils la retenaient dans mon sein haletant, prêt à se briser pour l'exhaler dans les ondes.

BRAKENBURY.--Et vous ne vous êtes pas éveillé dans cette cruelle agonie?

CLARENCE.--Oh! non: mon songe s'est prolongé au delà de ma vie; et c'est alors qu'ont commencé les orages de mon âme. Il me sembla que, conduit par le sombre nocher dont nous parlent les poëtes, je passais le fleuve mélancolique, et j'entrais dans le royaume de l'éternelle nuit. La première ombre qui salua mon âme à son arrivée fut celle de mon illustre beau-père, le renommé Warwick, qui s'écria d'une voix forte: _Quel supplice propre au parjure ce sombre royaume pourra-t-il fournir pour le perfide Clarence?_ Et elle s'évanouit. Ensuite je vis s'approcher, errant çà et là, une ombre semblable à un ange; sa brillante chevelure était trempée de sang, et elle cria fortement: _Clarence est arrivé!--Le traître, l'inconstant, le parjure Clarence, qui m'a poignardé dans les champs de Tewksbury! Saisissez-le, furies, livrez-le à vos tourments._--A ces mots, il m'a semblé qu'une légion de démons hideux m'environnait, hurlant à mes oreilles des cris si affreux qu'à ce bruit je me suis éveillé tremblant, et longtemps après je ne pouvais me persuader que je ne fusse pas en enfer, tant ce songe m'avait laissé une impression terrible!

BRAKENBURY.--Je ne m'étonne pas, milord, qu'il vous ait épouvanté: il me semble que je le suis moi-même de vous l'avoir entendu raconter.

CLARENCE.--O Brakenbury, toutes ces choses qui maintenant déposent contre mon âme, je les ai faites pour l'amour d'Édouard; et tu vois comme il m'en récompense! O Dieu, si mes prières élevées du fond du coeur ne te peuvent apaiser, et que tu veuilles être vengé de mes offenses, n'exécute que sur moi l'oeuvre de ta colère. Oh! épargne mon innocente femme et mes pauvres enfants!--Je te prie, cher gardien, demeure auprès de moi. Mon âme est appesantie, et je voudrais dormir.

BRAKENBURY.--Je resterai, milord; que Dieu accorde à Votre Grâce un sommeil paisible! (_Clarence s'endort sur une chaise._) Le chagrin intervertit les temps et les heures du repos. Il fait de la nuit le matin, et du midi la nuit. La gloire des princes se réduit à leurs titres; des honneurs extérieurs pour des peines intérieures, et pour des rêveries imaginaires, ils sentent souvent un monde de soucis inquiets; en sorte qu'entre leurs titres et un nom obscur, il n'y a d'autre différence que la renommée extérieure.

(Entrent les deux assassins.)

PREMIER ASSASSIN.--Holà! y a-t-il quelqu'un ici?

BRAKENBURY.--Que veux-tu, mon ami? Et comment es-tu arrivé jusqu'ici?

SECOND ASSASSIN.--Je voulais parler à Clarence.--Et je suis arrivé sur mes jambes.

BRAKENBURY.--Quoi! le ton si bref?

PREMIER ASSASSIN.--Oh! ma foi, il vaut mieux être bref qu'ennuyeux. (_A son camarade._) Montre-lui notre commission, et trêve de discours.

(On remet un papier à Brakenbury qui le lit.)

BRAKENBURY.--Cet ordre m'enjoint de remettre le noble duc de Clarence entre vos mains.--Je ne ferai point de réflexions sur les intentions qui l'ont dicté, je veux les ignorer pour en être innocent. Voilà les clefs,--et voici le duc endormi. Je vais trouver le roi, et lui rendre compte de la manière dont je vous ai remis mes fonctions.

PREMIER ASSASSIN.--Vous le pouvez, mon cher, et c'est un acte de prudence. Adieu.

(Brakenbury sort.)

SECOND ASSASSIN.--Eh quoi, le tuerons-nous endormi?

PREMIER ASSASSIN.--Non, il dirait à son réveil que nous l'avons tué en lâches.

SECOND ASSASSIN.--A son réveil! imbécile. Il ne se réveillera jamais qu'au grand jour du jugement.

PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, il dirait alors que nous l'avons tué pendant qu'il dormait.

SECOND ASSASSIN.--Ce mot de jugement, que je viens de prononcer, a fait naître en moi une espèce de remords.

PREMIER ASSASSIN.--Quoi! as-tu peur?

SECOND ASSASSIN.--Non pas de le tuer, puisque nous avons notre ordre pour garantie, mais d'être damné pour l'avoir tué: ce dont aucun ordre ne pourrait me sauver.

PREMIER ASSASSIN.--Je t'aurais cru plus résolu.

SECOND ASSASSIN.--Je suis résolu de le laisser vivre.

PREMIER ASSASSIN.--Je vais retourner trouver le duc de Glocester, et lui conter cela.

SECOND ASSASSIN.--Non, je te prie: arrête un moment. J'espère que cet accès de dévotion me passera; il n'a pas coutume de me tenir plus de temps qu'un homme n'en mettrait à compter vingt.

PREMIER ASSASSIN.--Eh bien, comment te sens-tu maintenant?

SECOND ASSASSIN.--Ma foi, je sens encore en moi quelque résidu de conscience.

PREMIER ASSASSIN.--Songe à notre récompense quand l'action sera faite.

SECOND ASSASSIN.--Allons, il va mourir: j'avais oublié la récompense.

PREMIER ASSASSIN.--Où est ta conscience à présent?

SECOND ASSASSIN.--Dans la bourse du duc de Glocester.

PREMIER ASSASSIN.--Ainsi dès que sa bourse s'ouvrira pour nous donner notre salaire, voilà ta conscience partie.

SECOND ASSASSIN.--Cela m'est bien égal.--Qu'elle s'en aille; elle ne trouvera pas beaucoup de gens, ou même pas du tout, qui veuillent l'héberger.

PREMIER ASSASSIN.--Mais si elle allait te revenir?

SECOND ASSASSIN.--Je n'irai pas me commettre avec elle: c'est une dangereuse espèce. Elle vous fait d'un homme un poltron: on ne peut pas voler qu'elle ne vous accuse; on ne peut pas jurer qu'elle ne vous gourmande; on ne peut pas coucher avec la femme du voisin qu'elle ne vous trahisse: c'est un lutin au visage timide et toujours prêt à rougir, qui est sans cesse à se mutiner dans le sein d'un homme; elle vous remplit partout d'obstacles; elle m'a fait restituer une fois une bourse d'or que j'avais trouvée par hasard; elle réduit à la mendicité quiconque la garde chez soi; aussi est-elle bannie de toutes les villes et cités comme une chose dangereuse; et tout homme qui veut vivre à son aise doit s'arranger pour ne s'en rapporter qu'à soi et se passer d'elle.

PREMIER ASSASSIN.--Corbleu! la voilà précisément à mon oreille qui veut me persuader de ne pas tuer le duc.

SECOND ASSASSIN.--Renferme ce diable-là dans ton esprit, et ne l'écoute pas; il ne veut s'insinuer auprès de toi que pour te coûter ensuite des soupirs.

PREMIER ASSASSIN.--Je suis robuste de ma nature: elle n'aura pas le dessus.

SECOND ASSASSIN.--C'est parler en brave compagnon jaloux de sa réputation. Allons, nous mettrons-nous à l'ouvrage?

PREMIER ASSASSIN.--Attrape-le-moi par le haut de la tête avec la poignée de ton épée, et ensuite jetons-le dans cette tonne de malvoisie qui est dans la chambre voisine.

SECOND ASSASSIN.--O l'excellente idée! Nous en ferons une soupe.

PREMIER ASSASSIN.--Doucement. Il s'éveille....

SECOND ASSASSIN.--Frappe.

PREMIER ASSASSIN.--Non; raisonnons un peu avec lui.

CLARENCE.--Où es-tu, gardien? Donne-moi un verre de vin.

PREMIER ASSASSIN.--Vous allez tout à l'heure, milord, avoir du vin tant que vous en voudrez.

CLARENCE.--Au nom de Dieu, qui es-tu?

PREMIER ASSASSIN.--Un homme, comme vous en êtes un.

CLARENCE.--Mais non pas, comme moi, du sang royal.

PREMIER ASSASSIN.--Et vous n'êtes pas, comme nous, un homme loyal.

CLARENCE.--Ta voix est un tonnerre: mais ton regard est humble!

PREMIER ASSASSIN.--Ma voix est celle du roi: mes regards sont de moi.

CLARENCE.--Que tes réponses sont obscures, mais qu'elles sont sinistres! vos yeux me menacent: pourquoi êtes-vous si pâles? Qui vous a envoyés ici? Pourquoi venez-vous?

LES DEUX ASSASSINS.--Pour... pour... pour...

CLARENCE.--Pour m'assassiner?

LES DEUX ASSASSINS.--Oui. Oui.

CLARENCE.--A peine avez-vous le coeur de me le dire; vous n'aurez donc pas le coeur de le faire. En quoi, mes amis, vous ai-je offensés?

PREMIER ASSASSIN.--Nous? vous ne nous avez pas offensés: mais c'est le roi.

CLARENCE.--Je suis sûr d'être bientôt réconcilié avec lui.

PREMIER ASSASSIN.--Jamais, milord. Ainsi, préparez-vous à mourir.

CLARENCE.--Êtes-vous donc choisis entre tous les hommes pour égorger l'innocent? Quel est mon crime? où sont les preuves qui m'accusent? quel jury légal a donné son verdict à mon juge? qui a prononcé l'amère sentence de mort du pauvre Clarence? Avant que je sois convaincu d'un crime par la loi, me menacer de la mort est un acte illégal. Je vous enjoins, sur vos espérances de rédemption, et par le précieux sang du Christ versé pour nos graves péchés, de sortir d'ici, et de ne me pas toucher. L'action que vous voulez faire est une action damnable.

PREMIER ASSASSIN.--Ce que nous voulons faire, nous le faisons par ordre.

SECOND ASSASSIN.--Et celui qui l'a donné est notre roi.

CLARENCE.--Sujet insensé! Le grand Roi des rois a dit dans les tables de sa loi: «Tu ne commettras pas de meurtre.»--Veux-tu donc mépriser son ordre pour obéir à celui d'un homme? Prends garde; il tient dans sa main la vengeance, pour la précipiter sur la tête de ceux qui violent sa loi.

SECOND ASSASSIN.--Et c'est cette vengeance qu'il précipite sur toi, comme sur un traître parjure et sur un meurtrier: tu avais fait le serment sacré de combattre pour la cause de la maison de Lancastre.

PREMIER ASSASSIN.--Et, traître au nom de Dieu, tu as violé ton serment, et avec ton épée perfide tu as percé les entrailles du fils de ton souverain.

SECOND ASSASSIN.--Que tu avais juré de soutenir et de défendre.

PREMIER ASSASSIN.--Comment peux-tu nous opposer la loi redoutable de Dieu, après l'avoir violée à tel point?

CLARENCE.--Hélas! pour l'amour de qui ai-je commis cette mauvaise action? Pour Édouard, pour mon frère, pour lui seul: et ce n'est pas pour cela qu'il vous envoie m'assassiner: car il est dans ce péché tout aussi avant que moi. Si Dieu veut en tirer vengeance, sachez qu'il se venge publiquement; n'ôtez pas à son bras puissant le soin de sa querelle; il n'a pas besoin de moyens indirects et illégaux pour retrancher du monde ceux qui l'ont offensé.

PREMIER ASSASSIN.--Qui donc t'a chargé de te faire son ministre sanglant, en frappant à mort le brave Plantagenet, ce noble adolescent, qui s'élevait avec tant de vigueur?

CLARENCE.--Mon amour pour mon frère, le diable et ma rage.

PREMIER ASSASSIN.--C'est notre amour pour ton frère, notre obéissance et ton crime, qui nous amènent ici pour t'égorger.

CLARENCE.--Si vous aimez mon frère, ne me haïssez pas. Je suis son frère, et je l'aime beaucoup. Si vous êtes payés pour cette action, allez-vous-en, et je vous enverrai de ma part à mon frère Glocester, qui vous récompensera bien mieux pour m'avoir laissé vivre qu'Édouard ne vous payera la nouvelle de ma mort.

SECOND ASSASSIN.--Vous êtes dans l'erreur: votre frère Glocester vous hait.

CLARENCE.--Oh! cela n'est pas. Il m'aime, et je lui suis cher: allez le trouver de ma part.

LES DEUX ASSASSINS.--Oui, nous irons.

CLARENCE.--Dites-lui que lorsque notre illustre père York bénit ses trois fils de sa main victorieuse, et nous recommanda du fond de son coeur de nous aimer mutuellement, il ne prévoyait guère cette discorde dans notre amitié: dites à Glocester de se souvenir de cela, et il pleurera.

PREMIER ASSASSIN.--Oui, des meules de moulin: voilà les pleurs qu'il nous a enseignés à verser.

CLARENCE.--Oh! ne le calomniez pas; il est bon.

PREMIER ASSASSIN.--Précisément, comme la neige sur la récolte.--Tenez, vous vous trompez; c'est lui qui nous envoie ici pour vous tuer.

CLARENCE.--Cela ne peut pas être, car il a gémi de ma disgrâce, et, me serrant dans ses bras, il m'a juré, avec des sanglots, qu'il travaillerait à ma délivrance.